DE LA TRAGEDIE
Nous avons dit que V épopée est le récit, en vers, d'actions héroïques,; ces récits mis en action, ont donné naissance à deux genres
de tragédie, l'une merveilleuse qui est
l'opéra , l'autre héroïque, qui est la tragédie.
La Grèce a été le berceau de tous les arts ; c'est donc dans la Grèce qu'il faut chercher l'origine de la poésie dramatique, qui dut sa naissance aux fêtes de Bacchus. Ce dieu de la Vendange et de la joie, avait des adorateurs qui célébraient à Tenvi ses bruyantes fêtes; on lui sacrifiait un bouc, et pendant le sacrifice, le peuple chantait en chœur à la gloire du dieu , des hymnes que le nom de la victime fit nommer tragédie ; ce mot grec signifie chant du bouc.
Ces vers, chantés partout le peuple k la fois, finirent par paraître monotone*; on
imagina de faire paraître un acteur qui faisait quelque récit. Ce fut Thespisqui conçut Tidée de cette nouveauté, qui enchanta les spectateurs. Le poëte varia ses sujets , et cette tentative fut approuvée; enfin, ce récit fut divisé en plusieurs parties, pour couper plusieurs fois le chant.
On n'avait encore admis qu'un acteur; il en fallait un second pour que les récits fus-r sent altecnatifs , comme les chants l'étaient ; cet essai fut fait par Eschyle, qui bientôt conçut Tidée du récit dramatique d 'une action épique. 11 y mit exposition, nœud, dé-* noûment, passion , intérêt. L'idée du récit en action une fois trouvée, le reste vint de lui-même; et le chœur, qui dans l'origine était la base du sp£fctacle , n'en devint plus que l'accessoire.
Eschyle.
Ce poëte naquit dans l'Attîque , à Éleusie l'an 526 avant J.-C; il est justement regardé comme le père de la tragédie. Il eut du moins la gloire d'ouvrir la route où Sophocle et Euripide allèrent plus loin que lui. De cent tragédies que l'on attribue à Eschyle?
sept seulement sont parvenues jusqu'à nous.
Promcthée, les Sept Chefs devant Thèbcs, les
Perses, Agamemnon , les Coéphores, les Eumé- . aides , et les Suppliantes*
Sophocle»
Sophocle , né à Athènes Tan £g8 avant J.-C, a composé de nombreux ouvrages, mais il n'est resté que sept de ses pièces ; Ajaxfurieux , les Trachiniennes , Antigone, Œdipe roi 9 Œdipe à Colonne , Élcctre , et Philoctèle* Ce poëte avait un grand génie , un goût délicat, une facilité admirable d'expression. Ces ouvrages sont devenus TexempU du beau , et le modèle de Fart.
Euripide.
Euripide naquit à Salamine, Tan Ifio avant J.-C. ; il est tendre, touchant, vraiment tragique , quoique moins élevé et moins vigoureux que Sophocle; dix-huit de ses tragédies nous sont restées ; on croit qu'il en
composa quatre-vingts, ou même cent vingtdeux. Celles que la barbarie et le tems ont épargnées, sont : les Bacchantes, les Sup~
pliantes f les Plié nie ief mes , Oresfe , Médéc t Hippolite , /<w Troyennes, He\:ube, Androma- <fue , Alceste , Iphigénie en Tauride^ Iphigénie en Auh'de, le Cyclope, Hélène, les Héraclides, etc. ; c'est à ces sources antiques et fécondes, qu'ont puisé avec tant de bonheur les poè'tes moderne^.
Si la Grèce eut trois grands tragiques, parmi une foule d homme» de génie, la France compte au premier rang quatre auteurs, parmi beaucoup de polHes dramatique* dont elle s'honore. Pierre Corneille f né à Rouen, en 1625 ; Racine, né à la Ferté-Mi- Ion, en i63g; Crébillon, né à Dijon, en 167^ •t Voltaire > né à Châtenay , en 1694.
CivéBILLOîf.
