PRÉFACE. IX
ment et à bref délai entraîner la mort. Quoiqu'il soit profondément triste de se sentir impuissant devant la maladie et la mort, il faut parfois savoir se résigner et je n'accepte le : melius anceps remedium quam nullum que s'il n'est pas en contradiction avec ce principe primordial : primo non nocere. Avant tout, il ne faut pas nuire et, par conséquent, il faut savoir s'abstenir toutes les fois que les dangers de l'opération seront supérieurs aux chances de guérison qu'elle peut procurer, toutes les fois que ces dangers immédiats seront supérieurs aux bénéfices temporaires qu'on peut légitimement en attendre.
Le chirurgien ne devra pas mettre en péril la vie du malade pour le débarrasser d'une infirmité, d'une maladie, d'une difformité qui ne menace la vie ni de près ni de loin. Si, parfois, il est amené à contrevenir à celte loi, il ne le fera qu'après avoir pesé dans sa sagesse, sa prudence, les raisons puissantes rendant son intervention nécessaire. Pratiquer une opération pouvant entraîner la mort pour une difformité compatible avec la vie est une faute ; cependant, il est des circonstances où la difformité est telle que le malade préfère s'exposer aux plus graves périls plutôt que de la conserver; il en est oh la difformité, qui ne serait qu'un motif de chagrin pour un malade riche, empêche un malade pauvre de pouvoir trouver dans le travail le moyen de gagner sa vie, et ce qui dans le premier cas serait une opération de complaisance devient dans le second une opération de nécessité. L'ankylose d'un membre dans une attitude qui le réduit à Timpuissance, un genu-valgum très marqué, des déviations rachitiques considérables, un pied-bot accompagné d'ulcérations rendant la marche fort difficile pourront très légitimement exiger une résection, une ostéotomie, voire même une amputation. Mais, exposer à la mort un malade atteint d'une hernie simple, même congénitale, pour lui éviter l'ennui de porter un bandage, alors que, dans presque tous les cas d'opération, même heureuse, il n'est pas délivré de cet ennui; l'exposer à une mort prochaine, pour lui éviter les risques, fort peu probables, de voir sa hernie s'étrangler vingt ou trente ans plus tard ; l'exposer au péril d'une opération qu'on peut lui éviter, en sachant lui faire construire un bandage approprié, est une conduite que je ne saurais imiter. On se consolerait moins facilement des cas de mort qui suivent, rare-
ment je le veux bien, mais trop souvent encore, les opérations, si on pouvait être témoin des conséquences qu'elles entraînent au dehors de l'hôpital. Cet homme était jeune, bien portant, un bandage bien fait eût suffi pour maintenir sa hernie; on l'opère, il meurt; qu'arrive-t-il ? Sa femme, ses enfants qu'il soutenait de son travail, tombent dans la misère, et les enfants viennent grossir le nombre des vagabonds qui pullulent dans les grandes villes. Voilà quel a été le résultat d'une opération dont on aurait pu, dont on aurait dû s'abstenir et dont on se serait peut-être abstenu, si on avait songé aux conséquences indirectes qu'elle pouvait avoir, et qui auraient bien autrement impressionné le chirurgien qu'un insuccès opératoire plus ou moins vite oublié.
Sans doute, le chirurgien objecte que le malade a demandé l'opération ; mais on sait ce que vaut ce cliché qu'on retrouve aujourd'hui dans tant d'observations, comme si la conscience du chirurgien l'amenait malgré lui à plaider, pour sa justification, les circonstances atténuantes. Le malade a, dit-on, demandé l'opération; il serait souvent plus juste de dire qu'il l'a acceptée; mais sait-il ce qu'est l'opération, sait-il les risques qu'elle lui fait courir? On se garde en général de le lui dire, et le chirurgien se croit le droit d'être partout et toujours le seul juge de ce qu'il convient de faire. J'accepte la théorie quand il s'agit de ces cas où l'opération s'impose comme une nécessité absolue, où le salut ne peut se trouver que dans l'opération; pourquoi al»rs troubler l'esprit du malade, augmenter ses inquiétudes? Mais quand il s'agit de ces opérations dont on peut s'abstenir, quand il s'agit d'une maladie dont on peut espérer la guérison par d'autres moyens, d'infirmités auxquelles on peut remédier par un traitement palliatif, et que l'opération, toute justifiée qu'elle soit, pourrait entraîner la mort, il est du devoir du chirurgien d'hôpital d'éclairer le malade sur les conséquences possibles de l'opération qu'il lui propose. Combien de malades la refuseraient s'ils savaient quelles peuvent en être les conséquences possibles; combien de femmes accepteraient la castration, la salpingotomie si elles savaient qu'elles seront pour toujours condamnées à la stérilité !
Avoir pour la vie de ses semblables le respect qu'elle mérite,