DE LA CANTATE
La cantate, espèce d'ode, est un petit poëme fait pour être mis en musique, et dans lequel on distingue deux parties, les récits et les airs. Le premier récit expose le sujet ; il est suivi d'un air en rondeau, d'un second récit, et d'un dernier air contenant
la moralité de l'ouvrage.
J.-B. Rousseau, qui a créé ce genre de poëme, l'a porté tout à coup au plus haut degré de perfection. La cantate suivante en est la preuve :
Circé.
Sur un rocher désert , l'effroi de la nature , Dont l'aride sommet semble toucher les cicux*, Circé pâle , interdite et la mort dans les yeux ,
Pleurait sa funeste aventure.
La , ses yeux errants sur Les flots , D'Ulysse fugitif semblaient suivre la trace.
Elle croit voir encor son volage héros ; Et cette illusion soulageant sa disgrâce ,
Elle le rappelle en ces mots .
Qu'interrompent cent fois ses pleurs et ses sanglots :
Cruel auteur des troubles dé* mon âme , Que la pitié retarde un peu tes pas!
Tourne un moment les yeux sur ces climats j Et , si ce n'est pour partager ma flamme , Reviens du moins pour hâter mon trépas.
Ce triste cœur devenu ta victime Chérit encor l'amour qui l'a surpris.
Amour fatal ! ta haine en est le prix.
Tant de tendresse , ô Dieux ! est-elle un crime Pour mériter de si cruels mépris ?
C'est ainsi qu'en regrets sa douleur se déclare. Mais bientôt de son art empruntant le secours , Pour rappeler l'objet de ses tristes amours, Elle invoque à grands cris tous les dieux du Ténare
l84- MANUEL
Les Parques , Nemésis , Cerbère , Phlégéton , Et l'inflexible Hécate et l'horrible Alecton. Sur un autel sanglant l'affreux bâcher s'allume ; La foudre dévorante aussitôt le consume ; Mille noirs vapeurs obscurcissent le jour ; Les astres de la nuit interrompent leur course ; Les fleuves étonnés remontent vers leur source; Et Pluton même en tremble en son obscur séjou
Sa voix redoutable Trouble les enfers ; Un bruit formidable Gronde dans les airs ; Un voile effroyable Couvre l'univers ; La terre tremblante Frémit de terreur ; L'onde turbulente Mugit de fureur ; La lune sanglante Recule d'horreur.
Dans le sein de la mort ses noirs enchanteraehs
Vont troubler le repos des ombres :
Les Mânes effrayés quittent leurs monumens ; L'air retentit au loin de leurs longs hurlemens ; Et les vents , échappés de leurs cavernes sombres Mêlent à leurs clameurs d'horribles sifflemens. Inutiles efforts! Amante infortunée, D'un Dieu plus fort que4oi dépend ta destinée.
DE LITTÉRATURE. l85
Tu peux faire trembler la terre sous tes pas f Des enfers déchaînés allumer la colère ;
Maïs tes fureurs ne feront pas
Ce que tes attraits n'ont pu faire.
Ce n'est point par effort qu'on aime :
L'Amour est jaloux de ses droits ; JI ne dépend que de lui-même ; On ne l'obtient que par son choix.
Tout reconnaît sa loi suprême , Lui seul ne connaît point de loix.
Dans les champs que l'hiver désole Flore vient rétablir sa cour ; L'Alcyon fuit devant Eole , Eole le fuit à son tour ; Mais sitôt que l'Amour s'envole , Il ne connaît plus de retour.