PILLIET (Soc. de biol., juillet
ENTÉRITES CHRONIQUES 499
La douleur est peu développée. Certains malades accusent une sensibilité permanente sur le trajet du côlon; chez d’autres, la pression seule révèle un peu d’endolorissement, ou met exceptionnellement en relief un péristaltisme visible.
Le ventre est rétracté dans la plupart des cas, un peu résistant ou au contraire pâteux. Même avec un ventre peu développé, la sonorité est claire. Rarement la main constate une induration vague en un point de l'intestin, cæcum ou côlon descendant.
L'état général est mauvais, la fonction digestive troublée, la dénutrition profonde. Cependant, chez les enfants, l'appétit garde parfois une intégrité complète. Chez l'adulte, la langue est rouge, l’haleine fétide, le dégoût pour les aliments presque absolu. L’amaigrissement, le teint terreux, la sécheresse de la peau, des poussées fébriles irrégulières en rapport avec l’auto-intoxication complètent ce tableau morbide qui finit dans le marasme.
L’entérite urémique est souvent accompagnée de troubles gastriques de même nature. Les selles sont rares, grisâtres, riches en mueus, parfois complètement séreuses et riches en urée.
Les évacuations ont un caractère bilieux au début de la diarrhée de Cochinchine : plus tard elles sont claires, floconneuses, ou de teinte café au lait. Les anguillules y sont fréquemment constatées. L’affection laisse longtemps, malgré sa; ténacité désespérante, une intégrité relative de l’appétit et des orces. Il est rare que la rate soit tuméfiée. :
L’entérite muco-membraneuse est caractérisée par le rejet intermittent soit de masses glaireuses qui accompagnent les évacuations ou sont éliminées à part, soit de lambeaux muqueux qui tapissent des scybales dures, car la constipation est la règle. Parfois le produit anomal prend divers aspects qui seront décrits dans l’article consacré à cette affection. Il y a de plus les troubles généraux en rapport avec la neurasthénie et l’auto-intoxication.
L'évolution des entérites chroniques ‘est lente, traversée d’accalmies, rarement régressive, presque toujours aggravante et entraînant après quelques mois, ou même plusieurs années, la mort dans le marasme. Des complications, hémorrhagie, gangrène, perforations, sténoses intestinales, peuvent encore aggraver le pronostic et hâter la terminaison fatale ; la tuberculose peut se développer secondairement (de Santi). L’entérite urémique peut, dans une certaine mesure, être tenue pour un phénomène compensateur et favorable.
Diagnostic. — Il est en général facile. La chronicité de la diarrhée, les phénomènes concomitants et le retentissement sur l’état général permettent de conclure qu’il y a, non pas simple trouble fonctionnel, mais inflammation vraie. Une enquête clinique
régulière permettra de distinguer la diarrhée de misère, les diarrhées nerveuses (hystérie, goître exophtalmique), les troubles spéciaux (constipation puis débâcles) qui accompagnent les néoplasmes de l'intestin. La dysentérie chronique, outre la forme des symptômes observés, sera distinguée par les antécédents ; à vrai dire, c’est une variété d’entéro-colite chronique qui se spécialise par sa causalité infectieuse, son processus anatomique et ses éventualités. Reste la tuberculose intestinale : elle sera reconnue par la concomitance d’une autre tuberculose et la constatation du bacille de Koch dans les selles.
Quant à la cause de l’entérite, elle ne pourra guère se déduire que de l’interrogatoire du malade et d’un examen approfondi de divers organes (habitus et stigmates de l’alcoolisme, néphrite chronique, cardiopathie, etc.).
Traitement. — La prophylaxie consistera principalement à surveiller l'hygiène alimentaire. Chez les enfants, la restitution de l'allaitement naturel, ou l'emploi du lait stérilisé peuvent arrêter à ses débuts l’entérite athrepsique. Chez l’adulte comme chez l’enfant, le régime sera sévère au cours de l’entérite aiguë et pendant sa convalescence. Suivant les cas, on devra supprimer l’alcool ou les médicaments irritants, employer les préparations de quinquina. Il sera bon de ne point intervenir activement dans l’entérite urémique; parfois même on devrait aider l’émonction intestinale compensatrice. En cas de stase portale, on aurait avantage à faire un peu de déplétion séreuse par les purgatifs, avant de tenter la médication directe de l'affection intestinale.
