‹ Manuel de médecine operatoire v.2Chapitre 29 sur 201 · DE L'ANESTHÉSIE · texte numérisé non relu

DE L'ANESTHÉSIE

Diminuer, supprimer même la douleur dans les opérations chirurgicales a été de tout temps les préoccupations des chirurgiens, mais ce n'est que depuis un quart de siècle que ce résultat a été atteint. La découverte de rajiesthésie provoquée par Tinhalation de gaz ou de vapeurs a permis de plonger le patient dans un sommeil artificiel. Cependant, on a cherché et trouvé d'autres moyens, qui, sans agir sur l'individu tout entier, ne portaient leur action que sur le membre ou la partie du corps qui devait être le siège de Topéralion ; de là deux méthodes que nous devons étudier séparément : Fanesthésie générale et Tanesthésie locale.

]. — Anesthésie générale.

La nature et les bornes de cet ouvrage ne comportent pas Thistoriique de la découverte des divers agents anesthésiques et l'étude de leur mode d'action. L'éther, le chloroforme, et, dans ces derniers temps, le protoxyde d'azote, ont été les principaux agents anestliésiques employés; nous pouvons y joindre comme succédanés l'amylène , le kérosolène et toute la série des éthei^ acétique, chlorhydrique, nitrique, l'aldéhyde, le bisulfure de carbone, etc. Voyons d'abord de quelle façon, par quels moyens, à l'aide de quels appareils on fait usage de ces ditférents agents .

Éther. — La volatilité extrême de l'éther, son odeur très-pénétrante susceptible de gêner l'opérateur et les assistants, ont presque toujours engagé à se servir d'appareils spéciaux d'inhalation. Je ne puis entrer dans leur description. 11 me suffira de dire qu'ils consistent à peu près tous dans un récipient de verre dans f intérieur duquel se trouvent des éponges ou des rondelles de tissu sur lesquelles on verse une certaine quantité d'éther. Les vapeurs tl'élber qui remplissent le flacon arrivent à la bouche du malade par un tube flexible, terminé par une lai*ge embouchure. Des soupapes convenablement disposées font passer l'air inspiré dans Tinléiieur du flacon, où il se charge de vapeurs élhérées, tandis que

MALCAIGIŒ. — MÊD. OPÉR. — 8« édit. J. — 6

98 OPËRITIONS ÊLËHEHTAIRIS.

d'autres soupapes font arriver l'air expiré à riotérieur, sans qu'il puisse repasser parle ballon de verre. Des ouTcrtures placées à dei points divei's, suivanl la nature el la forme de l'appareil, pennd'

lent de régler la quantité d'atr atmosphérique que le chirurgien croit devoir mélanger aux vapeurs anesthésiques.

Chloroforme. — Lors de la découverte du chloroforme et dt l'emploi de ce nouvel agent, on se servit d'appareils analogues à ceii) dont on se serrait pour l'éthérisatiun, mais d'un volume plus réduil- La volatilité moindre du chloroforme a permis même desepasserdc tout appareil, et la plupart des chirui^iens préfèrent se servir d'un mouchoir oud'une compresse plies en plusieurs doubles; après l«; avoir disposés en godet, on renverse sur le linge le goulot du DaroB qui contient le chloroforme, de manière à l'imbiher assez fortement en cet endroit, et on l'applique sur les narines et la boui^ du malade, en laissant cependant assez de jour pour que l'air atmosphérique puisse aborder librement. Si le siyel est nerveui, irritable, el accuse un sentiment de suffocation, on laisse flotterk mouchoir ou la compresse, en les tenant même éloignés des khrines, pour accoutumer peu Ji peule malade àl'odeur duchlorofomie. Si la quantité de chloroforme ne sufSt pas, on recommence auiapl de fois qu'il est nécessaire, en observant toujours les mêmes précautions.

