VERS INTESTINAUX
Les parasites de l'intestin de l’homme sont connus de toute antiquité. Hippocrate, Aristote, Galien font mention des trois espèces
le plus fréquemment observées : l’ascaris lombricoïde (ëkui< otpoyyÉn), l’oxyure vermiculaire (écuapis), le tænia (ui mhureta). Mais leur nature réelle fut pendant longtemps méconnue; ils furent considérés, tantôt comme des corps inanimés, comme une production de Vintestin ; tantôt comme des êtres vivants dont la génération spontanée a été admise durant de longues années, jusqu’au dix-huitième siècle. Aujourd’hui, grâce aux travaux de Leuckart, de Davaine, de Küchenmeister, leur mode de développement est bien établi. On sait que ces vers sont des parasites de l'intestin de l’homme où ils accomplissent un stade déterminé de leur évolution. Toutefois, l'accord est loin d’être fait relativement aux désordres qu'ils peuvent provoquer; leur influence pathogénique, évidente pour un certain nombre d’auteurs, est, pour beaucoup d’autres, presque nulle; d’après ceux-ci, la constatation du ver ou de ses œufs dans les garde-robes et un petit nombre d'accidents locaux causés par le parasite seraient les seuls signes de sa présence.
Les vers intestinaux appartiennent à deux grands groupes : les PLATODES, vers plats ou tænias, et les vers ronds ou NÉMATODES, parmi lesquels nous décrirons seulement l’ascaris lombricoïde, loxyure vermiculaire, l’ankylostome duodénal.
Les trois espèces principales sont : le tænia solium ou armé, le tænia inerme ou saginata, le bothriocephalus latus. Ces vers ont pour caractère commun de ne se développer complètement que dans l’intestin de l’homme; auparavant, ils traversent une phase embryonnaire chez des animaux dont la chair est mangée par l’homme; l’embryon mis en liberté dans l'intestin s’y développe. il se transforme en anneaux ou proglottides, qui émettent des œufs. Ceux-ci, habituellement faciles à reconnaître dans les matières fécales, sont avalés par les animaux et donnent naissance aux embryons.
Histoire naturelle. Biologie. — I. TÆNIA INERME ou T. SAcINATA. — C’est le plus commun de tous les tænias. Adulte, il atteint 7 à 8 mètres de longueur. Le corps est formé de douze à quatorze cents anneaux; les plus mûrs, c’est-à-dire les plus éloignés de la tête, vont en s’élargissant. À partir du six centième, ils mesurent
jusqu’à 1 ou 2 centimètres ; ils sont toujours plus longs que larges. Le pore génital est latéral; il aboutit à des ramifications génitales serrées et très nombreuses. Le cou, très étroit, se continue avec la tête, aplatie, presque carrée, large de 2 millimètres et demi environ; elle est munie de quatre ventouses, mais ne porte pas de crochet.
Les œufs du tænia inerme sont mis en liberté avec les selles; ils sont ovales, entourés d’une coque épaisse, surtout s’ils sont fécondés, et revêtue alors d’une enveloppe albumineuse. L’œuf est avalé par le bœuf qui est l’intermédiaire obligé pour le développement complet du tænia; dans l'intestin, l'embryon est mis en liberté; il pénètre dans les muscles où il devient cysticerque, c’est-à-dire une grosse vésicule transparente où l’on peut apercevoir la tête du tænia nouvellement formé. Quand la viande contenant ces cysticerques est déglutie par l’homme sans avoir été suffisamment cuite, c’est-à-dire sans avoir été portée à une température minima de 47 ou 48 degrés centigrades (Perroncito), le cysticerque devient ver et se fixe à la paroi de l’intestin.
L'usage de la viande de bœuf mal cuite, surtout de la viande crue, est la cause de l'infection par le tænia; le traitement de la diarrhée du sevrage par la viande crue explique pourquoi ce parasite est relativement plus fréquent chez l’enfant que chez l’adulte.
Le tænia inerme a été d’abord observé en Amérique; on sait aujourd’hui qu’il est cosmopolite. Il a été retrouvé en Europe, en Algérie, en Abyssinie, dans l’Inde, etc.
IL. TæÆNrA ARMÉ ou T. sou. — Plus petit que le précédent, il mesure seulement 2? à 4 mètres de longueur. Le corps a la forme d’un ruban plat dont les anneaux, au nombre de huit cents, s’élargissent en s’éloignant de la tête; les derniers sont seuls mûrs, ils atteignent 1 centimètre. A l’œil nu, on constate que les pores génitaux sont alternés; l’utérus est formé de six à treize branches ramiliées, moins nombreuses, par conséquent, que celles du tænia inerme. Au cou, très mince, fait suite une téte caractéristique. Elle est ronde, très petite, brune; à son centre, elle porte une saillie ou rostre entourée de deux rangées de crochets, au nombre de vingtsix Ou trente, et quatre ventouses.
