BOURDALOUE
Rompez, rompe* tout pacte avec l'impiété.
Racine.
La gradation arrange les mots de manière qu'ils enchérissent les uns sur les autres, soit selon le degré de force, soit selon le degré
Dig
de faiblesse. Cette figure demande beaucoup d'art. Voici un exemple de la gradation ascendante.
César , car le destin que dans tes fers je brave , M'a fait ta prisonnière et non pas ton esclave , Et tu ne pre'tends pas que j'abaisse mon cœur Jusqu'à te rendre hommage et t'appelcr seigneur ; De quelques rudes traits qu'il m'ose avoir frappée , V euve du jeune Crasse et veuve de Pompée, Fille de Scipîon, et, pour dire encor plus , Romaine , mon courage est encore au-dessus.
Corneille.
Voici un exemple de la gradation descendante.
Vous voulez qu'un roi meure , et pour son châtiment Vous ne donnez qu'un jour, qu'une heure, qu'un moment 1 .
La répression fait revenir les mots sur euxmêmes , avec des sens un peu différens. Telle est cette maxime , dont l'effet est si comique dans l'avare de Molière.
11 faut manger pour vivre, et non vivre pour
.% La conjonction est la répétion de la même conjonction que lie tous les membres ou inr
cises d'une période. Cette figure paraît multiplier les objets en les accumulant. Ex.
On égorge à la fois les en fans , les vieillards , Et la sœur et le frère Et la fille et la mère.
Racine.
La disjonction supprime les conjonctions, et les mots qui lient le discours, afin de lui donner plus de rapidité, plus de hardiesse ou plus de feu. En voici un exemple pris dan» La Fontaine.
Une grenouille vit un bœuf
Qui lui sembla de belle taille.
Elle , qui n'était pas grosse en tout comme un œuf, Envieuse. s*e'tend et s'enfle et se travaille Pour égaler l'animal en grosseur ;
Disant : Regardez bien, ma sœur, Est-ce assez? dites-moi , n'y suis -je point encore ? Nenni. M'y voicî donc ? Point du tout. M'y voilà ? Vous n'en approchez point. La chétive pécore
S'enfla si bien qu'elle en creva.
Des figures de pensées.
Quoique les figures de pensées puissent convenir au style simple , elles conviennent particulièrement au style élevé.
»E LPTTÉHÀTtJItE. 3 7
Celles que Ton emploie plus particulièrement dans le style simple , sont la prétention, autrement dite prétermission ou paralipse , la licence y la concession y la permission, la correctipn, la communication, Yantéoccupation et la subjertion. .
La prétention feint de passer sous silence ou de toucher légèrement des choses essentielles, sur lesquelles elle appuie réellement et avec force.
Démosthène en offre un exemple dans un de se* discours aux Athéniens :
Je ne parlerai ni de vos animosités domestiques, ni de l'agrandissement de Philippe. Je ne dirai pas qu'après tant de conquêtes , il parviendra à la monarchie universelle de la Grèce, avec plus d'apparence qu'il n'y avait lieu de se défier autrefois de le voir où il esté présent, ...
Là licence est une figure par laquelle on se permet de dire à une personne dont on respecte le rang , ou dont on redoute le pouvoir, des vérités qui peuvent lui déplaire,
Hacine , dans la tragédie de Britannicus %
emploie cette figure , lorsque Burrhus dit à Asrippin*;
Je ne m'étais charge , dans cette occasion
Que d'excuser César dune seule action.
Mais puisque sans vouloir que je le justifie.
Vous me rendez garant du reste de sa vie ,
Je répondrai , madame , avec la liberté
D'un soldat qui sait mal farder la vérité'.
Vous m'avez de César confié la jeunesse ,
Je l'avoue , et je dois m'en souvenir sans cesse. *
Mais vous avais- je fait serment de le trahir ,
D'en faire un empereur qui ne sût qu'obéir ?
Non ; ce n'est plus à vous qu'il faut que j'en réponde ;
Ce n'est plus votre fils , c'est le maître du monde ;
J'en dois compte , madame , à l'empire romain,
Qui croit voir son salut ou sa perte en mes mains.