ANESrHBSIE. <li)

Ce moyen a certainement pour lui ta simplicité, cependant il présente deux inconTénients : le premier de cacher plus ou moins la figure du malade et d'empêcher le chicurgien d'observer sur la physionomie du patient les effets de l'agent aneslhésique. Le second de nécessiter l'emploi d'une plus grande quantité de'chloroforme dont une bonne parUe, après avoir traversé par irabibilion toute la compresse, se perd par évaporalion sur sa face extérieure. On a donc cherché par l'emploi d'appareils très-simples a supprimer ou à diminuer ces inconvénients. 11 fallait remplir deux indications, avoir une surface absorbante sur laquelle ont pût verser le chloroforme; permettre l'accès de l'air qui doit Stre mélangé aux vapeurs aneslbésiques. L'appareil de Raynaud (de Toulon) et Charrière remplit assez bien ces indications. Il se compose d'un cornet conique de carton, percé d'une large ouverture h son sommet, et se terminant par une sorte d'embouchure embrassant la bouche et le nez du malade. L'appareil est doublé intérieurement de laine, et, à une certaine distance du sommet du cône se trouve un diaphragme, formé par plusieurs doubles de laine, présentant au centre un large trou pour l'arrivée de l'air at-

raoaphérique. C'est sur ce diaphragme que l'on verse le chloroforme.

Le cornet anesthésique de Raynaud a l'incooTénient de laisser tort à désirer sous le rapport de la propreté, les maladex

100 OPERATIONS fiLÊMRHTAIIlES.

crachanl fort BouTeot daos l'intérieur de l'appareil dans celte période qu'on pourrait appeler pt'riode de sputalion. Ud eornelà chloroforme irès-usilé en Angleterre, et dont je fais usage depuii plusieurs années, est exempt de ce reproche. Il se compose (fl|;. Ifii d'une sorle de bolle de maillechort , échancrée dans les parlin qui répoDilenl au nez et au menton du malade, et dont le fond (t ta paroi inférieure soni percés d'un trou penneUaDt l'arrivée de

l'air. Un ressort de fer à cheval, placé dans la paroi supérieure, à l'inl'^rieur même de l'appareil, permet de fixer solideMenl quelque rondelles de linges ou deux plumasseaux de charpie sur lesqueM verse le chloroforme. Le linge ou la charpie sont renouvelés apré! chaque chloroformisation, et l'on conçoit que rien n'est plus facile que de tenir toujours l'appareil dans le plus grand élat de propreté. '''< voit de plus, par l'inspection de la ilgure Ih, que le moindre

ANESTHËSIir., 101

chaDgemeat dans la physionomie du malade ne peut échapper aux regards du chirurgien.

Dans les cas où Ton opère sur la cavilé buccale, on peut administrer le chlororarme par les narines. J'ai vu se servir k Londres pour une staphylori'haphie du moyen suivant : l'aide portait attaché à DD bouton de son vëtemenl un flacon rempli de coton bien imbibé de chloroforme. Un tube s' ouvrant dans la partie supérieure du

flacon (Gg. 75) y amenait de l'air poussé par la poire à injection de l'appareil de Richardson. Cet air saturé de vapeuvs chloroformiqaea arrivait dans le tube de caoutchouc, bifurqué à !^on estrémilé el terminé par deux petits tubes que l'aide maintenait dans les narines du malade. L'anesihésie s'obtient très- facilement par ce moyen dont on pourrait étendre la sphère d'application, el que Faure avait conseillé, il y a quelques années, comme méthode générale.

Protoxyde d'aiote. — L'anesiliésie par la respiration du gaz proloxyde d'azote n'a guère été employée jusqu'aujourd'hui que par les dentistes pour l'avulsion des dents. La djflicuké de sa préparalion, la nécessité de l'adminiïitrer au moyen d'appareils peu transportables, la courte durée du sommeil qu'il procure, le rendent peu pi-opre à la pratique cbirui^irale. I<c mode d'action de cet

102 OPÉRATIONS ÉLÊMENTAIIŒS.

agent qui donne à la figure du malade la teinte bleuâtre de Vasphyxie est encore peu étudié.

