AUX HOMMES
L’année 1847 commença sous de fâcheux auspices à Mirebeau; le prix du blé croissait avec une rapidité effrayante. Une grande fermentation régnait dans les esprits; on n’entendait que des plaintes au sujet des accapareurs, qui empêchaient, disait-on, le blé d’arriver sur le marché, et achetaient tout celui qui s’y présentait, pour le vendre ensuite â un taux exorbitant. L’agitation augmentait à chaque marché, et faisait craindre pour la liberté des transactions. Déjà , avons-nous dit , des désordres graves avaient éclaté dans plusieurs provinces, et l’on commençait à craindre pour la tranquillité de la ville voisine.
En même temps, ce qu’on devait le plus redouter arrivait. La cherté du blé forçant .à dépenser en pain une partie de l’argent employé précédemment à d’autres consommations, celles-ci avaient diminué. Les détaillants, ne vendant plus, cessaient de s’approvisionner en fabrique. Les fabricants voyaient donc leurs magasins encombrés, et ils ne faisaient plus de rentrées de fonds. Ceux qui n’avaient, pas assez de capitaux pour payer leurs ouvriers jusqu’au moment où ils pourraient écouler leurs marchandises, étaient obligés de fermer leurs ateliers. C’est ce qui arriva aussi à Mirebeau. Les propriétaires des forges furent contraints les
premiers à celte nécessité; après avoir persisté tant qu’ils purent, ils éteignirent leurs fourneaux le 34 décembre, et conservèrent seulement un ou deux feux d’affinerie, pour occuper quelquesuns de leurs ouvriers les plus nécessiteux.
Celte mesure, quoique prévue depuis longtemps, jeta la consternation dans la vallée. Avec les ouvriers des forges, elle frappait les bûcherons, les charbonniers, ceux qui tiraient le minerai ou qui le transportaient. Enfin, elle présageait un événement bien plus redoutable, la suspension des travaux de la fabrique.
L’année commença donc assez tristement. Bien des gens se laissaient aller à de tristes pressentiments, et M. Jarland, qui aimait à donner cours à sa mauvaise humeur, triomphait presque d’un événement qui donnait raison à ses sinistres prédictions. Quelques-uns exhalaient à haute voix leur mécontentement et se répandaient en invectives contre les maîtres qui exploitaient sans pitié leurs ouvriers, les employant quand ils avaient besoin de leurs bras, les congédiant quand ils n’en avaient plus que faire. Yincent Donner, le forgeron, naturellement violent, se montrait en ce moment le plus exalté; il prit le premier la parole, le dimanche suivant.
— Eh bien ! monsieur Dupré, s’écria Yincent, que dites-vous des avantages de la société pour de pauvres ouvriers comme nous? Ils sont jolis, ces avantages, et nous devons en être bien reconnaissants, vraiment! Sur la foi des maîtres qui ont besoin d’ouvriers, nous prenons un état, nous venons nous fixer dans un lieu, croyant y avoir toujours de l’ouvrage, et aussitôt qu’ils ne peuvent plus gagner assez sur nous, ils nous envoient promener, sans s’inquiéter de ce que nous deviendrons. En voilà de la justice! C’est une indignité; il faut que ça finisse, et si tous les ouvriers étaient comme moi, ça ne durerait pas longtemps. Car, si nous avons besoin de travailler, les maîtres ont aussi besoin de nous, et l’on peut leur apprendre à ne pas se jouer de la vie des pauvres gens. Je vous le répète, il faut que ça finisse, et le plus tôt sera le mieux.
Yincent s’était monté la tête évidemment avant de parler, et, à mesure qu’il parlait, elle se montait davantage. Quand il eut fini, M. Dupré lui dit avec calme ;
' — Je désire connue toi, Vincent, que cela finisse, et nous le désirons tous, car la position actuelle n’est heureuse pour personne. Je doute seulement que la violence soit le meilleur moyen d’y mettre fin. Mais tu es intelligent, tu comprends les bonnes raisons; écoute-moi donc et réponds-moi avec sang-froid. Quand tu as pris ton état, t’a-t-on fait quelque promesse?
— Non, monsieur Dupré.
— Tu l’as choisi parce que tu avais vu d’autres ouvriers qui y gagnaient de bons salaires; comme tu as de bons bras et que tu es un gaillard vigoureux, tu as pensé que tu pourrais faire comme eux. Mais t’a-t-on promis que tu aurais toujours du travail? Et lorsque tu es allé en demander à la forge, M. Blondeau s’est-il engagé à t’occuper constamment?
— Pour dire la vérité, monsieur Dupré, on ne me l’a jamais promis.
— Eh bien! de quoi te plains-tu, puisque personne n’a manqué à sa parole envers toi ?
— Mais, monsieur Dupré, lorsqu’on n’a que son travail pour vivre, il est bien dur d’en être privé.
— J’en conviens, mon ami ; mais ce n’est pas une raison pour être injuste envers les autres. Quand tu as demandé de l’ouvrage à M. Blondeau, t’a-t-il rendu service en t’en donnant?
— Oui, mais il ne l’a pas fait pour m’obliger, croyez-le bien; il avait besoin d’ouvriers, et il m’a pris comme un autre.
— 11 ne s’agit pas de savoir si M. Blondeau a voulu t’obliger en te donnant du travail. T’a-t-il rendu service, oui ou non?
— Eh bien! oui.
— De ton côté, avais-tu le désir de l’obliger en allant chez lui? Pas davantage. Tu avais besoin de travail, et tu lui en as demandé. Il avait besoin d’ouvriers, et il t’a pris. Tu as travaillé pour lui, il t’a payé; de quoi te plains-tu?
— Ce raisonnement est juste, monsieur Dupré. Mais savez-vous qu’un pareil système est une chose affreuse? Alors la société est un repaire d’égoïstes, et il vaudrait mieux aller vivre au fond des bois.
— Tu aurais tort, Vincent; tu y trouverais la société, parce qu’elle est partout sur la terre. Seulement, en rompant avec elle, tu aurais renoncé aux avantages qu’elle peut t’offrir.
— Mais, monsieur le docteur, dit M. Vieulin qui sentait le besoin
de montrer ce qu’il croyait sa supériorité, en faisant des objections, vous ne pouvez nier que la société n’ait aussi des inconvénients.
— Je n’ai jamais dit le contraire, monsieur Vieulin. La société est mélangée de bien et de mal, comme toutes les choses humaines. Elle est composée d’hommes qui ont leurs défauts, les riches comme les pauvres, les ouvriers comme les maîtres; elle ne peut donc pas être parfaite elle-même. Les hommes ayant des passions, la société doit naturellement en souffrir. Cependant, comme il importe de se faire une idée exacte des choses, pourriez-vous préciser les inconvénients que vous trouvez à la société?
— Cela me sera bien facile. D’abord, la société, en mettant les hommes en contact, donne naissance à des crimes qui, sans cela, ne se commettraient pas. Ainsi, sans la société, il n’v aurait ni fripons, ni usuriers, il n’y aurait ni vols ni assassinats.
— C’est incontestable, monsieur Vieulin, on ne peut pas nuire aux voisins qu’on n’a pas, et là où il n’y a rien à prendre, on ne peut pas voler. C’est vrai comme l’histoire de M. de La Palisse. — Cette allusion à la chanson fit sourire l’auditoire, et M. Vieulin vit qu’il avait dit une sottise. M. Dupré reprit aussitôt :
— Malheureusement,, cet état d’isolement, dans lequel il n’y aurait rien à prendre et personne à froisser, n’a jamais existé, et vous ne pourriez le concevoir que dans le cas d’un homme jeté par accident dans une île déserte, comme Robinson. Hors de là, les hommes ne vivent jamais entièrement séparés de leurs semblables. Supposez -les aussi sauvages que vous voudrez, ils se réunissent toujours en hordes, en tribus. Dans cet état, la difficulté de trouver des aliments en quantité suffisante les force de se répandre en petit nombre sur un territoire très-étendu. Les points de contact sont donc fort rares entre les familles, et cependant les passions humaines se montrent là comme ailleurs. Que dis-je? c’est à l’état sauvage qu’elles apparaissent dans toute leur violence. Ne savons-nous pas que l’homme y est cruel et féroce, au point de dévorer son semblable, et que là aussi il se commet des larcins, avec cette différence que le plus fort tue le plus faible pour s’emparer de sa.dépouille ?
Dans cet état, nommé avec raison l’état de barbarie, les passions revêtent le caractère le plus hideux; les penchants sont, abjects.
SIXIÈME ENTRETIEN
les habitudes grossières, la malpropreté repoussante: Les sentiments mêmes de la nature sont pervertis : souvent le père fait périr l'enfant qu’il ne sait comment nourrir; le fils donne la mort à son père vieux et infirme, et s’en débarrasse comme d’une bouche inutile. Est-ce là l’état d’innocence que vous prétendez opposer à la corruption de la société?
— Mais, monsieur le docteur, je n’ai pas entendu faire l’éloge de l’état sauvage; j’ai seulement voulu dire que la société rend les crimes plus fréquents en en multipliant les occasions.
— Pardon, monsieur Vieutin, ce n’est pas tout à fait ce que vous aviez dit d’abord. Mais voyons si ce que vous dites maintenant est exact. A mesure que les hommes se multiplient, leurs rapports augmentent, et, les commodités devenant plus nombreuses, les tentations doivent être plus fréquentes. 11 pourra donc se commettre plus de vols et de larcins; mais ne peut-il pas arriver que.le nombre des objets volés soit proportionnellement bien moindre que dans l’état de barbarie? Pour moi, je n’en doute pas.
J’ajoute que, dans une société civilisée comme la nôtre, le vol est un acte que la vigilance des magistrats force à entourer de toutes sortes de ruses et de précautions; dans l’état de barbarie, c’est le vol à force ouverte, le pillage à main armée. Quant à l’assassinat, vous savez bien qu’il est rendu de plus en plus rare par la vigilance de la société. Si, dans ses perfectionnements successifs, elle ne supprime pas les passions, parce qu’elle ne peut pas changer le cœur humain, du moins elle en réprime les effets par l’appui tutélaire qu’elle donne à tous ses membres.
— Oh ! M. Dupré, s’écria Léonard, vous ne pouvez pas dire que la société protège également tous ses membres. S’il en était ainsi, elle ne donnerait pas toujours raison au fort contre le faible, au riche contre le pauvre, à l’oppresseur contre l’opprimé.
— Sais-tu, Léonard, que voilà des mots bien sonores, le fort et le faible, le puissant et le pauvre, l’oppresseur et l’opprimé? Mais, quand tu accuses la société de ces injustices, es-tu bien sûr de ne pas répéter des phrases toutes faites? Voyons donc si elle protège les uns plus que les autres, ou si elle accorde des avantages aux riches au détriment des pauvres. Pourquoi les hommes se réunissent-ils en société? Pour deux motifs principaux : assurer
la défense de leurs droits et augmenter leurs jouissances.
Les droits fondamentaux de l’homme sont ses droits à la conservation de sa vie, de sa liberté, de ses biens. Or la société ne veille-t-elle pas sur les droits de tous ses membres, sans faire acception de personnes? Ne s’arme-t-elle pas de toute sa puissance pour défendre l’opprimé et punir l’oppresseur, quel qu’il soit? Mais, puisque tu emploies ces mots, Léonard, ne t’y trompe pas au moins. L’opprimé n’est pas toujours un laible et un pauvre, comme tu crois, ni l’oppresseur un riche et un puissant . 1 oppresseur est tout homme qui usurpe sur la personne ou les biens d’un de ses semblables un droit qu’il n’a pas. A cet égard, le riche est souvent l’opprimé et le pauvre l’oppresseur. L’ouvrier, par exemple, à qui il plaît de se mettre en grève, et qui interdit l’entrée de l’atelier au père de famille qui voudrait travailler pour nourrir sa femme et ses enfants, celui-là est un oppresseur et son camarade un opprimé; le patron est également un opprimé si c’est la violence qui empêche la reprise des travaux.
Voudrais-tu donc que le pauvre eût toujours raison en justice, parce qu’il est faible et pauvre, et que le riche fut toujours condamné, uniquement parce qu’il est riche? A ce compte, il vaudrait mieux dire tout de suite que la richesse, à laquelle nous aspirons tous, devient un crime aussitôt qu’on y est parvenu.
— Mais, M. Dupré, ce n’est pas ce que j’ai voulu dire.
— Je le sais, Léonard ; mais c’est ce qui est au fond des paroles que tu répètes imprudemment. Ah! si tu disais seulement que la société accorde une protection plus étendue aux riches, parce qu’ils ont plus de biens à défendre, je répondrais que c’est vrai. Mais le peu que le pauvre possède est protégé aussi eflicaeement que les biens du riche. Or celui-ci paye pour cette protection en raison de l’étendue de ses biens; c’est ce que nous verrons plus en détail dans un autre moment.
Le second motif pour lequel les hommes se réunissent en société est le désir d’augmenter leurs jouissances. Mais la société est-elle donc organisée de manière qu’elle augmente les jouissances des uns aux dépens de celles que les autres auraient sans elle? Si quelqu’un avait la folie de le prétendre, il suffirait de lui faire comparer l’état du pauvre le plus dénué dans nos
pays civilisés avec le dénûment de l’homme vivant en dehors de la société. Quel tableau les voyageurs nous ont-ils tracé des peuplades qui vivent encore à l’état sauvage dans quelques îles de l’Océanie? Pour abri, une hutte grossière en feuillage, qui laisse passer le vent et la pluie, et où les âges et les sexes sont confondus sans pudeur ; dans cette hutte, des feuilles ou de la mousse pour coucher, et tout au plus une natte pour couverture. Pour vêtement, une peau d’animal ou quelques misérables lambeaux d’une étoile grossière fabriquée avec des filaments péniblement entrelacés; pour meubles, rien; pour ustensiles, un arc et des flèches, une ligne et un hameçon; une coquille pour couteau, un caillou aiguisé pour hache, l’enveloppe d’un fruit pour vase, des arêtes de poisson pour aiguilles, quelquefois un tronc d’arbre pour canot; puis une nourriture précaire, dépendant du succès de la chasse ou de la pêche, et incertaine comme le temps de chaque jour. Voilà le prétendu bien-être dont la société aurait dépouillé l’homme au profit de quelques privilégiés de la fortune? Est-ce là ce que tu regretterais?
— Non, M. Dupré, répondit Léonard. Il serait insensé de regretter l’état sauvage, malgré la liberté dont on y jouit.
— Et quelle liberté, Léonard? Celle de mourir de faim, quand la pêche à été mauvaise et la chasse infructueuse, sans que personne vienne vous aider à attendre une meilleure chance ou un temps plus favorable; celle d’être dépouillé par un plus fort sans qu’aucun bras se lève pour vous défendre ; celle d’errer dans de vastes solitudes où l’on ne rencontre pas un regard ami, où les seuls pas d’homme qu’on aperçoive sont ceux d’un concurrent à l’affût du même gibier. Celte liberté n’est qu’un affreux esclavage; car, dans cet état, l’homme est l’esclave des saisons et de toutes les forces de la nature, sa vie est chaque jour à la merci du hasard. Est-ce là aussi la liberté chérie que tu regrettes ? Pour moi, je préfère la soumission à des lois que je connais, et qui sont toujours tutélaires pour l’homme qui les respecte.
— Je pense comme vous, M. Dupré; mais cela n’empêche pas que dans la société il n’y ait beaucoup plus d’avantages pour le riche que pour le pauvre. Hors de la société du moins tous les hommes seraient égaux.
— Tu le crois, Léonard. De ce que les hommes naîtraient dans l’état de barbarie, tu crois qu’ils seraient également forts, également adroits, intelligents et habiles. Est-ce donc la société qui lait les gens robustes ou faibles, actifs ou paresseux, intelligents ou bornés, maladroits ou habiles, prudents ou imprévoyants? Est-ce la société qui donne la santé aux uns et envoie les maladies aux autres? Reconnais donc que l’inégalité est dans la nature et qu’elle n’est pas un résultat de la société.
Sais-tu ce que celle-ci fait au contraire? Elle égalise chaque jour les avantages dont les hommes jouissent dans son sein, elle affaiblit les conséquences les plus fâcheuses de l’inégalité naturelle. Elle ne laisse subsister qu’une seule inégalité, celle des talents qu’on apporte en naissant, et dont nous recueillons tous le fruit, plus même que ceux à qui Dieu les a départis.
— Mais, M. Dupré, si, dans l’état de nature, les hommes ne sont pas égaux par les dons du corps ou par ceux de l’esprit, ils ont du moins un droit égal aux productions de la nature.
— Oui, c’est vrai, ils ont droit aux herbes dont la teire se couvre spontanément, mais non au blé, qui nulle part ne croît sans culture ; aux fruits âpres et sauvages que donnent des arbres venus d’eux-mêmes, mais non aux fruits savoureux que portent nos espèces perfectionnées ; au poisson et au gibier qu’ils peuvent saisir ou surprendre, mais non au bétail que l’homme n’a sous sa main que dans l’état d’appropriation de la terre. Voilà à quoi se réduisent ces fameux droits de l’homme sur les productions de la terre, ces droits primitifs de cueillette et de pâture, de chasse et de pêche, dont on parle tant. Ah ! j’oubliais, il y a encore le droit de se vêtir des feuilles des arbres ou de la dépouille des animaux qu’on a pu tuer, et celui de s’abriter sous des branchages, ou dans les cavernes dont on peut s’emparer le premier. Voilà à quoi se borne ce droit primitif sur tout ce que la nature produit. Il aboutit au dénûment le plus absolu, à une misère dont nous n’avons pas l’idée dans nos pays civilisés.
Afin de pouvoir dire que la société est mal organisée, on se compare toujours aux riches; c’est une grande erreur. Pour apprécier les avantages de la société, c’est à l’état où nous serions si elle n’existait pas qu’il faut se reporter. Comparé avec le luxe
SIXIÈME ENTRETIEN
des riches, l’intérieur du pauvre de nos contrées lui paraîtra sans doute bien dénué; et cependant le bien-être d’un prince européen ne surpasse pas autant celui d’un ouvrier laborieux et frugal, que le ménage de ce dernier ne surpasse la triste demeure du chef de telle peuplade africaine qui vit encore dans cet état auquel on voudrait nous faire revenir.
— Riais on n’y pense pas, dit Léonard; ce serait insensé.
— Sans doute, on n’a pas cette intention; personne ne voudrait conseiller le retour à cet état. Et cependant voilà où nous conduirait un changement dans la constitution de la société, si la misère épouvantable qu’il amènerait ne forçait bientôt les hommes à abandonner les choses à leur cours naturel. Sachons prévoir les conséquences des changements avant de les proposer. Or les attaques contre les riches se réduisent toutes à une attaque contre la propriété. Je ne puis pas entamer aujourd’hui cette grande question de la propriété, que nous examinerons plus tard sous toutes ses faces. Je veux seulement vous faire remarquer que toute atteinte à la propriété tourne au détriment de l’agriculture. Les progrès des nations sauvages' et leur passage à la vie civilisée proviennent tous des progrès de la culture, et ceux-ci ne peuvent pas avoir lieu sans l’appropriation de la terre, qui donne à chacun le droit de recueillir ce qu’il a semé.
— Je comprends, dit Léonard, que chacun récolte ce qu’il a semé, c’est de toute justice. Mais pourquoi une pièce de terre appartient-elle toujours au même homme? Pourquoi un autre ne la cultiverait-il pas comme lui?
— Pourquoi, Léonard? mais est-ce que le travail fait par le premier, pour arriver à faire porter une récolte à la terre, ne l’a pas mise dans un état de culture où elle n’était pas auparavant ? Pourquoi donc un autre viendrait-il le dépouiller du fruit de son travail? D’ailleurs, ce premier occupant s’est acquis des droits à la reconnaissance de la société ; il lui a rendu service en faisant rapporter à la terre plus qu’elle ne donnait dans l’état d’abandon. Voyez, par exemple* ce qu’a fait chez nous l’appropriation des communaux ; elle a transformé en terrains fertiles des landes auparavant improductives.
