LANNELONGUE (Acad. des sciences
le corps qu'après avoir pullulé dans le foie. D’autres vinrent, qui nièrent ses lésions, et parmi eux Morgagni.
Au siècle dernier, Astruc, Van Swieten, puis Portal paraissent avoir les premiers observé des « engorgements » hépatiques chez les syphilitiques. Il faut mentionner après eux Rayer et Ricord qui prouvèrent l’existence de gommes viscérales.
Mais c’est l'important travail de Dittrich (de Prague), en 1849, appuyé sur quarante-six autopsies, qui sert de base à l'édifice de nos connaissances actuelles sur la syphilis hépatique. A des titres divers, Virchow, Bærensprung, Wagner, Frerichs, en Allemagne, Leudet, Lancereaux, Cornil, Malassez, Rendu, Fournier, Mauriac, en France, ont surtout contribué à parachever cet édifice.
Tous ces auteurs ont particulièrement étudié la syphilis hépatique de l’adulte. C’est à Gubler (1852) que revient l'honneur d’avoir découvert les lésions hépatiques de la syphilis des nouveau-nés. Ses recherches ont été complétées par celles de Wedl, Bamberger, Verliac et récemment d'Hutinel et Hudelo, et l’on connaît aujourd’hui, à côté du foie silex de Gubler, divers types anatomo-pathologiques qui cependant paraissent dériver d’un même processus.
Quant à la syphilis héréditaire tardive du foie, les cas observés par Dittrich, Leudet, Lancereaux, Hutchinson, etc., ont été réunis et discutés par M. Barthélemy et sont venus étayer la doctrine de M. Fournier; c’est là un côté de la question qui ne manque pas d’un réel intérêt théorique et pratique.
Étiologie. — La syphilis est héréditaire ou acquise.
Dans le premier cas, celui d’une infection in utero, il est absolument de règle que le foie soit atteint; cet organe est donc un des sièges d'élection pour les lésions de l’hérédo-syphilis, ce qui s’explique par sa situation spéciale sur le chemin de retour du sang placentaire, et en outre par l’état de développement actif et de suractivité fonctionnelle dans lequel il se trouve chez le fœtus.
Si l'enfant naît sain en apparence, il y a les plus grandes chances pour que les accidents syphilitiques, et parmi eux les altérations du foie, se manifestent avant la fin du troisième mois. Mais elles peuvent aussi, quoique bien plus rarement, ne se manifester qu'après plusieurs années. M. Fournier avait, en 1883, réuni 25 cas de syphilis héréditaire tardive du foie; M. Hudelo ‘, en 1890, en comptait 49, dont 31 indubitables, espacés entre la troisième et la trente-cinquième année avec le maximum de fréquence de dix à vingt ans. Le mode d'hérédité ne semble pas jouer de rôle, en ce sens qu’il importe peu
1. L. HuDELO, Contrib. à l'étude des lésions du foie dans la syphilis hérédilaire (Thèse de Paris, 1890).
que la syphilis provienne des deux générateurs ou de l’un d'eux seulement.
Dans la syphilis acquise, la fréquence des déterminations hépatiques est impossible à évaluér en chiffres, car souvent elles sont méconnues. Leur échéance est éminemment variable. Les faits d’ictère secondaire bénin sont rares à la vérité et souvent prêtent à discussion; plus rare encore, mais indubitable est l’ictère grave de la période secondaire pouvant entraîner la mort dès les premiers mois. Le plus ordinairement la glande hépatique n’est frappée qu'aux ‘époques avancées de la période tertiaire; il est fréquent que dix, -quinze ou même vingt ans se soient écoulés depuis le chancre.
Très souvent on a noté en pareil cas que les premières manifestations de la syphilis avaient été remarquablement bénignes ; le malade : peut n’en avoir conservé aucun souvenir. On est d'accord pour voir dans l’absence ou l'insuffisance du traitement un des facteurs principaux du tertiarisme.
Toutes les causes de surmenage ou de déchéance du foie, les intoxications et en première ligne l’alcoolisme, ou les maladies infectieuses pouvant léser cet organe, l’ictère catarrhal lui-même, paraissent capables de jouer le rôle d’influences localisatrices. Toutefois les médecins des pays chauds ne sont pas unanimes à déclarer -que la syphilis a, sous les tropiques, une préférence marquée pour Je foie.