Avant Crébillon , notre scène tragique retraçait Sophocle et Euripide ; il nous manquait un Eschyle ; Corneille avait élevé le cœur de l'homme, Racine l'avait attendri; Crébillon sut y répandre la terreur. Ses plus belles tragédies sont Rhadamisthe et Zénobie; Atrée et Thyeste; la scène ou Atrée reconnaît son fils, est effrayante de vérité et d'éner-
DE LlftÉA.VrtJRE. ^
gie. Le sooge de Thyeste est d'un colbrrs
terrible. •
Les songes de la nuit Ne se dissipent point par le jour qui le suit. Maigre' ma fermeté , d'infortunés présages Asservissent mon âme à ces vaines images.
Cette nuit rpéme encor j'ai senti dans mon cœur Tout ce qué peut un songe inspirer de terrear. Près de ces noirs détours que la rive infernale Forme à replis divers dans cette île fatafe , J'ai cru long-temps errer parmi des cris affreux Que des mânes plaintifs poussaient jusques aux cieux. Parmi ces tristes voix , sur ce rivage sombre , J'ai cru d'Œrope en pleurs entendre ge'mir l'ombre* Bien plus , j'ai cru la voir s'avancer jusqu'à moi , Mais dans un appareil qui me glaçait d'effroi ! « Quoi ! tu peux t'arréter dans ce séjour funeste ! » Suis-moi , ra'a-4:— elle dît , infortuné Thyeste. » I*c spectre , à la lueur d'un triste et noir flambeau , A ces mots , m'a traîné jusques sur son tombeau ^ J'ai frémi d'y trouver le redoutable Àtre'e , . »
Le geste menaçant et la vue égarée ; Plus terrible pour moi dans ces cruels lûoraens , Que le tombeau , le spectre et ses gémissemens. J'ai cru voir le barbare entoure* des Furies ; Un glaive encor fumant armait ses mains impies ! Et , sans être attendri de ses cris douloureux , Il semblait dans son sang plonger un malheureux. Œrope , à cet aspect , plaintive et désolée , De ses lambeau* sanglans à mes yeux s'est voilée ;
Alors j'ai fait pour fuir des efforts impuissant f ' L'horreur a suspendu l'usage de mes sens* A raille affreux objets l'âme entière livre'c , Ma frayeur m'a jeté' sans force aux pieds d'Atre'e ; Le cruel ) d'une main f semblait m f ouvrir le flanc ; Et de l'autre, à longs traits , m'abreuver de mon sang Le flambeau s'est éteint , l'ombre a percé la terre , Et le songe a fini par un coup de tonnerre.
Corneille et Ràcin*.
Pour bien connaître le génie de ces deux grands hommes, il ne peut exister de meilleur moyen que de les comparer dans deux pièces qui ont du rapport entre elles. Nous choisirons d'après Batteux r Héraclius et Athalie. Une seule scène suffira pour faire sentir la beauté égale, mais différente de leur talent.
Le sujet dans Corneille est la reconnaissance et le couronnement Héraclius , et exécuté par Léontine et Exupère, qui font périr Phocas. V action dans Racine est la reconnaissance et le couronnement de Joas % préparé et exécuté par Joad, qui fait mourir ■ Athalie : le fonds , comme Von voit , est te même.
Passons à la scène où Phocas interroge Léontine. Il sait qu'elle a sacrifié son fils pour sauver le sang de Maurice ; qu'elle connaît lequel des deux Héraclius est le véritable ; elle* entre -, il lui parle d'abord de manière à l'effrayer ;
PHOCAS
Approche , malheureuse ?
HÉRACUUS à Léontine.
Avouez tout , Madame ,
J'ai tout dit.
léontine , avec surprise.
Quoi ! Seigneur !
PHOCAS
Tu l'ignores , infâme ,
Qui des deux est mon fils?
léontine , avec fierté.
Qui vous en fait douter ?
HÉRACLIUS à Léontine.
Le nom d'Hcraclius que son fils veut porter ; Il en croit ce billet et votre témoignage :
Mais ne le laissez pas dans Terreur davantage.
PHOCAS
N'attends pas les tourmens , ne me déguise rien ; M'as-tu livre' ton fils ? as- tu changé le mien ?