Pour vous aider à comprendre les avantages que vous relirez
dé la société, je vous renverrai à un livre que vous connaissez tous, aux Aventures de Robinson Crusoé. Dans quelque pauvre situation que nous nous trouvions, comparons-nous à ce qu’était Robinson dans son île, manquant de tout et obligé de pourvoir seul à ses propres besoins. Rappelez-vous de quel secours lui a été la coopération d’un seul homme, même aussi dénué que lui. Robinson n’était pourtant pas privé de tous les secours de la société, puisqu’il avait sauvé du naufrage de la poudre, un fusil, une hache, un couteau, des cordes, des planches, du fer, et des provisions pour vivre en attendant le résultat de ses efforts. Ouvrons donc les yeux à la lumière, et reconnaissons que dans la société là somme des satisfactions qui échoit à chacun de ses membres, est infiniment supérieure à celle qu’il pourrait se procurer par ses propres efforts.
— Je reconnais, reprit Léonard, l’exactitude de vos observations ; mais si, chez nous, le pauvre a infiniment plus de commodités que dans l'état de barbarie, il n’en est pas moins vrai que le riche en a beaucoùp plus que le pauvre.
— Sans doute, mon ami, le riche peut se procurer plus de commodités que le pauvre. Mais qu’est-ce que cela prouve ? Tout simplement qu’il est avantageux d’être riche. C’est pour cela que nous désirons tous le devenir et que nous faisons des efforts pour y arriver -, mais ne soyons pas injustes envers la société.
Les riches n’y forment pas une classe scellée, murée, où l’on ne puisse pas s’introduire. En France, nous pouvons tous prétendre à l’aisance, à la richesse même, avec de la santé, du travail, et surtout avec du talent, de la prévoyance, de l’économie. Ne soyons pourtant pas trop ambitieux pour nous, car en tout il faut du temps; aspirons au bien-être, et nous y arriverons avec de la persévérance; puis, après nous, nos enfants seront mieux, nos petits-enfants mieux encore; car, voyez-vous, sauf quelques exceptions, la richesse .dans les familles est toujours l’œuvre de plusieurs générations. Prenons mon exemple.
Mon grand-père était un pauvre cultivateur de ce village, qui, à force de travail et de prudence, a laissé un petit avoir à ses enfants. Mon père a marché sur ses traces et est mort avec de l’aisance, et moi, par mon industrie, j’ai augmenté ce qui m’est venu
SIXIÈME ENTRETIEN
de mes ancêtres. Vous avez vu s’élever de même par le travail les familles de M. Bertrand, de M. Ravaud, de M. Duroure, et de beaucoup d’autres que je pourrais vous citer. Vous avez vu déchoir, au contraire, des familles aisées; elles sont tombées graduellement dans la gêne, dans la pauvreté, dans la misère ; et comment y sont-elles arrivées? Par la dissipation et la paresse, quelques-unes par l’inconduite et les désordre. Plusieurs ont été malheureux, vous le savez, mais tous ont aggravé leur position par des fautes et par l’imprévoyance.
— C’est très-vrai, dit alors Michel, mais, si la société ne peut pas donner la richesse à tout le monde, et surtout aux paresseux et aux dissipateurs, le gouvernement ne devrait-il pas s’intéresser spécialement au sort de ceux qui ont le plus besoin qu’on leur vienne en aide?
— Mais, Michel, n’est-ce pas ce qui se fait? Je ne parle pas de tous les travaux d’utilité publique entrepris par le gouvernement, tels que les ponts, les routes, les canaux, les ports, les chemins de fer, les halles, les marchés, qui nous aident tant à faire nos affaires, et dont les pauvres profitent comme les riches. Je vous citerai tous les établissements créés pour les aider ou les soulager : les hôpitaux, les hospices, les asiles d’orphelins, qui sont à l’usage des pauvres seulement; puis les monts-de-piété, les caisses d’épargne, les caisses de prévoyance, les assurances sur les biens et sur la vie, les sociétés de secours mutuels et toutes les institutions propres à venir en aide aux familles, à favoriser l’épargne et à mettre les plus pauvres en état d’arriver à .l’aisance, toutes choses enfin par lesquelles la société s’efforce de remédier à ce qu’il y a de fâcheux dans leur condition. Enfin, le gouvernement n’a-t-il pas créé partout des écoles, où le pauvre reçoit gratuitement l’éducation qui lé sauvera du vice, et l’instruction qui lui permettra de tirer parti de toutes les ressources que la société met à sa disposition? Dites-moi, l’éducation et l’instruction ainsi généreusement distribuées, et dont il ne tient qu’à nous de mieux profiter, ne sont-elles pas le meilleur moyen que la société puisse employer pour diminuer les inégalités qui existent naturellement parmi les hommes?
— Pour cela, c’est incontestable, dit M. Vieulin.
— Remarquez, mes amis, reprit ie docteur, que l’inégalité dont on se plaint tant se fait le plus cruellement sentir en dehors de la société. Dans l’état sauvage, comme tous les hommes doivent se livrer pour vivre aux mêmes travaux, la différence naturelle des forces physiques constitue une énorme différence dans les jouissances qu’ils peuvent se procurer. L’état social, au con- ' traire, fait appel a toutes les facultés, aux aptitudes les plus diverses, à celles de l’esprit comme à celles du corps; elles y sont toutes utilisées et rétribuées, mais en raison des services qu’elles rendent; la société remédie ainsi, autant qu’il est possible, à l’inégalité naturelle des hommes. Est-ce encore vrai?
— Sans doute, dirent beaucoup de voix.
— N’accusons donc plus la société de créer une inégalité qui a son fondement dans la nature de l’homme ; elle fait tout au contraire pour l’affaiblir, et elle y parvient de plus en plus. Il y a des riches? tant mieux pour eux, et j’ajouterai, tant mieux pour vous. Quand ils seraient pauvres comme vous, en seriez-vous plus heureux? Non, vous en seriez plus pauvres, je vous le prouverai plus tard. Aimons-nous donc les uns les autres, comme frères et comme membres d’une société à laquelle nous devons tout.
- • 3* n'-i' -y:-. \r.r-t' ■* ey' . 'w’v\'r 'y.:*''' ;V
SEPTIÈME ENTKETIEN
COMMUNAUTE D INTERET ENTRE LES HOMMES *. CHACUN CONTRIBUE AU BIEN DE LA SOCIÉTÉ EN CHERCHANT LE SIEN.
Pendant la quinzaine qui suivit le dernier entretien,, l’agitation avait continué à croître. Le blé avait atteint, au commencement de janvier, le plus haut prix auquel il fût parvenu depuis longtemps. A la cherté du pain était venue se joindre la cessation partielle où complète du travail ; le mécontentement se joignait au malheur et faisait fermenter les tètes. On ne voulait pas croire à l’insuffisance des récoltes; car les hommes aiment à faire retomber sur les autres la faute de ce qu’ils soulTrent; on dirait que cela les soulage.
Par un aveuglement commun dans les populations, on était persuadé qu’en temps ordinaire la France produit beaucoup plus que sa consommation. Aussi, bien que la récolte de 1845 eût été mauvaise, et qu’elle fût consommée déjà lorsqu’on avait rentré celle de 1846, on persistait à croire qu’il restait de grands approvisionnements, et qu’il y avait largement de quoi suffire pour attendre la récolte prochaine.
« La disette, disait-on de tous côtés, n’est pas réelle; ce sont les accapareurs qui la font. Les propriétaires gardent leur blé pour le vendre ensuite à un prix exorbitant. Bien loin qu-’il manque.
il y a des greniers qui en regorgent. Puis il y a des spéculateurs qui achètent les grains pour les porter ailleurs ; ils enlèvent tout et ne laisseront rien si on les laisse faire : ils s’inquiètent peu que nous mourions de faim, pourvu qu’ils fassent de gros bénéfices; mais nous l’empêcherons bien. »
Ce langage était significatif; évidemment on était près de passer de la parole aux actes. Déjà, au dernier marché, qui avait eu lieu le samedi à la ville voisine, on avait vu une affluence inaccoutumée. Les vendeurs avaient été rares, le blé peu abondant; les acheteurs s’étaient au contraire présentés en grand nombre. Il en était résulté une hausse considérable, qui avait exaspéré les esprits. En même temps, on avait vu des bateaux vides remonter la rivière et stationner au port. « C’est certainement pour charger du blé, disait-on, et pour le transporter on ne sait où. Décidément c’est un parti pris d’affamer le pays; nous ne le souffrirons pas. »
Tels étaient les bruits que l’ignorance contribuait à accréditer. Le marché du samedi, avec le concours qu’il avait attiré à la ville, et que favorisait le désœuvrement d’une partie des habitants, avait ajouté à l’irritation; les bruits s’étaient multipliés et grossis en raison du nombre de ceux qui les avaient apportés et des bouches qui les répétaient.
C’est, sous l’influence des tristes préoccupations nées de la circonstance, que M. Dupré arriva le lendemain à l’école. 11 ne croyait pas à une intention arrêtée de se livrer à quelque acte coupable; il savait qu’en général à Mirebeau on était animé d’un bon esprit et ami de l’ordre; mais il redoutait pour la population des aleliers, aujourd’hui sans ouvrage, l’oisiveté et les suggestions du malaise; il redoutait surtout les occasions et l’entraînement de l’exemple. Il était rassuré d’un côté par l’influence qu’exerçaient sur leurs camarades quelques-uns de ceux qui assistaient à ses entretiens, car il les savait incapables de faire le mal de propos délibéré; mais, d’un autre côté, il craignait les excès auxquels peut se porter une foule égarée par la peur et ne sachant plus entendre le langage de la raison.
II regrettait aussi de ne pas avoir commencé plus tôt ces conférences, où il rectifiait les erreurs et répandait des notions exactes
SEPTIÈME ENTRETIEN
sur les rapports des hommes entre eux. Il comprenait que les porcs de familles auraient eu besoin d'être depuis longtemps pénétrés de ces idées. Maintenant il était un peu tard, et il se rappelait avec inquiétude le dicton populaire, ventre affamé n’a pas d oreilles. Il voulut du moins exciter les habitants de Mirebeau à s opposer à tout désordre, en leur inspirant encore plus le sentiment du respect pour la propriété.
— Mes amis, dit-il en commançant, avant de reprendre le sujet te notre dernier entretien, permettez-moi de vous donner avec franchise quelques avis qui me semblent utiles dans les conjonctures présentes. Hier, il y avait à la ville trois ou quatre fois plus de monde que les jours où le marché est le plus fréquenté. Plus des trois quarts de ceux d’entre vous qui y sont allés, n’y avaient certainement rien à faire. Vous n’achetez pas de blé pour la
p o part, vous prenez votre pain chez le boulanger. Qu’êtes-vous donc allés faire à la ville?
— Dame, M. Dupré, dit enfin André en hésitant, nous y sommes allés, comme tout le monde, pour voir.
— Ainsi, mon garçon, tu y es allé avec tant d’autres, pour satisfaire une vaine curiosité. Et sais-tu ce que vous avez fait, en y allant pour voir? Vous avez augmenté l’inquiétude qui règne dans les esprits. En voyant la foule qui se pressait autour du mai chc, personne ne pouvait croire qu’elle fût venue simplement pour voir , comme tu dis; on s’est persuadé qu’elle était venue pour acheter du blé. Vous avez donc accru les craintes, et vous avez fait hausser encore plus le prix du blé.
— Nous avons eu tort, nous le comprenons maintenant, dirent plusieurs assistants.
— Vous avez eu plus de tort que vous ne croyez, reprit M. Du pré. En grossissant la foule, vous avez permis aux malfaiteurs qui s’y glissent toujours, de faire leur coup. Ainsi, il s’est commh pas mal de vols hier au marché, et vous êtes en partie responsables de ces vols, chacun pour votre part.
— Oh ! M. Dupré, c’est fort pour un peu de curiosité.
— Non,' mes amis, ce n’est pas trop fort. Les vols n’auraienl l’as cu lietD S1 ceux qui n’avaient rien à faire au marché, n’v étaient pas allés; vous en avez donc été l’occasion. Vous savez!
d’ailleurs, quelle est mon opinion au sujet de la fréquentation des foires et des marchés. C’est une ruine pour ceux qui ont cette habitude; ils y perdent le gain d’une journée, ou bien leurs champ souffrent de leur absence : puis on ne peut pas faire le trajet sans rien prendre, il faut déjeuner ou dîner, ou tout au moins se rafraîchir; on trouve des amis qui vous offrent, et à qui l’on offre à son tour. A la perte d’une journée de travail il faut donc ajouter une petite somme pour la dépense, sans compter les achats souvent inutiles que l’occasion vous porte à faire.
Quant à la curiosité, elle peut avoir, dans des circonstances comme celle d’hier, des suites très-graves. J’ai vu à Paris et dans d’autres villes, en France et à l’étranger, des troubles que la curiosité seule a fait durer pendant plusieurs jours, au grand détriment des habitants.
— Comment cela, M. Dupré?
—r- Le voici. On entend dire qu’il y a eu, à tel endroit, un peu d’agitation ; on pense qu’il y en aura encore, et l’on se dit: allons voir ce quil y a; et des milliers de personnes vont ainsi s’entasser par curiosité dans un môme lieu. Qu’arrive-t-il ? C’est que les malintentionnés, qui sont toujours peu nombreux, s’exagèrent leur importance en voyant la foule dont ils sont entourés. Ils se croient soutenus dans leurs mauvais desseins; ils deviennent plus entreprenants, et tentent des coups qu’ils n’essayeraient pas s’ils étaient isolés. La peur fait fermer les magasins, et le commerce s’arrête, pour quelques jours au moins, souvent pour plusieurs mois. En même temps on gêne l’action de l’autorité, qui ne peut distinguer les meneurs; on favorise leur impunité, tandis que les curieux payent pour eux et vont en prison expier le tort d’avoir encouragé des troubles par leur présence.
Gardez-vous donc, mes amis, d’aller par curiosité là où il y a quelque agitation; ne dites plus à cette occasion : allons voir. Quand on vous dira qu’il y a un rassemblement quelque part, restez chez vous si vous n’avez rien à faire, ou, si vous voulez vous promener, allez du côté opposé. Si même vos affaires vous portent du côté où sont les rassemblements, faites un détour, pour ne pas contribuer à les grossir, mais n’y allez jamais simplement pour voir.
SEPTIÈME ENTRETIEN
— Nous suivrons votre conseil à l’avenir, dirent beaucoup d'assistants.
— Vous vous en trouverez bien, mes amis, croyez-m’en. Et maintenant reprenons notre sujet.
Dans notre dernier entretien, je vous ai montré les avantages f|ue nous retirons de la société. Nous allons voir aujourd’hui fjue nous avons tous des intérêts semblables.
— Oh! pour cela, M. Dupré, c’est trop fort! s’écria Léonard. Comment ! vous voulez nous prouver que nous avons les mêmes intéiêts, tandis que tout le monde à des intérêts contraires! 11 y a antagonisme partout, entre le propriétaire et le prolétaire, entre le capital et le travail, l’agriculture et l’industrie, entre le pioducteur et le consommateur, le F rançais et l’étranger.
^ ^ ^on erreurJ mon cher, et celle de beaucoup de gens.
Les intérêts ne sont contraires qu’en apparence; au fond ils sont identiques. Sauf de rares exceptions, nous ne pouvons pas faire notre bien sans faire celui des autres; Dieu l’a voulu ainsi. Il a mis une parfaite harmonie dans les lois sociales comme dans les lois physiques; les individus peuvent vouloir sacrifier les intérêts des autres aux leurs, mais toujours, qu’ils le sachent ou qu’ils l’ignorent, qu’ils le veuillent ou non, les .lois du monde social les ramènent à ce qui est utile à tous.
~ Comment ! reprit Léonard, vous voulez nous faire admettre qu un système qui repose sur l’égoïsme puisse être avantageux ’ un système où chacun ne pense qu’à soi, et n’agit que pour soi! Cil ! il y comptez pas. Tout pour soi et rien pour les autres, ça ne sera jamais la devise de Léonard Dubois.
— Je ne suis pas fâché de t’entendre parler ainsi, Léonardcela nous prouve que, malgré ton caractère un peu vif, il ya de la générosité chez toi, Mais il faut voir les choses telles qu’elles sont. Raisonnons donc avec calme.
— Je le veux bien. M. Dupré; mais vous aurez de la peine à me convaincre.
— Je ne l’essayerais même pas, Léonard, s’il était question de le rallier à un système d’égoïsme, .qui me répugnerait au moins autant qu à toi. Mais ce n’est pas de cela qu’il s’agit.
L homme est naturellement disposé à vouloir du bien aux au-
très et même à leur en faire Ce sentiment s’exerce surtout dans le cercle de la famille, où il s’élève quelquefois jusqu’à l’abnégation, au dévouement, à l’héroïsme même. Ceux d’entre vous qui sont pères de famille savent seuls de quoi peut rendre capable la pensée d’une femme et d’un enfant. Faut- il vous citer comme exemple Louis Morand que nous regrettons toujours, et Honoré que nous sommes fiers de posséder parmi nous.
Mais l’affection désintéressée et la disposition à se sacrifier, qui sont le caractère des sentiments de famille, ne peuvent pas nous accompagner dans tous nos rapports avec nos semblables. Les hommes ne se réunissent pas seulement pour contenter leur instinct de sociabilité, ils se réunissent surtout pour satisfaire plus aisément leur besoins. Ils doivent vivre et faire vivre leur famille; ainsi, bon gré, mal gré, et quoi qu’on puisse dire, ils doivent avant tout se préoccuper de leur propre intérêt.
— C’est précisément ce dont je me plains, dit avec vivacité Léonard. Dans ce monde, chacun agit pour son propre compte et va devant soi, sans s’inquiéter s’il écrase les autres.
— 'Qu’importe, Léonard, pourvu qu’en réalité on n’écrase personne? De ce qu’on recherche son bien-être, il ne s’ensuit pas qu’on doive forcément nuire à son voisin. C’est là une erreur qui fait beaucoup de mal dans le monde, parce qu’elle porte les hommes à se regarder mutuellement comme des ennemis ayant des intérêts opposés. On croit communément que le profit de l’un fait le dommage de l’autre, et que ce qu’un homme gagne, un autre doit le perdre. Rien n’est plus faux.
Si la somme des richesses était limitée, cette opinion pourrait être vraie. Ce que les uns gagneraient serait nécessairement pris sur la part des autres; dans ce cas, la richesse des premiers ferait la pauvreté des derniers. Mais heureusement la somme des biens dans ce monde est illimitée; elle s’est constamment accrue, et chaque jour elle s’accroît. Le cultivateur qui fait venir des récoltes, comme le maçon qui bâtit des maisons, l’ouvrier qui tisse des étoffes, comme celui qui faitkles souliers, celui qui construit des routes, comme celui qui fabrique des couteaux, tout homme enfin qui donne naissance à des produits augmente la somme des biens qui existaient avant lui sur la terre.
SEPTIÈME ENTRETIEN
Par conséquent (oui homme qui t’ait sa fortune par son travail, fait du bien à ses semblables au lieu de leur nuire. En créant de la richesse pour lui, il se trouve en avoir créé pour les autres, puisqu’il met à leur disposition une somme de produits plus grande que celle dont ils pouvaient disposer auparavant. Quoiqu'il n’ait point songé à l’intérêt de ses semblables, il a été cependant un bienfaiteur de l’humanité. Est-ce vrai?
— Je ne puis pas dire le contraire, répondit Léonard. Mais si c’est vrai des ouvriers qui, par leur travail, créent des produits, cela ne l’est pas des gens riches qui ne travaillent pas et des maîtres qui se contentent de faire travailler.
— C’est encore là une grosse erreur, qui provient de ce que tu te fais une fausse idée du travail. Tu parais croire que le travail des mains mérite seul ce nom, comme si celui qui conçoit le plan d’une machine ou d’une maison ne travaillait pas aussi bien que l’ouvrier qui la construit; comme si le propriétaire d’une fabrique, qui, par son industrie, met à la disposition de ses ouvriers les métiers et les matières premières qu’ils vont mettre en œuvre, ne travaillait pas comme eux.
