‹ Manuel de littérature françaiseChapitre 90 sur 514 · LK MISÀNTHBOPE (ACTE I, SCÈNE II · texte numérisé non relu

LK MISÀNTHBOPE (ACTE I, SCÈNE II

Touchez là,1 s'il vous plaît. Vous me la promettez, Votre amitié?

Alcebtb. Monsieur ...

Obontb. Quoi? vous y résistez?

Alcbste. Monsieur, c'est trop d'honneur que vous me voulez faire: Mais l'amitié demande un peu plus de mystère, Et c'est assurément en profaner le nom Que de vouloir le8 mettre à toute occasion.8 Avec lumière et choix cette union veut naître; Avant que nous lier,4 il faut nous mieux connaître; Et nous pourrions avoir telles complexions,6 Que tous deux du marché nous nous repentirions.

Oiohts. Parbleu! c'est là-dessus parler en homme sage, Et je vous en estime encore davantage:

Souffrons donc que le temps forme des nœuds si doux; ïais, cependant, je m'offre entièrement à vous: SU faut faire à la cour pour vous quelque ouverture,6 On sait qu'auprès du Roi je fais quelque figure; Il m'écoute; et dans tout, il en use,7 ma foi! I* plus honnêtement du monde avecque8 moi. Enfin je suis à vous de toutes les manières; Et comme votre esprit a de grandes lumières, Je viens, pour commencer entre nous ce beau nœud, Vok montrer un sonnet que j'ai fait depuis peu, Et savoir s'il est bon qu'au public je l'expose.

ÀLCffiTi. Monsieur, je suis mal propre9 à décider la chose; Veuillez m'en dispenser.

Obohte. Pourquoi?

Alcebte. J'ai le défaut D'être on peu plus sincère en cela qu'il ne faut.

1 C'est-à-dire: donnez-moi votre main. Touchez là, V affaire est faite te dit dans le langage familier pour conclure un marché.

* Variante: la.

1 Mettre le nom de V amitié à toute occasion, c'est-à-dire: parler de ImtU à toute occasion, est une tournure qu'on n'emploie plus aujourd'hui.

4 Aujourd'hui on dit: avant que de nous lier, et plus souvent encore: **ftit de nous Uer. Avant que avec l'infinitif est très fréquent dans Molière.

5 Complexions. On dirait aujourd'hui: tempérament, caractère.

* On dit bien faire des ouvertures, en parlant des premières proportion relatives à une affaire, à un traité; mais cette locution n'est guère atée dans le sens que Molière lui prête ici, et où elle veut dire: Ouvrir <e tktmin à quelqu'un, lui aplanir les premières difficultés.

1 En user bten, en user mal avec quelqu'un sont des locutions fort ^tai, mais familières, qui veulent dire: Agir bien ou mal envers qn., le intier bien ou mal. L'expression H en use le plus honnêtement du monde ftepe moi marque une familiarité excessive et fait voir toute la fatuité * personnage qui ose s'exprimer ainsi en parlant du roi.

' Aoecque. La forme avecque pour avec est une licence poétique des j^Kii poètes français, qui tomba en désuétude à la fin du 17* siècle. Ot U trouve souvent dans Corneille et dans Molière, mais déjà très benoît dans Bacine et dans Boileau.

1 M propre à, archaïsme; aujourd'hui on dit: peu propre.

Oronte. C'est ce que je demande, et j'aurais lieu de plainte,1 Si, m'exposant à vous8 pour me parler sans feinte, Vous alliez me trahir, et me déguiser rien.

Alceste. Puisqu'il tous plaît ainsi, monsieur, je le veux bien.

Oronte. Sonnet . . . .8 C'est un sonnet. L'espoir. . . .C'est une dame

2ui de quelque espérance avait flatté ma flamme. 'espoir .... Ce ne sont point de ces grands vers pompeux, Mais de petits vers doux, tendres et langoureux. Alceste. Nous verrons bien.

Oronte. L'espoir ... Je ne sais si le style Pourra vous en paraître assez net et facile, Et si du choix des mots vous vous contenterez. Alceste. Nous allons voir, monsieur.

Oronte. Au reste, vous saurez Que je n'ai demeuré qu'un quart d'heure à le faire.

Alceste. Voyons, monsieur; le temps ne fait rien à l'affaire.4 Oronte (Ut). L'espoir, il est vrai, nous soulage,

Et nous berce un temps notre ennui; Mais, Philis, le triste avantage, Lorsque rien ne marche après lui!

Philinte. Je suis déjà charmé de ce petit morceau. Alceste (bas à Philinte). Quoi? vous avez le front de trouver

cela beau?

Oronte. Vous eûtes de la complaisance; Mais vous en deviez moins avoir, Et ne vous pas mettre en dépense Pour ne me donner que l'espoir.

Philinte. Ah! qu'en termes galants ces choses-là sont mises! Alceste (bas à Philinte). Morbleu! vil complaisant, vous louez

des sottises?

Oronte. S'il faut qu'une attente éternelle

Pousse à bout l'ardeur de mon zèle, Le trépas sera mon recours.

Vos soins ne m'en peuvent distraire:

Belle Philis, on désespère, Alors qu'on espère toujours.5 Philinte. La chute en est jolie, amoureuse, admirable. Alceste (bas,àpart). La peste de ta chute! empoisonneur au diable,* En eusses-tu fait une à te casser le nez!7

1 On ne dit plus avoir lieu de plainte mais: avoir lieu de se plaindre.

2 M'exposant à vous, pour dire: me livrant, me confiant à vous, est encore moins usité. 8 Sonnet, v. page 67, note 1.

4 Le temps ne fait rien à V affaire est passé en proverbe.

5 Cette antithèse était déjà vieille en Espagne et en France du temps de Molière; on la trouve entre autres dans une chanson très connue de Ronsard (sur l'amour): Un désespoir où toujours on espère, un espérer où Von se désespère. — On raconte que, à la première représentation du Misanthrope, les spectateurs applaudirent à qui mieux mieux lorsque Oronte eut fini la lecture de son sonnet. Grand fut leur étonnement quand ils entendirent la critique d' Alceste et qu'ils comprirent que Molière avait voulu leur faire entendre un mauvais sonnet.

6 C'est-à-dire: empoisonneur digne d'aller au diable.

7 L'exclamation d* Alceste n'est autre chose qu'un jeu de mots d'an

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