MÉTHODE DE NAQUET
Cette méthode s'applique à la fois à la recherche des toxiques minéraux et à celles des bases organiques.
On pratique d'abord des expériences indicatives qui permettent de reconnaître si la substance toxique est un métal, un acide ou un alcaloïde, puis on pratique des expériences définitives qui permettent de statuer sur la nature du poison.
Expériences indicatives. — Ou les matières suspectes sont alcalines ou neutres, ou bien elles sont acides.
Quand elles sont acides, on les chauffe légèrement au bainmarie dans une cornue munie d'un tube abducteur qui plonge dans Tazotate d'argent; si la substance contient un cyanure, il se dégage de l'acide cyanhydrique, et il se forme un précipité blanc de cyanure d'argent, dont on examine les caractères.
S'il ne se produit rien de tel, on augmente la quantité d'eau qui est dans la cornue, et Ton fait bouillir ce mélange pendant une heure environ, en ayant soin de recueillir dans un récipient convenablement refroidi les vapeurs qui s'en dégagent. Quand ce laps de temps est écoulé, on jette sur un filtre les matières qui restent dans la cornue ; on réunit le produit de la distillation à la liqueur filtrée, on lave le résidu avec
de l'alcool concentré et bouillant, et l'on ajoute ce liquide au liquide aqueux provenant de la première opération ; on a ainsi séparé les substances suspectes en une partie dissoute et une partie insoluble, que Ton examine successivement.
Partie dissoute. — L'alcool qu'on y a mêlé a coagulé une certaine quantité de substances animales qu'on sépare à Taide du filtre, après quoi on place la liqueur restante sous une cloche au-dessus de Tacide sulfurique, de façon à en réduire le volume, si elle est par trop étendue. Cette précaution une fois prise, on a une solution qui peut également contenir des acides minéraux ou organiques et des bases minérales ou organiques. Pour y déceler les unes ou les autres de ces substances, on agit comme il suit :
1° On fait passer à travers cette dissolution un courant d'acide sulfhydrique. Il ne faut pas s'attendre à ce que ce gaz précipite tous les métaux qu'il précipiterait dans une solution où il n'y aurait pas de substances organiques, celles-ci s'opposant à son action sur plusieurs métaux ; mais enfin il est des métaux qui sont précipités par l'hydrogène sulfuré même dans ces conditions ; et d'ailleurs le liquide peut ne pas contenir d'acide organique : si donc on s'aperçoit qu'il s'est produit un précipité, on le sépare à l'aide d'un filtre, après y avoir ajouté un peu de silice pure au besoin, puis on le redissout en faisant agir sur lui l'acide azotique et l'eau régale, si l'acide azotique ne suffit pas ; on recherche enfin, sur la solution, par les procédés ordinaires, les métaux qu'elle contient.
'1° La liqueur que l'hydrogène sulfuré n'a pas précipitée, ou qui a été séparée du précipité formé, est divisée en deux parts : dans l'une on verse une dissolution de potasse et de l'éther, dans l'autre de l'éther et une dissolution de soude, et Ton agite chacune d'elles ; on examine si l'éther s'est emparé de quelque chose; dans ce cas, on décante le contenu de chaque éprouvette, on recommence plusieurs fois ce traitement, afin d'enlever tout ce que l'éther peut dissoudre, puis on réunit les liqueurs éthérées et l'on y recherche les alcaloïdes, comme nous venons de le dire (pages 556 et suiv.).
3^ Que les opérations précédentes aient ou n'aient pas donné de résultats, s'il s'est formé un précipité par l'addition de la potasse et de la soude, et que ce précipité ne se soit pas dissous dans l'éther, on le sépare par le filtre, on le lave, on le redis-
sout dans un acide, et, sur la solution que l'on obtient, on fait des expériences propres à faire découvrir la base minérale qu'elle renferme.
4° Si l'on n'a rien trouvé jusqu'ici, on prend une ou deux portions de la liqueur, celle par exemple qui a été traitée par la potasse, et l'on recherche les acides qui s'y trouvent à l'état de sels.
Pour y arriver, voici comment on opère :
On divise la liqueur en deux parties que l'on traite séparément et que nous nommerons A et B.
Partie A. On l'évaporé à siccité, et l'on fait du résidu quatre parts : sur l'une on recherche l'acide fluorhydrique, sur l'autre l'acide azotique, sur la troisième l'acide oxalique, et sur la quatrième les acides acétique et formique.
Partie B. On la sature par un léger excès d'acide azotique. On y ajoute ensuite un léger excès d'ammoniaque pour saturer l'acide azotique, et l'on fait chauffer pour chasser l'excès d'ammoniaque. On verse enfin de l'azotate de baryte dans la liqueur. S'il se forme un précipité, on le recueille sur un filtre pour y rechercher les acides sulfurique, phosphorique et oxalique et l'on conserve la liqueur pour y rechercher les acides chlorhydrique, bromhydrique et iodhydrique.
50 Lorsqu'on a achevé la recherche des acides, on évapore à siccité les liqueurs d'où on les a successivement extraits. On détruit par l'acide azotique ce que le résidu peut encore contenir d'organique, et, sur le produit qu'on obtient, on recherche la soude ; comme on n'en avait pas introduit dans cette portion de la liqueur, si l'on en trouve en quantité assez considérable pour qu'on ne puisse pas supposer que cela est normal, il y a tout lieu de penser que l'individu a été empoisonné par la soude et qu'on lui a administré un acide propre à masquer le poison ou à servir d'antidote. Il faudrait rechercher avec le plus grand soin dans ce cas l'acide acétique dans les expériences, définitives ; car c'est ordinairement de cet acide qu'on fait usage comme contre-poison des alcalis.
