‹ Manuel de morale et d'économie politiqueChapitre 11 sur 41 · SON UTILITÉ. — MOYEN D’EN AFFAIBLIR LES EFFETS · texte numérisé non relu

SON UTILITÉ. — MOYEN D’EN AFFAIBLIR LES EFFETS

L’événement tnnt redouté à Mirebeau était arrivé. JN1M. Lenoir et Dubuisson, après avoir prolongé leurs sacrifices tant qu’ils avaient pu, avaient été forcés de s’arrêter. Leurs capitaux étaient absorbés, et il n’v avait plus moyen de s’en procurer. La vente était presque nulle, et les prix étaient, tombés si bas qu’ils ne couvraient plus les frais; il y avait impossibilité pour eux d’aller plus longtemps.

Réduits à cette extrémité, ils avaient cherché quels moyens seraient les moins préjudiciables à eux et à leurs ouvriers. Tous avaient des inconvénients. Le renvoi immédiat de tous les ouvriers était une mesure à laquelle leur humanité ne pouvait se décider. D’un autre côté, continuer à les faire travailler tous, même en réduisant les salaires, n’était pas possible, parce qu’on ne pouvait plus ranimer la vente en baissant les prix; d’ailleurs, il faudrait renouveler la matière première, et il n’y avait pas à songer à se procurer des capitaux pour cet objet.

Restaient deux autres moyens : réduire le nombre des jours de travail par semaine, ou réduire le nombre des ouvriers. Le premier permettait de les conserver tous, en leur fournissant la pos-

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sibilité de pourvoir à leurs besoins les plus pressants. Ils traitaient ainsi tout le monde également; mais cette égalité était la misère pour quelques-uns. Avec le second moyen ils pouvaient faire un choix, ne renvoyer que les ouvriers qui se trouvaient en position d’attendre avec moins de peine la reprise des travaux, et conserver ceux que la perte de leur gain journalier aurait mis dans l’impossibilité de nourrir leur famille. Ce moyen avait bien l’inconvénient de les faire accuser de partialité; mais, comme il leur paraissait le plus humain, ils résolurent de le prendre et de braver les criailleries.

Ils prévinrent donc les ouvriers, au commencement de la semaine, de la triste nécessité où ils se trouvaient. Ils indiquèrent en même temps le parti auquel ils s’étaient arrêtés après un mûr examen : c’était de réduire les travaux en conservant le tiers des ouvriers; ils ajoutèrent que le samedi suivant ils désigneraient ceux qu’ils continueraient à employer. Dans l’intervalle, ils prirent tous les renseignements possibles sur la position de famille des différents ouvriers. Aussi, quand ils firent connaître leur choix, le samedi, il souleva moins de réclamations qu’on n’aurait pu le craindre. Tous ceux qui furent congédiés n’acceptèrent pourtant pas leur renvoi sans murmure; quelques-uns crièrent à l’injustice, et passèrent de là, comme d’habitude, à des plaintes générales contre l’inégalité des conditions.

M. Dupré comprit la nécessité de mettre fin à des récriminations qui, en aigrissant les ouvriers, ajoutaient au malheur de leur position. Il commença donc ainsi le dimanche suivant :

— Vous le savez, mes amis, un nouveau malheur est venu frapper notre commune. Quoiqu’il fût prévu depuis longtemps, il n’en est pas moins pénible pour ceux qu’il atteint, et très-affligeant pour nous tous, qui ne pouvons voir sans chagrin nos parents et nos amis dans la peine.

— Merci de votre pitié, M. Dupré, dit d’un ton ironique Paul Boitard ; mais cela n’améliore pas notre position.

— Je le sais, Paul; pourtant c’est une consolation de savoir que les autres y prennent part, et qu’en cas de détresse, ils sont disposés à tout faire pour la soulager.

— J’aimerais mieux, dit avec fierté André, qui, en sa qualité

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de célibataire, était aussi l’un des congédiés, j’aimerais mieux ne pas me trouver dans le cas d’avoir besoin de secours.

— Tu as raison, André; il sied mieux à l’homme de se suffire à soi-même que de recourir à la charité; mais il faut savoir se résigner aux maux qu’on ne peut empêcher. Aurait-on pu, par exemple, empêcher les deux dernières récoltes d’être mauvaises ?

