SECTION TROISIÈME DE LA PROTHÈSE DES MEMBRES
J'ai cru nécessaire d'ajouter à la description des opérations, qui ont pour résultat une mutilation plus ou moins grave, un résumé des notions les plus générales de la prothèse des membres- Beaucoup de chirurgiens se préoccupent trop peu des conditions que doit remplir un appareil prothétique et livrent complètement leur opéré à l'initiative des fabricants spéciaux, lesquels manquent trop souvent des connaissances indispensables à une bonne adaptation des ressources mécaniques au cas particulier qui leur est confié. *
Une autre considéi'ation est encore plus importante. Pendant longtemps (et je pourrais dire aujourd'hui encore) les chirurgiens ne se sont guère préoccupés que d'avoir un moignon bien taillé, suffisamment fourni de parties molles; d'obtenir une plaie réunissant les conditions nécessaires pour une rapide cicatrisation. Certes, ce sont là des considérations qui ne sont pas à négliger; mais il en est une autre non moins importante qui a été et est encore en dehors de leurs préoccupations : c'est la prévision de l'emploi de tel ou tel appareil prothétique pour remédier à la mutilation. Cette prévision est tellement importante qu'elle commande parfois le choix des procédés opératoires. Nous l'avons vu pour l'amputation de la jambe à la partie inférieure ou à la partie moyenne; nous le verrons en core pour beaucoup d'autres. Ainsi, pour ne citer que deux exemples, l'amputation du poignet est sur le cadavre et même sur le vivant beaucoup plus satisfaisante par le procédé à lambeau palmaire, que par le procédé circulaire. 11 semble que donner à l'opéré un moignon bien recouvert à son extrémité, ne présentant qu'une cicatrice linéaire sur les faces postérieure et latérale du moignon vaut bien mieux que de terminer le moignon par une cicatrice froncée, déprimée, qui répond au centre de surface du moignon, et qui est placée dans l'axe du membre. Et cependant, l'amputation circulaire l'emporte ici sur
toutes les autres, parce que si Fou cherche à remplacer la main amputée par une main artificielle ou par un simple crochet, le point d'appui du bracelet qui fixe l'appareil sera pris circulairement au niveau du poignet et cette pression sera intolérable s'il existe en cet endroit des cicatrices. Au contraire, quelque soit la forme de l'appareil prothélique employé, même s'il s'agit d'une main mobile, il n'y aura aucune pression sur la partie du moignon placée dans l'axe du membre.
La médecine opératoire, trop longtemps faite au point de vue des résultats sur le cadavre et à l'amphithéâtre, doit être faite au véritable point de vue clinique, en se préoccupant de donner au malade après sa guérison un appareil qui diminuera le plus possible les inconvénients de 1 1 mutilation.
Les amputations accidentelles ayant précédé les amputations chirurgicales et celles-ci remontant à l'antiquité le plus reculée, il semble que la prothèse devrait dater des premiers âges du monde. Cependant, ni Hippocrate, ni Galien, ni Celse, ni Oribase ne parlent de la prothèse et il faut presque arriver à A. Paré pour lui voir prendre en chirurgie la part qu'elle mérite. Toutefois Percy dit avoir vu sur deux marbres antiques des mutilés porteurs de jambes de bois. Hérodote raconte qu'Hégésistrate prisonnier des Spartiates eut le courage de se couper le pied par lequel il était retenu enchaîné et que, devenu libre, il se lit faire un pied de bois et reprit la campagne contre les Lacédémoniens. Si l'on a peine à croire que les jambes artificielles n'aient pas été en usage dès la plus haute antiquité, on comprend que le l)ras artificiel soit d'origine moderne. Une jambe de bois pouvait être utile, alors même qu'elle ne consistait que dans un simple support grossièrement taillé; un bras artificiel ne peut être utile qu'à la condition de cacher la mutilation où de se terminer par une main ou un appareil capable de tenir un objet et de le porter à la bouche. Les anciens ne pouvaient chercher dans la prothèse du membre supérieur les moyens de cacher une difformité. Même en admettant qu'il eût été possible aux ouvriers d'Athènes et de Rome d'imiter le bras ou la main, comment obtenir l'illusion avec des doigts rigides, immobiles, qu'on ne pouvait comme de nos jours recouvrir d'un gant. Comment avec la toge ou la robe antiques qui laissaient nue la plus grande partie des bras, cacher, comme on peut le faire avec nos vêtements, le brassard qui supporte l'appareil. Si, d'après Pline, M. Sergius se fit une main de fer, elle ne devait pas lui être fort utile et son exemple ne parait pas avoir été suivi avant le xvi® siècle. Nous retrouverons chemin faisant la question historique que je ne saurais traiter
dans ce manuel et j'examinerai snecessivement la prothèse du membre supérieur et du membre inférieur.