La concession consiste à accorder quelque chose qu'on ne pourrait évidemment refuser, à paraître ainsi faire un sacrifice dont on ne manque pas de tirer avantage. C'est ce qu'a fait Bossuet dans son oraison funèbre de la Reine d'Angleterre , lorsque sachant que Ton avait reproché à Charles I er . sa faiblesse , et sentant qu'il ne pouvait ni la taire, ni l'avouer ; il dit, en parlant de ce monarque infortuné:
Je veux bien avouer de lui ce qu'un auteur célèbre a dit de César, qu'il a été clément jusqu'à être obligé de s'en repentir. Que ce soit donc là , si l'on veut , l'illuctre défaut de Charles aussi bien que de César ; mai*
DE LITTÉRATURE. 3g
que ceux qui veulent croire que tout est faiblesse dans les malheureux et les vaincus, ue pensent pas pour cela nous persuader que la force ait manqué à son courage, ni la vigueur à ses conseils. Poursuivi à toute outrance par l'implacable malignité de la fortune, trahi de tous les siens , il ne s'est pas manqué à luimême. Malgré les mauvais succès de ses armes infortunées , si on a pu le vaincre , on n'a pas pu le forcer;*et comme ïl n'a jamais refusé ce qui était raisonnable étant vainqueur, il a toujours refusé ce qui était faible et injuste , étant captif.
La concession est d'un grand secours lorsrqu'il s'agit de combattre un sentiment , un préjugé , une erreur. Cette figure est même si naturelle , que nous l'employons tous les jours dans la conversation. Nous voulons faire revenir un homme de la prévention qu'il a contre un autre, de la haine qu'il lui porte; nous Jui disons ;
Oui ; sans doute , vos soupçons sont fondés ; vos reproches sont justes; à votre place, je penserais comme vous. Cependant, prenez garde ; en telle occasion celui dont vous vous plaignez , s'est bien conduit Avec vous. Il est honteux, repentant peut-être , d'avoir frahi votre confiance ; méconnu les obligations qu'il f ous a, .
Ainsi , loin de heurter de front la préven-
/ f 0 MAHtJtL
tion ou la haine, on leur accorde quelque chose , et on se ménage ainsi par un sacrifice l'avantage que Ton veut obtenir. Cette explication familière va être relevée par un .
exemple tiré d'un grand poète.
Agamemnon , dans la tragédie d'Iphigénie , ne peut se résoudre à sacrifier sa fille aux intérêts des Grecs. Ulysse combat sa résistance, en ces termes :
Je suis père , seigneur , et faible comme un autre ; Mon cœur se met sans peine à la place du vôtre ; Et , frémissant du coup qui vous (ait soupirer, Loin de blâmer vos pleurs, je suis près de pleurer. Mais votre amour n'a plus d'excuse légitime ; Les dieux ont à Chalchas amené leur victime ; Il le sait , il l'attend ; et s'il la voit tarder , Lui-même , à haute voix , la viendra demander. Nous sommes seuls encor ; hâtez-vous de répandre Des pleurs que vous arrache un intérêt si tendre : Pleurez ce sang, pleurez ; ou plutôt, sans pâlir, Considérez l'honneur qui doit en rejaillir.
Voyez tout l'Hellcspont blanchissant sous vos rames , Et la perfide Troie abandonnée aux flammes , Ses peuples dans les fers , Priam à vos genoux , Hélène par vos mains rendue à son époux ; "Voyez de vos vaisseaux les poupes couronnées Dans cette même Aulidcavec vous retournées,
DE LITTÉRATURE, . Al
Et ce triomphe heureux qui s'en va devenir •
L'éternel entretien des siècles à venir.
La permission s'emploie lorsque, ne pouvant . faire changer quelqu'un de résolution , malgré les excellentes raisons dont on s'est servi, on l'abandonne à lui-même ; lorsque pour empêcher une action criminelle, on en décrit d'avance le* circonstances affreuses et \e\ suites funestes, et que pour en faire sentir l'horreur , on invite à en commettre de plus criminelles encQre. Thieste a vu le sang de son fils dans la coupe quAtrée lui a présentée, et il s'écrie :
Monstre , que les enfers ont vomi sur la terre , Assouvis la fureur dont ton cœur est épris ; Joins un malheureux père à son malheureux fils ;
A ses mânes sanglans donne cette victime »
Et ne t'arrête point au milieu de ton crime.
Barbare ! peux-tu bien m'epargner en des lieux D'où tu viens de chasser et le jour et les dieux!
CaÉBILLON.
La correction consiste à se rétracter de ce qu'on a dit , pour dire quelque chose de plus convenable et de plus fort.
