LE TABTUTFE (ACTE I, SCÈNE Y
Un rien presque suffit pour le scandaliser; Jusque-là qu'il se Tint l'autre jour accuser D'avoir pris une puce en faisant sa prière, Et de Tavoir tuée avec trop de colère.
Cliasti. Parbleu! vous êtes fou, mon frère, que je croi. Arec de tels discours vous moquez-vous de moi? Et que prétendez-vous que tout ce badinage1 . . .
Obgos. Mon frère, ce discours sent le libertinage:8 Toos en êtes un peu dans votre âme entiché;8 Et, comme je vous l'ai plus de dix fois prêché, Vous vous attirerez quelque méchante affaire.
Cleastb. Voilà de vos pareils le discours ordinaire: Us renient que chacun soit aveugle comme eux. Cest être libertin que d'avoir de bons yeux, Et qra n'adore pas de vaines simagrées,4 •Va ni respect ni foi pour les choses sacrées. AHez, tous vos discours ne me font point de peur:5 Je sais comme je parle, et le ciel voit mon cœur. De tons vos façonniers8 on n'est point les esclaves.7 S est de faux dévots ainsi que de faux braves; Et, comme on ne voit pas qu'où l'honneur les conduit Les Trais braves soient ceux qui font beaucoup de bruit, Les bons et vrais dévote, qu'on doit suivre à la trace, Ne sont pas ceux aussi8 qui font tant de grimace. Hé quoi? vous ne ferez nulle distinction Entre l'hypocrisie et la dévotion?
tous les voulez traiter d'un semblable langage, Et rendre même honneur au masque qu'au visage, Égaler l'artifice à la sincérité, Confondre l'apparence avec la vérité, Estimer le fantôme autant que la personne, Et U fuisse monnaie à l'égal de la bonne? ta hommes, la plupart, sont étrangement faits! bu la juste nature on ne les voit jamais; La raison a pour eux des bornes trop petites;9 Ea chaque caractère ils passent ses limites; « la plus noble chose, ils la gâtent souvent, Pour la vouloir outrer et pousser trop avant. Qœ cela vous soit dit en passant, mon beau-frère.
Oison. Oui, vous êtes sans doute un docteur qu'on révère; Trot le savoir du monde est chez vous retiré; y«» êtes le seul sage et le seul éclairé,
1 Cert-àrdire: Et comment pouvez-vous prétendre que.
2 On temps de Louis XIV, les mots hberHnage et libertin se pre- **■* àsm le sens de impiété, impie, esprit fort.
• Enticher est une corruption de entacher; être entiché de veut dire ?^ ***• * Simagrées signifie; manières affectées.
On dirait en prose: ne me font peint peur.
y*t-à*diit: faiseurs de façons, hypocrites.
U sens est: Nous ne sommes pas les dupes de vos hypocrites.
On dirait aigourd*hui: non plus, la phrase étant négative.
On dirait en prose: des bornes trop étroites.
88 MOUÊRE (1022-1678).
Un oracle, un Caton dans le siècle où nous sommes; Et, près de vous, ce sont des sots que tous les hommes.
Cléaote. Je ne suis point, mon frère, un docteur révéré, Et le savoir chez moi n'est pas tout retiré. Mais, en un mot, je sais, pour toute ma science, Du faux avec le vrai faire la différence.1 Et, comme je ne vois nul genre de héros Qui soit plus à priser que les parfaits dévots, Aucune chose au monde et plus noble et plus belle Que la sainte ferveur d'un véritable zèle, Aussi ne vois-je rien qui soit plus odieux, Que le dehors plâtré d'un zèle spécieux, Que ces francs charlatans, que ces dévots de place, De qui la sacrilège et trompeuse grimace Abuse impunément et se joue à leur gré De ce qu'ont les mortels de plus saint et sacré,2 Ces gens qui, par une âme à l'intérêt soumise, Font de dévotion métier et marchandise, Et veulent acheter crédit et dignités A prix de faux clins d'yeux et d'élans affectée, Ces gens, dis-je, qu'on voit, d'une ardeur non commune, Par le chemin du ciel courir à leur fortune, Qui, brûlants et priants, demandent chaque jour, Et prêchent la retraite au milieu de la cour, Qui savent ajuster leur zèle avec leurs vices, Sont prompts, vindicatifs, sans foi, pleins d'artifices, Et, pour perdre quelqu'un, couvrent insolemment De l'intérêt du ciel leur fier ressentiment, D'autant plus dangereux dans leur âpre colère, Qu'ils prennent contre nous des aimes qu'on révère, Et que leur passion, dont on leur sait bon gré, Veut nous assassiner avec un fer sacré. De ce faux caractère on en voit trop paraître; Mais les dévots de cœur sont aisés à connaître. Notre siècle, mon frère, en expose à nos yeux Qui peuvent nous servir d'exemples glorieux: Regardez Ariston, regardez Fériandre, Oronte, Alcidamas, Polydore, Olitandre;8 Ce titre par aucun ne leur est débattu;4 Ce ne sont point du tout fanfarons de vertu;5 On ne voit point en eux ce faste insupportable, Et leur dévotion est humaine, est traitable; Ils ne censurent point toutes nos actions: Us trouvent trop d'orgueil dans ces corrections; Et, laissant la fierté des paroles aux autres, C'est par leurs actions qu'ils reprennent les nôtres.
1 On dirait en prose: Je sais distinguer le vrai du faux.
2 La grammaire exigerait: de plus saint et de plus sacré.
3 C'était l'usage, au 17* siècle et encore au 16', de se servir, dans les pièces de théâtre et dans les livres, de noms grecs ou imités du grec.
4 C'est-à-dire: Ce titre ne leur est disputé, marchandé par personne. 6 En prose on dirait: Ce ne sont point des fanfarons de vertu.