Au cours de l’entérite constituée, on réglera sévèrement Le régime, dont le lait additionné d’eau de chaux formera la base; parfois on devra recourir au lait stérilisé ou au kéfir. Le lait d’ânesse bien frais fait souvent merveille chez les enfants. On pourra ajouter l’eau albumineuse, l’eau de riz sucrée avec du sirop de coings. Si la convalescence se dessine, ce régime sera prudemment étendu et comprendra les œufs, les viandes grillées ou rôties, les purées. La viande crue, de provenance sûre, hachée et passée au tamis, constituera un aliment de choix et agira efficacement contre la diarrhée.
C’est à ce symptôme que s’adressera surtout la médication proprement dite. Les opiacés, extrait thébaïque, poudre d’opium brut, diascordium, thériaque, même la codéine et la morphine (Vulpian) rendront de grands services. On les associera aux préparations de bismuth, le sous-nitrate et le salicylate qui seront donnés à la dose de 6 à 8 grammes par jour : on évitera le salicylate quand le rein
fonctionne mal.
On pourra recourir également aux astringents, tannin, ratanhia,
cachou, colombo, quinquina ‘; ils seront de préférence donnés en cachets, une demi-heure avant les prises de lait ou de boissons. Le talc administré à haute dose dans du lait, suivant la méthode de M. Debove, pourra rendre aussi des services comme topique inerte *.
Les antiseptiques intestinaux devront être employés prudemment, surtout chez les enfants ; on donnera le naphtol, ou mieux le benzonaphtol.
Les lavements au nitrate d'argent, au tannin, à l’acide borique agiront utilement contre les inflammations du gros intestin. Trousseau conseille comme lavement argentique à garder: nitrate d’argent, 10 centigrammes; eau distillée, 150 grammes. Le tannin sera employé plus largement en irrigations.
Les fomentations tièdes sur le ventre, les bains de quinze minutes à 32 degrés procurent aux malades un grand soulagement; les bains donnés le soir assurent presque toujours quelques heures de calme et de sommeil.
J. GIRODE.
La tuberculose de l'intestin forme une annexe naturelle des entérites chroniques; ou plutôt c’est, parmi ces entérites, la plus importante, la plus commune et la plus complexe. Il n’est presque aucun détail de leur histoire qui ne puisse lui appartenir en propre. Mais elle est de plus hautement spécifiée dans sa causalité, ses principales lésions et sa nature.
D'autre part, elle tient dans l’ensemble nosographique de la tuberculose une place considérable. Non seulement en effet l'intestin est, après le poumon, l’organe le plus souvent atteint par le processus tuberculeux. Mais la présence de cette localisation spécifique constitue pour toute autre détermination bacillaire, et en particulier
1. M. Brouardel prescrit avec avantage : tannin et extrait de quinquina, aa 5 centigrammes pour une pilule; dix par jour en cinq prises, de deux en deux heures. :
2. Le talc réussit mieux quand la dose quotidienne (100 à 150 grammes dans q- s. de lait) est administrée le matin une heure avant la première prise de boisson ou d’aliment.
pour la tuberculose pulmonaire, une cause majeure d’aggravation. La fonction digestive et la nutrition sont compromises, la suralimentation devient impossible, d’utiles éléments de la médication sont rendus inapplicables.
Aussi a-t-on dès longtemps accordé toute attention à l’étude ï l'entérite tuberculeuse. Elle est déjà mentionnée dans Morgagni et Morton, mieux décrite par Baumes et Bayle. C’est avec les travaux de Laennec, Louis, Andral et Cruveilhier que son histoire anatomique se complète de descriptions qu’ont perfectionnées sur quelques points les observations plus récentes de Leudet, Parrot, Lancereaux, Spillmann.
En même temps, la découverte de l’infectiosité du tubereule (Villemin) et de sa provenance bacillaire (R. Koch) permettait de mieux concevoir le mécanisme de production de la tuberculose intestinale et d'apporter à son étude l’appoint de la démonstration expérimentale (Chauveau, Gerlach, Toussaint).