En voici un exemple tiré de l'oraison fu-
nèbrê de Madame, duchesse d'Orléans, par
Bossuet :
....Non, après ce que nous venons de voir, la santé n'est qu'un nom, la vie n'est qu'un songe, la gloire n'est qu'une apparence, les grâces et les plaisirs ne sont qu'un dangereux amusement. Tout est vain eit nous, excepté* le sincère aveu que nous faisons devant Dieu de nos vanités , et le jugement arrêté qui nous fait mépriser tout ce que nous ' sommes.
Mais dis-je la vérité' ? l'homme, que Dieu a fait à son image n'est-il qu'une ombre ? Ce que Jésus-Christ est Tenu chercher du ciel en la terre , ce qu'il a cru pouvoir sans se ravilir, racheter de tout son sang, n'est-ce qu'un • rien? Reconnaissons notre erreur. Sans doute , ce triste spectacle des vanités humaines nous imposait ; et l'espérance publique , frustrée tout à coup par la mort de cette princesse , nous poussait trop loin. H ne faut pas permettre à l'homme de se mépriser tout entier, de peur que , croyant avec les impies , que la vie n'est qu'un jeu où règne le hasard, il ne marche sans règle et sans conduite au gré de ses aveugles désirs.
La communication établit un rapport fami-' # lier entre l'orateur et ses auditeurs, ses ad-
yersaires et ses juges eux-mêmes.
Bourdaloue use ainsi de la communication dans un de ses sermons :
Que diriex-vous *î , par la vertu de la parole que je
vous prêche, un de ces impies dont vous n'espérez désormais aucun retour, se convertissait ne'anmoins en votre présence -, en sorte que , renonçant à son impiété , il se déclarât tout à coup et hautement chrétien , et qu'en effet il commençât à vivre en chrétien ? Que diriez-vous, si toujours inflexible depuis de longues années , il sortait aujourd'hui de cet auditoire , pénétre d'une sainte componction , résolu de réparer par une sainte pénitence le scandale de sa vie passée ? Y aurait-il un miracle qui vous touchât davantage ? Or, je vous dis que ce miracle dont vous seriez encore plus surpris, que touchés, est justement ce qu'on a vu mille fois dans le christianisme,; et qu'un de§ triomphes les plus ordinaires de notre religion, a été de soumettre . ces esprits fiers, ces esprits durs et opiniâtres, de les faire rentrer dans la voie de Dieu et de les rendre souples et dociles comme des enfans ; que c 'est pair-là qu'elle a commencé , et que, malgré toutes les puissances des ténèbres, elle nous en donne tous les jours d'illustres exemples. "^$- V
Uantéoccupation sert à prévenir une ob*jection que Ton peut craindre ; on se la fait • à soi-même et Ton y répond. ' •
C'est ainsi queBoileau , ayant attaqué Chapelain dans ses satires , se fait adresser des re-*
proches auxquels il a soin de répondre : ? •
,11 a tort, dira l'un : pourquoi. faut-il qu'il nomme? , Attaquer Chapelain ! Ah ! c'est un si bon homme , ,
Balzac en fait l'éloge en cent endroits divers. Il est vrai , s'il m'eût cru , qu'il n'eût point fait de vers. Il se tue à rimer, que n'écrit-il en prose l Voilà ce que l'on dit Et que dis- je autre chose ? En blâmant ses écrits, ai-je , d'un style affreux., Distillé sur sa vie un venin dangereux ?
Ma muse , en l'attaquant , charitable et discrète , Sait de l'homme d'honneur distinguer le poëte. ■ *.
La subjection est une figure par laquelle on se fait à soi-même , ou à son adversaire , une question à laquelle on répond.
Fléchier , dans l'oraison funèbre du premier président de Lamoignon , en offre cet exemple :
Quelles pensez-vous que furent les tôles qui le conduisirent à cette fin ? La faveur ? H n'avait eu d'autres relations à la cour que celles que lui donnèrent ou ses affaires ou ses devoirs. Le hasard ? on fut longtems à délibérer ; et dans une affaire aussi délicate , on crut qu'il fallait donner tout au conseil et ne rien laisser à la fortune. La cabale ? il était du nombre de ceux qui n'avaient suivi que leur devoir, et ce parti, quoique le plus juste , n'avait pas été le plus grand. L'habileté à se servir des conjonctures ? ces teras difficiles étalent passés oû l'on donnait les charges par nécessité ou par choix , et où chacun voulant profiter des troubles de l'état , vendait chèrement ou, les services qu'il pouvait rendre, ou les moyens qu U avait de n*ir«.