Crois-tu donc que les propriétaires d’une fabrique ne concourent pas, comme leurs ouvriers, à la création des produits qui en sortent, quoiqu’ils ne les façonnent pas de leurs propres mains? Ainsi, sans les maîtres de forges qui ont établi ici des usines et qui y consacrent leurs capitaux, produiriez-vous le fer qui sort chaque année de la commune? Sans la fabrique de MM. Lenoir et Dubuisson, les quatre cents ouvriers qu’elle occupe produiraient-ils, avec toute leur envie de travailler, les étoffes que vous parvenez à fabriquer? Réponds-moi, Léonard?
— Non, ce ne serait pas possible. J’avoue que ces messieurs concourent comme nous à la production; mais j’ai tout de même de la peine à me persuader qu’en ne pensant qu’à soi on puisse faire du bien aux autres.
— On leur est utile sans y avoir pensé, Léonard; voilà tout. Mais tu es toujours dominé, sans le savoir, par cette idée que l’intérêt des uns ne peut qu’être contraire aux intérêts des autres. C’est là une grande erreur dont je vais tâcher de te faire revenir. Pour cela je vais prendre des exemples. Ainsi je ne crois pas
mal parler de M. Lenoir, de M. Dubuisson, de M. Blondeau et de leurs voisins, en disant que, lorsqu’ils sont venus établir une filature et des forges dans notre vallée, ils y ont été portés par le désir de faire leurs affaires; ils ne s’en sont jamais cachés. Et cependant quel service n’ont-ils pas rendu! Ils ont donné de la valeur à des choses qui n’en avaient pas, et ils ont augmenté la richesse de la commune au point que ce village, qui ne comptait pas 500 habitants avant leur arrivée, en compte aujourd’hui plus de 1,500, et que ces quinze cents habitants ont plus d’aisance que les autres n’en avaient auparavant.
Les grandes améliorations réalisées dans notre vallée n’auraient certainement pas eu lieu sans les capitaux que ces messieurs ont apportés. Ainsi, tout en cherchant leur intérêt, ils ont été les bienfaiteurs de la commune. Cherchez de même partout, et vous trouverez toujours que ceux qui ont fait leur fortune loyalement ont été généralement plus utiles encore à leur pays qu’à eux-mêmes.
— Eh bien, reprit Léonard, j’admets qu’en cherchant son intérêt on fasse du bien à l’humanité. Cependant, si chacun travaillait pour tous, au lieu de penser uniquement à soi, il en résulterait encore plus de bien pour la société. Car enfin, avec cette maxime chacun pour soi , on ne s’inquiète pas de ce qu’on fait aux autres. S’il en résulte quelque avantage pour eux, tant mieux ; s’il leur en arrive mal, tant pis, on n’en dort pas moins, en se félicitant d’avoir été heureux ou habile.
— Léonard, tu exagères toujours. Si l’axiome chacun pour soi devait étouffer toutes les affections et qu’on dût le retrouver dans toutes nos relations de père, de fils, d’époux, de frère, d’ami, de citoyen, il serait affreux, horrible. Mais, parmi les relations humaines, les unes ont lieu entre les personnes unies par des liens de famille ou d’amitié, et l’affection en est le fondement; les autres naissent de l’intérêt personnel et s’établissent entre gens qui ne se doivent que la justice; elles sont réglées par des conventions librement débattues. Or il n'est pas plus possible de fonder ces transactions sur le désintéressement, qu’il ne serait raisonnable de fonder sur l’intérêt les rapports de famille et d’amitié. Ainsi, vous, Léonard, André, Vincent, Bonval et autres,
136 SEPTIÈME ENTRETIEN
travaillez- vous pour faire plaisir à MM. Lenoir, Blondeau., Bertrand?
— Nous travaillons pour vivre; comment pourrions-nous faire autrement?
— Je le sais bien; mais enfin, en travaillant chez ces messieurs, c’est votre intérêt que vous cherchez et non pas le leur. Et cependant, ihes amis, vous n’avez rien à vous reprocher, du moment que vous faites consciencieusement votre travail. Je dirai plus : si ces messieurs, en cherchant leur intérêt, font du bien au pays par le travail qu’ils procurent, vous, à votre tour, tout en ne vous occupant que de vous, vous leur êtes utiles en faisant leur travail, et en même temps vous enrichissez le pays en créant des produits.
Le principe de l’intérêt personnel prévaut donc, quoi qu’on veuille, en matière de travail et d’échange entre les hommes. Mais ce qui est admirable, c’est que Dieu s’en soit servi pour réaliser au sein de l'ordre social l’axiome delà fraternité: Chacun pour tous; c’est qu’il a voulu qu’en travaillant pour soi on fit presque forcément le bien des autres.
— C’est vraiment admirable, M. Dupré! ne put s’empêcher de dire M. Raymond, l’instituteur, qui, formé depuis longtemps par ses conversations avec le docteur, écoutait toujours attentivement sans interrompre. — Je vois qu’il y a dans le monde social, comme dans le monde physique, une merveilleuse harmonie; cela me réconcilie avec l’élude de questions qui m’avaient toujours paru dessécher le cœur.
— Mon ami, ces questions ne dessèchent le cœur que de ceux qui ne les comprennent pas. 11 en est de même de l’intérêt personnel mal entendu; mais, quand il est bien compris, cet intérêt réalise la plus bienfaisante harmonie sociale, puisqu’en travaillant pour soi, chacun se trouve travailler pour tous. Remarquez même que le bien de tous, qui découle du principe chacun pour soi , devient beaucoup plus grand à cause de l’énergie que donne à l’homme le stimulant de l’intérêt personnel. Afin de gagner plus, de laire plus d’affaires, nous travaillons davantage, nous faisons mieux, nous cherchons, nous inventons ; en fabriquant de meilleurs produits pour les mieux vendre, et en en-ima-
ginant de nouveaux, nous créons de nouvelles commodités pour nos semblables. Nous ne pouvons donc pas réaliser un progrès, sans en faire profiter la communauté tout entière.
En définitive, avec l’intérêt personnel, toujours au point de vue du travail et de la richesse, tous les efforts individuels surexcités agissent dans le sens de l’intérêt général. Au contraire, avec le chacun pour tous , personne n’agirait même pour soi. Quel ouvrier, par exemple, en France, s’aviserait de doubler son travail pour n’être pas sûr de recueillir un trente-huit millionième de bénéfice? Qu’Honoré nous dise s’il travaillerait pour la société seize ou dix-sept heures par jour, s’il n’avait que l’espoir d’être récompensé par le travail des autres ?
— Oh ! non pas, M. Dupré; je ne serais pas assez sûr que les autres fissent comme moi. Ce serait un métier de dupe; les gens laborieux travailleraient pour les paresseux.
— Tu dis vrai. Honoré. Ceux qui soutiennent le principe que je combats, seraient les premiers victimes de l’égoïsme d’une foule de gens, qui trouveraient commode de prendre dans le travail de tous plus qu’il ne leur revient. Encore une fois, acceptons l’homme tel qu’il est, tirons le meilleur parti possible de ce grand mobile de l’intérêt personnel, et soyons persuadés que l’intérêt général en résultera nécessairement. Je ne nie pas que le mal ne puisse en découler quelquefois; pour qu’il en fût autrement, il faudrait que tous les hommes, pauvres ou riches, fussent sans passion.
— Mais, dit Léonard, le mal ne l’emporte-t-il pas sur le bien? Car, si les intérêts ne sont pas toujours contraires, il me semble qu'ils le sont bien souvent. Par exemple, n’est-ce pas le cas entre les maîtres et les ouvriers ?
— Sans doute, Léonard, la recherche de l’intérêt désunit souvent les hommes; elle rend jaloux les uns des autres ceux qui croient avoir des intérêts contraire^. Mais on s’exagère cette opposition d’intérêts, elle n’existe souvent que dans notre imagination et seulement pour ceux qui tendent au même but; dans ce cas* encore, l’humanité prolite du progrès accompli. Le plus ordinairement, il y a au fond communauté d’intérêt entre les hommes, et, par exemple, entre les maîtres et les ouvriers.
SEPTIÈMES ENTRETIEN
— Comment, M. Dupré, vous prétendez que les maîtres et les ouvriers ont le même intérêt I Mais ils sont sans cesse en lutte . les uns contre les autres.
— Je le sais, Léonard. Cela prouve seulement qu’ils se trompent en croyant leurs intérêts différents.
— Cependant l’intérêt des ouvriers n’est-il pas d’avoir toujours de l’ouvragé, tandis que quelquefois l’intérêt des maîtres est de n’en pas donner, comme en ce moment? Est-ce que l’intérêt des ouvriers n’est pas d’avoir le salaire le plus élevé, tandis que celui des maîtres est de donner le moins possible?
— C’est ce qui te trompe, Léonard. Mais parlons d’abord du travail, nous parlerons ensuite du salaire. Tu dis que l’intérêt des ouvriers est d’avoir toujours de l’ouvrage; mais l’intérêt des maîtres serait aussi d’en donner toujours, car s’ils font travailler, c’est qu’ils y ont leur profit?
— Alors, s’écria Vincent, pourquoi renvoient-ils leurs ouvriers, surtout au moment où le pain est si cher?
— Puisque tu m’interromps, Vincent, vidons tout de suite cette question. Eh bien! c’est précisément parce que le pain est cher que les maîtres sont forcés de renvoyer leurs ouvriers. Car le pain est un objet de première nécessité, dont personne ne peut se passer. Le fer, au contraire, le bois, le coton, la soie, la laine, malgré leur utilité, ne sont pas aussi indispensables. Qu’en résulte-t-il? Le voici. A mesure que le pain augmente, on est forcé, pour s’en procurer, de réduire toutes ses autres dépenses et d’en supprimer quelques-unes. Je vais vous montrer par un exemple l’influence des mauvaises récoltes. Il y a à Mirebeau 1,500 habitants dont la consommation moyenne en pain est de 750 grammes par jour, ou environ 275 kilogr. par an. Or le pain, qui valait 35 centimes le kilogr., il y a deux ans, en vaut en ce moment 50. C’est donc 2 i centimes de plus par kilog.,et, à raison de 275 kilogr. par personne, une augmentation de dépense de 57 fr. 75 c. par an pour chacune. Pour les 1,500 habitants de Mirebeau, c’est une dépense de plus d'environ 86,000 francs. Pour les 38 millions d’habitants de la France entière, l’augmentation ne sera pas de moins de 2 milliards 194 millions.
— C’est effrayant! s’écrièrent une foule de voix.
ü 0 M M Ü N A I JT É d’intérêt ENTRE LES HOMMES. i 39
— C’est-à-dire que les Français, pour continuer à manger du pain comme par le passée seront forcés de réduire toutes leurs autres dépenses de plus de 2 milliards. Il ne faut donc pas être surpris, si, dès que le blé enchérit, les autres consommations diminuent, et si le prix des autres objets baisse. Il n’y a d’exception que pour des denrées telles que les haricots, les pommes de terre, dont le prix suit le cours du pain, parce qu’à défaut de l’un on se rejette sur les autres. Le prix de tous les objets qui ne sont pas des aliments diminue au contraire, parce que les marchands s’efforcent de les mettre à la portée des consommateurs ; mais malgré la baisse- de ces objets, si le pain continue à hausser, les consommateurs sont forcés de se priver de quelques-uns de ceux qu’ils achetaient auparavant. Vous le savez par expérience; ne vous privez-vous pas maintenant de bien des choses?
— Nous y sommes bien forcés, s’écrièrent toutes les voix.
— Voici M. Saujon à qui on demande moins de portes, de fenêtres, d’armoires; il peut vous dire combien, par suite, il y a moins de fer employé en gonds, en serrures, en barreaux, en clous, en charnières. Comment donc les fabricants de fer et tous les autres fabricants pourront-ils continuer à produire s’ils ne vendent pas !
— Mais ils vendront plus tard, dit Vincent, quand le commerce aura repris; ce ne sera qu’une avance.
— Autre grave erreur, Vincent. En bon temps, on fabrique de quoi suffire à la vente; souvent même, quand la production est très-active, les manufacturiers se laissent aller à fabriquer audelà des besoins : de là un encombrement de marchandises dans les magasins et des crises commerciales. Mais, si l’on continue à fabriquer lorsque la vente ne va plus, comme c’est le cas aujourd’hui, que fera-t-on plus tard des marchandises ainsi fabriquées et non vendues? Avant de fabriquer de nouveau, il faudra attendre qu’elles se soient en partie écoulées. Tu le vois bien, Vincent, quand la vente ne va plus, il faut bien, un jour ou l’autre, que la fabrication s’arrête.
— C’est vrai, M. Dupré; mais il est tout de même bien dur de se trouver sans ouvrage au moment où le pain est le plus cher.
— J’en conviens, Vincent; mais c’est la conséquence de l’in-
SEPTIÈME ENTRETIEN
tempérie des saisons; les hommes n’y sont pour rien, et il ne faut pas être injuste envers eux.
Ainsi que je vous le disais, mes amis, avant l’interruption de Vincent, les maîtres ont intérêt à faire travailler, comme les ouvriers à travailler ; car plus ils travaillent ou font travailler, plus ils gagnent les uns et les autres. Sons ce rapport, l’intérêt des maîtres et des ouvriers est parfaitement identique. C’est malgré lui que le maître cesse de faire travailler, car alors il ne manque pas seulement à gagner, chaque jour sans travail est en outre une perte réelle pour lui, tant à cause des capitaux dont il doit payer l’intérêt, qu’à cause de la détérioration de son usine et de ses produits.
— Je comprends cela, reprit Léonard ; mais l’intérêt de l’ouvrier est d’avoir de l’ouvrage régulièrement, tandis que celui du maître est de faire travailler beaucoup quand la vente va, et moins quand elle baisse.
— Mais, Léonard, l’intérêt du fabricant est toujours de faire travailler le plus possible, parce qu’en général son gain est en raison de la production. Aussi, quand la vente baisse, c’est à son grand regret qu’il diminue le travail. D’un autre côté, s’il ne l’augmentait pas quand la vente s’accroît, quel intérêt y trouveraient ses ouvriers? Ce qu’ils ne fabriqueraient pas, d’autres le fabriqueraient; ou bien, si certains objets manquaient dans le commerce, les consommateurs se rabattraient sur d’autres ; on aurait manqué la vente, et ces ouvriers n’en auraient pas plusd’ouvrage plus tard. Leur intérêt, comme celui des maîtres, est donc de profiter des bonnes chances et de travailler beaucoup quand elles se présentent.
— C’est juste, M. Dupré; je vois que je m’étais trompé à l’égard du travail; mais, quant aux salaires, l’intérêt des maîtres et celui des ouvriers sont évidemment opposés. Est-ce que les maîtres n’ont pas intérêt à donner le salaire le moins élevé?
— Non, Léonard, ce n’est pas exact. Ne confondons pas l’intérêt des hommes avec leurs désirs. Nos désirs ne sont pas toujours d’accord avec notre intérêt. Souvent nous nous trompons, nous mettons notre intérêt où il n’est pas. Ainsi les ouvriers désirent gagner le plus possible, ils ont raison. Mais
COMMUNAUTÉ d' INTÉRÊT ENTRE LES HOMMES. 14 1
leur intérêt est-il d’obtenir le salaire le plus élevé? Pas toujours.
— Comment 1 s’écrièrent à la fois tous les ouvriers présents ; notre intérêt n’est pas de gagner le plus possible? —
Quand l’explosion de surprise causée par l’assertion de M. Dupré se fut un peu calmée, le docteur reprit :
— Cela vous surprend, mes amis, et pourtant rien n’est plus vrai. Pourquoi voulez-vous gagner le plus possible? C’est pour vous procurer plus de bien-être. Mais à quoi vous servirait de gagner davantage, si le pain, la viande, le logement, les habits augmentaient dans la même proportion? Si vous gagnez 6 francs au lieu de 4 francs, et que tout augmente de moitié, quel avantage aurez-vous? Vous n’aurez pas plus de pain, de vin, de viande, d’habits, ni de quoi que ce soit. En effet, si les forgerons veulent gagner le plus possible, les tisserands le veulent aussi, et les laboureurs, et les maçons, et les tailleurs, et tout le monde. Mais si tous les salaires augmentent, tout sera plus cher à fabriquer, tout augmentera de prix, et vous ne serez pas plus avancés qu’auparavant. Comprenez- vous, maintenant?
— C’est vrai, dirent avec étonnement quelques ouvriers, nous n’y avions jamais pensé; c’est pourtant bien, simple, car il est juste que les salaires augmentent pour tout le monde. Mais, d’après cela, il n’y aurait pas moyen d’améliorer notre position.
— Si fait, mes amis, tranquillisez- vous ; il y a un moyen de l’améliorer sans nuire à personne : c’est de gagner davantage, en produisant plus et mieux, tout en produisant à meilleur marché. Alors tout le monde y gagne, le maître comme l’ouvrier, le producteur comme le consommateur.
L’intérêt des fabricants est aussi de gagner le plus possible, mais non de donner le plus faible salaire. Les maîtres le croient quelquefois, comme les ouvriers crqient de leurMntérêt d’avoir le salaire le plus élevé ; mais il faut voir le résultat général. Si, dans chaque industrie, il n’y avait qu’un seul maître, il y ferait la loi à tous les ouvriers, de même que quelques ouvriers, seuls capables de faire un certain travail, imposeraient leurs conditions à tous les maîtres qui auraient besoin de leurs services. Or la concurrence, dont tout le monde se plaint, mais qui remet chaque chose à sa place, vient en aide aux ouvriers.
SEPTIÈME ENTRETIEN
Si un fabricant voulait payer un travail moins qu’il ne vaut, les ouvriers le quitteraient pour aller ailleurs. Lorsque la vente va, l’intérêt du fabricant est de donner pour les retenir le prix convenable; mais si elle se ralentit, il est obligé ou de baisser le prix de ses produits, ou de mieux fabriquer afin d’attirer les consommateurs. Si la vente continue à baisser chez lui, il lui faudra forcément baisser encore les salaires; alors ses ouvriers le quitteront pour aller ailleurs, à moins que la vente ne diminue partout, ce qui arrive le plus souvent. Dans ce cas, l’intérêt des ouvriers est alors de consentir à la baisse des salaires. C’est fâcheux sans doute, mais il vaut encore mieux travailler à prix réduit que de ne pas travailler du tout.
— J’entrevois en effet, dit alors Léonard, que le salaire des ouvriers ne dépend pas entièrement des maîtres; il dépend d’une circonstance indépendante de leur volonté ; c’esl la manière dont s’écoulent leurs produits,
— C/est cela même, Léonard.
— Je comprends donc, reprit celui-ci, que les* maîtres et les ouvriers ont au fond un intérêt analogue; mais cet intérêt n’est pas tellement identique que les maîtres ne cherchent souvent à donner moins que les ouvriers ne devraient recevoir.
— Il est certain que cela arrive quelquefois. Pour vendre, les fabricants sont obligés de donner leurs produits au prix le plus bas, et comme ils cherchent à gagner le plus qu’ils peuvent, ils tâchent de payer leurs ouvriers le moins possible; mais ils ne peuvent pas donner moins que leurs concurrents, car ils ne trouveraient pas de travailleurs. Ce n'est donc que pour fort peu de temps, et dans une limite très-restreinte, qu’un fabricant peut payer le travail moins qu’il ne vaut dans un moment donné. La force des choses le ramène bientôt à payer ses ouvriers au cours du jour, c’est-à-dire en raison de la vente.
Au reste, je vous remercie de m’avoir fourni l’occasion de compléter ce que je disais, en vous montrant que les choses sont tellement organisées dans ce monde, qu’en cherchant son intérêt dans les affaires, on n’y peut pas arriver en nuisant aux autres.
— Cependant, fit observer Michel, les gens qui poursuivent la
l’émeute et ses suttes. 1 43
même carrière se font concurrence,, et, par suite de celle concurrence, ils se nuisent les uns aux autres.