Ainsi que je l’ai rappelé dans un travail antérieur ‘, l’histoire de l’entérite tuberculeuse peut se ramener à ces trois termes : apport du bacille à l’intestin, lésions déterminées par sa présence, phénomènes cliniques s’y rapportant.
Étiologie. — Deux grandes lois étiologiques dominent le développement de la tuberculose intestinale : hétéro-infection créant une entérite tuberculeuse primitive, auto-infection produisant la tuberculose intestinale secondaire.
La première variété suppose la viciation spécifique et bacillaire des ingesta; elle a sa condition principale dans l'identité, aujourd’hui démontrée, de la tuberculose humaine et de la tuberculose de certains animaux domestiques, surtout des bovidés.
C’est l’infectiosité du lait des vaches tuberculeuses qui a été tout d’abord incriminée. Le lait peut être bacillifère non seulement quand la mamelle est atteinte de tuberculose, mais en l’absence de toute localisation de ce genre (Hirschberger). Il est surtout dangereux, qnand il est pris cru; sa nocuité s’atténue par la dilution et en particulier par le mélange au lait de vaches saines dans les laiteries (Bollinger). Cépendant le lait de consommation commune pris au hasard a montré encore des propriétés tuberculigènes une fois sur trois d’après M. H. Martin ?. L'importance des dangers provenant du lait réside surtout dans ce fait que ce produit est fourni par l'animal vivant, en quantités indéfiniment renouvelées, alors que la tuberculose peut être restée latente. D'autre part, il sert à l’alimentation du jeune âge,
1e GiRODE, (Thèse de Paris, 1888} 2. Rev. de médecine, 1884.
très tuberculisable ; et c’est précisément chez les enfants que s’observe de préférence la tuberculose intestinale primitive.
L'infectiosité du lait peut être conservée dans quelques-uns de ses dérivés, la crème, le petit-lait, les fromages frais, ou même les fromages fermentés et conservés pendant plusieurs mois".
La nocuité spécifique du lait des mères phtisiques n’entre guère en ligne de compte; elle est rendue fort vraisemblable par les remarques précédentes, malgré quelques recherches négatives (A. Moussous); toutefois ce danger est naturellement écarté par le fait que l’allaitement dans ces conditions est impossible ou doit être interdit.
La viande des animaux tuberculeux est également dangereuse, non seulement dans les parties directement dégénérées, mais aussi dans les organes en apparence sains, la chair musculaire, par exemple (Arloing, Kastner). À vrai dire, le danger existe surtout quand il s’agit d’une tuberculose ancienne et généralisée. Mais la viande crue et la viande incomplètement cuite ou saignante (Toussaint) peuvent dans ces conditions posséder une infectiosité réelle. Celle-ci a pu être mise en évidence dans des viandes salées, des conserves préparées à une basse température (Czokor).
On a encore incriminé l’ingestion du sang frais dans les abattoirs, ou l'emploi du sang dans la clarification des vins (H. Martin, Galtier).
Le danger éventuel du bacille aviaire pour l’homme est trop problématique pour qu'il y ait lieu de s’y arrêter longtemps ; il faut savoir que le bacille aviaire peut passer dans les œufs, et de mêmele bacille humain dans certains cas expérimentaux *?.
Je signalerai encore la contamination possible par des résidus d'aliments de phtisiques (Schoull), ou par des aliments accidentellement souillés par la poussière des crachats tuberculeux (Schnirer).
La réalisation clinique du mode d'infection précédent, de l’hétéroinfection est bien rarement démontrable. Cependant. Brouardel, Ollivier, Demme ont cité de petites épidémies tuberculeuses manifestement imputables à l’usage du lait de vaches phtisiques.
L’auto-infection digestive et intestinale est une cause beaucoup plus commune ; elle se rapporte essentiellement à la déglutition accidentelle des crachats bacillifères dans la phtisie pulmonaire. Parfois des fragments imperceptibles de crachats, révélables seulement par l'exploration bactériologique de la cavité bucco-pharyngée (Girode), peuvent se mêler aux aliments et devenir la cause d’une inoculation intestinale. Les lésions tuberculeuses du nez, du pharynx, du rocher,
1. Banc (Nord. med. Ark., 1884; anal. in Rev. des sc. méd., 1885). — GALTIER (Acad. des sciences, 1887).