Lâ subjection avant beaucoup de rapport avec Y antéoccupation , il eût été à peu près inutile d'en parler, si Ton n'avait donnî le nom de cette figure à une certaine forme de dialogue employé par les auteurs dramatiques, et qui consiste à prêter à deux interlocuteurs s attaquant et se répondant , une vivacité , une précision , une énergie presque égales , comme dans cette scène de la tragédie de Briiannicus :
, , \ >' BRITANNICUS
Rome met-elle au nombre de vos droits Tout ce qu'a de cruel l'injustice et la force , Les emprisonnement , le rapt et le jdivorec ?
NÉRON
Rome ne porte point ses regards curieux Jusque dans des secrets que je cache à ses yen ; Imitez son respect
BRITANNICUS
On sait ce qu'elle en pense.
NÉRON
Elle se tait , du moins ; imitez sa prudence.
BRITANNICUS. ,
Ainsi . Néron commence à ne se plus forcer.
NÉRON
Nc'ron de vos discours commence à se lasser,
BRITANNICUS
Chacun devait bénir le bonheur de son règne.
NÉRON
Heureux ou malheureux , il suffit qu'on me craigne.
BRITANNICUS
Je connais mal Junie, ou de tels sentimens Ne mériteront pas ses applaudi sscraens.
* NÉRON
Du moins , si )e n'ai pas le secret de lui plaire f Je sais l 'art de punir un rival téméraire.
BRITANNICUS
Pour moi , quelque péril qui me puisse accabler f Sa seule inimitié peut mf faire trembler.
NÉRON
Souhaitci-la, c'est tout ce que je puis vous dire;
Les figures de pensées qui conviennent plus particulièrement au style mixte , sont Y antithèse , la comparaison et 'la description*
\1 antithèse est une opposition de pensées
et de mots.
DE LITTÉRATURE. Ifl
On peut, entre autres exemples, citer celui qui se trouve dans l'oraison funèbre de madame la duchesse d'Aiguillon :
On la vît souffrir) mais on ne l'entendit pas se* plaindre. Elle fit des vœux pour son salut , et n'en fit pas pour sa santé'. Prête à vivre pour achever sa pénitence , prête à mourir pour consommer son sacrifice ; soupirant après le repos de sa patrie ; supportant patiemment les peines de son exil ; entre la douleur et la joie , entre la possession et l'espérance , se réservant toute entière à son créateur , elle attendit tout ce qui pouvait arriver, et ne souhaita que ce que Dieu voudrait faire d'elle.
FlÉCHIER.
La comparaison établit et présenteles points de ressemblance qui existent entre deux objets différens. ,
Il serait difficile d'en imaginer une plus, belle que celle dont Bossue t a orné son oraison funèbre de la reine d'Angleterre.
Comme une colonne dont la masse solide paraît le plus ferme appui d'un temple ruineux , lorsque ce grand édifice qu'elle soutenait fond sur elle sans l'abattre ; ainsi la reine se montre le ferme soutien de l'état, lorsqu'après en avoir long-tems porté le faix, elle n'est pas même courbée sous sa chute.
• La comparaison soutenue entre deux objets présentés l'un après l'autre, avec les qualités ou les propriétés qui les distinguent , forme la figure appelée parallèle.
, Voici le parallèle que Voltaire, dans la Henriade, fait de d'Aumale avec Turenne.
Mais la trompette sonne , ils s'élancent tous deux ; Ils commencent enfin ce combat dangereux :
Tout ce qu'ont jamais pu la valeur et l'adresse f L'ardeur , la fermeté , la force , la souplesse , Parut des deux côtés en ce choc éclatant.
Cent coups étaient portés et parés à l'instant. Tantôt avec fureur l'un d'eux se précipite ; L'autre d'un pas léger se détourne et l'évite ; Tantôt plus rapprochés , ils semblent se saisir ; Leur péril renaissant donne un affreux plaisir ; On se plaît à les voir s'observer et se craindre , Avancer, s'arrêter, se mesurer, s'atteindre : Le fer étincelant, avec art détourné, , Par de feints mouvemens trompe l'œil étonné.
Telle on voit du soleil la lumière éclatante Briser ses traits de feu dans l'onde transparente ; ht , se rompant encor par deS chemins divers , De ce cristal mouvant repasser dans les airs. Le spectateur surpris , et ne pouvant le croir Voyait à tout moment leur chute et leur victoire. D'Aumale est plus ardent , plus fort , plus furieux ; Turenne est plus adroit et moins impétueux ;
DE LITTÉRATURE. 4g
Maître de tous ses sens , animé sans colère , Il fatigue à loisir «on terrible adversaire.