— Non, M. Dupré; mais vous avouerez que cette disette frappe beaucoup plus les uns que les autres.

— J’en conviens, André; mais sais-tu un moyen de faire que tous les hommes soient égaux dans ce monde? Crois-tu donc que l’inégalité soit quelque chose qiP'on puisse faire disparaître à l’aide d’une loi ou d’un article du code? Examinons et jugeons.

Jetons les yeux dans la nature : partout nous y voyons l’inégalité, dans la différence des climats comme dans la richesse du sol; elle n’existe pas seulement chez l’homme, mais encore parmi les animaux et les plantes. Voyez le bœuf, le cheval, le chien, le chat, il n’y en a pas deux qui se ressemblent ou qui aient même caractère, même docilité, même ardeur. Mais chez l’homme quelle différence! C’est qu’aux qualités physiques s’ajoutent une multitude de qualités intellectuelles et morales, qui en font l’être le plus complexe que l’esprit puisse imaginer. Énumérons un peu.

Les uns sont forts, vigoureux, bien portants; les autres sont faibles, chétifs, malingres et maladifs; l’un est capable de faire de longs efforts, l’autre est tout de suite épuisé. Les uns ont de la souplesse et de l’agileté, et sont aptes à tous les travaux du corps; d’autres, au contraire, sont lourds et pesants, et ne peuvent se livrer qu’à des travaux grossiers.

Sous le rapport de l’intelligence, nouvelles différences plus importantes et plus nombreuses. L’un a l’esprit ouvert et comprend facilement, l’autre a l’esprit lourd et épais, il saisit avec peine. Quelques-uns ont une mémoire heureuse, ils retiennent tout; d’autres apprennent péniblement et ne retiennent rien. Celui-ci a l’imagination vive, un esprit inventif, il saisit les occasions et les fait naître; celui-là ne sait rien créer, ne tire parti de rien, et aperçoit les occasions quand elles lui ont échappé. Un autre a le jugement sain, il voit bien les choses et n’entreprend

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rien de hasardé; son voisin, au contraire, a l’esprit faux, il se lance étourdiment dans les entreprises et se ruine par son imprudence.

Sous le rapport du caractère et de la conduite, nouvelles différences. Les uns sont actifs, laborieux, énergiques ; les autres sont mous, indolents, paresseux; ceux-ci sont rangés et économes; ceux-là sont débauchés et amis des plaisirs. Il y en a de bons et de méchants, de vertueux et de pervers; pour les uns tous les expédients sont bons, tandis que les autres n’emploient que les moyens approuvés par la morale; l’un est bon, affectueux, prompt à obliger, il dispose tout le monde en sa faveur; l’autre est dur, égoïste, haineux, il blesse et éloigne ceux qui pourraient l’aider. Ce tableau est-il exact.

— Je ne dirai pas le contraire, M. Dupré; nous voyons sans cesse ces différences entre les hommes; mais quelle conséquence en voulez 'vous tirer?

— La seule conséquence qui en découle, c’est que la société, qui est la réunion îles hommes, ne peut qu’être faite à leur image. L’inégalité, étant partout chez les hommes, doit être partout dans la société. Quand vous aurez changé l’homme, vous pourrez changer la société. Par l'éducation, il est vrai, nous pouvons améliorer l'homme, développer son intelligence, combattre ses penchants, lui faire contracter de bonnes habitudes et affaiblir ainsi l’influence des inégalités naturelles. Mais, quels que soient nos efforts, n’espérons pas faire disparaître l’inégalité sur la terre ; ne le désirons même pas,

— Comment! s’écrièrent Léonard, André, -Michel et quelques autres; vous nous défendez même de désirer l’égalité!

— Oui, mes amis, je dis que nous ne devons pas la désirer. Vous ne savez pas ce que serait la terre si l’inégalité n’y existait pas. En nous faisant connaître des commodités et des jouissances dont nous sommes privés, elle éveille en nous le désir d’y atteindre ; elle crée des "besoins et provoque des efforts. Savez-vous pourquoi les progrès sont si lents dans la barbarie? C’est que l’homme n’y a pas la vue des jouissances des autres, il ne connaît que les besoins du corps les plus impérieux, et quand il y a pourvu, il se repose et s’endort. Supprimez l’inégalité dans la société, et

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