PASCAL
tous ont jetés dans l'autre précipice, en vous faisant entendre que votre nature est pareille à celle des bêtes, et vous ont portés à chercher votre bien dans les concupiscences qui sont le partage des animaux.
(VI, l.)Envoyantraveuglementetlamisèrederhomme,enregardant tout l'univers muet, et l'homme sans lumière abandonné à lui-même,, et comme égaré dans ce recoin de l'univers, sans savoir qui l'y a mis, ce qu'il y est venu faire, ce qu'il deviendra en mourant, incapable de toute connaissance, j'entre en effroi1 comme un homme qu'on aurait porté endormi dans une lie déserte et effroyable, et qui s'éveillerait sans connaître où il est, et sans moyen d'en sortir. Et sur cela j'admire comment on n'entre pas en désespoir d'un si misérable état. Je vois d'autres personnes auprès de moi d'une semblable nature: je leur demande s'ils sont mieux instruits que moi, ils me disent que non; et sur cela, ces misérables égarés, ayant regardé autour d'eux, et ayant vu quelques objets plaisants, s'y sont donnés et s'y sont attachés. Pour moi, je n'ai pu y prendre d'attache,2 et, considérant combien il y a plus d'apparence qu'il y a autre chose que ce que je vois, j'ai recherché si ce Dieu n'aurait point laissé quelques marques de soi.
(XIX, 8.) La vanité est si ancrée dans le cœur de l'homme, qu'un soldat, un goujat, un cuisinier, un crocheteur se vante et veut avoir ses admirateurs; et les philosophes mêmes en veulent. Et ceux qui écrivent contre [la gloire] veulent avoir la gloire d'avoir bien écrit; et ceux qui le lisent veulent avoir la gloire de l'avoir lu ; et moi qui écris ceci, j'ai peut-être cette envie.
(XIX, 5.) Curiosité n'est que vanité. Le plus souvent on ne veut savoir que pour en parler. Autrement on ne voyagerait pas sur la mer, pour ne jamais en rien dire, et pour le seul plaisir de voir, sans espérance d'en jamais communiquer.
(XX, 7.) Que chacun examine sa pensée, il la trouvera toujours occupée au passé et à l'avenir. Nous ne pensons presque point au présent: et si nous y pensons, ce n'est que pour en prendre la lumière pour disposer de l'avenir. Le présent n'est jamais notre fin: le passé et le présent sont nos moyens; le seul avenir est notre fin. Ainsi nous ne vivons jamais, mais nous espérons de vivre; et nous disposant toujours à être heureux, il est inévitable que nous ne le soyons jamais, si nous n'aspirons à une autre béatitude qu'à celle dont on peut jouir en cette vie.
(XXII, 1.) La guerre intérieure de la raison contre les passions a fait que ceux qui ont voulu avoir la paix se sont partagée en deux sectes. Les uns8 ont voulu renoncer aux passions et devenir dieux: les autres4 ont voulu renoncer à la raison et devenir bêtes brutes. Mais ils ne l'ont pu, ni les uns ni les autres, et la raison demeure toujours, qui accuse la bassesse et l'injustice des passions, et qui trouble le repos de ceux qui s'y abandonnent; et les passions sont toujours vivantes dans ceux mêmes qui y veulent renoncer.
1 On dirait aujourd'hui: être saisi d'effroi, s'effrayer.
2 Attache dans le sens de attachement est aujourd'hui un archaïsme. Cette expression était très usitée au 17« siècle.
Par sa puissante attache aux choses éternelles. MOLIÈRE (Tartufe, ii, jj. D'ailleurs pour cet enfant leur attache est visible, racine (m, m, sj. 8 Les stoïciens. 4 Les épicuriens.
JeàN-BAPTISTE POQUELIN, qui a pris le nom de MOLIÈRE, naquit à Paris le 14 janvier 1622 et y mourut le 17 février 1673. Si ne littéraire appartient tout entière au règne de Louis XIV. Le père du poète était tapissier valet de chambre du roi. Orphelin de aère à l'âge de dix ans, l'enfant fut souvent confié aux soins de son aïeul, qui, dit-on, aimait à conduire son petit-fils à la comédie. Le jeune Poquelin, quoique destiné à l'exercice de la profession patertdle, fut pourtant envoyé au collège de Clermont, dirigé par les jésuites, pour y faire ses humanités. Entraîné par son goût pour )* théâtre, il entra, vers 1645, dans une association de jeunes gens 4? famille qui s'étaient réunis pour jouer la comédie. N'ayant pas réusai, ils quittèrent Paris pour courir la province et mener la vie de comédiens ambulants. Molière mena cette vie nomade treize p environ, et elle fut pour lui comme un long noviciat, où il préludait par des esquisses bouffonnes à ses comédies, et perfectionnait son talent d'acteur, qui était remarquable dans le genre omique. Pendant cette période de sa vie, Molière composa, outre n grand nombre de farces, deux comédies en vers, Y Etourdi (1653) *? le Dépit amoureux (1656), toutes les deux imitées de l'italien. Dans ces deux pièces on voit déjà briller de nombreux éclairs de génie comique, mais la versification en est pénible et le langage souvent incorrect.