D'An maie en vains efforts épuise sa vigueur ; Bientôt son bras lassé ne sert plus sa valeur. Turenne qui l'observe , aperçoit sa faiblesse ; î! se ranime alors , il le pousse , il le presse : Enfin, d un coup morte! Q lui perce le flanc. D'Aumale est renversé dans les flots de son sang ; îl tombe , et de l'enfer tous les monstres frémirent ; Ces lugubres accens dans les airs s'entendirent : .
« De la ligue à jamais le tronc tîst renversé ;
« Tu r emportes , Bourbon , notre règne est passé ».
La description est utle figure par laquelle ; au lieu d'indiquer simplement un objet, on le peint , on le rend visible , en quelque sorte f par l'exposition vive et animée de ses propriétés et de ses circonstances remarquables ou intéressantes.
Les rhéteurs , peu contens de ce mot générique description 9 ont encore créé les mots su i vans : ils appellent chronogruphie , la description qui caractérise dans quel tems un événement a eu lieu; topographie, celle qui peint le lieu où il s'est passé; prosopographie, celte qui présente les traits , la taille jet le maintien d une personne ou d'un animal ; éthopée , celle qui a pour objet l'âme
\5o MANUEL
et toutes ses qualités bonnes ou mauvaises ; portrait , celle des traits ou du caractère d'une personne, figure si peu particulière, quelle rentre absolument dans les deux précédentes et se confond avec elles; hypotypose, celle par laquelle un fait particulier, une tempête r une bataille, un incendie, etc., sont racontés d'une manière si frappante , que Ton croit en être témoin, Quoique ces différentes dénominations ne soient pas absolument nécessaires, qu'il y en ait inêine dans . le nombre qui soient inutiles, cependant voici des exemples de chacune, rappelée sé-r parément. ,
La Fontaine, dans les quatre vers suivons, feit cette description de tems?
A l'heure de l'affût , soit lorsque la lumière
Précipite ses traits dans l'humide séjour ,
Soi* lorsque le soleil rentre dans sa carrière ,
Et que n'étant plus nuit , il n'est pas ençor jour. -
Le morceau suivant, tiré de Télémaque i offre une charmante description du lieu oif était située la grotte de Calypso :
« Les doux zéphyrs conservaient en ce lieu , maigri les ardeurs du soleil , une délicieuse fraîcheur. J>e$
DE LITTÉKATURE. $ s fontaines , coulant avec un doux murmure sur des prés semés d'amaranthes et de violettes, formaient en divers lieux des bains aussi purs et aussi clairs <jue le . cristal. Mille fleurs naissantes emaillaient les tapis verts oW la grotte était environnée. Là , on trouvait un bois de ces arbres touffus qui portent des pommes d'or, et dont la fleur, qui se renouvelle dans toutes les saisons , répand le plus doux de tous les parfums. La , on n'entendait jamais que le chant des oiseaux , ou le bruit d'un ruisseau qui , se précipitant du haut d'un rocher, tombait à gros bouillons pleins d'écume et s'enfuyait au travers de la prairie. La grotte de la déesse était sur le penchant d'une colline : de là on découvrait la mer , quelquefois claire et unie comme une glace , quelquefois follement irritée contre les rochers où elle se brisait en mugissant et élevant ses vagues comme des mon tagnes. D'un autre côté , on voyait une rivière où se formaient des îles bordées de tilleuls fleuris et de haut» pcuplierr, qui portaient leurs têtes superbes jusque dans les nues. Les divers canaux qui formaient ces îles , semblaient se jouer dans la campagne : les uns roulaient leurs eaux claires avec rapidité ; d'autres avaient une eau paisible et dormante ; d'autres , par de longs détours , revenaient sur leurs pas comme pour remoa ter vers leur source , et semblaient ne pouvoir quitter ces lieux enchantés. On apercevait de loin des collines et des montagnes qui se perdaient dans les nues et dont la figure bicarré formait un homon à souhait pour le plaisir des yeux. Les montagnes voisines étaient «ouvertes de pampre vert, qui pendait en feston : le
raisin , plus éclatant que la pourpre , ne pouvait se ca*' cher sous les feuilles , et la vigne était accablée sous son fruit. Le figuier f l'olivier , le grenadier et tous les autres arbres , couvraient la campagne et en faisaient un grand jardin ».