Anatomie pathologique.—I.FoiE SYPHILITIQUE DE L'ENFANT. — Chez les avortons ou fœtus syphilitiques nés avant terme, on ne remarque souvent, à l’examen du foie, rien d’anormal dans le volume, Taspect et la consistance de l'organe. D’autres fois tous les viscères ‘sont macérés ; en pareil cas le poids de la rate a été trouvé d’ordinaire considérablement accru, celui du foie étant au contraire peu modifié.
Chez les nouveau-nés, fussent-ils issus de parents syphilitiques, quand on ne constate que de l’augmentation de volume, de la congestion, des taches jaunâtres diffuses et non saillantes (taches graisseuses), sans induration ni présence de nodules quelconques, il faut se garder de conclure hâtivement à l'existence de lésions spécifiques.
En réalité, les lésions qui caractérisent indubitablement le foie hérédo-syphilitique, celles que depuis Gubler tous les observateurs -ont retrouvées et décrites, sont : 1° l’hépatite interstitielle diffuse, — 2° les nodules gommeux. Très souvent ces deux éléments s’associent pour constituer la forme mixte.
Macroscopiquement, l'hépatite interstitielle, lorsqu'elle est généralisée, s’accuse par les caractères suivants : Le foie est augmenté «de volume, globuleux, turgide; son poids peut atteindre le dou-
zième de celui du corps, au lieu du vingt-cinquième comme chez le nouveau-né normal; sa capsule est tendue et lisse; le parenchyme a une couleur jaune brunâtre, translucide, comparable à celle de la pierre à fusil; sur la coupe, qui est brillante, les lobules ne sont pas distincts ; enfin le tissu est à la fois dur, résistant à l’ongle, et très élastique; c’est le foie silex de Gubler, l’hypertrophie générale avec induration de Virchow.
Beaucoup plus souvent la lésion n’est que partielle, disséminée par îlots qui siègent surtout à la périphérie de l'organe; ces îlots, d'inégale grandeur, sont séparés par des portions moins jaunes ou d’un rouge violacé, ce qui donne à l’ensemble de la coupe un aspect bigarré.
Quelques rares observateurs font mention de l’existence, chez l'enfant, d’une cirrhose vraie, avec lobules saillants et granuleux; quoi qu’on en ait dit, il n’est pas certain que cette lésion, d’ailleurs exceptionnelle, relève de la syphilis.
À l'hépatite interstitielle il n’est pas rare de voir s’associer des productions gommeuses, en général d’autant plus nombreuses qu’elles sont plus petites. C’est alors, sur le fond jaune uniforme, un semis de grains d’un blanc opaque, miliaires (grains de semoule de Gubler). Quelquefois il y a en outre des nodules plus gros, du volume d’un petit pois; ils sont bien limités, arrondis ou ovalaires, jaunâtres, secs, durs et saillants à la coupe; ces caractères, et notamment la dureté et la saillie de ces nodules, les distinguent des taches graisseuses des foies infectieux {.
On peut rencontrer des nodules gommeux en grand nombre indépendamment de toute lésion interstitielle; c’est l’hépatite gommeuse nodulaire pure*?.
Enfin le foie des enfants syphilitiques, surtout de ceux qui ont dépassé la première année, peut renfermer de grosses gommes caséeuses, généralement en petit nombre, identiques à celles de l'adulte. Je n’en ai pas observé avant l’âge de trois ans; mais elles peuvent exister même chez le fœtus, ainsi qu’en témoignent une dizaine d’observations ÿ.
La dégénérescence amyloïde semble exceptionnelle chez l'enfant.
Parmi les lésions connexes des précédentes il faut signaler la périhépatite; la capsule du foie hérédo-syphilitique est ordinairement
1. Dans un cas observé avec mon maître, M. le prof. Fournier, et dont la photographie a été conservée, on dut recourir à l'examen histologique pour s'assurer qu'il s’agissail bien de taches graisseuses miliaires et non de nodules gommeux.
2. J. DARIER et H. FEULARD, Syphilis héréditaire (Annales de dermalologie et de Syphiligraphie, 25 janvier 1891, p. 39).