Molière reparut à Paris en 1658. Sa troupe obtint la protection <fr frère du roi, prit le titre de troupe de Monsieur, et donna dans la salle du Petit Bourbon des représentations très suivies. C'est là qoe parut en 1659 la comédie des Précieuses ridicules, qui attaqua an vif les mœurs contemporaines. Par cette pièce Molière entra kas la voie de la véritable comédie, qui doit amuser et corriger par la peinture des travers, des défauts et des vices de l'humanité. En 1660, lorsqu'on commença de bâtir la colonnade du Louvre sur remplacement du Petit-Bourbon, la troupe de Molière prit, possession de la salle du Palais-Royal, qu'elle ne quitta plus.1 L'École, des Maû imitée des Adelphes de Térence, les Fâcheux (1661) et Y École d* femmes (1662), qui se succédèrent rapidement, placèrent Motere très haut dans l'estime du public.
En 1662, il épousa Annande Béjart, âgée de dix-sept ans; Molière « avait quarante. Cette union disproportionnée ne fut pas heureuse, 't le poète, lorsqu'il peignit les mécomptes de la passion, les tourments 4* la jalousie et les manèges de la coquetterie, n'eut plus qu'à lire ^as »on propre oœur et qu'à regarder près de lui.
La protection de Louis XIV, qui lui faisait une pension ainsi que k succès lucratifs de ses pièces de théâtre, donnèrent à Molière un •ftoit et une aisance dont il usa généreusement pour encourager les joue* auteurs. Il accueillit Racine à ses débuts, l'aida de ses conseils
1 En 1665 la troupe de Molière devint troupe du roi; en 1686, treize ** iprèa la mort de Molière, réunie aux troupes du Marais et de l'hôtel « Brargogae, elle forma le Théâtre-Français.
62 MOLEfeKE 0622-1673).
et s'empressa de faire jouer sa tragédie des Frères ennemis, dont il lui avait fourni le sujet. Sa petite maison d'Auteuil, où il allait se délasser de ses fatigues d'auteur, de comédien, de directeur, était le rendez-vous de nombreux amis, parmi lesquels on remarquaitBoileau, La Fontaine et, pendant quelque temps, Racine. Molière était alors dans toute la force de son génie. En 1664, il donna les trois premiers actes de Tartuffe, satire profonde de l'hypocrisie. La pièce ne fut jouée qu'une seule fois; le roi, assailli de toutes parts, finit par céder et en interdit les représentations; mais Molière eut la permission de la lire en société, et il en usa largement. L'année suivante, il fit jouer Don Juan, pièce imitée de l'espagnol; en 1666, le Misanthrope, comédie d'un genre sévère, dont la perfection ne fut pas appréciée dès l'origine. En 1667, Molière acheva le Tartuffe, et, s'autorisant d'une permission verbale de Louis XIV, il osa le produire sur la scène; mais, le lendemain, les représentations en forent encore une fois défendues. Le poète donna ensuite Amphitryon, imité de Plaute, V Avare et George Dandin (1668). H faut ajouter aux grandes comédies de cette époque des pièces d'un genre plus léger telles que V Amour médecin, le Médecin maigri lui, etc., que firent* naître la nécessité d'amuser une cour oisive et de donner du pain à une troupe de comédiens.
%En 1669, la représentation publique du Tartuffe fut enfin autorisée. La même année vit paraître Monsieur de Pourceaugnac, farce composée pour les fêtes de la cour, et le Bourgeois gentilhomme, chefd'œuvre de la comédie bouffonne. Ces comédies furent encore suivies d'une série de pièces d'un ordre inférieur, telles que les Amant» magnifiques, Psyché, qui dut son grand succès aux collaborateurs de Molière, Corneille et Quinault, et à la musique de Lulli; les Fourberies de Scapin. farce fort divertissante pour laquelle Molière mit à contribution le Pédant joué de Cyrano de Bergerac, etc.
En 1672, un an avant sa mort, Molière produisit encore un chefd'œuvre de haute comédie, les Femmes savantes, où il reprenait, en l'agrandissant, le sujet des Précieuses ridicules. Le génie du poète s'y montre encore dans toute sa force et dans toute sa pureté, et l'éclat de sa verve y est égal à celui qui brille dans ses plus belles' créations. Mais la fin de cette brillante carrière littéraire approchait. En 1673 il put encore égayer le public aux dépens des médecins. Dans le Malade imaginaire, Molière mit en scène un personnage entièrement dévoué à la Faculté, livré aux médecins corps et âme et leur demandant la guérison de maladies qu'il n'a pas.
Depuis quelque temps des symptômes fâcheux et alarmants faisaient craindre une catastrophe aux amis de Molière. Us l'engageaient k renoncer au métier d'acteur qui minait ses forces et lui fermait l'Académie. Molière résistait par dévouement pour ses camarades, que sa retraite aurait ruinés. A la quatrième représentation du Malade imaginaire, une hémorrhagie se déclara au moment où, au milieu de la cérémonie, Molière prononçait le mot Juro. On fut obligé de l'emporter hors du théâtre, et il mourut quelques heures après, le 17 février 1673. Un siècle plus tard, l'Académie française plaça son buste dans la salle de ses séances avec la belle inscription:
» Rien ne manque à sa gloire, il manquait à la nôtre.*
LES PEÉCŒU8E8 RIDICULES. 63
Ed 1844, on monument lui fût élevé à Paris (la fontaine Molière, *m de Richelieu), en face de la maison où il est mort.
Nous ferons connaître au lecteur les six chefs-d'œuvre de Molière; «sont dans Tordre chronologique: les précieuses ridicules, le msàn-