On trouve encore dans Télémaque la description des traits de Termosiris : -
u Ce vieillard avait un grand front chauve et un peu ridé ; une barbe blanche pendait jusqu'à sa ceinture ; sa taille était haute et majestueuse ; son teint.était encore frais et vermeil , ses yeux vifs et perçans ; sa voix était douce , ses paroles simples et aimables. Jamais je n'ai vu un si vénérable vieillard ».
Bossue t fait ainsi la description du caractère de Croniivell : :
« Ur homme s'est rencontré , d'une profondeur d'esprit incroyable, hypocrite raffiné autant qu'habile politique, capable de tout entreprendre et de tout cacher également actif et infatigable dans la paix et dans U guerre t qui ne laissait rien à la fortune de ce qu'il pouvait hii oter par conseil et par prévoyance ; mais , au resto, si vigilant «t si prêt à tout, qu'il n'a jamais mani|ué les occasions qu'elle lut a présentées; enfin un de ces esprits remuons et audacieux , sembla t ttro nés pour changer le monde %
Josahet, tante de Joas , dans la tragédie à'Athalie , fait la description d un événement affreux où Joas fut près de périr :
Hélas 1 l'état horrible où le ciel me Poûrit , , Revient à tout moment effrayer mon esprit.
De princes égorgés la chambre était remplie * Un poignard à la main, l'implacable Athalie * Au carnage animait ses barbares soldats f ' Et poursuivait le cours de ses assassinats.
Joas, laissé pour mort , frappa soudain ma vue. Je me figure encor sa nourrice éperdue , Qui devant les bourreaux s'était jetée en vain , Et , faible , le tenait renversé sur son sein. Je le pris dans mes bras , et , baignant son visage , Mes pleurs du sentiment lui rendirent l'usage ; Et soit frayeur encore , ou pour me caresser , De ses bras innocens je me sentis presser.
Voltaire, dans le premier chant de lu Henriade, nous a laissé cette description d'une tempête :
On lève l'ancre 9 on part, on fuît loin de la terre ; On découvrait déjà les bords de l'Angleterre : L'astre brillant du jour à l'instant s'obscurcit ; L'air siffle , le ciel gronde et l'onde au loin mugit } Les vents sont déchaînés sur les vagues émues ; La foudre étineelante éclate dans les nues :
Et le feu des éclairs et l'abîme des flots Montraient partout la mort aux pâles matelots. *
54 HANUEL
hesjigiires de pensées qui conviennent plus particulièrement au style sublime , et qui servent principalement à exprimer, à émouvoir les passions, sont V apostrophe , ï exclamation , la dubitation, Y interrogation , Y imprécation, la dêprccation , la réticence , la suspension et la prosopopée.
\1 apostrophe est une figure par laquelle on adresse la parole à quelqu' objet animé ou inanimé.
Ainsi Fléchier, dans son oraison funèbre de Turenne, s'écrie :
« Vil les que nos ennemis s'étaient déjà partagées , tous êtes encore dans i'enceinte de notre empire ! Provinces , qu'ils avaient déjà ravagées dans le désir et dans la pensée , vous avez encore recueilli vos moissons ! Vous durez encore-, places que l'art et la nature ont fortifiées, et qu'ils avaient dessein de démolir ; et tous n'avez tremblé que sous des projets frivoles d'un vainqueur en idée , qui comptait le nombre de nos soldats , et qui ne songeait pas à la sagesse de leur capitaine ».
Uexcîamation ne serait que Y apostrophe elle-même , si elle n'en était distinguée par l'emploi particulier qu'elle fait des interjections.
DE LITTÉRATURE. 5â
- Ces deux vers que Racine a mis dans la bouche $ Andromaque , donnent une idée complète de Y exclamation.
O mânes d'un époux ! O Troyens ! O mon père ! 0 mon fils ! que tes jours coûtent cher à ta mère !
On peut rapporter à Y exclamation , la fi^ gure appelée épiphonème. Celle-ci consiste k terminer un raisonnement, un récit, par une sentence , par une réflexion , comme dans les vers suivans de Régnier-Desmarais ;
Déjà nous avons vu le Danube inconstant , Qui , tantôt catholique et tantôt protestant ,
Sert Rome et Luther de son onde ;
Et qui comptant après pour rien
Le romain , le luthérien t
finit sa course vagabonde
Par n'être pas même chrétien :
Rarement à courir" le monde
On devient plus homme de bi<
La dubitation exprime l'embarras, l'incertitude sur ce qu'on doit dire , ou sur ce qu'on 2 doit faire. *.