Accidents et dangers de Vanesthésie générale, — Avant de poser les règles de l'administration du chloroforme, je dois étudier rscpkdément les dangers qui peuvent raccompagner, puisque c'est la connaissance même de ces dangers qui peut nous indiquer les moyens de les éviter dans la mesure du possible. MM. Perrin, Snow, Kidd et surtout Sabarth, ont publié des statistiques oiortuaires de Fanesthésie ; d'après celle qu'a- donnée M. Kidd dans le Médical Times and Gazette (mai 1860), il y aurait eu jusqu'alors en Europe 125 cas de mort par le chloroforme, 25 par Féther et quelques-ims par l'amyléne. J'ai de mon côté, pour un travail non encore publié, relevé tous les cas publiés dans les recueils périodiques ou dans les statistiques hospitalières, dans le but d'étudier le mode d'apparition ou de production des accidents chloroformiques ; le nombre de faits dépasse 200, mais il me paraît inutile d'insister sur les chiffres, car il est de toute évidence qu'un nombre beaucoup plus considérable de cas mortels n'ont pas été publiés. Recherchons donc les enseignements qui résultent de l'étude de chaque cas en particulier. Le chloroforme peut tuer par empoisonnement, par asphyxie ou par syncope.

1" Empoisonnement ou asphyxie par inhalation d'une trùp grande quantité de chloroforme, — Il n'est pas douteux que la mort ne puisse être le résultat d'une inhalation trop prolongée d'une grande quantité de chloroforme^ soit par l'action toxique de la vapeur, soit parce qu'on a empêché le mélange des vapeurs avec une quantité suffisante d'air atmosphérique. Je ne connais qu'un seul cas où le chloroforme ait été employé pour commetta* un meurtre. Le meurtrier, dentiste à Berlin, en proie au désespoir causé par la misère, tua dans une auberge de Potsdam sa femme et ses deux enfants, l'un âgé de huit ans et l'autre de dix^ par des inhalations de chloroforme, et se suicida ensuite par le même moyen. Dans un certain nombre de cas, le chloroforme a servi au suicide de médecins ou d'étudiants en médecine, plusieurs fois le sujet fut trouvé dans son lit, ayant sur la figure un mouchoir imbibé de chloroforme et recouvert d'un bonnet ou d'une casquette. Il est impossible de ne pas admettre que, dans le cas de meurtre que je viens de citer, le chloroforme a agi comme agent toxique, aidé sans doute dans son action par l'obstacle apporté à l'arrivée de l'air atmosphérique ; le doute existe peu également sur la cause

' » mort dans les cas de suicide, et Ton peut être autorisé à

ÂNESTHÊSIE. 103

imettre la même explication pour la mort des docteurs Adams jlasgow), Goates Lynn (Newcastle), et de plusieurs étudiants ayant iccombé à Londonderry, à Shefïield, à Londres, à Sherness, penant qu'ils s'administraient eux-mêmes le chloroforme, soit à titre 'expérimentation, soit comme traitement de diverses névralgies. e même accident mortel est survenu dans les mêmes circonanceg à d'autres personnes étrangères au corps médical. Je crois a'on peut admettre comme possible que des malades aient suc- )mbé par excès de chloroformisation ou par mauvaise administraion de ragent anesthésique dans les premières années de la Couverte de i'éthérisation ; mais il faut reconnaître qu'aujourd'hui 3tte cause de mort est peu à redouter, pourvu que l'on prenne la récaution de laisser arriver une quantité suffisante d'air atmoohérique mêlé aux vapeurs anesthésiques,