— Si tu disais qu’ils se gênent, Michel, ce serait plus exact. Il est certain que, par suite de la concurrence, on a plus de mal à atteindre son but, il faut faire plus d’efforts. Si, dans chaque industrie, il n’y avait qu’un seul homme, il ferait la loi, et vendrait au prix qu’il voudrait. Mais, comme ils sont plusieurs, il y a émulation, il faut faire mieux ; plus il y en aura, plus il y aura d’efforts à faire, et les produits devront être meilleurs. Chacun aura un peu plus de mal, mais la société tout entière en aura plus de profit. Les maîtres qui exploitent la même industrie se gênent entre eux, comme se gênent aussi les ouvriers de la même profession ; c’est évident.
Vous comprenez que je ne parle pas de ceux qui nuisent à leurs rivaux par des moyens illicites : ceux-là sont de malhonnêtes gens qui tombent sous la vindicte des lois. Quant au tort qu’on peut faire à la société en cherchant honnêtement son intérêt, cela n’a lieu que par un faux calcul, par erreur ou par imprévoyance, parce qu’on s’est trompé et qu’on a pris pour son intérêt ce qui ne l’était pas ; car, si on le poursuit par des voies honnêtes, on ne peut s’enrichir qu’en enrichissant la société; alors on la sert d’autant plus qu’on poursuit son propre intérêt avec plus d’activité, d’intelligence et de talent.
L émeute et ses suites.
Tr°is semaines se passèrent sans qu’il y eut de conférence à iluebeau ; la commune était dans la consternation.
Pendant la semaine qui précéda celle où la réunion devait avoir heu, l’agitation avait encore augmenté. Les bateaux qu’on avait vus stationner devant le port de la ville étaient réellement Venus chercher du blé. On en avait chargé pendant toute la semaine et, selon le bruit public, on attendait le samedi pour enlever celui qui serait apporté au marché et compléter le chargement.
n citait les marchands dont les magasins s'étaient vidés pour remplir ces bateaux; on allait même jusqu'à nommer ceux qui a endaient encore la hausse, que devait amener le prochain marche, afin de réaliser de plus grands bénéfices. On nommait en particulier des personnes dont le nom, à tort ou à raison, était devenu impopulaire; l’inimitié dont ils étaient l’objet accréditait tous les propos qu’on débitait sur leur compte.
On disait que depuis longtemps ils avaient accaparé tout le blé pour le faire enchérir en l’empêchant d’arriver sur le marché* e qu ils avaient parcouru les campagnes, achetant chez les proprietaires celui qui était dans les greniers, et l’y retenant pour leur compte. Par là on fermait la bouche à ceux qui objectaient que Personne ne connaissait l’existence des vastes magasins où mirait été accumulé le blé ainsi recueilli dans toute la contrée « y avait suffisamment de blé, disait-on ; seulement il ne s’était
l’émeute et ses suites.
pas fait voir jusque-là. Maintenant que son pHx était démesurément élevé, il se montrait, mais c’était pour s’entasser dans les bateaux qui devaient l’emporter. Il fallait à tout prix s’opposer à cette sortie du blé, si on ne voulait pas mourir de faim. »
Il était aisé de prévoir ce qui résulterait de ces propos. Le mot d’ordre avait été compris sans avoir même été donné.
Le samedi matin, on vit de bonne heure les chemins qui conduisent à la ville se couvrir d’une multitude qui s’v rendait de plusieurs lieues à la ronde. Ce qu’il y avait de singulier, c’est que dans cette foule, généralement composée de travailleurs pauvres ou peu aisés, hommes, femmes, enfants, presque tous portaient des sacs vides, quelques-uns même étaient accompagnés d’un âne dont les paniers étaient également vides. Evidemment tous allaient à la ville avec l’intention d’en rapporter quelque chose. On cheminait avec empressement, parlant peu, si ce n’est pour se dire de se hâter. Chacun, sans s’être communiqué son projet, était arrivé à la même idée et courait au même but. En passant dans les hameaux et devant les maisons de ceux qu’on connaissait, on leur disait : « Vous ne venez pas? » et ce mot semblait suffire pour rappeler une chose comprise par tout le monde.
Celte foule, en arrivant à la ville, se rendait au marché. Aussi la place fut-elle pleine bien avant l’heure de la vente. C’était une masse compacte, frémissant d’impatience, et manifestant les sentiments qui l’agitaient, plutôt par un bourdonnement sourd et confus que par des paroles précises. On se tenait sur la réserve, n’osant déclarer son désir secret, et attendant qu’une voix plus hardie exprimât hautement ce que chacun pensait tout bas : c’était le signal que la foule attendait pour éclater. Chacun sentait qu’il était sur le point de commettre un acte illégal ; on n’osait pas le dire, et encore moins franchir le pas le premier; on espérait puiser du courage au milieu de l’explosion générale.
L’ouverture de la vente était le moment où la situation devait se dessiner; mais, ainsi qu’il arrive toujours, les choses se passèrent autrement que chacun ne l’avait marqué dans son programme. Quelques voitures de blé étaient arrivées sur le marché de bonne heure et avant que la foule eût envahi la place. Lorsque la première s’était présentée, ceux qui étaient là, peu nombreux
146 SEPTIÈME ENTRETIEN
encore, s’étaient échrlés pour la laisser passer : (leux sergents de ville suffisaient jusqu’à ce moment pour maintenir l’ordre. La foule grossissant toujours, la deuxième voiture eut plus de mal à pénétrer dans l’enceinte, la troisième encore plus, chacun voulant être le plus près possible.
A la vue de la foule qui encombrait la place, le conducteur de la quatrième voiture s’arrêta dans la rue qui y débouchait, incertain sur ce qu’il devait faire. Comprenant bientôt le danger, il prit la bride de son cheval pour le faire retourner. A ce mouvement, ceux qui étaient près virent que la proie allait leur échapper. a Ali! tu as peur de ne pas vendre ton blé assez cher aujourd’hui! Au marché! au marché I » cria-t-on de toutes parts; et cinq ou six vigoureux gaillards donnèrent une poussée au charretier, le jetèrent de côté, et, s’emparant du cheval, conduisirent la voiture sur la place en agitant leurs chapeaux. L’arrivée de cette voiture conduite comme en triomphe fut comme le signal attendu A cette vue la foule poussa un houra en s’ouvrant péniblement pour laisser passer les chevaux. A partir de ce moment, ce ne fut plus qu’un mélange de cris et de vociférations.
On amena encore deux autres voitures, dont les conducteurs, avertis de ce qui se passait, avaient aussi voulu rebrousser chemin ; mais les spectateurs étaient assez nombreux pour s’enhardir les uns les autres, et les clameurs qui partaient de la place leur donnaient du courage. Ils s’emparèrent de ces voitures et les conduisirent au marché : ce furent les dernières. Les autres voituriers, prévenus à temps, purent s’arrêter; sur l’avis qui leur fut donné, ils mirent leurs voilures à l’abri dans les premières maisons à l’entrée de la ville.
La foule attendait avec impatience l’arrivée de nouvelles voitures. Au bout de quelque temps, ne voyant plus rien venir, et furieuse d’être trompée dans son attente, elle éclata en transports de colère. Depuis quelque temps on n’entendait plus sur la place qu’un hurlement continu ; mille voix s’écriaient à la fois, émettant toutes des avis différents. Enfin, au milieu des clameurs confuses, un avis fut adopté par une espèce d’acclamation : c’était de fixer un tarif auquel serait vendu tout le blé apporté au marché. Sans respect pour les droits de ceux à qui il apparie^
l’émeute et ses suites.
liait, on en fixa le taux au prix du blé au moment de la récolte, avant que la crainte de la disette l’eût fait enchérir. On décida en même temps que chacun n’en aurait qu’une mesure. Le greffier et les mesureurs furent contraints de procéder à la vente et au mesurage; mais ce fut moins une vente qu’un pillage. On se poussait, on se renversait de crainte de ne pas avoir sa part ; et, dans le fait, les craintes étaient fondées ; ceux qui purent avoir quelque chose n’étaient pas la vingtième partie de ceux qui se pressaient sur la place et dans les rues voisines.
Irritée de se voir ainsi déçue, la foule ne savait sur qui ni sur quoi assouvir sa colère. Tout à coup, du sein de cette masse exaspérée, une voix fit entendre ces mots : « Aux bateaux ! aux bateaux! » Ce fut comme l’étincelle qui met le feu à une traînée de poudre. « Aux bateaux ! aux bateaux ! » répétèrent à l’instant mille voix. A ce cri, la foule s’élance, elle se précipite dans toutes les directions, pour arriver plus vite au port et avoir sa part du butin.
Ici la scène change. Au marché, une espèce d’ordre avait régné pendant le simulacre de vente qui y avait été établi ; c’était le pillage en réalité, mais le pillage organisé. Au port, au con- * traire, plus rien qui indiquât une population éprouvant encore le besoin de marquer son respect pour la légalité, même en la violant ; c’était le pillage dans ce qu’il a de plus hideux, avec ses luttes et ses violences. Echauffée par la course, cette masse, en arrivant au port, sent redoubler son ardeur à la vue de ce qui va devenir sa proie. Les gardiens des bateaux n’osent pas même essayer de faire résistance : que pourraient quelques hommes isolés contre le flot qui se précipite en grondant ? Ils s’enfuient, et laissent le chargement à la merci des envahisseurs. Parmi ceux qui se trouvent en arrière, et qui craignent de ne rien avoir, quelques voix essayent de réclamer un semblant de justice, et demandent qu’on procède à la vente comme au marché. Vains efforts ! leur demande disparaît au sein du tumulte.
D’ailleurs, ce n’est plus ce que veut cette population égarée ; elle a franchi la barrière qu’opposait l’habitude du respect de la propriété, maintenant elle ne connaît plus d’obstacles. On se rue, on'se heurte, on se renverse ; c’est à qui pénétrera des premiers
1 iS
SEPTIÈME ENTRETIEN
dans les bateaux, et alors on se jette en furieux sur Je blé. Cent sacs sont ouverts au même instant et presque aussitôt remplis; iL sont remplacés par cent autres, auxquels en succèdent sans cesse de nouveaux ; c est un flux et un reflux de gens qui accourent et d autres qui s’empressent de fuir en emportant leur charge. Les planches qui conduisent aux bateaux, trop étroites pour livrer passage a la fois à ceux qui arrivent et à ceux qui partent deviennent le théâtre de luttes désespérées : on se presse, on se pousse, on s arrache les sacs; ils s’ouvrent ou se déchirent sous les efforts de ceux qui veulent les enlever ou les retenir; leur contenu se disperse, et, dans un pays désolé par la disette, on a le spectacle d’une rivière qui charrie dans ses eaux la nourriture ( u riche et du pauvre ! Chose plus affreuse encore ! dans la lutte, deux femmes tombent à l’eau, et la foule, occupée à son œuvre de dévastation, ne se préoccupe pas de leur chute : on est trop affaire pour leur porter secours ! C’est ainsi que les passions, lorsqu’elles sont déchaînées, étouffent chez les hommes jusqu’aux sentiments d’humanité les plus naturels.
Ce n était pourtant encore que le prélude de scènes plus repoussantes et plus sauvages.
Entrepris par une quantité de bras qui se relayaient sans in- * lcrru p lion, le pillage des bateaux avait été promptement terminé. Mais le blo dont ils n’étaient encore chargés qu’à moitié ne pouvait sulhre à une foule que son succès contribuait à accroître; car la vue des premiers sacs rapportés du marché avait enhardi ceux quela timidité ou un reste de respect avait retenus le matin. Et quand même cette provision de blé eût donné à chacun’ sa part, ce n était plus assez pour une multitude dont la peur de la lamine avait longtemps fait couver les passions en silence. Maintenant quelles avaient éclaté dans toute leur sauvagerie, l’enivrement de la victoire 11e laisait que les irriter davantage; la foule
n était pas encore allée assez loin pour avoir honte de ses excès.
Un premier moment de stupéfaction suivit la fin du saccage. Une s étonna d’avoir sitôt achevé son œuvre; elle s'irrita encore plus en voyant que cette quantité de grains, qu’elle croyait inépuisable, se réduisait à si peu de chose. Ceux qui n’avaient
l/ ÉMEUTE ET SES SUITES. 149
rien obtenu, ni au marché, ni au port, frémissaient de colère; ils couraient, ils s’agitaient, poussant des exclamations contre tous ceux qui s’occupaient du commerce des grains, contre les meuniers, les blatiers, les boulangers, tous également confondus sous le nom d’accapareurs. On disait les endroits où il y avait, encore du blé emmagasiné, on nommait les marchands qui en avaient acheté, les propriétaires qui n’avaient pas vendu; c’était un mélange confus de cris et de dénégations. « Il y a du blé à tel endroit. — Non, il n’y en a plus. — Il y en a ici. — Il yen a là — Non, il y a longtemps qu’il est vendu. » Et ces désappointements successifs augmentaient l’irritation de la foule.
Enfin, du milieu de ce bruit d’exclamations et d’assertions contradictoires, deux noms, soufflés par le génie du mal, dominèrent par-dessus les autres. « Aux Mathurins ! Au Moulin-Joli ! » firent entendre quelque voix. « Aux Mathurins! Au Moulin- Joli ! » entendit-on bientôt crier de toutes parts. A l’instant la foule se divise et court dans les deux directions qu’elle vient de se signaler à elle-même.
Le Moulin-Joli appartenait à un meunier, à qui un commerce fait avec prudence avait procuré, une jolie fortune. Calculateur habile, ses opérations étaient toujours couronnées de succès et sa réussite excitait la jalousie du public. Prévoyant que le prix du blé n’augmenterait plus guère, à cause des chargements qui venaient de l’étranger, il avait vendu récemment le blé qu’il possédait; c’était celui qui remplissait en partie les bateaux qu’on venait de piller. Mais le Moulin-Joli était situé à un quart de lieue de la ville, dans un endroit écarté; le transport du blé avait passé inaperçu, et la foule, qui connaissait les opérations du meunier, ignorait la vente de son approvisionnement.
Les Mathurins, au contraire, étaient une propriété à la porte de la ville; elle appartenait à un riche négociant, homme hardi, entreprenant, qui réussissait par l’audace dans les entreprises plutôt que par la circonspection ; quelques spéculations heureuses, où un coup d’œil juste et une rapidité de décision firent son succès, avaient appelé sur lui l’attention. La jalousie éveillée par ce succès avait été exploitée par ses concurrents, et, bien que ce fût un homme loyal et serviable, son nom était devenu impopu-
SEPTIÈME ENTRETIEN
laire. Comme sa demeure était la plus rapprochée, ce fut chez lui que la foule arriva en premier.
Avec sâ perspicacité habituelle, il avait compris que le marché serait très-agité, et il avait résolu de ne pas y envoyer de blé. Dès le matin voyant la population des campagnes arriver en masse, il s’étajt abstenu de se montrer dans les rues, ne voulant pas s’exposer à entendre des propos qui auraient pu le faire sortir de la réserve imposée par les circonstances; mais il s’était trompé en pensant que tout se bornerait à un peu de désordre au marché; il oubliait que la fureur populaire est comme le torrent débordé dont le cours accroît la violence.
A la vue de la multitude qui accourt en vociférant, le premier mouvement des gens de la maison est de fermer et de barricader les portes et les fenêtres ; mais à peine ont-ils commencé, que la foule arrive armée de pierres, de barres, de leviers, de tout ce qui lui était tombé sous la main. Déjà la porte retentit sous les coups. Le malheureux négociant comprend que toute résistance serait vaine ; pas de secours à attendre dans une petite ville qui ne possède pour défense qu’une brigade de gendarmerie, tout à fait impuissante dans une circonstance semblable. Il voit aussi à quel danger il expose sa famille en exaspérant, par une résistance inutile, cette multitude devenue furieuse. Il se décide donc à affronter seul le danger, espérant du moins sauver les siens par l’abandon de ce qu’il possède.
Il fait débarriender la porte au moment où elle va céder aux efforts, et l’ouvre lui-même; au même instant une pierre lancée par un bras vigoureux l’atteint à la tempe ; il chancelle et tombe pour ne plus se relever. Saisis de terreur à ce spectacle, ceux qui sont le plus rapprochés s’arrêtent épouvantés; mais, derrière, la foule n’a rien vu de ce qui se passe, et, ne comprenant pas ce mouvement d’hésitation, elle pousse avec une force irrésistible ceux qui sont en avant. Le flot se précipite dans la maison, et le corps du négociant foulé aux pieds ne présente bientôt plus qu’un cadavre défiguré. En un instant le bâtiment est envahi, on court aux magasins, qui sont mis au pillage. Le bruit se répand alors que le propriétaire a été tué ; cette nouvelle circule dans la maison, où la foule s’est dispersée; en l’apprenant, elle s'arrête par
l’émeute et ses suites.
pudeur devant l’appartement où la famille a cherché un refuge, ignorant encore l’étendue du malheur qui vient de la frapper. Une voix fait entendre en ce moment des paroles d’humanité, et la foule, ayant enfin le sentiment de ce qu’elle a fait, se retire à la hâte, effrayée et en silence.
Pendant ce temps, une scène plus terrible se passait au Moulin-Joli. La multitude qui s’y était portée avait eu un plus long trajet à faire; elle y était arrivée plus tard qu’aux Mathurins et encore plus échauffée par la course. Persuadé qu’il n’avait rien à craindre, puisqu’il n’avait plus de blé, le meunier n’avait pris aucune précaution. Aussi fut-il étourdi lorsqu’on vint lui annoncer qu’on voyait un flot de peuple accourir en poussant des hurlements. Le courage lui manque alors, il perd la tête et court se cacher au plus haut de la maison. A peine y est-il que la foule arrive et envahit le moulin par toutes les issues ; chacqn veut avoir sa part d’une aussi bonne aubaine. Mais, ô surprise ! rien, tout a été enlevé ; à peine la quantité de blé nécessaire pour alimenter les meules en temps ordinaire.
Un transport de rage s’empare de cette foule lorsqu’elle se voit ainsi déçue dans son espoir ; elle se répand dans le bâtiment, elle fouille dans tous les coins, ne pouvant se décider à croire qu’il n’y ait rien ; elle se persuada qu’elle finira par découvrir quelque cachette ignorée. Elle arrive enfin dans le grenier où s’est réfugié le malheureux meunier, elle le trouve blotti derrière des coffres et des sacs vides, pâle comme un linceul et plus mort que vif. A sa vue, des menaces et des cris terribles se font entendre. « Ah ! te voilà donc, vieux gueux, qui veux affamer les pauvres gens! Tu vas nous dire où tu as caché ton blé! » Puis on se jette sur lui, on l’arrache de sa retraite. Le meunier a beau se défendre, attester qu'il n’a plus rien, on ne veut pas le croire, on l’entraîne en l’outrageant; les femmes même s’acharnent après lui, l’accablent de coups et mettent ses vêtements en lambeaux. Le malheureux, prévoyant le sort qui l’attend; résiste, s’accroche à tout ce qu’il rencontre. Vains efforts ! on l’attire hors du grenier. A ce moment, un forcené, armé d’un crochet en fer, perce les rangs parce que la victime tarde trop à son gré; il le saisit avec son croc et le précipite en bas de l’escalier. Le
SEPTIÈME ENTRETIEN
meunier tombe d’une hauteur de deux étages; sa tête se brise sur le pavé et son sang rejaillit sur la foule. Celle-ci, qui ne sait ce qui se passe en haut, mais qui a entendu des cris et des vociférations, voit ce corps ensanglanté tomber à ses pieds; sa rage redouble, et elle assouvit sa fureur sur un cadavre.
A ce moment le bruit se répand que la force armée vient d’arriver. En effet, dès le matin, l’autorité, voyant les habitants des campagnes accourir en foule à la ville, avait prévu qu’elle serait impuissante à maintenir l’ordre ; elle avait à l’instant dépêché des exprès dans les localités voisines pour réclamer des secours. Plusieurs brigades de gendarmerie s’étaient mises en marche de différents côtés. En attendant, celle de la ville avait fait des efforts incroyables pour assurer le respect à la loi, mais il avait fallu céder devant le nombre. Cependant les secours arrivaient et ils se dirigeaient sur les points menacés, aux Mathurins et au Moulin-Joli. Malheureusement il était trop tard, l’œuvre de sang et de pillage était accomplie.