Bourdaloue emploie cette figure dans ce passage d un sermon sur la Nativité: \>
« J' annonce un sauveur humble et pauvre ; mais jer
l'annonce aux grands du monde. Que leur d ii ai-je donc , seigneur r et de quels termes rac servïrai-je pour leur proposer le mystère de votre humilité' et de votre pauvrcR ? Leur dirai- je ? Ne craignez point» Dam l'état où je les suppose , ce serait les tromper» Leur dirai-je ? Craignez. Je m'éloignerais de l'esprit du mystère que nous célébrons , et des pensées consolantes qu'il inspire et qu'il doit inspirer aux plus grands pécheurs. Leur dirai- je ? Afflïgez-vous , pendant que tout le monde chrétien est dans la joie ? Leur dirai- je ? Consolez-vou/, pendant qu'à la vue d'un sauveur qui condamne toutes leurs maximes » ils ont tant de rai-* sons de s'affliger. Je leur dirai , 6 mon dieu , l'un et l'autre ; et par 14 je satisferai au devoir que vous m'imposez ». \ . '
V interrogation est une figure par laquelle on fait une question à laquelle on ne laisse pas le tems de répondre ; parce qu'elle présente moins un doute qu'une espèce de défi ou de reproche ; parce que Ton a d'avance la convie 1 ion qu'on a pour soi le droit et la raison ; parce que souvent on y répond soi-
1À interrogation est remarquable dans cette scène XAthaKe , où Joad, à la vue de Mathan , di t k Josabet ;
Où suis-je ? De fiaal ne voie-je pas le prêtre ? - Quoi ! fille de David , vous parlez à ce traître ? Vous souffrez qu'il vous parle ! et vous ne craignez pas Que du fond de l'abîme entr'ouvert sous ses pas r Il ne sorte à l'instant des feux qui vous embrasent, Ou qu'en tombant sur lui ces murs ne vous écrasent > Que veut-il? de quel front cet ennemi de Dieu Vient-il infecter l'air qu'on respire en ce lieu ?
L 5 imprécation est l'expression des vœux que dicte un sentiment violent; tel que l'indignation, la fureur, la haine, la jalousie, et le désespoir.
Massillon prouve avec quel art on peut s'en servir dans le discours oratoire , lorsqu'il s'écrie :
« Puissiez-vous à jamais périr , téméraires , qui ose* outrager le saint des saints par vos blasphèmes ! Mais que dis- je ? puissiez-vous plutôt recourir à la miséricorde de Dieu et faire pénitence » l
C'est l'amour de Dieu et l'indignation contre les blasphémateurs qui inspiraient l'orateur chrétien ; mais comme Y imprécation seule eût été inconvenante dans la bouche d'un prédicateur pénétré de la morale évangélique, et de l'obligation qu'elle impose
aux hommes de s'aimer comme des frères , il emploie aussitôt une autre figure pour corriger la violence de X imprécation. Cette autre figure est Yoptation, que 1 on peut définir l'expression d'un vœu favorable aux au^ très ou à soi.
La déprècalion , que certains rhéteurs appellent obséçvation, est la prière instante, appuyée de tous les motifs les plus propres à émouvoir.
Telle est celle que renferment ces vers
*que Marianne adresse à Hérode :
Quand vous me condamnez , quand ma mort est certaine f
Que vous importe , hélas ! ma tendresse ou ma haine
Et quel droit désormais avez-vous sur mon cœur ,
"Vous qui Pavez rempli d* amertume et d'horreur ?
Vous qui , depuis cinq ans , insultez à mes larmes ,
Qui marquez , sans pitié , mes jours par mes alarmes ?
Vous y de tous mes parens destructeur odieux ;
Vous , teint du sang d'un père expirant à vos yeux ?
Cruel ! ah ! si du moins votre fureur jalouse
IN'eût jamais attenté qu'aux jours de votre épouse ,
Les cicux me sont témoins que mon cœur tout à vous
Vous chérirait encore en mourant par vos coups.
>Iais qu'au moins mon trépas calme votre furie !