6° Quel qu'ait été le résultat des précédentes recherches, on évapore à siccité la seconde portion de la liqueur, qui avait été traitée par la soude ; on détruit par l'acide azotique ou l'eau régale ce qu'elle contient encore d'organique ; on reprend par l'eau le résidu, et dans la solution aqueuse qui provient de ce traitement on recherche toutes les bases minérales par
les procédés ordinaires, et parmi elles la potasse, qui n'a pas été introduite dans cette partie de la liqueur, et qui, par cela même, si Ton en trouve, ne peut pas provenir des manipulations.
70 Lorsqu'on a ainsi examiné sous toutes ses faces la partie dissoute des matières incriminées, on passe à celle qui est restée sur le filtre.
Partie insoluble. — 1° On détruit toutes les matières organiques qu'elle renferme au moyen de l'acide azotique. On évapore la liqueur acide à siccité ; on en chauffe le résidu jusqu'à ce que tout l'acide azotique en soit expulsé, en ayant soin de recueillir les vapeurs dans un récipient refroidi ; on reprend par l'eau ; on filtre, et l'on ajoute de l'acide sulfurique. Si, par hasard, il se forme alors un précipité de sulfate de chaux, de baryte ou de strontiane, on le recueille avec soin pour en reconnaître la nature, puis on introduit le liquide filtré dansun appareil de Marsh, fonctionnant au moyen de l'amalgame de potassium ou de sodium, et l'on recherche l'arsenic et l'antimoine en faisant usage de la méthode que nous avons indiquée plus haut.
2° Que l'on trouve ou non l'un de ces poisons, on retire du flacon la liqueur encore acide ; on la fait traverser pendant plusieurs heures par un courant de chlore, puis on y recherche le mercure par le procédé de Danger et Flandin. Si l'on en trouve, il ne peut provenir de celui qui était dans l'appareil de Marsh, puisque ce métal n'est pas attaquable par l'acide sulfurique étendu et froid. Toutefois, pour lever tous les doutes, on recommence l'expérience avec la portion de matières destinée aux recherches définitives.
30 Quel que soit le résultat des précédentes recherches, on examine si la liqueur ne contient pas d'autres métaux, et on emploie, pour cela, les procédés ordinaires.
Lorsque la matière est neutre ou alcaline, on agit identiquement comme dans le cas précédent, si ce n'est qu'on commence par la rendre acide au moyen de l'acide oxalique ou de l'acide tartrique.
Expériences définitives. — Les expériences que nous avons nommées indicatives peuvent être définitives dans bien des cas. C'est ainsi que, si l'on isole un alcaloïde ou un métal, à moins que celui-ci ne soit du mercure trouvé dans les
conditions que nous venons de supposer, il est érident qu'il n'y a aucun doute à conserver. Mais si, ne pouvant déceler ni métal ni alcaloïde, et la liqueur étant primitivement acide, on a trouvé, après Favoir saturée par la potasse et la soude, des sels de ces bases en abondance ; si la liqueur étant primitivement alcaline, on a trouvé, après Favoir saturée par un acide, de la potasse ou de la soude, il y a lieu, dans le premier cas, de soupçonner un empoisonnement par un acide, et, dans le second, de soupçonner un empoisonnement par les alcalis. Si la liqueur, étant neutre, mais plus ou moins colorée et odorante, on a trouvé des bromures et des iodures, cela autorise à soupçonner un empoisonnement par Fiode ou par le brome, et dans les matières qu'on a mises de côté pour cela on recherche soit le brome, soit Fiode, soit un ou plusieurs acides, soit les alcalis caustiques, en suivant les méthodes que nous avons données lorsque nous supposions l'expert chimiste sur la voie du poison à rechercher. Rien n'est plus facile, par cette méthode, que de découvrir la soude et la potasse si elles étaient mélangées, le brome et Fiode s'ils l'étaient également. Il ne nous reste donc plus qu'à exposer la marche à suivre pour la recherche des acides, lorsqu'ayant été conduit à penser que c'est à eux qu'il faut imputer l'empoisonnement, on est en même temps conduit à croire que le crime a été consommé avec un mélange de plusieurs d'entre eux, que par cela même il faut déterminer.
Après avoir fait bouillir les organes et leur contenu avec de l'eau, avoir coagulé les matières animales par l'alcool et avoir filtré, on distille la liqueur jusqu'à ce qu'elle ait que consistance de bouillie. On a ainsi séparé les acides en deux classes : l'une contient tous ceux qui sont assez volatils pour qu'on les retrouve en totalité dans le récipient, ce senties acides acétique, azotique, chlorhydrique et l'acide sulfurique qui se volatilise en partie; on détermine ces divers acides parles procédés ordinaires dans le produit distillé.
Dans le résidu qui est dans la cornue on verse de l'alcool absolu, on filtre, et l'on ajoute de l'acétate de plomb qui précipite l'acide sulfurique, l'acide phosphorique et Facide oxalique. En décomposant, par un courant d'acide sulfhydrique, le précipité délayé dans Feau, on met l'acide en liberté et on peut le déterminer par les réactions qui le caractérisent le mieux, et dont il a déjà été question.
Si l'on avait lieu de croire que le liquide contient à la fois de Tacide sulfiirique et de l'acide oxalique, il ne faudrait pas pousser l'évaporation très loin. En agitant, avec de Téther, le liquide moyennement concentre', on dissoudrait ces deux acides.