A la nouvelle de l’approche de la force armée, la crainte se saisit de cette foule si audacieuse un instant auparavant, elle fuit dans toutes les directions ; quelques-uns abandonnent même le butin dont il se sont emparés, n’emportant que la honte et le remords d’avoir pris part à un crime. Beaucoup d’entre eux sont cependant atteints chargés encore du blé accusateur, et la gendarmerie rentre dans la ville ramenant un grand nombre de prisonniers.
Qu’avaient fait les habitants de Mirebeau pendant cette lugubre journée? Hélas 1 nous regrettons de le dire, les conseils du docteur n’avaient pas été suivis par tous. Dociles, il est vrai, à ses avis, beaucoup d’habitants s’étaient abstenus de se rendre à la ville, où ils n’avaient rien à faire ce jour-là; d’autres avaient aussi résolu d’avance de ne pas y aller; mais cette résolution n’avait pas tenu devant l’entraînement de la population qui traversait la commune de Mirebeau, en venant des villages plus éloignés ; ils avaient cédé encore à la curiosité, et, tout en étant bien décidés à ne rien faire, ils étaient allés, comme d’habitude, pourvoir.
Quelques-uns, au contraire, étaient partis comme les autres, avec l’intention de 11e pas rester spectateurs oisifs: c’était la partie
l’émeute et ses suites.
la moins estimable du village, celle qui n’avait jamais assisté aux conférences du docteur. Il faut pourtant leur rendre cette justice qu’en général ils n’avaient pas formé le projet d’aller à un pillage ; mais, n’ayant que des idées fausses sur le droit de propriété et sur la liberté qui doit présider aux transactions, ils s’étaient persuadé qu’ils pouvaient légitimement acheter du blé à un taux fixé par eux-mêmes. L’exemple et les mauvaises passions en avaient ensuite entraîné quelques-uns beaucoup au-delà.
Les ouvriers de la fabrique et des forges étaient les plus nombreux parmi ceux qui n’avaient pas su contenir leur curiosité. Trois de nos anciennes connaissances étaient du nombre, André Bonnefoy, Vincent Dornier et Léonard Dubois. Vincent y était allé avec un parti pris d’être spectateur des événements d’une journée dont il attendait des émotions en rapport avec la violence de son caractère. Il s’était trouvé au marché, au port, au Moulin- Joli. Au Marché, il avait été un de ceux qui avaient contribué à organiser la vente forcée ; il avait voulu en faire autant au port, mais la foule n’entendait déjà plus rien. Il avait appris par expérience que si l’on peut conduire la multitude en lui proposant ce qui flatte ses intérêts, on ne la retient pas une fois qu’on l’a précipitée en dehors des voies de la légalité. Au Moulin-Joli, il avait espéré sauver le meunier, en cherchant à l’entraîner sous prétexte de faire justice ; on sait comment le fer d’un misérable avait déjoué cette bonne intention.
Léonard, plus réfléchi, avait prévu que les choses iraient plus loin qu’on ne le pensait; il avait eu le désir d’être sur les lieux afin d’utiliser son influence sur ses camarades, et il en avait empêché quelques-uns de prendre part au pillage. 11 avait essayé de s’opposer à la vente illégale du blé ; mais il contrariait le vœu de la multitude, on ne l’avait pas écouté. Il avait été plus heureux aux Mathurins : c’est lui qui avait arrêté la foule devant la chambre où s’était réfugiée la famille du négociant ; ne pouvant lui rendre son soutien, il l’avait du moins sauvée des outrages.
Quant à André, il s’était laissé entraîner par ses camarades, et toute la journée il avait suivi la foule. 11 avait beaucoup parlé, beaucoup couru, il s’était donné beaucoup de mouvement pour prévenir le mal, et au total il n’avait rien empêché.
SEPTIÈME ENTRETIEN
Les regrets n’avaient pas tardé à suivre celle journée de désordre. Cette foule qui, le matin, se dirigeait avec empressement vers la ville, était rentrée le soir, fatiguée, harassée, les vêtements souillés ou déchirés ; beaucoup étaient blessés ou contusionnés, et tout cela pour revenir les mains vides ou rapportant un peu de blé que maintenant on n’osait plus considérer sans remords. Vint alors la crainte des suites que pouvait avoir cette expédition criminelle. En effet, on apprit le lendemain que les magistrats étaient arrivés à la ville pour commencer une enquête, et qu’ils étaient accompagnés d’un détachement de troupes pour donner force à la loi. La justice se livra aussitôt à des investigations; elle entendit une foule de témoins et fit des visites domiciliaires dans les communes environnantes ; partout de nombreuses arrestations furent opérées. Alors surtout commença la désolation, lorsque, dans beaucoup de familles, on vit conduire en prison les soutiens du ménage, un mari, un fils, un père.
Le village de Mirebeau eut aussi à payer sa dette à la justice. Plusieurs de ses habitants étaient accusés d’avoir pris part au pillage, quelques-uns même de l’avoir provoqué; de ce nombre étaient André et Léonard, qu’on affirmait avoir vus partout et qui, disait-on, avaient beaucoup péroré pour ameuter la foule. André fut mis en liberté au bout de quelques jours ; il y avait peu de charges contre lui, et MM. Lenoir et Dubuisson, chez qui il travaillait, le maire, le curé fournissaient les meilleurs renseignements sur son compte et répondaient de lui. Il fut plus difficile d’obtenir l’élargissement de Léonard. Quoiqu’on le crût personnellement incapable de faire le mal, son caractère inspirait moins de confiance; on n’osait pas le défendre avec la même assurance. Cependant M. Dupré parvint à connaître les efforts qu’il avait faits pour sauver la famille du négociant ; il fit des démarches en sa faveur, et à la fin de la semaine il réussit à le faire sortir de la prison.
Il n’en fut pas de même de "Vincent, les charges contre lui étaient accablantes. On l’avait vu aussi partout, et l’on ne pouvait pas en douter, sa haute taille et sa forte stature l’avaient fait remarquer suffisamment. On était certain qu’il était un de ceux qui avaient provoqué et organisé la vente du blé à prix forcé; les
l'émeute et ses suites.
dépositions du greffier et des mesureurs étaient formelles. Enfin une accusation plus redoutable était portée contre lui, celle de la mort du meunier. Sa présence sur le lieu au moment du crime était parfaitement attestée ; il l’avouait lui-même, et ses explications ne pouvaient contre-balancer le poids que donnait à l’accusation la violence bien connue de son caractère.
Ces douloureux événements eurent les conséquences les plus fâcheuses. Ils répandirent la consternation et l’effroi dans la contrée ; la France tout entière s’en émut, elle apprit avec horreur la nouvelle de ces actes d’une sauvagerie qu’on ne croyait plus de notre siècle. Dans le département, l’inquiétude générale ne fit que s’accroître; la perte delà sécurité ajoutait maintenant ses effets à la disette. Les capitaux se resserrèrent davantage et les affaires devinrent encore plus rares. On commença dès lors à prévoir la fermeture prochaine de la fabrique : ce devait être le dernier coup pour la population de Mirebeau.
HUITIÈME ENTRETIEN
RICHESSE ET PAUVRETÉ — COMMENT LA RICHESSE S’ACQUIERT ET SE CONSERVE. — COMMENT ELLE PROFITE AUX PAUVRES.
Le dimanche où la réunion aurait dû avoir lieu à Mirebeau, les habitants étaient sous l’influence de préoccupations trop pénibles pour qu’on pût songer à se rassembler : des visites domiciliaires se faisaient dans la commune pour découvrir le blé pillé à la ville. 11 y eut aussi dans la semaine beaucoup de démarches à faire pour obtenir la liberté de ceux sur qui pesaient le moins de charges, et le docteur s’y entremit avec zèle.
Les esprits étant enfin remis des émotions des jours passés, les auditeurs de M. Dupré éprouvèrent le besoin d’entendre sa parole, que plusieurs regrettaient amèrement de n’avoir pas écoutée. Aussi, le troisième dimanche, chacun était à sa place ordinaire; une seule était vide, c’était celle de Vincent Dornier.
Cette première réunion fut au début empreinte de tristesse. Au lieu des conversations pleines de vivacité qui remplissaient les moments d’attente jusqu’à l’arrivée du docteur, il régnait dans la salle un silence interrompu seulement par quelques paroles échangées à voix basse. En voyant l’aspect d’une partie de l’au-
RICHESSE ET PAUVRETE
ditoire, on eût dit une réunion d’enfants attendant avec anxiété, après une faute commise, le premier regard d’un maître aimé, mais austère. Dans la circonstance actuelle, M. Dupré avait acquis de nouveaux titres à l'affection de la commune par ses démarches actives en faveur de beaucoup d’habitants. On fut heureux de lui en témoigner de la reconnaissance par un accueil empressé au moment de son entrée dans la salle. Le docteur, touché de ces témoignages, s’exprima ainsi :
— Mes amis, des jours bien douloureux se sont passés depuis notre dernière réunion. La main de Dieu s’est appesantie sur nous ; mais nous nous sommes attiré par notre faute les maux dont nous souffrons. Je tire le voile sur ce qu’il y a de plus affreux dans les événements passés, je ne veux pas raviver le chagrin que vous en éprouvez; j’aime à croire d’ailleurs qu’aucun habitant de Mirebeau n’a à se reprocher d’y avoir trempé.
— Non, M. Dupré, soyez-en sûr, s’écria-t-on de toutes parts.
— Je n’en ai jamais douté, mes amis, mais nous n’en sommes pas moins coupables. Nous avons violé la propriété d’autrui, nous avons porté atteinte au droit qu’a chacun de disposer comme il l’entend de ce qui lui appartient; je dis nous, parce que dans la commune nous devons tous rougir de ce qui s’y fait de mal, comme nous devons être fiers du bien qui s’y fait. Cela ne serait pas arrivé, si nous comprenions mieux que jamais on ne peut forcer quelqu’un à se dessaisir de ce qui est à lui, autrement qu’à des conditions librement débattues et acceptées de son plein consentement. J’espère que la suite de nos entretiens fera passer de plus en plus cette conviction dans vos esprits. Reprenons donc le sujet qui nous occupait dans nos dernières conférences.
De toutes les erreurs qui troublent la société, l’une des plus fâcheuses est l’idée qu’il y a en général antagonisme entre les intérêts des riches et ceux des pauvres. Cette idée fait croire à beau coup de gens que tout irait bien dans le monde s’il n’y avait ni pauvres ni riches. Mais, en désirant un pareil état de choses, vous voudriez sans doute que tout le monde fût riche, car, si tout le monde était pauvre, cela ne ferait pas votre affaire.
— Certes, non, s’écrièrent beaucoup de voix.
— J’en étais sûr. Autrement,ce qui vous ferait désirer un chan-
HUITIÈME ENTRETIEN
gement ne serait qu’un vil sentiment de jalousie contre les riches. Mais., si nous désirons la richesse, sachons d’abord en quoi elle consiste et comment elle se crée et se conserve. Et avant tout, qu’est-ce qu’être riche?
— Parbleu, c’est avoir beaucoup d’argent, s’empressèrent de répondre un grand nombre d’assistants.
— En êtes-vous bien sûrs? Voyons, quel cas feriez- vous d’une bourse pleine d’argent, si vous faisiez naufrage dans une île déserte? Absolument aucun.
— Oui, dit M. Jarland; mais, dans un pays habité, avec de l’argent on achète tout ce dont on a besoin.
— Alors je vous dirai que les choses que nous nous procurons avec l’argent, comme du pain, des vêtements, des maisons, des terres, constituent la richesse aussi bien que l’argent qui nous les procure. Et même ce sont ces choses qui constituent la véritable richesse ; car l’or et l’argent nous seraient moins utiles que le fer et le plomb, s’ils ne servaient à nous procurer les commodités ' de la vie. La richesse comprend donc tout ce qui est utile, agréable ou commode. Par là nous embrassons tous les objets de nos désirs, qui peuvent s’acheter et se vendre, les terres, les maisons, les produits de l’agriculture, ceux des manufactures, les provisions, les animaux domestiques, en un mot, tout ce qui a de la valeur et qui peut procurer à l’homme du bien-être et des jouissances. Vous voyez, d’après cela, quelle erreur c’est de faire consister la richesse surtout dans l’argent. Maintenant il s'agit de savoir comment on peut augmenter la richesse de chacun sans dépouiller qui que ce soit; car, tout en désirant avoir plus que vous n’avez, vous ne voulez dépouiller personne; aucun de vous ne voudrait être un spoliateur.
— Non pas, certes, s’écria Léonard, nous ne voulons pas nous enrichir en prenant le bien des autres.
— Dès lors, nous ne pouvons nous enrichir qu’en augmentant la richesse générale du pays. Or, pour l’augmenter de manière à pouvoir en donner davantage à chacun, il ne s’agit pas d’accroître la quantité d’argent; car à quoi servirait de l’accroître, si on n’augmentait pas la quantité de tout ce qu’on pourrait acheter avec cet argent? Uniquement à faire payer plus cher tout ce qu’on
RICHESSE ET PAUVRETÉ
achète, comme nous 9e verrons prochainement L Ce qu’il faut, c’est augmenter la quantité de tout ce que le pays possède en aliments, en vêtements, en maisons, en meubles, en commodités de toute espèce. Voyons donc comment on crée ou produit la richesse.
Comment construit- on les maisons? Comment fabrique-t-on tous les produits de l’industrie? Comment fait-on venir le blé et tout ce qui sert à la nourriture? Répondez-moi.
— C’est en travaillant, dirent beaucoup de voix.
— Vous l’avez dit, mes amis; sans travail pas de richesse, pas d’augmentation possible de la richesse. Cependant le travail ne suffit pas; il faut y joindre l’économie. Si un homme dépense chaque jour, chaque année, ce qu'il produit ou ce qu’il gagne, il arrivera à la fin de sa vie ne possédant rien. Si, dans le pays, chacun en fait autant, le pays ne possédera jamais rien; il restera dans l’état des nations sauvages. Pour qu’un homme ou un peuple s’enrichisse, il faut que chaque année il dépense moins qu’il ne gagne, c’est-à-dire qu’il économise sur le produit de son travail.
La richesse n’est donc que le fruit d’un travail économisé, mis de côté et accumulé. Sous ce rapport nous jouissons du travail de tous les siècles qui nous ont précédés; le travailleur le plus pauvre, qui vient au monde chez nous, est l’héritier des générations passées. Si ces générations avaient consommé tout ce qu’elles ont produit, il ne trouverait pas plus de secours dans le monde que le sauvage n’en rencontre dans son île, et son existence serait aussi pénible et aussi dénuée. Remercions donc ceux qui nous ont précédés dans la vie, et montrons notre gratitude en ajoutant à l’œuvre des siècles.
— C’est juste, M. Dupré, dit André; mais comment faire, nous qui n’avons rien ?
— Est-ce que le sauvage n’a pas encore moins ? Est-ce qu’il n’essuie pas aussi des années calamiteuses ? Et cependant, à force
1 On en a vu la preuve dans les années qui ont suivi 1850; le prix de tous les objets a augmenté, parce que l’argent (la monnaie) est devenu beaucoup plus abondant par suite de la découverte des mines de la Californie, puis de l’Australie (Voir V Entretien quatorzième , relatif à la monnaie).
i GO
HUITIÈME ENTRETIEN
de travail et d’économie, et en produisant plus qu’elles ne consommaient, les générations sont parvenues successivement à augmenter la masse des richesses qui existaient sur la terre; elles ont accru la quantité des terres défrichées et mises en culture, des approvisionnements, des maisons, des vêtements, meubles, instruments de toute espèce; elles ont construit des chemins, des routes, des ponts, des canaux, des ports, des églises, des écoles; elles ont, en un mot, constitué le fonds social que nous trouvons en naissant, et où, comme je vous l’ai montré, le plus pauvre d’entre nous puise abondamment.
— Je comprends maintenant, dit Honoré, combien nous sommes débiteurs envers les siècles passés. La richesse d’un pays est à la lois le résultat du travail et de l’économie des générations précédentes.
— Très-bien dit, Honoré. Vous voyez par là, mes amis, comment le fonds social peut s’augmenter, de manière qu’il en revienne une part plus grande à chacun. Mais il faut pour cela une condition dont nous n’avons pas encore parlé.
Tout travail exige un efïort, et l’on ne fait aucun effort sans un stimulant proportionné. L’activité que nous remarquons dans la vie civilisée est l’effet de l’éducation; elle résulte d’un vif désir d’avoir part aux commodités dont nous sommes environnés. L’homme qui a recueilli le fruit d’un travail pénible, renouvelle volontiers ses efforts, parce qu’il renouvelle ainsi ses jouissances. Mais supposez qu’il ait à craindre que ce qu’il aura produit avec de longs efforts lui soit arraché par la violence ou sans une juste rémunération de ses peines, croyez-vous qu’il consente à se donner du mal en pure perte ? Y consentiriez-vous ?
— Non pas, bien sûr, dirent toutes les voix ; nous aimerions mieux ne rien faire.
— Pas tout à fait, mes amis, car il faut vivre. Vous feriez ce qui serait indispensable pour vous procurer le strict nécessaire, mais vous n’en feriez pas plus. Vous ne transmettriez rien à vos successeurs, et vos enfants auraient à recommencer une vie aussi
Pour déterminer l’homme à faire des efforts au-delà de ce
misérable que la vôtre.
qu’exige la satisfaction des besoins les plus pressants, pour le
HIC il ES SE ET PAUVRETÉ
porter à économiser sur le produit de son travail, en vue d’augmenter ses jouissances à venir, il lui faut une chose indispensable, la securité. II. faut qu’il ait la certitude de jouir de ce qu’il aura pu acquérir à force de travail. C’est cette sécurité qui rend si rapides les progrès des peuples parvenus à un certain degré de civilisation. La société en général et les gouvernements en particulier n’ont même pas de mission plus importante que de l’assurer à tous les citoyens.
Que demandons-nous avant tout à la société ? Qu’elle garantisse contre toute atteinte notre personne et le fruit de notre travail. Sans cette protection, qui fait notre sécurité, le fort pourrait dépouiller le faible, comme dans l’état sauvage; le paresseux et l’imprévoyant deviendraient les ennemis de l’homme actif et industrieux, les frelons mangeraient le miel des abeilles.
C’est la sécurité qui stimule l’industrie des hommes ; chaque pas vers la sécurité est un pas fait vers la civilisation et vers le bien-être général. Ceux d’entre vous qui sont un peu âgés ont pu s’en convaincre par leur propre expérience. Nos époques de troubles ont toujours été des temps de misère, et celles où il y a eu lé plus de sécurité, nos temps les plus prospères. Cependant les hommes n’ont pas toujours compris cette vérité.
Je ne vous parle pas de l’assassinat ni des violences contre les personnes : ce sont des crimes individuels dus aux passions de l’homme, et dont la vigilance de l’autorité diminue le nombre en effrayant les pervers. Mais je regrette de ne pouvoir vous en dire autant des atteintes contre la propriété; la civilisation, en multipliant les commodités et les richesses, multiplie aussi les tentations pour ceux qui ne veulent pas se les procurer par le travail. Bien plus, et je regrette de le dire, car c’est une honte pour notre époque, il s’est trouvé des esprits assez égarés pour ériger en système la violation de ce droit.
- — Comment ! s’écria Honoré, lorsque, après avoir travaillé quinze à seize heures par jour pendant des années entières, je serai parvenu à me procurer un petit avoir, à force d’économie et de privations, on viendrait me le contester, et m’empêcher d'en faire l’usage que je voudrais! Vous vous trompez, M. Dupré, ce n’est pas possible.
H U I I' I E M E ENT RET i EN .
— Je conçois ton indignation. Honoré; mais cela est. Toi qui lis un peu, tu aurais vu, si tu ne choisissais mieux tes lectures, qu’on a fait du rejet du droit de propriété la base d’un nouveau plan d’organisation de la société. De prétendus défenseurs des droits de l’homme n’ont rien imaginé de mieux que de biffer du code de l’humanité le droit qui lui est le plus cher.
— Mais c’est affreux ! M. Dupré ; c’est la violation de ce qu’il y a de plus sacré, c’est la destruction de tout ce qui a jamais assuré les progrès de la civilisation ; c’est le retour à la barbarie.