L’œuf du tænia armé, globuleux, mesurant 0"",032 à 0,036, mangé par le cochon, met en liberté dans l'intestin un embryon hexacanthe, qui traverse le foie et se répand ensuite dans les différents tissus où il forme un kyste, le cysticercus cellulosæ. Les cysticerques se rencontrent surtout dans le tissu cellulaire sous-cutané, dans les muscles intercostaux du cou et des épaules, et autour du frein de la langue où l’on peut, soit les apercevoir sous la forme de petites sail-
lies transparentes, soit les reconnaitre avec le doigt (langueyage). Ainsi est constituée la ladrerie du porc. L’ingestion de cette viande insuffisamment cuite ou crue détermine chez l’homme lapparition du tænia; le cysticerque introduit dans l'intestin s’y fixe et y devient en deux mois ver adulte’.
Mais, chez l’homme, le tænia peut rester à l’état de cysticerque, soit que les embryons fécondés aient reflué dans l’estomac, soit à la suite de l’ingestion des embryons déposés sur les salades, les légumes. La ladrerie de l’homme est connue depuis le dix-septième siècle; les cysticerques peuvent être très nombreux : on en à trouvé plus de mille chez le même individu. Ils envahissent de préférence le tissu conjonctif, les méninges, le cerveau, l'œil. Les symptômes qu'ils déterminent sont variables, suivant la région où ils sont fixés.
IIT. BoruriocePaALus LATUS (Bremser). — C’estle plus grand des vers plats; il mesure 6 à 12 mètres. Le corps est formé de quatre mille anneaux, plus larges que hauts, mûrs à partir du cinq centième. Le pore génital se présente sous la forme d’un point pigmenté, non plus latéral comme chez les tænias, mais médian : on y distingue les deux orifices mâle et femelle. Les anneaux sont toujours expulsés en assez grand nombre, par petites chainettes. Le cou a un demicentimètre de longueur; la téte est aplatie en forme de massue; elle n’a ni crochets, ni ventouses vraies, mais deux fossettes latérales appelées bothridies.
L’œuf du bothriocéphale est brunâtre, elliptique, muni d’un orifice en forme de clapet. Son développement a été surtout bien étudié par Braun. Les embryons ont été retrouvés par lui dans tous les organes des brochets qu’il put examiner à Dorpat, où le bothriocéphale est assez fréquent chez l’homme et chez les animaux ichtyophages; il a pu contaminer des chiens en leur faisant manger la chair de brochets infectés. Mais il n’est pas absolument démontré que les poissons soient nécessaires pour transmettre le parasite et que l'usage de l’eau contenant des embryons ne puisse suffire,
Le bothriocéphale existe dans toute l’Europe orientale : sur les bords de la Baltique, en Finlande, en Russie, en Poméranie, en Suisse, sur les bords du lac de Genève où, d’après Odier?, « le tænia
1. Au type du tænia solium se rattachent : le {ænia canina, parasite habituel du chien, observé quelquefois chez l’homme ; il mesure 1 mètre de longueur et-porte trois couronnes de crochets ; le {ænia madagascariensis rencontré deux fois à Mayotte et à la Réunion; le {ænia nana, le plus petit de tous : il mesure seulement 15 millimètres à 2 centimètres et est formé de cent cinquante anneaux. Il existe toujours en grand nombre chez le même sujet; il a été trouvé au Caire, à Belgrade (Blanchard), en Sicile.
2. ODIER, cité par DAVAINE, Traité des enlozoaires, 1860, p. 84.
lata est si fréquent qu'au moins un quart des habitants l’a eu ou l'aura, » et dans les départements français voisins.
Anatomie pathologique. — Le siège habituel des tænias est l'intestin grêle; on ne les trouve qu’exceptionnellement — et le plus souvent à la suite de l’administration d’un purgatif — dans l'estomac ou dans le gros intestin. Le ver est pelotonné sur lui-même, fixé à la paroi par ses ventouses et ses crochets : il est généralement implanté au voisinage du pylore : voilà pourquoi la lête n’est presque jamais expulsée par les contractions naturelles de l'intestin. Sa présence ne donne jamais lieu à une hémorrhagie, même légère, ou à une perte de substance de la muqueuse.
Le tænia inerme, en raison de l’usage universellement répandu de la viande de bœuf, est le plus commun des vers plats : le bothriocéphale, sauf dans certaines régions, est beaucoup plus rare. Il n’existe presque jamais qu'un seul ver plat dans l'intestin : il peut cependant y en avoir un plus grand nombre, douze, quinze (Bérenger-Féraud) : on retrouve alors plusieurs têtes dans les garde-robes. Il est exceptionnel de rencontrer deux vers plats appartenant à deux variétés différentes : on observe plus souvent l’association d’un tænia et d’un autre parasite, ascaris, OXyure.
