‹ Manuel de littérature françaiseChapitre 81 sur 514 · PASCAL (1«2S · texte numérisé non relu

PASCAL (1«2S

mon père. Je tiendrais la chose impossible, si, après ce que j'ai tu de vos pères, je ne savais qu'ils peuvent faire facilement ce qui est impossible aux autres hommes. C'est ce qui me fait croire qu'ils en ont bien trouvé quelque moyen, que j'admire sans le connaître, et que je vous prie de me déclarer.

— Puisque vous le prenez ainsi, me dit-il, je ne puis vous le refuser. Sachez donc que ce principe merveilleux est notre grande méthode de diriger f intention, dont l'importance est telle dans notre morale, que j'oserais quasi la comparer à la doctrine de la probabilité. Vous en avez vu quelques traits en passant, dans de certaines maximes que je vous ai dites; car, lorsque je vous ai fait entendre comment les valets peuvent faire en conscience de certains messages fftcheux, n'avez-vous pas pris garde que c'était seulement en détournant leur intention du mal dont ils sont les entremetteurs, pour la porter au gain qui leur en revient? Voilà ce que c'est que diriger V intention; et vous avez vu même que ceux qui donnent de l'argent pour des bénéfices seraient de véritables simoniaques1 sans une pareille diversion. Mais je veux maintenant vous faire voir cette grande méthode dans tout son lustre sur le sujet de l'homicide, qu'elle justifie en mille rencontres, afin que vous jugiez par un tel effet tout ce qu'elle est capable de produire. — Je vois déjà, lui dis-je, que par là tout sera permis, rien n'en échappera. — Vous allez toujours d'une extrémité à l'autre, répondit le père: corrigez-vous de cela; car, pour vous témoigner que nous ne permettons pas tout, sachez que, par exemple, nous ne souffrons jamais d'avoir l'intention formelle3 de pécher pour le seul dessein de pécher, et que quiconque s'obstine à n'avoir point d'autre fin3 dans le mal que le mal même, nous- rompons avec lui; cela est diabolique: voilà qui est sans exception d'âge, de sexe, de qualité. Mais quand on n'e6t pas dans cette malheureuse disposition, alors nous essayons de mettre en pratique notre méthode de diriger Vintention^ qui consiste à se proposer pour fin3 de ses actions un objet permis. Ce n'est pas qu'autant qu'il est en notre pouvoir nous ne détournions les hommes des choses défendues; mais, quand nous ne pouvons pas empêcher l'action, nous purifions au moins l'intention ; et ainsi nous corrigeons le vice du moyen par la pureté de la fin.3

Voilà par où nos pères ont trouvé moyen de permettre les violences qu'on pratique en défendant son honneur; car il n'y a qu'à détourner son intention du désir de vengeance, qui est criminel, pour la porter au désir de défendre son honneur, qui est permis selon nos pères. Et c'est ainsi qu'ils accomplissent tous leurs devoirs envers Dieu et envers les hommes. Car ils contentent le monde en permettant les actions, et ils satisfont à l'Évangile en purifiant les intentions. -Voilà ce que les anciens n'ont point connu, voilà ce qu'on doit à nos pères. Le comprenez-vous maintenant? — Fort bien, lui dis-je. Vous accordez aux hommes l'effet extérieur et matériel de l'action, et vous donnez à Dieu ce mouvement intérieur et spirituel de l'intention; et, par cet équitable partage, vous alliez les lois humaines avec les divines.

1 La simonie consiste à prendre ou à donner de l'argent pour un bénéfice ecclésiastique. Le nom s'explique par le récit des Actes des Apôtres Vin, 18. On appelle simoniaque celui qui se rend coupable de shnonie.

2 Aujourd'hui: qu'on ait l'intention. • JFYn, f. dans le sens de but, m.(8toetf).

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Mais, mon père, pour vous dire la vérité, je me défie un peu de to promesses; et je doute que vos auteurs en disent autant que tous. — Vous me faites tort, dit le père; je n'avance rien que je h prouve, et par tant de passages, que leur nombre, leur autorité ft Jeure raisons vous rempliront d'admiration.