— Ce que tu dis. Honoré, est très-fondé : aussi tranquillise-toi, la société ne consentira jamais à se suicider en adoptant des principes aussi subversifs de son repos et de sa prospérité. Cependant, comme ces désolantes doctrines ont trouvé de l’écho dans des esprits abusés, il est bon de mettre les hommes de bonne foi en garde contre les sophismes de ceux qui les propagent, nous y reviendrons donc ; en attendant, lâchons de nous faire une idée exacte de la richesse.
La richesse, comme je vous l’ai dit, consiste dans tout ce qui est nécessaire, utile ou agréable à l’homme. Être riche, c’est donc posséder ou pouvoir se procurer abondamment ces choses.
— D’après cela, dit alors Michel, être riche, c’est donc bien avoir beaucoup d’argent, puisque, quand on a beaucoup d’argent, on peut se procurer tout ce qu’on désire.
— Sans doute, Michel, on est riche quand on a beaucoup d’argent, mais ce n’est pas la seule manière d’être riche. Est-ce qu’un propriétaire qui possède de grands domaines n’est pas riche, quoiqu’il puisse ne pas avoir d’argent comptant? Est-ce qu’un négociant qui n’a pas de dettes, et dont les magasins sont remplis de marchandises, n’est pas riche, bien qu’il n’ait peut-être pas d’argent dans sa caisse? Si fait, ils sont riches, parce qu’avec ce qu’ils possèdent, ils peuvent se procurer ce dont ils ont besoin ; seulement ils sont obligés de transformer en argent ce qu’ils ont, pour l’échanger contre ce qu’ils désirent.
De ce que l’argent est l’intermédiaire obligé des transactions, on conclut que la richesse consiste dans l’argent. On peut, au contraire, être riche sans en avoir, il en est des peuples comme des individus; un peuple peut être riche et posséder peu d’ar-
RICHESSE ET PAUVRETÉ
gent. Il sera riche, s’il a une agriculture perfectionnée, une industrie avancée, s’il possède en abondance des produits naturels ou fabriqués, s’il a beaucoup de manufactures, de vaisseaux, de routes, de canaux, enfin de tout ce qui procure des commodités et favorise l’industrie et le commerce. C’est ainsi que l’Angleterre est jusqu’à présent plus riche que la France, bien qu’elle ait chez elle moins d’argent. Au contraire, un peuple qui a beaucoup d’argent peut quelquefois être pauvre.
— Pas possible ! s’écria M. Jarland.
— C’est certain, M. Jarland. Avec beaucoup d’argent, mais peu d’industrie et peu de moyens de subsistance, un peuple s’appauvrirait sans cesse, parce que son argent passerait à l’étranger. C’est ce qui est arrivé à l’Espagne qui, manquant d’industrie, s’est appauvrie, malgré l’or et l’argent qu’elle retirait de ses mines du Mexique et du Pérou. La même chose arrive aux riches qui consomment sans reproduire; malgré leur richesse, ils finissent par se ruiner. C'est que, pour les hommes comme pour les peuples, il n’y a qu’une seule manière d’acquérir et de conserver la richesse.
— C’est de travailler, dit M. Ravaud.
— Vous l’avez dit, M. Ravaud, et vous l’avez fait, ce qui est encore mieux. J’ajouterai cependant à ce que vous venez de dire un complément indispensable; car il y a des gens qui travaillent et ne s’enrichissent pas. Il faut économiser ou produire plus ' qu’on ne consomme. Si, par exemple, vous aviez mangé chaque année tout ce que vous gagniez, vous n’auriez pas fait votre fortune.
— Bien certainement non, M. Dupré.
— Votre avoir s’est ainsi accru de tout ce que vous avez épargné. 11 en est de même de tous ceux qui produisent plus qu’ils ne consomment, leur avoir s’augmente chaque année. S’il y a beaucoup d’hommes de cette catégorie dans une nation, il y aura beaucoup de produits économisés, et la richesse du pays s’accroîtra d’autant. Au bout d’un certain nombre de générations, le pays possédera une masse de richesses considérable. Les générations qui viendront puiseront plus abondamment dans le fonds social, elles auront plus de facilités pour travailler, et.
HUITIÈME ENTRETIEN
comme elles posséderont et produiront davantage, les jouissances, comme l’épargne, leur seront plus faciles.
La richesse s’acquiert donc par le travail, et elle se conserve par l’épargne. Un fils se ruine, si, au lieu de travailler, il mange plus que le revenu laissé par son père. Une nation aussi s’appauvrit, si elle cesse d’être industrieuse, si elle contracte des goûts de luxe et de dissipation, si elle se livre à des dépenses improductives.
— Je comprends, dit alors Michel, qu’une nation s’enrichisse à mesure que les citoyens s’enrichissent. Mais lorsque la richesse du pays augmente, tous les citoyens n’en profitent pas; car, en vertu du droit de propriété, le fonds social ne se répartit pas entre eux tous. Ainsi, ce fonds social a beau s’accroître, il y en a qui n’en retireront rien : ce sont ceux à qui leurs parents n’auront rien laissé. Leur position sera même plus malheureuse que celle de leurs ancêtres ; car, par suite des progrès de l’aisance générale, il y aura plus de commodités autour d’eux, et ils n’auront pas les moyens de se les procurer.
— C’est ce qui te trompe, Michel. Tu vas voir que, même pour celui qui n’a rien, il y a intérêt à naître dans un pays où il y a beaucoup de richesses ; car, bien que le fonds social ne se répartisse pas également entre tous les citoyens, la part qui revient à chacun est toujours proportionnée à la richesse de la société ; en outre, l’homme a d’autant, plus de chances de prospérer, qu’il vit dans une société plus prospère. Venons à la preuve. Si tu étais plus riche, tu dépenserais davantage probablement .
— Vous n’avez pas besoin de me le demander, monsieur Duoré. Je me procurerais une foule de choses dont je suis obligé de ne priver aujourd’hui.
— Eh bien ! tous les autres sont comme toi : s’ils avaient plus, ils dépenseraient plus. Si donc il y avait dans le pays plus de richesse, on mangerait du pain au lieu de pommes de terre, on boirait du vin en place d’eau ou de piquette; on consommerait plus de viande, on brûlerait plus de bois, plus de charbon ; on porterait plus de drap, plus de soie, plus de velours; on aurait plus d’habits, plus de robes ; tout le monde aurait des souliers au lieu de sabots, de bonnes maisons au lieu de chaumières ; on
RICHESSE ET PAUVRETE
achèterait des meubles commodes, des tapis, des livres, des gravures, que sais-je ? enfin, tout ce qui est utile ou commode, tout ce qui est agréable ou qui plaît.
Or, comme il faut fabriquer toutes ces choses, plus il y aura de gens pour les acheter, plus il y aura de travail pour ceux qui gagnent leur vie à les produire -, et, comme les choses se payent d’autant mieux qu’elles trouvent plus aisément à se vendre, les pauvres tireront un meilleur profit de leur travail. Comprends-tu maintenant comment ceux qui n’ont rien sont intéressés à ce qu’il y ait beaucoup de richesse dans le pays ?
— Je comprends cela, M. Dupré. Mais, si les pauvres avaient ce que les riches ont de trop,, il y aurait toujours la même quantité de richesses et la condition des pauvres serait meilleure.
— Je ne dis pas qu’à certains égards il n’y aurait pas quelques avantages pour le pauvre. Une meilleure répartition de la richesse serait certainement désirable, surtout si les pauvres pouvaient avoir plus, sans que les riches eussent moins ; car prendre au riche pour donner aux pauvres, serait une spoliation que vous ne voudriez pas admettre, et qui d’ailleurs n’améliorerait pas beaucoup la position des derniers. En effet, les riches ne sont pas nombreux : jetez les yeux autour de vous et comptez.. Je vais plus loin, et je dis qu’après le partage de la fortune des riches entre les pauvres, il y aurait moins de bien-être pour le pays en général, et pour les pauvres eux-mêmes.
— Ce n’est pas possible, dirent quelques voix.
— C'est cependant très-simple. En premier lieu, il y a chez tous les peuples une foule de grandes entreprises qui exigent des fonds considérables, et de grands travaux d’utilité publique qui ne peuvent être exécutés qu’à l’aide de capitaux énormes, que l’excédant des riches peut seul procurer. Or, ce sont précisément ces grands travaux qui favorisent le plus le développement de l’aisance générale au sein d’une nation ; moins il y a de riches, moins il se fait de ces travaux ; supprimez -les tous, il ne se fera plus rien.
La diminution de la fortune des riches diminuerait le travail d’une autre manière. Comme il font tout faire, si vous en dimi-
HUITIÈME ENTRETIEN
nuez le nombre, vous supprimez une grande partie du travail qu’ils donnaient aux'ouvriers , ils seront remplacés par des hommes qui, au lieu de faire travailler ou d’acheter, travailleront pour eux-mêmes.
Il y a en outre une foule d’objets de luxe que les riches sont seuls en état d’acheter ; sans eux, personne n’en achèterait. Qu’il n’y ait plus de riches, et voilà autant d’industries anéanties, parce que personne n’en peut plus payer les produits ; voilà donc sans travail tous ceux qui s’occupent de la fabrication de ces objets. Or ces industries de luxe sont précisément celles qui procurent les meilleurs gains aux ouvriers.
Ce n’est pas tout : les riches sont ceux qui font le plus gagner, même lorsqu’ils achètent des choses à l’usage de tous, parce qu’ils payent tout plus cher que les pauvres. Cela est si vrai, que, dans tel quartier d’une ville, habité par des riches, le même objet se paye plus cher que dans un autre quartier habité par des pauvres. Les riches payent fort cher de "beaux légumes, des fruits magnifiques, des vins fins et d’autres objets de prix, que les pauvres n’achèteront pas ou qu’il payeront comme des objets ordinaires, au grand détriment de ceux qui auront pris la peine de les faire venir.
Les riches contribuent encore au bien-être des pauvres en favorisant les progrès de l’industrie. Tous les objets nouveaux sont coûteux, parce qu’il faut du temps pour perfectionner les procédés et pour arriver à produire à bon marché. S’il n’y avait pas de riches pour acheter les produits nouveaux à un prix élevé dans le commencement, personne ne pourrait les fabriquer. C’est doue grâce aux riches que l’industrie se perfectionne ; tout se fabrique graduellement à meilleur marché, et des choses qu’eux seuls pouvaient acquérir dans le principe, finissent par être à la portée de tout le monde. Ainsi le mérinos, qui se payait d’abord 25 ou 30 francs le mètre, et que les femmes les plus riches pouvaient seules avoir, est descendu graduellement jusqu’à 3 ou 4 fr. On payait au commencement les toiles peintes 6 ou 7 francs le mètre, et les femmes aisées pouvaient seules en porter ; aujour-. d’hui on en a pour 75 centimes.
Avais-je raison, Michel, de dire que la richesse des riches pro-
RICHESSE ET RA U V RETÉ. 167
liteaux pauvres et que leur suppression serait un malheur pour tout le monde ?
— Je commence à le croire, M. Dupré. Mais, si la part des pauvres ne peut pas s’accroître d’une portion de celle des riches, comment donc leur position pourra-t-elle s’améliorer ?
- (Te sera, non pas par une égalité chimérique de répartition, qui se bornerait à dépouiller les uns pour donner aux autres, et qui diminuerait le bien-être général au lieu de l’accroître ; mais par un accroissement de la richesse publique, qui augmentera la part des pauvres sans diminuer celle des riches.
— Oh ! pour cela, nous ne demandons pas mieux ; mais comment faire ?
— Voilà précisément ce que je vous apprendrai, je vous le promets. Mais, dès à présent, pour calmer votre impatience, je vous dirai que vous y arriverez par plus d’ordre, plus d’intelligence, plus d’instruction, par plus d’habileté dans vos travaux, et par un genre de vie mieux raisonné. Nous y arriverons tous en améliorant notre agriculture, en perfectionnant nos moyens de production afin de faire mieux et de faire plus, en étendant notre commerce et en multipliant les voies de communication.
— Ce sera très-bien, dit André, mais, au moins, que les riches ne viennent pas gâter tout cela par leur égoïsme et leur dureté.
— Encore de l’exagération, André ! Les riches sont des hommes, ils ont donc des défauts; ils ont en particulier ceux de leur position, de l’orgueil, et quelquefois de l’indifférence pour des misères qu’ils ne connaissent pas. Mais, à entendre certaines gens, les riches seraient des hommes durs, égoïstes, sans entrailles, spéculant sur les besoins des ouvriers, et, de plus, oisifs, immoraux, libertins, ayant tous les défauts. Les pauvres, au contraire, seraient tous honnêtes, généreux, désintéressés, laborieux, ils aura’ent toutes les vertus.'
— Oh ! monsieur Dupré, je n’ai jamais dit cela.
— C’est vrai, André, tu es trop juste pour le dire. Mais il y a beaucoup de gens qui le donnent à entendre et qui raisonnent comme si cela était.
Moi, je ne vous dirai pas l’inverse, je ne prétendrai pas que les riches soient tous humains, généreux, loyaux, qu’ils aient toutes
ir.i- ry'.y. - jj»**-;* y'y^y y'; ' • - ; -. y "■?
Il U I T 1 E M E E N T R E T I E N .
Jes qualités, ni que les ouvriers soient tous paresseux, débauchés, dépensiers, qu'ils aient tous les vices; ce serait souverainement injuste. Il y a de bons et de mauvais riches, de bons et de mauvais pauvres; des maîtres qui ne songent qu’à eux, et des ouvriers qui ne songent guère aux intérêts de ceux qui les emploient. C’est que les uns et les autres sont des hommes,vet que nul homme n’est parfait, le riche pas plus que le pauvre. Riches et pauvres, maîtres et ouvriers doivent donc se prendre et se supporter les uns les autres avec leurs défauts. Cependant il ne tient qu’aux ouvriers de se rendre de moins en moins dépendants des maîtres.
— Et comment cela ?
— Par plus d’instruction et plus d’habileté, par plus d’économie et de prévoyance. Quand l’ouvrier vivra moins au jour le jour, il sera moins forcé de subir la loi; son salaire s’élèvera naturellement jusqu’au point où le fabricant aurait de la perte à l’employer, car il n’y a pas dérèglement qui puisse faire dépasser ce point.
Vous aurez fait en même temps un grand pas vers la possession du bien-être, sinon vers la richesse à laquelle les pères ne peuvent guère aspirer que pour leurs enfants. Et alors, croyezm’en, vous serez aussi contents, plus contents même que les riches. Car le contentement consiste moins dans la richesse ellemême que dans le plaisir de l’acquérir. Chaque pas qu’on fait vers ce but est accompagné de jouissances plus vives que la possession même. Le premier argent mis de côté fait plus de plaisir que les sommes amassées ensuite. Tous les marchands vous diront que leurs premiers gains sont ceux qui leur ont causé le plus de joie. Le premier morceau de terre ou la première maisonnette que l’on peut acheter, cause plus de plaisir qu’un beau domaine ou une grande maison achetés plus tard. Demandez plutôt à Honoré, à M. Saujon, à M. Duroure.
— Et aucun de nous ne vous démentira, dit ce dernier avec un accent plein de franchise.
wi<
NEUVIÈME ENTRETIEN
LA PROPRIÉTÉ EST LE RÉSULTAT DU TRAVAIL ET LE FONDEMENT DE L’AISANCE GÉNÉRALE.
Les sinistres excès que nous avons fait connaître portaient leurs fruits; ils ajoutaient de nouvelles craintes à l’inquiétude causée par l’insuffisance de la récolte. Les marchés qui avaient succédé à celui où s’étaient passées ces déplorables scènes avaient été encore moins pourvus, et la hausse avait fait de nouveaux progrès. Par suite, les autres consommations diminuaient, les travaux étaient arrêtés, les ateliers se fermaient de tous côtés.
La population de Mirebeau était dans l’anxiété. On parlait d’une mesure grave qui allait être prise à la fabrique. Selon les uns, il n’était question que de réduire le nombre des ouvriers, tandis qu’à entendre les autres, tous les ateliers allaient être fermés. Quelques-uns disaient qu’il s’agissait seulement de diminuer les salaires. D’autres enfin assuraient que MM. Lenoir et Dubuisson ne renverraient pas un ouvrier, qu’ils ne diminueraient pas le prix de la journée, mais qu’ils réduiraient le nombre des journées de travail par semaine; les uns parlaient de deux jours seulement, d’autres de trois, d’autres de- quatre.
Bref, personne ne savait rien de certain; mais tout le monde était inquiet, et l’on faisait d’avance mille commentaires, chacun envisageant la situation de son point de vue, sans s’inquiéter du
NEUVIÈME ENTRETIEN
bien général; on songeait encore moins aux intérêts de MM. Lenoir et Dubuisson. Quant à eux, incertains sur ce qu’ils devaient faire, ils se bornaient à répondre aux questions qu’on leur adressait : « Nous irons tant que nous pourrons. » Mais pourraient-ils aller longtemps ? On ne le croyait pas.
Aussi les conversations étaient-elles très-animées dans les groupes que formaient les ouvriers, à l’heure des repas, ou à la sortie des ateliers. André Bonnefoy, Léonard Dubois et quelques autres en faisaient presque tous les frais, les autres assistants se contentant de témoigner par des exclamations leur approbation ou leur blâme. Du reste, André se distinguait par sa facilité à adopter les idées, mais on le déroutait aisément. Léonard, au contraire, était plus calme, il raisonnait mieux ; mais il arrivait souvent à l’erreur, parce qu’il partait d’une idée fausse.
Comme le samedi, en faisant la paye, on n’avait rien annoncé aux ouvriers, ils s’étaient trouvés soulagés d’un grand poids; ils étaient certains d’avoir une semaine devant eux, et une semaine, c’était beaucoup dans la circonstance.
— Les patrons sont de braves gens, dit un tisseur, père de famille, un de ceux que la suspension des travaux aurait le plus mis dans l’embarras. Ils ne veulent pas faire de la peine à de pauvres ouvriers qui n'ont que leur travail pour vivre.
— Les patrons se moquent bien de toi, ‘Maurice, dit un fileur, Paul Boitard, plus assidu à la bouteille qu’au travail. liste font travailler parce qu’ils y trouvent leur intérêt.
— C’est possible, Paul ; mais je suis sûr que ça leur ferait de la peine de nous renvoyer. Toutes les fois que je les ai rencontrés depuis quelque temps, je les ai toujours vus très-affligés.
— Et tu crois que c’est à cause de toi, Maurice ! Tu es un bon enfant, va. Tu ne vois pas qu’ils sont inquiets pour leurs affaires ; ils ne savent pas comment les choses tourneront.
— Pense comme tu voudras, Paul, je crois qu’il leur en coûterait aussi de nous renvoyer.
— ■ Nous le verrons bien, dit un troisième.
— Tu ne verras rien du tout, dit André. Si les affaires ne reprennent pas, il faudra bien qu’ils fassent comme les autres. Et alors qu'est-ce que ça prouvera ?
LA PROPRIÉTÉ
— Ça prouvera qu’ils n’aiment pas les ouvriers.
— Je te dis que ça ne prouvera rien, reprit André ; ils ne peuvent pas toujours faire travailler sans vendre.
— Mais ces messieurs sont riches, dit Maurice, cherchant à se persuader qu’il aurait toujours de l’ouvrage.
— Sans doute, ces messieurs sont riches, mais il n’y a pas de richesse qui tienne, quand on dépense quinze cents francs par jour sans rien vendre. Il n’y a pas de boürse dont on ne voie le fond, quand on y puise toujours sans y rien mettre. Et quand ils n’auront plus d’argent, avec quoi veux-tu qu’ils te payent?
— Bah ! est-ce qu’ils ne peuvent pas emprunter ? dit un nouvel interlocuteur.
— Ah I ça, c’est vrai, — dit André, surpris par cette objection frivole, mais à laquelle il n’était pas préparé. Là-dessus la conversation devint générale ; plusieurs prirent à la fois la parole; on discuta à tort et à travers, et la seule conclusion à laquelle on arriva, c’est qu’il était fâcheux qu’il y eût des maîtres et des ouvriers, et que les ouvriers dépendissent des maîtres.
