DE L'ÉPOPÉE OU POEME ÉPIQUE
Le-mot grec épopée, signifie récit, faire, feindre, créer.
L épopée est le récit en vers d'une action héroïque, vraiserablab'e , intéressante.
L'action doit être une , et avoir ses limites Le merveilleux doit entrer dans Vépopée; et elle doit renfermer une leçon morale
Toutes ces qualités se trouvent réunies
dans les poèmes d'Hom§re, V Iliade et Y Odyssée.
Le sujet de V Iliade est la prise de Troye.
Celui de Y Odyssée, est le retour d'Ulysse dans la petite île dltaque, dont îl était roi.
Les qualités mutuelles à l'épopée, se trouvent également dans Y Enéide de Virgile, surnommé le prince des poètes latins : le sujet de ce poème est la fondation de la puissance romaine par Enée. Ces sublimes compositions ont servi de modèles aux écrivains de * tous les siècles ; mais aucun ne les a surpassées ni même égalées. i
On a dit que le génie français n'est point épique , et nous sommes portés à le croire , puisque même le beau siècle de Louis XIV n'a pas produit un seul bon poë'me, et que la Henriade de Voltaire est le seul poème épique dont nous puissions nous glorifier; encore n'a-t-il pas toutes les conditions imposées à ce genre d'ouvrage. L'ordonnance en est défectueuse ; le plan manque d'unité , le poëte ne remplit pàs la proposition établie dans ses deux premiers vers :
Je chante ce héros quï régna sur la France ,
Et par droit de conquête , et par droit de naissance. .
Le sujet est donc Henri , qui va faire la conquête du royaume qui lui appartient , et qu'on lui dispute; et cependant il n'en est pas question pendant les quatre premiers chants. La partie dramatique est faiblement développée ; l'intérêt manque au poëme ; si le héros attache, c'est que ce héros est Henri IV ; mais ce monarque français est toujours heureux, ou toujours à la veille de l être; on éprouve rarement pour lui ces alternatives de crainte et de joie , qui font partager les disgrâces d'un héros, ou jouir de ses triomphes; enfin le merveilleux manque à la Henriade. Ces défauts sont rachetés par la perfection des portraits, et les beautés des détails. La mort du jeune d'Ailly est un modèle de poésie :
Hen/iade, chant Vllî.
D'Ailly portait partout la crainte et le trépas ; D'Ailly tout orgueilleux de trente ans de combat* Et qui, dans les horreurs de la guerre cruelle Reprend , malgré son âge , une force nouvelle ; Un seul guerrier s'oppose à ses coups menaçans : C'est un jeune he'ros à la fleur de ses ans , Qui, dans cette journe'e illustre et meurtrière Commençait des combats la fatale carrière.
l88 MANUEL
D'un tendre hymen à pente il goûtait les appas.
Favori des Amours , et sortant de leurs bras ,
Honteux de n'être encor connu que par ses charmes r
Avide de la gloire, il volait aux allarmcs.
Ce jour , sa jeune épouse , en accusant le ciel,
Kn détestant la ligue et ce combat cruel ,
Arma son tendre amant , et d'une main tremblante ,
Attacha tristement son armure pesante ,
Et couvrit, en pleurant , d'un casque précieux
Le front si plein de grâce et si cher à ses yeux.
Il marche vers d'Ailly dans sa fureur guerrière,
Parmi des tourbillons de flamme et de poussière ,
A travers les blessés, les morts et les mourans ;
De leurs coursiers fougueux tous deux pressent les flancs
Tous deux sur l'herbe unie et de *ang colorée
S'élancent loin des rangs , d'une course assurée: -,
Sanglans , couverts de fer et la lance à la main ,
D'un choc épouvantable ils se frappent soudain ;
La terre en retentit , leurs lances sont rompues.
Comme en un ciel brûlant deux effroyables nues ,
Qui portant le tonnerre et la mort dans leurs flancs ,
Se. heurtent dans les airs , et volent sur les vents ,
De leur mélange affreux les éclairs rejaillissent,
La foudre en est formée et les mortels frémissent ;
Mais loin de leurs coursiers, par un subtil effort,
Ces guerriers malheureux cherchent une autre mort ;
Déjà brille en leurs mains le fatal cimeterre.
La Discorde accourut ; le Démon de la guerre,
La Mort pale et sanglante, étaient à ses côtés.
Malheureu* l suspendez vos coups précipités!
Maïs un destin funeste enflamme leur courage* , Dans le cœur l'un de l'autre ils cherchent un passage , Dans ce cœur ennemi qu'ils ne connaissent pas. Le fer qui les couvrait brille et vole en éclats ; Sous les coups redoubles leur cuirasse étincelle , Le sang qui rejaillit couvre leur main cruelle ; Leur bouclier , leur casque , arrêtant leur effort 9 Parc encor quelques coups et repousse la mort. Chacun d'eux étonné de tant de résistance , Respectait son rival , admirait sa vaillance ; Enfin le vieux d'Ailly par un coup malheureux Fait tomber à ses pieds le guerrier généreux ; Ses yeux sont pour jamais fermés à la lumière , Son casque auprès de lui roule sur la poussière ; D'Ailly voit son visage , ô désespoir! Ô cris... ! Ille voit, il l'embrasse... Hélas! c'était son fils..,