Car, pour vous faire voir l'alliance que nos pères ont faite des unîmes de l'Évangile avec celles du monde, par cette direction d'intention, écoutez notre P. Reginaldus.1 >I1 est défendu aux particuliers 4e se venger; car saint Paul dit (Rom. chap. XII): Ne rendez à ferxmne le mal pour le mal; et l'Ecclésiaste, (en. XXVIII): Celui jw veut êe venger attirera sur soi la vengeance de Dieu, et ses péchés « teront point oubliés. Outre tout ce qui est dit, dans l'Évangile, •in pardon des offenses, comme dans les chapitres VI et XVIII de saint Matthieu.* — Certes, mon père, si après cela il dit autre chose jue ce qui est dans l'Écriture, ce ne 6era pas manque de la savoir. Que conclut-il donc enfin? — Le voici, dit-il: »De toutes ces choses, il paraît qu'un homme de guerre peut sur l'heure même poursuivre cetai qui la blessé; non pas, à la vérité, avec l'intention de rendre le mal pour le mal, mais avec celle de conserver son honneur: Non tf matum pro malo reddat, sed ut conservet honorent.*

Voyez-vous comment ils ont soin de défendre d'avoir l'intention de rendre le mal pour le mal, parce que l'Écriture le condamne? Us fie l'ont jamais souffert. Voyez Lessius:9 »Celui qui a reçu un soufflet ne peut pas avoir l'intention de s'en venger; mais il peut bien avoir celle d'éviter l'infamie, et pour cela de repousser à imitant cette injure, et même à coups d'épée.« »Nous sommes si Soignés de souffrir qu'on ait le dessein de se venger de ses ennemis, jae nos pères ne veulent pas seulement8 qu'on leur souhaite la mort ?ar un mouvement de haine.* Voyez notre P. Bscobar:4 »Si votre ennemi est disposé à vous nuire, vous ne devez pas souhaiter sa sort par un mouvement de haine, mais vous le pouvez bien faire ?rar éviter votre dommage.* Car cela est tellement légitime avec ttte intention, que notre grand Hurtado de Mendoza dit: » qu'on petit prier Dieu de faire promptement mourir ceux qui se disposent à nons persécuter, si on ne le peut éviter autrement.*

— Mon révérend père, lui dis-je, l'Église a bien oublié de mettre 2» oraison à cette intention dans ses prières. — On n'y a pas mis, *« <KML, tout ce qu'on peut demander à Dieu. Outre que cela ne se Ferait pas; car cette opinion-là est plus nouvelle que le Bréviaire: tos n'êtes pas bon chronologiste. Mais, sans sortir de ce sujet, tofltez encore ce passage de notre P. Gaspar Hurtado; c'est l'un k* vingt-quatre pères d'Escobar. »Un bénéficier peut, sans aucun pfché mortel, désirer la mort de celui qui a une pension sur son délice; et un fils celle de son père, et se réjouir quand elle arrive, ?wmi que ce ne soit que pour le bien qui lui en revient, et non ?w par une haine personnelle.*

1 P. est l'abréviation de père (v. page 55, note 3). Regnauld (RefaaWas), easuiste français né en 1540, mort en 1623. (Pascal appuie ^a Mt citations de l'indication exacte des ouvrages de ces pères.)

2 Lésons, easuiste belge, né en 1554, mort en 1623. 8 Pour: pas même. 4 Bscobar y Mendoza, célèbre easuiste espagnol, né en 1589, morten 1669.

58 Pascal (iesa-1682).

— 0 mon père! lui dis-je, voilà un beau fruit de la direction d'intention! Je vois bien qu'elle est de grande étendue: mais néanmoins il y a de certains cas dont la résolution serait encore difficile, quoique fort nécessaire pour les gentilshommes. — Proposez-les pour voir, dit le père. — Montrez-moi, lui dis-je, avec toute cette direction d'intention, qu'il soit permis de se battre en duel. — Notre grand Hurtado de Mendoza, dit le père, vous y satisfera sur l'heure, dans ce passage que Diana1 rapporte: »Si un gentilhomme qui est appelé en duel est connu pour n'être pas dévot, et que les péchés qu'on lui voit commettre à toute heure sans scrupule fassent aisément juger que, s'il refuse le duel, ce n'est pas par la crainte de Dieu, mais par timidité; et qu'ainsi on dise de lui que c'est une poule et non pas un homme, gallina et non vir; il peut, pour conserver son honneur, se trouver au lieu assigné, non pas véritablement avec l'intention expresse de se battre en duel, mais seulement avec celle de se défendre, si celui qui l'a appelé Ty vient attaquer injustement. Et son action sera toute indifférente d'elle-même. Car quel mal y a-t-il d'aller dans un champ, de s'y promener en attendant un homme, et de se défendre si on l'y vient «attaquer? Et ainsi il ne pèche en aucune manière, puisque ce n'est point du tout accepter un duel, ayant l'intention dirigée à d'autres circonstances. Car l'acceptation du duel consiste en l'intention expresse de se battre, laquelle celui-ci n'a pas.«

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