2** Asphyxie par spasme de la glotte. — Pendant -la période 'excitation, au moment où le malade se débat entre les mains des ssistants, on a vu plusieurs fois le patient s'asseoir brusquement ar son séant, les yeux fixes, hagards, largement ouverts, la face leuâtre, comme cyanosée, puis retomber brusquement en arrière ans cet état de résolution qui caractérise la mort. Dans ces cas, n trouve toujours noté dans les observations (où les phénomènes lorbides sont indiqués) que la respiration s'arrête, mais que le œur continue à battre pendant un temps plus ou moins long. A autopsie on retrouve les poumons gorgés de sang spumeux, noirâtre et les phénomèmes cadavériques de l'asphyxie. La cause de i mort survenue toujours alors dans la période d'excitation paraît tre un spasme convulsif des muscles du larynx s' opposant au- pasage de l'air. Dans le cas où cet accident se produirait, il faudrait» ion pas recoucher de force le malade, mais le laisser sur son séant t amener brusquement et immédiatement cette révulsion que ause sur tout l'organisme le j et sur la face d'un verre d'eau froide, t même, comme il n'y a pas de temps à perdre, un soufflet vigoueusement appliqué, moyen thérapeutique, non inscrit au Codex, nais qui a l'avantage d'être toujours sous la main du chirurgien. I est inutile d'ajouter que, sauf le cas d'extrême urgence, il est Préférable d'employer la fustigation faciale ou thoracique avec une 'Ompresse mouillée.

3* Asphyxie par rétrocession de la langue, — Pendant la période le résolution^ la respiration, devenue bruyante, se traduit par des ronflements plus ou moins sonores ; mais parfois ces ronflements changent de caractère, deviennent du stertor et le bruit respira-

iOà OPÉRATIONS ÉLÉMENTAIRES.

toire cesse tout à coup en même temps que la face pâlit; ou an contraire, ce qui est plus fréquent, prend une teinte cyanosée Cet accident est dû à la rétrocession de la langue dont la base vient appuyer sur Touverture supérieure du larynx en renversant sur elle répiglotte. Le meilleur moyen, le seul même complètement efficace, consiste à saisir la pointe de la langue avec une pince, et à la tirer hors de la bouche. ^

U^ Syncope. — La mort est rarement survenue par les causes que nous venons d'examiner, elle est au contraire assez fréquente par syncope, et lorsqu'on prend la peine de lire et d'étudier les nombreuses observations publiées, on voit que la syncope est survenue dans des conditions diverses qu'on peut ramener à ciof principales.

A. Avant Tinvention des anesthésiques^ la mort par syncope est assez souvent survenue pendant les opérations et même tout à ià au début de la chloroformisation, de telle sorte qu'on ne peut guère l'attribuer qu'à la frayeur, à une émotion morsJe vive, et non^h douleur et encore moins à l'hémorrhagie. La syncope peut auss survenir tout à fait au début de la chloroformisation , sans quoi puisse attribuer la mort à l'administration de l'agent anesthésiqne» puisque le malade n'en avait pas encore respiré les vapeurs.

B. Ce qui est plus fréquent, c'est de voir la chloroformisatiot déterminer une syncope chez un malade déjà extrêmement faible, assez même pour qu'on redoute pour lui l'ébranlement causé par la douleur de l'opération. J'ai moi-même perdu un malade dans ces conditions. A peine le chloroforme eut-il été placé à distance devant la bouche du malade, que sa pâleur déjà excessive deviol presque cadavérique en même temps que les yeux perdaient toutf expression. Je crois donc que dans un état d'extrême faiblesse o« d'anémie très-prononcée il vaut mieux s'abstenir des aneslhésiques.

G. La syncope peut survenir par le fait de la douleur causée ptf l'opération, alors même que l'anesthésie est à peu près complète. Je suis obligé d'entrer ici, très-exceptionnellement, dans des coostdérations théoriques que j'abrégerai le plus possible. Un honnse ivre peut, pendant son ivresse, commettre des actes délictaem dont il a perdu tout souvenir lorsqu'il se réveille du sonuneil qà suit toujours l'excès des alcooliques. L'anesthésie ne sait pas aa réveil ce qui lui a été fait, car il n'a pas eu la perception de ses souffrances et de leurs causes ; mais Téconomie a ressenti l'éb lement causé par la douleur, surtout lorsque le sommeil n'est absolu. Ainsi, le malade est immobile, endormi, ou bien il s' un peu, parle ou chante, pendant que le bistouri sectionne

Page 1