‹ Manuel de littérature françaiseChapitre 74 sur 514 · POLYEUCTE, NÉARQUE · texte numérisé non relu

POLYEUCTE, NÉARQUE

Néarque. Où pensez-vous aller?

. Polyeucte. Au temple, où Ton m'appelle. Néarque. Quoi? vous mêler aux vœux d'une troupe infidèle! Oubliez-vous déjà que vous êtes chrétien?

Polyeucte. Vous par qui je le suis, vous eu souvient-il bien? Néaeque. J'abhorre les faux dieux.

Polyeucte. Et moi, je les déteste.

Néaeque. Je tiens leur culte impie.

Polyeucte. Et je le tiens funeste.1 Néarque. Fuyez donc leurs autels.

Polyeucte. Je les veux renverser, Et mourir dans leur temple, ou les y terrasser. Allons, mon cher Néarque, allons aux yeux des hommes Braver l'idolâtrie, et montrer qui nous sommes: C'est l'attente du ciel, il nous la faut remplir; Je viens de le promettre, et je vais l'accomplir. Je rends grâces au Dieu que tu m'as fait connaître De cette occasion qu'il a sitôt fait naître, Où déjà sa bonté, prête à me couronner, Daigne éprouver la foi qu'il vient de me donner.

Néarque. Ce zèle est trop ardent, souffrez qu'il se modère. Polyeucte. On n'en peut avoir trop pour le Dieu qu'on révère. Néarque. Vous trouverez la mort.

Polyeucte. Je la cherche pour lui.

Néarque. Et si ce cœur s'ébranle?

Polyeucte. Il sera mon appui.

Néarque. Il ne commande point que l'on s'y précipite. Polyeucte. Plus elle est volontaire, et plus elle mérite.* Néarque. Il suffît, sans chercher, d'attendre et de souffrir.

1 Aujourd'hui on dit ordinairement: tenir pour. 2 Voyez page 27, note (5.

POLYEUCTE (ACTE U, SCÈNE Yl). 49

Polyeucte. On souffre arec regret quand on n'ose s'offrir. Néabque. Mais dans ce temple enfin la mort est assurée. Poueucte. Mais dans le ciel déjà la palme est préparée. Néab-que. Par une sainte vie il faut la mériter. Polyetjcte. Mes crimes, en vivant, me la pourraient ôter. Pourquoi mettre au hasard ce que la mort assure? Quand elle ouvre le ciel, peut-elle sembler dure? Je suis chrétien, Néarque, et le suis tout à fait; La foi que j'ai reçue aspire à son effet. Qui fuit croit lâchement, et n'a qu'une foi morte.

Néabque. Ménagez votre vie, à Dieu même elle importe: Vivez pour protéger les chrétiens en ces lieux.

Polyeucte. L'exemple de ma mort les fortifiera mieux. Néabque. Vous voulez donc mourir?

Polyeucte. Vous aimez donc à vivre?

Néabque. Je ne puis déguiser que j'ai peine à vous 6uivre: Sous l'horreur des tourments je crains de succomber.

Polyeucte. Qui marche assurément1 n'a point peur de tomber; Dieu fait part, au besoin, de sa force infinie. Qui craint de le nier dans son âme le nie: D croit le pouvoir faire, et doute de sa foi.

Néabque. Qui n'appréhende rien présume trop de soi. Polyeucte. J'attends tout de sa grâce, et rien de ma faiblesse. Mais loin de me presser il faut que je vous presse! D'où vient cette froideur?

Néabque. Dieu même a craint la mort.

Polyeucte. Il s'est offert pourtant; suivons ce saint effort; Dressons-lui des autels sur des monceaux d'idoles. Il faut (je me souviens encor de vos paroles) Négliger, pour lui plaire, et femme, et biens, et rang, Exposer pour sa gloire et verser tout son sang. Hélas! qu'avez-vous fait de cette amour parfaite2 Que vous me souhaitiez, et que je vous souhaite? S'il vous en reste encor, n'êtes-vous point jaloux Qu'à grand' peine8 chrétien, j'en montre plus que vous?

Néabque. Vous sortez du baptême, et ce qui vous anime, C'est sa grâce qu'en vous n'affaiblit aucun crime; Comme encor tout entière,4 elle agit pleinement, Et tout semble possible à son feu véhément; Mais cette même grâce, en moi diminuée, Et par mille péchés sans cesse exténuée,

1 n Assurément conserve ici son sens primitif et signifie avec assurance, et non certainement, suivant l'usage qui a prévalu/ gebuzez.

2 Voyez page 22, note 1.

3 Grand, devant un certain nombre de mots féminins, ne prend pas IV. On dit encore de nos jours grand' mère, grand' tante, grand' route, etc. en écrivant abusivement grand avec une apostrophe que l'Académie et l'usage ont consacrée. Grand est le seul reste des adjectifs qui, dans la vieille langue, étaient invariables en genre, quand ils précédaient le substantif. Tous les mots qui dérivent d'adjectifs latins en is, comme grandis, fortis, etc. suivaient la môme règle. * Pour comme étant encore, etc.

50 COBNHLLE (1606-1684).

Agit aux grands effets arec tant de langueur, Que tout semble impossible à son peu de vigueur. Cette indigne mollesse et ces lâches défenses Sont des punitions qu'attirent mes offenses; Mais Dieu, dont on ne doit jamais se défier, Me donne votre exemple à me fortifier.1

Allons, cher Polyeucte, allons aux yeux des hommes Braver l'idolâtrie, et montrer qui nous sommes; Puissé-je vous donner l'exemple de souffrir, Gomme vous me donnez celui de vous offrir!

Polyeucte. A cet heureux transport que le ciel vous envoie, Je reconnais Néarque, et j'en pleure de joie.

Ne perdons plus de temps: le sacrifice est prêt; Allons-y du vrai Dieu soutenir l'intérêt; Allons fouler aux pieds ce foudre ridicule. Dont arme un bois pourri ce peuple trop crédule; Allons en éclairer l'aveuglement fatal;8 Allons briser ces dieux de pierre et de métal: Abandonnons nos jours à cette ardeur céleste; Faisons triompher Dieu: qu'il dispose du reste!

Néarque. Allons faire éclater sa gloire aux yeux de tous, Et répondre avec zèle à ce qu'il veut de nous.

Pauline, restée seule, exprime les tristes pressentiments qui l'agitent, quand 6a confidente accourt du temple et lui raconte, tout indignée, que Polyeucte et son ami Néarque ont troublé le sacrifice et renversé les statues des dieux. Félix vient annoncer à sa fille qu'il a résolu de punir immédiatement Néarque, mais que. malgré sa colère, il consent à épargner Polyeucte, s'il veut abjurer sa nouvelle croyance et faire amende honorable. Pauline comprend qu'on n'obtiendra de son époux ni un désaveu, ni même une marque de repentir. Félix ouvre son ftme à son confident Albin, et lui dévoue de secrètes pensées dont il rougit, mais que l'égolsme lui inspire: la mort de Polyeucte, en rendant la liberté à Pauline, ne peut-elle pas lui donner en Sévère un autre gendre et un protecteur?

Polyeucte est en prison, * bien résolu à triompher des larmes de Pauline et des menaces de son beau-père, et l'âme déjà enivrée de l'espérance du martyre. Au lieu de se laisser séduire par l'espoir de sa erâce et d'une vie heureuse que lui fait entrevoir Pauline, Polyeucte cherche à amener son épouse à la foi du chrétien, qui n'espère qu'en la vie céleste.

Page 1