Symptomatologie. — Les tænias peuvent siéger dans l’intestin sans donner lieu à aucun symptôme : le plus souvent, leur présence est révélée par l’expulsion d’un ou de plusieurs anneaux soit à l’occasion, soit dans l’intervalle des garde-robes. La santé générale est presque toujours parfaite.
Les troubles digestifs qui leur ont été attribués sont multiples. On observe tantôt une diminution de l’appétit, tantôt une faim insatiable, des douleurs épigastriques, quelquefois très vives. Rarement(Davaine) elles s’accompagnent de diarrhée. Le prurit anal se rencontre assez souvent. Il est dû soit à la présence du tænia à la partie inférieure de l'intestin, soit, comme le prurit du nez, à une action réflexe.
Tous les autres signes rattachés à la présence du tænia sont analogues à ceux que nous décrirons plus loin à propos de l’ascaride lombricoïde, mais leur relation pathogénique avec le séjour de l’'helminthe est encore plus douteuse. Tels sont les troubles des sens, diminution de la vueet de l’ouie, mouches volantes, les modifications du caractère, l’hypochondrie, les vertiges et surtout les convulsions. Les attaques épileptiformes dues au tænia, niées par M. Laboulbène et par Bouillaud, sont admises par Legendre et par Davaine. D’après
1. A côté du bothriocéphale, il faut citer encore : le bothriocephalus cordatus, surtout répandu au Groenland où il est un parasite habituel du chien et où il a été observé accidentellement chez l’homme, le bothriocephalus cristatus vu deux fois par Davaine.
Martha !, si l’aura y est plus prolongée, l’attaque y est identique à celle de l’épilepsie véritable, avec cette différence toutefois que les convulsions sont plus longues ; elles reviennent avec une certaine périodicité. Dans tous les cas publiés, l'expulsion des helminthes a été suivie de la disparition très rapide de tous ces accidents.
Les tænias ne donnent jamais lieu à une altération grave de la santé autre que celle qui peut être provoquée par l’état hypochondriaque du sujet. Il faut faire exception pour certains cas d'infection par le bothriocéphale où on a noté des signes d’anémie pernicieuse progressive, pàleur excessive des téguments, perte absolue des forces, fièvre, accès syncopaux, palpitations (Eichhorst). La guérison survient avec l’expulsion du parasite.
Diagnostic. — Il ne peut se faire que par la constatation des anneaux ou des œufs; ce double examen permet aussi de reconnaître la variété de tænia.
Les anneaux du tænia inerme sont expulsés très fréquemment à l'inverse de ceux du tænia armé et du bothriocéphale. [ls sont généralement émis au nombre de cinq ou six. Les anneaux des tænias sont faciles à distinguer de ceux du bothriocéphale : ils sont plus longs que larges; le point sombre qui répond au pore génital est non pas médian, comme chez celui-ci, mais latéral. Leur tête est sphérique et porte une couronne de ventouses, tandis que celle du bothriocéphale est olivaire et n’est garnie que de deux fentes latérales. En examinant entre deux lames de verre les cucurbitains imbibés dans une solution de potasse à 1 pour 100, il est parfaitement possible de distinguer les anneaux du tænia inerme et ceux du tænia armé; les premiers sont plus épais, plus larges, leur utérus formé d’un grand nombre de branches légèrement ramifiées, les pores génitaux sont irrégulièrement alternes à l’inverse de ceux du tænia armé où cette alternance se fait régulièrement, d’un anneau à l’autre; enfin ils se détachent souvent dans l'intervalle des selles, tandis que ceux du tænia armé sont seulement expulsés au moment des garde-robes.
Les œufs doivent être examinés au microscope. Ceux du bothriocéphale sont ovales; leur coque, brune, porte à sa partie postérieure un petit opercule; leur longueur est de 0"*,08 en moyenne; ceux des tænias sont beaucoup plus petits : 0"",03 à 0".,05; leur coque est souvent entourée d’une enveloppe albumineuse.
Traitement. — Une surveillance rigoureuse des viandes de bœuf et de porc livrées à la consommation constitue la règle fondamentale de la prophylaxie; l’usage de la viande crue de bœuf ou de la viande saignante doit être l’objet de recommandations spéciales.
1. MARTHA, Pseudo-épilepsie vermineuse (Arch. gén. de méd., 1891, p. 512).
Le traitement curatif ne doit être prescrit que si le médecin a constaté, lui-même, la présence d'anneaux ou d'œufs de tænia: il ne faut jamais s’en rapporter aux malades qui se croient trop facilement atteints du ver solitaire. Les tænifuges le plus fréquemment usités sont l’extrait éthéré de fougères mâles à la dose de 4 à 6 grammes, la fleur de kousso à la dose de 20 grammes, la semence de courges, 90 à 100 grammes, et l'écorce fraiche de racines de grenadier employée en macération à la dose de 40 grammes. On a retiré de cette racine la pelletiérine dont 30 à 50 centigrammes constituent un excellent vermifuge {.
LES NÉMATODES