JS 'étendez point mes maux au-delà de ma vie :
Prenez soin de mes Ms , respectez votre sang ; Ne les punissez pas d'être nés dans mon flanc ; Hérode , ayezpour eux des entrailles de père ! Peut-être , un jour, he'las ! vous connaîtrez leur mère ; Yous plaindrez , mais trop tard , ce cœur infortuné Que , seul dans l'univers , vous avez soupçonné ; Ce cœur qui n'a point su , trop superbe peut-être , Déguiser ses douleurs et ménager un maître ; Mais qui jusqu'au tombeau conserva sa vertu Et qui vous eût aimé si vous l'eussiez voulu.
Voltaire.
La réticence est une figure par laquelle on interrompt une phrase commencée ; mais lorsqu'on en a dit assez pour que l'auditeur devine ce qu'on affecte de ne pas dire , ou soupçonne plus que Ton ne dirait.
On emploie cette figure par pudeur , par ménagement , par adresse ou par dissimulation ; exemple :
Prenez garde , seigneur ; vos invincibles mains Ont de monstres sans nombre affranchi les humains ; Mais tout n'est pas détruit , et vous en laissez vivre Un.... Votre fils, seigneur, m'empêche de poursuivre ; Instruite du respect qu'il veut vous conserver, Je l'affligerais trop si j'osais achever.
Racine.
La suspension consiste à laisser quelque
temps celui à qui Ton parle dans l'incertitude sur ce qu'on va dire, et à le surprendre par quelque chose qu'il n'attendait pas.
Bossuet emploie ainsi la suspension dans son oraison funèbre de la reine d'Angleterre*.
« Combien de fois a-t— elle en ces lieux remercié Dieu humblement de deux grandes grâces : Tune de
Tavoir faîte chrétienne ; l'autre, Messieurs, qu'at-
tendes-vous ? peut-être d'avoir rétabli les affaires du . roi , son fils ? non ; c'est de l'avoir faite reine malheureuse ».
La prosopopee prête la parole ou l'adresse à - tous les êtres animés ou inanimés , réels ou imaginaires , aux personnes absentes , aux morts mêmes ; elle anime tout.
Fléchier donne du sentiment à des choses insensibles, dans ce passage de son oraison
funèbre de Turenne.
« A ces cris , Jérusalem redoubla ses pleurs ; les ventes du temple s'ébranlèrent ; le Jourdain se troubla et tous ses rivages retentirent du son de ces lugubre» paroles : Comment est mort cet homme puissant qui sauvait le peuple d'Israël » !
' Boileau prête une âme à la mer lorsqu'il dit :
de littébaturf; 6i
Sons les fougueux coursiers Tonde écorne et se plaint ;
et lorsqu'il s'écrie , en parlant du canal du Languedoc :
J'entends déjà frè'rnîr les deux mers (tannées De voir leurs flots unis aux pîeds des Pyrénées.
Mais ces différens exemples f en donnant une idée de ce que peuvent oser l'éloquence et la poésie, ne feraient pas connaître suffisamment la prosopopée. On la verra toute entière dans ce» morceau tiré d'un discours de J.-J. Rousseau :
« O Fabrîcius ! qu'eût pensé votre grande âme , si , pour votre malheur , vous eussiez vu la face pompeuse de Rome sauvée par votre bras , et que votre nom respectable avait plus illustrée que toutes ses conquêtes ? Dieux ! eussiez-vous dit , que sont devenus ces toîts de chaume et ces foyers rustiques qu'habitaient jadis la modération et la vertu ? Quelle splendeur funeste a succédé à la simplicité romaine f Quel est ce langage étranger? Quelles sont ces mœurs efféminées? Que signifient ces statues , ces tableaux , ces édifices? Insensés! qu'avez-vous fait ? Vous , les maîtres des" nations , vous vous êtes rendus les esclaves des hommes frivoles que vquj avez vaincus. Ce sont des rhéteurs
qui vous gouvernent ! C'est pour enrichir des architectes ' f des peintres , des statuaires et des histrions , que vous avez arrose' de votre sang la Grèce et l'Asie ! Les dépouilles de Carthage sont la proiè d'un joueur de flûte ? Romains , hâtez-vous de renverser ces amphithéâtres ; brisez ces marbres ; brûlez ces tableaux ; chassez ces esclaves qui vous subjuguent , et dont les funestes arts vous corrompent. Que d'autres mains s'illustrent par de vains talcns : le seul talent digne de Rome , est celui de conquérir le monde et d'y fair» régner la vertu ».
DE UTTÉRÀÎURE. 6$