Le lendemain, M. Dupré dit en commençant :
— Mes amis, j’ai promis de vous parler de la propriété ; je vais m’acquitter aujourd’hui de ma promesse.
La propriété est le droit de jouir de ce qui nous appartient. Or rien n’appartient autant à l’homme que le fruit de son travail, et le pouvoir d’en disposer est ce qui le détermine le plus à faire des efforts. Le sentiment de la propriété lui est tellement naturel, qu’il se manifeste même chez l’enfant bien longtemps avant que l’éducation lui ait fait distinguer le sens des mots le tien , le mien. On le retrouve aussi dans tout état de société; le sauvage, qu’on pourrait considérer comme un enfant, regarde comme sa propriété l’animal qu’il a tué pour se nourrir de sa chair et se couvrir de sa peau ; il tient à l’arc et aux flèches qu’il a façonnés de sa main ; s’il devait en être dépouillé, il ne se donnerait pas la peine de les faire.
La propriété existe donc partout, parce qu’elle est inhérente à la nature de l’homme. Mais la constatation du droit de propriété des choses exige dans certains cas des précautions, parce que, chez les peuples civilisés, le nombre des possesseurs et la variété des objets
NEUVIEME ENTRETIEN
possédés ne permettent pas de connaître à première vue le propriétaire de chaque chose. 11 n’y a aucune difficulté pour ce que nous portons sur nous, chacun voit que cela nous appartient. Si une personne vole dans la rue la bourse d'une autre, on s’aperçoit à l’instant qu’il attente à la propriété d’autrui, on le saisit comme un voleur.
— Mais on ne peut pas tout porter avec soi, dit Honoré ; je ne puis emporter avec moi mon lit, ma table, mon métier.
— Il n’y a pourtant pas encore de difficulté pour ces objets; car, si nous ne les portons pas sur nous, ils sont du moins dans la maison où nous vivons, et l’on présume qu’ils sont la propriété de celui qui y loge. La difficulté commence pour d’autres espèces de biens.
Les biens qui peuvent être la propriété de l'homme sont : ou des biens meubles, c’est-à-dire, mobiles ou susceptibles d’être transportés, comme des meubles, de l’argent, des marchandises; ou des immeubles, c’est-à-dire des choses fixes par leur nature, comme des maisons, des terres. C’est la possession de ces derniers qu’il est le moins facile de constater. Une personne achète une maison, un champ, mais elle ne peut pas toujours y rester, ni les transporter avec soi, et, si elle veut les vendre, elle ne peut pas les remettre dans les mains de celui à qui elle les cède. La loi vient alors à son aide : au moyen de divers actes par écrit, qu’on nomme actes de propriété, elle rend certain pour tous que la maison ou la terre ainsi acquise est bien la propriété de celui qui l’a achetée. Avec ses droits ainsi établis, l’acquéreur de maisons, de terres, |i de bois, ou de toute autre espèce d’immeubles, peut les quitter sans inquiétude; la loi est devenue la gardienne de sa propriété.
— Savez-vous, s’écria M. Duroure, que la société rend un fameux service aux hommes, en établissant des lois pour constater leurs droits? Que de soucis elle leur épargne ’.
— Ce service paraît bien plus grand, quand on réfléchit aux complications que peut présenter la constatation de ce droit. Ainsi une maison peut appartenir à trois ou quatre personnes; des biens sont souvent hypothéqués, et il peut convenir au créancier de ne pas acheter ces biens, et au débiteur de ne pas les vendre. Dans ce cas, la loi assure les droits de chacun, elle
LA PROPRIÉTÉ. 173
prend soin que Je débiteur ne puisse pas vendre ses biens au détriment de ses créanciers.
Vous savez aussi que des personnes ont de l’argent placé sur l’État, dans ce qu’on appelle les fonds publics. En voici l'origine. Dans des moments de gêne, les nations contractent souvent de grandes dettes qu’elles 11e peuvent payer qu’au moyen des impôts. En France, le montant de ces dettes s’élève à près de huit milliards. Ne pouvant payer cette dette immédiatement, on se contente d’en payer régulièrement l’intérêt ou la rente. En conséquence, on dit des gens qui sont les créanciers de la nation, qu’ils ont de l’argent placé sur l’État, ou dans les fonds publics , ou dans la rente , comme ou dit encore vulgairement. La nation paye l’intérêt, et le rentier ou propriétaire de rentes, qui aurait besoin de rentrer dans ses fonds, peut les obtenir quand il lui plaît; il cède son titre de rente à quelqu’un qui, ayant de l’argent à placer, le lui achète et se substitue à sa place. L’intérêt que la nation paye ainsi pour l’argent qu’on lui a prêté, est considéré comme le placement le plus sûr, parce que si la nation manquait à ses engagements, il n’y a pas de propriété qui conservât de la valeur.
— On comprend cela, dit André; c’est l’honneur du pays qui est engagé. Mais l’argent que nous plaçons à la caisse d’épargne n’est-il pas en réalité de l’argent placé sur l’État?
— Précisément, mon ami, et ton livret est un titre qui fait de toi un créancier de la nation ; ton argent jouit donc de la même sécurité que les fonds placés sur l’État. Aussi tous les troubles qui altèrent la confiance dans la régularité avec laquelle l’État peut payer ses dettes, doivent- ils être redoutés de ceux qui déposent des fonds à la caisse d’épargne.
Les compagnies ou associations de particuliers, qui se forment pour entreprendre de grands travaux publies, empruntent aussi, pour les exécuter, des capitaux considérables. Ceux qui leur prêtent de l’argent ont paît à la propriété de ces travaux, ils sont copropriétaires. On les nomme aussi actionnaires , parce qu’on nomme actions les titres ou actes qui représentent l’argent versé par eux, ou leur part dans la propriété. Ces titres sont encore constatés légalement, et ils peuvent1 se vendre et se transmettre comme toute autre propriété.
— Mais, dit Léonard, en assurant un droit à quelques personnes sur certaines choses, la société en prive les autres; elle rend service à ceux qui ont, au détriment de ceux qui n’ont pas?
— C’est une erreur, Léonard. D’abord, qui est-ce qui n’a pas quelque chose chez nous ? Personne, pas même les plus pauvres. Tous ont au moins des vêtements, quelques meubles, des outils. Toi-même, Léonard, qui as- l’air de te mettre au nombre de ceux qui n’ont pas, tu as un mobilier, des outils et des ustensiles assez nombreux, de bons habits, quelques livres, et si tu n’as pas encore une petite maison à toi et plus d’argent a la caisse d’épargne, c’est que tu ne l’as pas voulu, puisque tu n’as ni femme ni enfants, aucune charge enfin. Tu es riche, permets-moi de le dire, en comparaison de beaucoup de pauvres diables que j’ai vus dans des pays où ils ne se plaignaient pas ; tu es un richard auprès d’un sauvage.
Quant à dire que la protection de la propriété est seulement, en faveur de ceux qui ont, c’est une erreur, comme je vous l’ai montré en vous faisant voir que la richesse est un bienfait pour toutes les classes de la société. Créer et acquérir de la richesse, c’est se rendre utile, puisque c’est augmenter le fonds social ; tout ce qui en favorise la conservation est également un bienfait. On ne peut donc protéger le travail sans protéger la propriété qui en conserve le fruit. Si les hommes ne devaient pas jouir du fruit de leurs services, ils cesseraient d’en rendre.
— Mais, M. Dupré, demanda Léonard, est-ce que ce n’est pas faire appel à un sentiment égoïste ?
— Léonard, n’appelle donc pas toujours égoïste le sentiment qui porte l’homme à rendre service pour une juste rémunération. Souffrirais-tu qu’on vînt dire que tu es un égoïste parce que tu fais payer ton travail? Ce qui est égoïste, c’est le sentiment qui nous fait sacrifier injustement les autres à nous-mêmes, ou qui nous fait voir d’un œil d’envie ce que les autres ont de plus que nous. N’est-il pas juste et digne que chacun pourvoie à ses besoins et à ceux des enfants qu’il a mis au monde? Eh bien! celui qui, par des efforts du corps ou de l’intelligence, rend service à son pays et laisse une fortune qufmettra ses enfants à l’abri du besoin, celui-là a doublement fait du bien.
LA PROPRIETE
Mais il ne suffit pas que l’homme puisse conserver le fruit de son travail et en jouir seul, car alors le motif qui nous porte à travailler serait purement égoïste, comme tu disais tout à l’heure; il importe qu’on puisse léguer après sa mort ce qu’on a gagné. Ce n’est, en effet, qu’une simple forme de la liberté de donner ce qui nous appartient; l’exercice de cette liberté devient le dernier acte de notre vie. C’est pour cela que, dans tous les pays civilisés, la société assure aux citoyens le droit de disposer de leurs biens par testament, sauf quelques restrictions établies dans un intérêt de justice et d’humanité.
Partout, au contraire, où les citoyens ne sont pas certains de jouir et de disposer librement de leurs biens, la société reste dans l’enfance. L’histoire est là pour confirmer ce que j’avance; elle nous montre que, dans tous les temps, les nations les plus florissantes ont été celles où la propriété a été le mieux protégée. Aujourd’hui encore, quels sont en Europe les peuples les plus riches et les plus prospères ? Ce sont ceux qui ont entouré de plus de garanties les biens des citoyens. Voyez, au conlraire, ces contrées de l’Asie et de l’Afrique, où nul n’est jamais sûr de ne pas être dépouillé de ce qu’il aura péniblement acquis. Malgré les avantages que la nature leur a prodigués, le commerce y languit, l’agriculture et l’industrie ne font point de progrès ; on n’ose rien entreprendre, parce qu’on n’est jamais sûr de recueillir le fruit de son travail; une population rare y végète péniblement sur un sol qui pourrait nourrir dix fois plus d’habitants.
— Cela se comprend très-bien, M. Dupré, dit Léonard. Le travail est une peine, comme nous le savons tous; aussi, lorsqu’on n’est pas sur d’en jouir, on ne travaille que pour le présent, on n'ose rien tenter pour l’avenir; et cependant, ce n’est qu’en travaillant en vue de l’avenir que les hommes et les peuples font des progrès, je comprends cela. Mais, si l’outil que j’ai fabriqué m’appartient bien, parce que j’y ai mis mon travail; si le blé qu’un homme fait venir est bien sa propriété, parce que c’est le fruit de ses sueurs, il me semble qu'il n’en est pas de même de la terre qui a porté la récolte. Ce n’est pas lui qui l’a faite; c’est Dieu, et Dieu l’a faite pour tous les hommes. Pourquoi cet homme en jouit-il à l’exclusion des autres? La loi, en lui en attribuant la
NEUVIEME ENTRETIEN
propriété, commet une injustice à l'égard des autres hommes qui y avaient droit comme lui.
— Comment, Léonard, tu en es encore à cette erreur de croire que c'est ia loi qui a créé le droit de propriété, et que tout ce que nous avons nous appartient uniquement parce que la loi nous a donné des droits dessus. Distingue donc entre les choses qui existent de par la loi, et celles qui ont leur fondement dans la nature, et sans lesquelles la société ne subsisterait pas un jour. Le droit de propriété est de ce nombre : la loi ne l’a point créé, il existe de toute éternité ; elle ne fait que le reconnaître et le sanctionner.
— Cependant, reprit Léonard, comment la terre, qui n’est le fruit du travail de personne, a-t-elle pu appartenir à quelqu’un avant que la loi l’eût déclaré?
— Par une raison très-simple, Léonard. Dis-moi, celui qui construit une maison en est-il propriétaire?
— Oui, puisqu’il y a mis son travail.
— Mais celte maison repose sur la terre. Or, puisque tu n’admets pas la légitimité de la possession de la terre, on serait donc propriétaire de la maison et non de la terre sur laquelle elle est construite. C’est difficile à concilier, et tu n’avais pas pensé à cette difficulté.
— C’est vrai.
— Mais continuons. Les habits que fait Michel sont-ils bien sa propriété?
— Sans doute, puisqu’il les fait lui-même.
— Et les souliers que lu achètes, t’appartiennent-ils?
— Certainement, puisque je les paye.
— Et la petite maison d’Honoré, lui appartient-elle aussi?
— Il n’y a pas de doute, c’est son père qui la lui a laissée.
— Maintenant, je suppose que tu aperçoives, parmi les cailloux qui bordent la route, une pierre qui brille au soleil, et que tu reconnaisses que c’est une pierre précieuse. T’appartiendrait-elle?
— Oui, puisqu’elle n’est à personne et que je l’ai trouvée.
— Mais si un autre l’avait trouvée avant toi?
— Elle serait à lui : c’est le droit de premier occupant.
— Encore une autre supposition. Un de tes amis te fait cadeau
LA PROPRIÉTÉ
d’un livre pour ta fête. Ce livre sera-t-il bien ta propriété?
— Sans aucun doute, puisqu’il me l’a donné.
— D’après cela, voilà cinq manières de devenir propriétaire des choses :
1° Par le travail, en les fabriquant ou les faisant venir;
2° Par achat, en donnant en échange de l’argent ou quelque autre chose;
3° Par héritage ;
4° Par don ou donation ;
5° Par trouvaille ou par droit de premier occupant.
Remarquons toutefois que, sauf le cas fort rare de trouvaille, toutes les manières d’arriver à la propriété se réduisent à une seule, le travail. Car celui qui vend, celui qui lègue et celui qui donne ont toujours acquis eux-mêmes par le travail, ou bien acheté ou reçu de gens qui, en dernière analyse, avaient créé la chose par leur travail. Du reste, dans toutes ces manières de devenir propriétaire d’une chose, la loi ne crée pas le droit de propriété, elle ne fait, que sanctionner ce qui existait avant elle, et que la conscience de tous les hommes a confirmé depuis l’origine du monde.
— Mais, M. Dupré, il n’en est pas de la terre comme des autres choses qu’on peut multiplier sans cesse. Une fois qu’elle est possédée par un plus ou moins grand nombre de propriétaires, comme en France, ceux qui n’en ont pas ne peuvent plus en avoir.
— D’abord, cette dernière assertion n’est, pas exacte, Léonard; tous les jours il y a des portions de terre mises en vente, tout le monde a droit d’en acheter; il suffit seulement de s’en être procuré les moyens par le travail. C’est difficile sans doute pour quelques-uns, mais moins que vous ne croyez pour ceux qui ont une ferme volonté et qui font des efforts suffisants. La meilleure preuve, d’ailleurs, que la propriété n’est pas si difficile à acquérir, c’est le nombre considérable de propriétaires qui existent en France. D’après les rôles des communes, on y compte environ 8 millions de chefs de famille possédant un immeuble quelconque, ce qui, à raison de quatre personnes par famille, donne 32 millions sur 38, participant à la propriété de la terre.
— Comment, autant que cela! je ne l’aurais jamais cru.
— C’est pourtant très-exact. Maintenant, examinons comment ceux qui possèdent la terre y sont arrivés. Est-ce la loi qui la leur a donnée? Non; tous l’ont achetée ou l’ont reçue par héritage. Et comment ceux qui la leur ont vendue ou transmise, la possédaient-ils? Ils l’avaient aussi acquise ou reçue d’autres personnes qui la possédaient au même titre, et ainsi de suite, en remontant de génération en génération.
— Mais, objecta Léonard, il a pu se trouver, pour certains domaines, des détenteurs qui s’en sont emparés par violence ou qui les ont acquis par des voies illégitimes.
— Tu ne fais pas attention, Léonard, que ceci confirmerait la valeur du raisonnement. Car, si ces détenteurs injustes ont ravi ces biens aux possesseurs légitimes, il y a eu seulement interruption dans la transmission régulière de la propriété. Auparavant, la possession était légitime, comme elle l’a été depuis pour ceux qui ont acquis ces biens plus tard.
Et, à ce sujet, mes amis, vidons tout de suite une objection dont on abuse, et voyons si les fortunes injustement acquises sont aussi nombreuses qu’on veut bien le dire. Jetons les yeux autour de nous; que trouvons-nous? Des personnes qui possèdent une fortune patrimoniale ou qui s’en sont fait une par leur travail et leur talent, dans l’industrie, dans le commerce, dans les affaires ou le barreau. A peine en citerez-vous quelques-unes dont la fortune vous paraîtrait suspecte, et encore peut-être ce qu’on en dit n’est-il que l’effet de la jalousie excitée par leur habileté ? Admettons cependant qu’il y ait quelques personnes dont la fortune soit entachée d’illégitimité; que serait ce petit nombre en comparaison de la masse des honnêtes gens dont l’avoir a été acquis par des voies régulières? Accuserions-nous l’humanité tout entière parce qu’il y a dans le monde des criminels et des pervers?
— Oh ! c’est bien loin de ma pensée, monsieur Dupré.
— Je le crois sans que tu l’affirmes, Léonard. Mais, pour en revenir à la question, quelle que soit la manière dont ceux qui possèdent la terre l’aient acquise, nous arrivons toujours, en remontant de génération en génération, à un premier occupant, c’est-à-dire à un homme qui l’a trouvée vacante et y a donné ses soins le premier. Tu admets bien, Léonard, que l’homme qui
LA PROPRIÉTÉ
trouve une terre inoccupée et qui, en y appliquant le premier son travail, lui fait porter une récolte, ait un droit exclusif sur le
fruit de ce travail ?
— Sans aucun doute, monsieur Dupré.
Tu lui contestes seulement le droit de transmettre à ses enfants ou à d'autres le droit exclusif de cultiver cette tene.
— Je crois pouvoir le faire avec justice ; car cette terre n’était pas plus à lui qu'aux autres hommes, puisqu’elle est un don de Dieu. Ce qui était à lui, c’était la récolte, et il en a disposé.
Eh bien! Léonard, tu vas voir qu’il a le droit de disposeï
aussi de la terre. Avant qu’il la défrichât, elle était dans 1 état où tu vois encore aujourd’hui les terres incultes, couvertes de mauvaises herbes, de ronces, de chardons, d’arbustes épineux ou de grands arbres. 11 ne lui a pas fallu seulement, comme aujourd hui dans nos terres cultivées, labourer, puis semer et récolter ensuite. Il lui en a coûté bien davantage pour abattre les arbres et arracher les racines qui encombraient le terrain, pour défoncer le sol, en extraire les mauvaises herbes et les pierres. Comme il n’ avait aucun de nos instruments perfectionnés de culture, avec lesquels un défrichement est encore une opération si coûteuse, il a eu énormément de peine; il a donc rendu un immense service a l’humanité en faisant produire à la terre des substances qu elle ne fournissait pas auparavant. Puis, quand il aura pris toute cette peine, les hommes se croiront quittes envers lui en lui laissant enlever sa récolte ; ils pourront ensuite s’emparer de la terre ainsi
mise en culture. Est-ce juste, Léonard ? -
Non, Monsieur; je n'avais pas tenu compte de ce travail pe-
nible de défrichement. Cependant comment justifier qu un homme puisse, en s’emparant de la terre, s’approprier les dons que Dieu fait gratuitement à tous les hommes ?
C’est que tu commets une erreur en croyant que l’homme
s’approprie les dons de Dieu. Ce qui est un don de Dieu, c’est la faculté de porter des récoltes, qu’il a donnée à la terre ; ce qui est de l’homme, c’est le travail que tait celui-ci pour mettre cette terre en culture. Ce que l’homme transmet, et que chacun de ses successeurs transmettra à son tour, c’est uniquement le fruit de son travail et le droit d’en disposer.
NEUVIÈME ENTRETIEN
Puis les générations suivantes de possesseurs, eu appliquant aussi leur travail à cette terre, la mettront en état de rapporter des récoltes plus abondantes ; ils la purgeront de plus en plus de mauvaises herbes; ils la féconderont par des additions successives d’engrais ; ils défonceront le sol à une plus grande profondeur ; ils le nivelleront et l’assainiront; enfin la valeur de la terre s’accroîtra de tous les travaux qui se feront dans le pays, routes, ponts, canaux, qui rendront l’abord de la terre plus facile ou favoriseront le transport des denrées, travaux auxquels il aura participé, par les impôts, comme propriétaire, dans une proportion plus forte que les autres. En transmettant cette terre, dont la valeur se sera ainsi accrue graduellement, les propriétaires céderont le droit de jouir des travaux exécutés par leurs prédécesseurs et par eux.
