‹ Manuel de littérature françaiseChapitre 82 sur 514 · FRAGMENT DE LA NEUVIÈME LETTRE · texte numérisé non relu

FRAGMENT DE LA NEUVIÈME LETTRE

Maximes des casuùtes sur les restrictions mentales.

Je veux maintenant vous parler des facilités que nous avons apportées pour faire éviter les péchés dans les conversations et dans les intrigues du monde. Une chose des plus embarrassantes qui s'y trouve est d'éviter le mensonge, et surtout quand on voudrait bien faire accroire une chose fausse. C'est à quoi sert admirablement notre doctrine des équivoques, par laquelle »il est permis d'user de termes ambigus, en les faisant entendre en un autre sens qu'on ne les entend soimême,* comme dit Sanchçz.* — Je sais cela, mon père, lui dis-je. — Nous l'avons tant publié, continua-t-il, qu'à la fin tout le monde en est instruit. Mais savez-vous bien comment il faut faire quand on ne trouve point de mots équivoques? — Non, mon père. — Je m'en doutais bien, dit-il, cela est nouveau: c'est la doctrine des restrictions mentales. Sanchez la donne au même lieu: »On peut jurer, dit-il, qu'on n'a pas fait une chose, quoiqu'on l'ait faite effectivement, en entendant en soi-même qu'on ne l'a pas faite un certain jour, ou avant qu'on fût né, ou en sous-entendant quelque autre circonstance pareille, sans que les paroles dont on se sert aient aucun sens qui le puisse faire connaître; et cela est fort commode en beaucoup de rencontres, et est toujours très juste quand cela est nécessaire ou utile pour la santé, l'honneur ou le bien.*

— Comment! mon père, et n'est-ce pas là un mensonge, et même un parjure? — Non, dit le père: Sanchez le prouve au même lieu, et notre P. Filiutius aussi, parce que, dit-il, »c'est l'intention qui

1 Diana, casuiste italien, né en 1590, mort en 1063. * Sanchez, casuiste espagnol, né en 1550, mort en 1610.

PENSÉES DETACHEES. 59

règle la qualité de l'action.* Et il y donne encore un autre moyen pins sûr d'éviter le mensonge, c'est qu'après avoir dit tout haut: Je jure que je n'ai point fait cela, on ajoute tout bas, aujourd'hui; ou qu'après avoir dit tout haut: Je jure, on dise tout bas, que je dU, et que l'on continue ensuite tout haut, que je n'ai point fait cela. Vous voyez bien que c'est dire la vérité. — Je l'avoue, lui dis-je; mais nous trouverions peut-être que c'est dire la vérité tout bas, et un mensonge tout haut; outre que je craindrais que bien des gens n'eussent pas assez de présence d'esprit pour se servir de ces méthodes. — Nos pères, dit-il, ont enseigné au même lieu, en faveur de ceux qui ne sauraient pas user de ces restrictions, qu'il leur suffit, pour ne point mentir, de dire simplement qu'ils n'ont point fait ce qu'ils ont fait, pourvu qu'ils aient en général l'intention de donner à leurs discours le sens qu'un habile homme y donnerait.

Dites la vérité, il vous est arrivé bien des fois d'être embarrassé, manque de cette connaissance? — Quelquefois, lui dis-je. — Et n'a- Touerez-vous pas de même, continua-t-il, qu'il serait souvent bien commode d'être dispensé en conscience de tenir de certaines paroles qu'on donne? — Ce serait, lui dis-je, mon père, la plus grande commodité du monde! — Écoutez donc Escobar au traité III, où il donne cette règle générale: »Les promesses n'obligent point, quand on n'a point intention de s'obliger en les faisant. Or, il n'arrive guère qu'on ait cette intention, à moins que l'on les confirme par serment ou par contrat: de sorte que, quand on dit simplement: Je le ferai, on entend qu'on le fera si l'on ne change de volonté; car on ne veut pas se priver par là de sa liberté. « Il en donne d'autres que vous y pouvez Toir vous-même, et il dit à la fin »que tout cela est pris de Molina1 et de nos autres auteurs: omnia ex Molina et aliis. Et ainsi on n'en peut pas douter, c

— O mon père! lui dis-je, je ne savais pas que la direction d'intention eût la force de rendre les promesses nulles. — Vous voyez, dit le père, que voilà une grande facilité pour le commerce du monde.

H. PENSEES DETACHEES.

(IV, 1.) C'est en vain, ô hommes, que vous cherchez dans vousmêmes le remède à vos misères. Toutes vos lumières ne peuvent arriver qu'à connaître que ce n'est point dans vous-mêmes que vous trouvez ni la vérité, ni le bien. Les philosophes vous l'ont promis, et fis n'ont pu le faire. Us ne savent ni quel est votre véritable bien, ni quel est votre véritable état. Gomment auraient-ils donné des remèdes à vos maux, puisqu'ils ne les ont pas seulement connus? Vos maladies principales sont l'orgueil, qui vous soustrait de Dieu, la concupiscence, qui vous attache à la terre, et ils n'ont fait autre chose qu'entretenir au moins l'une de ces maladies. S'ils vous ont donné Dieu pour objet, ce n'a été que pour exercer votre superbe.* Ils vous ont fait penser que vous lui étiez semblables et conformes par votre nature. Et ceux qui ont vu la vanité de cette prétention

1 Molina, théologien espagnol, né en 1535, mort en 1601. * Le substantif superbe, f. (le latin euperbia) qui signifie orgueil, vaine gloire, a vieilli. Il se dit encore quelquefois dans le langage des théologiens.

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