Ce qui prouve ce que j'avance, c’est que, dans les pays peu peuplés et où il y a de grandes étendues de terres inoccupées, comme le Canada, les États-Unis, le Brésil, la Nouvelle-Zélande, le cap de Bonne-Espérance, les îles Mayotte, etc., le gouvernement, pour y attirer des habitants, offre ces terres à un prix qui varie de 2 fr. 50 c. à 24 fr. l’hectare ; dans l’Algérie, ce pays si fertile qu’on le nommait autrefois le grenier des Romains, mais qui est resté presque inculte depuis des siècles, le gouvernement n’a demandé longtemps qu’une redevance presque nominale de 4 fr. par hectare.
Ce que je dis là ne s’applique pas seulement à la terre, il en est de même de toutes les industries. Elles profitent des améliorations qui se font dans le voisinage, de la création d’un chemin, d’un canal, de tout ce qui augmente la richesse et l’activité dans le pays. Les individus sont dans le même cas : un ouvrier gagne trois francs dans une localité; avec la même aptitude il en gagnera quatre dans la même industrie, mais dans une localité différente; il ne gagnerait peut-être que quarante sous dans une autre.
Il reste donc bien démontré maintenant que ce qu’on transmet en vendant ou léguant la terre, c’est moins le droit de profiter de la faculté de produire qui réside dans le sol, que celui de jouir du travail employé pour la mettre dans l’état où elle
LA PROPRIÉTÉ
est. Un de nos plus célèbres agronomes, M. de Dombasle, a même dit que si l’on additionnait les travaux de tonte espèce, effectués seulement, depuis deux siècles, sur une propriété quelconque, on reconnaîtrait que le total dépasse de beaucoup la valeur delà propriété. Il n’y a pas de terre qu’on pût acquérir aujourd’hui, s’il fallait rembourser ce qu’elle a coûté successivement de travail, non pas pour lui faire produire annuellement des récoltes, mais seulement pour la mettre dans l’état, où elle est à présent. Que serait-ce s’il fallait tenir compte de la peine résultant de l’imperfection des instruments primitifs de culture ? Ainsi, malgré l’appropriation de la terre, les générations présentes jouissent bien gratuitement, de la fécondité que Dieu a mise dans le sol ; elles sont même arrivées à jouir gratuitement d’une grande partie des travaux exécutés par les générations précédentes. L’appropriation de la terre a donc rendu un incontestable, un immense service à l’humanité.
— Mais, M. Dupré, les hommes ne pourraient-ils pas obtenir le même résultat par quelque autre système ?
— C’est que nous allons examiner, Léonard.
Pour être stimulé à faire des efforts, il faut que l’homme soit certain de jouir du fruit de son travail. Cette certitude est surtout nécessaire quand il s’agit, de la culture de la terre. Dans l’industrie, où les produits se confectionnent en quelques mois et même en quelques jours, on recueille en très-peu de temps le fruit de ses peines. En agriculture, au contraire, il faut faire de longues avances à la terre. C’est, même ce qui empêche tant, de cultivateurs d’améliorer leur position. Cela est. si vrai, que les fermiers qui ne sont pas propriétaires ne se décident jamais à faire de grand travaux d’amélioration, quand ils n’ont pas de longs baux qui leur donnent la certitude de rentrer dans leurs avances. M. Bertrand vous en dira quelque chose.
— Certainement, dit. celui-ci, je n’aurais jamais entrepris ce que j’ai fait sur la ferme de M. Valcour, s’il n’avait, pas eu assez rie confiance pour m’offrir un bail de vingt-sept ans.
— Et. M. Valcour n’aurait jamais pu lui-même vous faire cet avantage, s’il n’avait, été possesseur perpétuel pour lui et ses en-
NEUVIÈME ENTRETIEN
fants?Vous voyez, par là, que la propriété delà terre tourne au profit de la culture, et par conséquent au profit de l’humanité, qui a dès lors plus de pain, de vin, de viande, de bois, de chanvre, de laine, et de toutes les choses nécessaires à Uhomme. Voyons pourtant comment on pourrait cultiver la terre sans son appropriation. Il n’y a pour cela que deux moyens : permettre à tous les hommes de la cultiver chacun à son tour, ou bien la faire cultiver en commun au profit de la société.
Le premier moyen est purement impraticable, car il y aurait là des difficultés dont la pensée fait reculer l’imagination. Mais voyons le résultat. Si aujourd’hui un fermier qui n’a qu’un bail de neuf ans, ne songe qu’à faire rapporter le plus possible à la terre, dût-il la laisser tout à fait épuisée à la fin de son bail, que feront des hommes qui n’auront qu’une année devant eux ? Ils ne feront rien pour l’avenir, et nous revenons à la culture de l’enfance des sociétés.
Voyons maintenant l’autre système, celui de la culture en commun, ou de la communauté ; car ce n’est pas seulement à la terre que nous devrions appliquer le principe de la suppression de la propriété, ce serait à tous les biens. Tout ou rien ; il faut laisser les choses comme elles sont, ou établir d’une manière générale le principe de la communauté des biens.
— Que dites-vous là, M. Dupré ? s’écria Honoré, se révoltant à la pensée de travailler pour des paresseux qui ne feraient pas le quart de sa besogne. Vous n’y pensez pas!
— Si, j’y pense. Honoré, et j’y ai beaucoup pensé, mais c’est pour me convaincre combien un pareil système est impraticable et contraire aux intérêts de l’humanité. La communauté des biens attenterait aux libertés les plus sacrées, car nul ne serait plus libre, comme aujourd’hui, d’appliquer ses facultés à ce qui lui plaît le plus ; il faudrait que chacun fît, non ce qui lui convient, mais ce qui conviendrait à la société. L’Etat devrait assigner à chacun sa profession et lui mesurer son travail et son repos ; il devrait créer, suivant ses besoins, des industriels, des laboureurs, des commerçants, des ingénieurs, des savants, des artistes, comme on fabrique des instruments dans une usine. Ce serait insensé, si ce n’ctail odieux.
LA PROPRIÉTÉ
En effet, un système semblable ne pourrait s’établir que par la spoliation, c'est-à-dire par la violation de droits reconnus jusqu’à ce jour. Car, pour être sûr que chacun aura également, il faut commencer par dépouiller chacun de ce qu’il possède, afin de procéder à un partage. Ainsi je rapporterai à la masse ma maison et ma propriété; MM. Lenoir, Dubuisson, Blondeau, Royer, rapporteront leur manufacture et leurs forges; M. Valcour, son domaine; M. Bertrand, sa ferme, et ainsi des autres. Toi, Michel, tu rendras ta maison.
— Mais non, M. Dupré, je n’entends pas ça.
— Mais si, c’est nécesssaire. Toi, Honoré, tu rendras ton clos.
— Je n’en ferai certainement rien.
— Tu as beau dire, c’est forcé. Toi, Maurice, tu rapporteras ton métier.
— On verra plutôt.
— Et toi, Bastien, ton mobilier; et loi, Martial, tes outils.
— Eli 1 non, mille fois non, M- Dupré.
— On vous y forcera. Ainsi le veut le système, car il faut que chacun ait sa part. Qui est-ce qui y gagnera ? Le père Trinquart, qui a toujours tout bu, et Madeleine qui ne fait rien du matin au soir, et Barnabé le fainéant, dont les enfants traînent la guenille et sont la terreur des vergers.
Quant à savoir comment on s’y prendrait pour donner une part égale à chacun et la même pour tous, c’est ce que j’ignore ; je dis ce qu’on serait forcé de faire, mais je ne m’en charge pas; car comment donner des parts égales à tous quand le fonds à partager se compose d’une multitude de choses différentes ? Vous savez que de contestations s’élèvent pour le partage de la moindre propriété ; que serait-ce, s’il s’agissait de partager tout ce qui existe dans un pays comme la France? Pourquoi donner à l’un un morceau de pré, à l’autre un lopin de bois; à un troisième une maisonnette, à un quatrième une portion de château; à celui-ci un bœuf, à celui-là un âne? Puis, de quel droit, sous un régime d’égalité, assignerez-vous sa part à l’un dans les riantes plaines de la Touraine, à l’autre dans les âpres montagnes de l’Auvergne, à celui-ci dans les sables arides des Landes, à cet autre dans les gras pâturages de la Normandie? Voyez-vous le
NEUVIEME ENTRETIEN
moyen de lover celle difficulté ? Pour moi, je ne le vois pas.
Calculez maintenant la perte de richesse qui résulterait d’une semblable division du fonds social. D’abord il y a des choses qu’elle rendrait impossibles. Ainsi la médiocrité générale ne permettrait pas de planter des bois; comment, en effet, quand on a besoin de tout son revenu pour vivre, se livrer à des travaux dont on ne peut recueillir le fruit que dans vingt ou trente ans? D’un autre côté, divisez une belle maison, une manufacture, un beau magasin, vous en réduisez aussitôt la valeur.
— Pardon, M. Dupré, si je vous fais une question, dit Léonard. Ne pourrait-on pas vendre les propriétés qui de leur nature seraient indivisibles, et en partager le prix ?
— Ce n’est pas possible, Léonard ; car, si on faisait ce partage, ce serait pour établir l’égalité; or l’égalité ne permettrait à personne d’acheter ces propriétés, puisque ce serait reconstituer les grandes fortunes qu’on aurait précisément pour objet de supprimer. Ce système conduirait nécessairement à la destruction de tout ce qui a une grande valeur et qui n’est possédé que par un petit nombre de personnes. On détruirait ainsi les belles habitations, les châteaux, les parcs, les beaux meubles, la vaisselle d’argent, les bijoux, les équipages et tous les objets de luxe. On appauvrirait immensément le pays, on ruinerait les riches, et à peine y aurait-il quelque chose à donner pour le moment, aux pauvres. Voyons cependant ce que ces derniers auront gagné.
Le partage du bien des riches n’aura pas suppprimé la nécessité du travail; car on a besoin de pain, de vêtements et de foutes les choses nécessaires à la vie. Il faut continuellement renouveler ce qui s’use et se consomme; or, à moins d’employer la force et «de faire des hommes autant d’esclaves, ils ne voudront pas travailler sans être payés. Mais alors l’inégalité renaît immédiatement ; les gens actifs, intelligents et économes deviendront riches, tandis que les paresseux, les ignorants et les dépensiers redeviendront pauvres. Les choses retourneront, ainsi à leur état naturel, mais le pays aura éprouvé une perte qu’il sera peut-être des siècles h réparer. De riche qu’elle était, la société tout entière sera devenue pauvre.
LA PROPRIÉTÉ. 185
— Les pauvres, du moins, auront gagné quelque chose, répliqua Michel.
— C’est ce qu’il s’agit de voir. Dans le principe, sans doute, ils auront eu une petite part dans la distribution des biens des riches ; mais cette part n’assure pas les besoins futurs. Pour y satisfaire, il faut recommencer à travailler. Or, comme dans un état d’égalité, chacun n’a que de faibles moyens, il n’y aura plus d’occupations pour ceux qui travaillent, maintenant pour les riches. Ainsi les bijoutiers, les orfèvres, les brodeurs, les passementiers, les ébénistes, les ouvriers en voitures, les tapissiers, les ciseleurs, les sculpteurs, les artistes, que sais-je enfin? tous ceux qui fabriquent des objets de luxe se trouveront sans travail. Ils seront réduits à d’humbles travaux, dans lesquels ils réussiront fort mal. Ils viendront faire concurrence aux ouvriers qui s’y livrant, et les uns comme les antres vivront misérablement.
— M. Dupré, dit alors Léonard, je comprends l'injustice d'un système d’égalité qui traite de la même manière les paresseux ou les ignorants et, les gens intelligents ou laborieux. Mais, tout en laissant chacun jouir du fruit de son travail, ne pourrait-on pas décider seulement que nul ne pourra posséder de bien-fonds, et que toutes les terres seront cultivées en commun ? II me semble que ce mode de culture remédierait à l’inconvénient de l’accumulation delà propriété dans quelques mains.
— D’abord, Léonard, je te ferai remarquer que ton système débute encore par une injustice; car, pour que l’Etat devienne possesseur de toutes les terres, il faut qu’il dépouille ceux qui les possèdent. C’est toujours la guerre à ceux qui ont quelque chose. Mais que deviendraient ces terres? Comment seraient-elles cultivées? A qui en appartiendrait le revenu?
— Elles seraient cultivées au profit de la communauté, et le produit réparti entre tous les habitants.
— Mais, Léonard, ce système est du communisme pur. Cela n’a pas d’autre nom.
— Je l’avoue, M. Dupré.
— Eh bien ! Léonard, j’v vais répondre en deux mots. Ou bien l’État répartira le produit des terres entre tous les travailleurs, en raison de la valeur de leur travail, et à l’instant l’inégalité renaît.
NEUVIÈME ENTRETIEN
les riches et les pauvres reparaissent ; ce n’était donc pas la peine de rien changer. Ou bien il le répartit entre les travailleurs, en raison de leurs besoins, et sans aucun égard pour la différence de leur travail : c’est le communisme le plus radical. Voyons-en les conséquences, et pour cela prenons des exemples.
Je ne vous parlerai pas de ceux qui sont ici présents. Mais voici Pierre Clachet et son gendre Nicolas qui sont levés tous les matins avant le jour, qui travaillent encore le soir à la lumière pour raccommoder leurs outils et pour préparer leurs plants et leurs semailles, et qui, avec tout cela, ne mangent que du pain, du fromage et des choux, et ne boivent que de la piquette; quand viendra le jour de la récolte, ne recevront-ils pas plus que les frères Hubert, qui passent la plus grande partie de leurs journées au cabaret ? Si l’on donne aux uns et aux autres en proportion de leur travail, voilà dès la première année des riches et des pauvres comme auparavant. Mais si vous donnez à tous la meme part, il se trouvera que les hommes laborieux auront travaillé pour les fainéants et les ivrognes.
— Merci de l’avantage, dirent Honoré, Martial, Benoît et quelques autres laborieux ouvriers.
— Trouveriez-vous juste, continua M. Dupré, que la grande Françoise, qui va jaser de maison en maison, et dont le fil est si sale et si mauvais que les tisserands n’en veulent plus, vînt mêler ses éclieveaux avec ceux de la mère Morand pour recevoir la moitié du prix de l’ouvrage qu’elles auraient fait à elles deux? En sorte que la mère Morand se serait exténuée à travailler seize heures par jour, et à devenir la plus habile fileuse du pays, pour procurer à une grande fainéante le plaisir de bavarder sans rien faire. Il y a des gens que la crainte de mourir de faim peut à peine obliger de travailler quelques heures par semaine ; s’ils pouvaient espérer d’avoir leur part dans le travail des autres, ils ne feraient plus rien du tout. C’est l’histoire du cheval gris de M. Bertrand, qui tire passablement quand on l’attelle seul; si on le met avec d’autres, il laisse tirer les autres et il se repose. ”
— Oh! pour cela, c’est bien vrai, dit M. Bertrand, il y a des paresseux parmi les animaux comme parmi les hommes.
— Ce n’est pas tout, reprit M. Dupré. Voyez clans quel embar-
LA PROPRIÉTÉ
ras la communauté va se trouver pour faire cultiver ses terres. Si elle ne paye pas ses travailleurs selon le travail qu’elle leur demande, de quel droit dira-t-elle à chacun : « Cultivez ceci ou cela. Vous, bêchez ce sol dur et pierreux ; toi, travaille cette terre douce et légère. » Le système transformerait les travailleurs en esclaves, et alors on aurait- le travail des esclaves, c’est-à-dire un travail sans valeur, quand il n’est pas accompli sous l’œil d’un surveillant, le fouet à la main. Je n’ai pas besoin d’aller bien loin pour vous donner un exemple de ce que serait le travail exécuté sous l’empire de la communauté.
Rappelez-vous ce qu’étaient avant la vente les, communaux de ce village. Vous ne pouvez pas vous en souvenir, André, Léonard, Honoré et beaucoup d’autres; vous étiez trop jeunes ou vous n’étiez pas encore à Mirebeau; mais voici Michel, Benoît, Martial, Bastien, sans compter M. Duroure, M. Ravaud, le père Frapin, et tant d’autres qui peuvent vous dire ce qu’il en était. Y avait-il rien de plus misérable que ces communaux ? Chacun y voulait mener sa vache, y prendre de l’herbe ou des fagots; mais personne n’y voulait porter du fumier; personne n’y voulait labourer ou planter un arbre. C’étaient les plus mauvais prés et les plus mauvais bois, une lande plutôt et un marécage; vous pouvez vous en faire une idée en voyant ce que sont encore les communaux dans les villages voisins qui les ont conservés. Maintenant, au contraire, que chaque propriétaire a intérêt à les soigner, ce sont les meilleures terres à blé, ce sont les prés où l’herbe est le plus line et le plus touffue, et les bois sont déjà le plus bel ornement du village. Comparez ainsi les effets de la communauté et les résultats de l’appropriation du sol.
Je puis vous donner un exemple très-frappant des effets de la communauté. En 1842, le maréchal Bugeaud fonda trois villages en Algérie; il y plaça des soldats à qui il délivra des terres à Gulliver en commun, et qui continuaient à recevoir les vivres et la solde. Le produit des terres devait former une masse destinée à les marier et les établir. 11 donna, en outre, à chacun eii particulier, un petit champ qu’il pouvait travailler un jour par semaine.
Eh bien! le maréchal, étant allé les visiter deux ans après, fut singulièrement surpris de l’état où il trouva les choses. Malgré
1 88 NEUVIÈME ENTRETIEN
l'influence fie la discipline et l’habitude de la vie militaire, les effets du travail en commun s’étaient, manifestés : presque rien ne s’était; fait. Les colons déclarèrent qu’il n’y avait pas d’émulation parmi eux, qu’ils travaillaient comme les paresseux, parce qu’ils comptaient les uns sur les autres. Les dissensions avaient pris la place de l’affection qui les unissait auparavant. Ils, prouvèrent même que dans le seul jour qui leur avait été donné par semaine pour travailler à part, ils avaient plus fait que dans les cinq jours du travail en commun. Aussi accueillirent-ils avec la plus vi ve reconnaissance la suppression de la communauté, même à la condition de n’avoir plus leurs vivres ni leur solde.
Au résumé donc, en passant même sous silence l’injustice fondamentale d’un système qui commence par la spoliation, la communauté a pour résultat la diminution de la richesse du pays; c’est, la communauté fie la misère.
Si l’on se contente de faire un premier partage, laissant chacun tirer parti de son lot comme il l’entend, alors l’homme laborieux, intelligent, économe, accroît, sa part; le paresseux, l’ignorant, le dissipé diminue la sienne et. redevient pauvre. L’inégalité renaît, les paresseux et ceux qui n'ont rien recommencent, à se plaindre, comme aujourd’hui, des biens soi-disant mal acquis des riches.
Si l’on veut établir une espèce de communisme dans lequel l’Etat se fait le grand entrepreneur de tous les travaux, rétribuant les citoyens en raison de la valeur du travail de chacun, alors la différence des aptitudes et des efforts amène encore la dilîôrence des avantages possédés par chacun, c’est-à-dire l’inégalité sociale complète, avec tout son cortège de degrés, depuis l’extrême richesse jusqu’à l’extrême indigence. L’État ne fait que ce qui a lieu aujourd’hui, mais il le fait infiniment moins bien.
Si l'on va jusqu’au communisme complet, dans lequel personne n’a rien, et où l’État, possédant tout, entreprend d’assurer la satisfaction clcs besoins de chacun, sans aucun égard pour la valeur de son travail, alors, toute cause d’ardeur et d’émulation cessant, tout languit, tout devient de plus en plus improductif, la communauté descend graduellement jusqu’à la misère, et le régime qui devait procurer le bien-être à tous, n’a pas même du pain à leur donner.
■ J r.\*Âï Jî.c : v ivid •
DIXIÈME ENTRETIEN
l’inégalité parmi les hommes : SES causes et