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LA JOURNÉE d’üN PAUVRE HOMME. 10“)
vous vous livrez tous à un travail que vous trouvez très-pénible, sans vous douter que vous avez une multitude d’aides qui y concourent et s’évertuent à vous le rendre plus facile.
— Comment donc? firent entendre plusieurs voix.
— Le voici. Vous, par exemple, vous cultivez la terre; mais n’y êtes-vous pas aidés? Est-ce que les mineurs qui firent le fer de la terre; est-ce que les charrons, les forgerons, les taillandiers qui en fabriquent vos charrues, vos bêches, vos faux et vos faucilles; est-ce que les meuniers qui moulent votre blé n’y concourent pas aussi ? Mais, tout en 'cultivant la terre, vous avez besoin de vous vêtir, de vous chausser, de vous loger, de vous chauffer. Or, pendant que vous êtes dans les champs, ne pensant recevoir d’aide de personne, voilà Vincent qui forge le fer de vos outils ; voilà André qui file le coton, et Honoré qui tisse l’étoffe dont vous vous couvrez; voilà Martial qui, dans sa carrière, extrait la pierre de vos maisons ; voilà Benoît qui abat le bois dont d’autres
I feront votre charrue, le manche de vos outils ou la charpente de vos toits; voilà Bastien Périer qui fait les tombereaux et les charrettes sans lesquels vous seriez bien embarrassés pour rapporter le blé de vos champs ou pour y transporter le fumier. Tous vous aident réellement dans votre travail.
Vous, à votre tour, vous contribuez à produire bien plus d’objets que vous ne pensez; vous faites venir le blé dont les autres se nourrissent, et par là vous contribuez à la production de tout ce qui se fait sur la terre; car, sans vous, chacun devrait renoncer à son état pour faire venir son blé et son vin. On a donc raison de dire que l’agriculture est le premier des états. Mais les autres ne sont pas moins utiles, et tous concourent à l’exercice de professions qui semblent n’avoir aucun rapport avec la leur. Ainsi les tisserands et les tailleurs aident à la construction des maisons, en habillant ceux qui les bâtissent; le charpentier et le maçon aident à la fabrication des couteaux et des ciseaux, en construisant les maisons et les ateliers où logent et travaillent les couteliers; les savants, les ingénieurs, les architectes nous aident tous, en dressant les plans de nos fabriques, de nos moulins, des routes, des ports, des canaux, des ponts ; le gouvernement, la police, l’armée, les magistrats, les prêtres, les instituteurs, tous
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à leur tour nous aident dans nos travaux, en veillant sur nous, en pi otégeant nos personnes et nos biens, en nous permettant de nous livrer avec sécurité à notre état, en nous donnant l’instruction qui nous rend plus habiles.
\ ous le voyez, mes amis, pendant que vous ôtes courbés sur voire travail, vous avez partout des coopérateurs inconnus, qui se fatiguent pour vous rendre votre tâche plus facile. Ainsi donc, au lieu de nous porter mutuellement envie, aimons-nous les uns les autres, aimons la société dont nous tirons tant de secours.
— Je vous remercie, dit en ce moment Michel Terrien, le tailleur, honnête homme et bon père de famille, mais esprit chagrin; je vous remercie de nous avoir ouvert les yeux, en nous faisant remarquer une infinité de choses auxquelles on ne songe pas. Mais cela n empêche pas qu’il y ait des hommes qui jouissent de plus de commodités que les autres et qui reçoivent plus de services qu’ils n’en rendent.
Ehl que t importe, Michel, que d’autres aient pins de commodités que toi, si tu en a plus que tu ne pourrais en avoir dans tout autre état de société ! Mais, dans tout ce que tu viens de dire, il y a deux choses bien distinctes : l’une, que certains hommes jouissent de plus de commodités que d’autres; la deuxième, qu’il y a des hommes qui reçoivent plus de services qu’il n’en rendent. Commençons par celle-ci, et, pour arriver à la vérité, piécisons les faits. De quels hommes veux-tu parler?
Des riches, cela va sans dire, M. Dupré.
— Bien, Michel. Mais ne parlons pas d’une manière générale, prenons des exemples. Tu es tailleur, et tu travailles, je crois, pour M. \ alcour, pour M Lenoir, pour M. Dubuisson, qui sont plus riches que toi. Est-ce que tu leur fais des habits pour rien?
ISon pas, certes. Comment pourrais-je vivre?
— Eh bien! si tu leur rends service en leur faisant les habits t ont ils ont besoin, est-ce qu’ils ne te rendent pas service à leur tom en te faisant travailler, et en te donnant pour ton travail I argent avec lequel tu pourvois à tes besoins ? Est-ce que les riches 'dont tu parles se procurent quelque chose pour rien? Ne leur lait-on pas payer ce qu’on leur vend et ce qu’on fait pour eux . Pu le vois donc, Michel, service pour service, rien ne se
fait pour rien. Il faut tout payer d’une manière quelconque, avec du travail ou avec de l’argent.
— Oui, M. Dupré. Mais je donne aux riches mon travail qui me coûte beaucoup, et ils me donnent de l’argent qui ne leur coûte guère.
— Que t’importe encore , Michel, si l’argent que tu reçois équivaut à ton travail? Pourquoi toujours être jaloux? Eh bien! je dis que cet argent équivaut à ton travail, car, s’il valait plus, tu ne travaillerais pas pour eux à ces conditions, et s’il valait moins, ces messieurs feraient faire leurs habits ailleurs. Tu ne fais sans doute pas payer la façon de tes habits moins cher à M. Yalcour ou à M. Lenoir, qu’à Léonard ou à Honoré; il est même probable que tu la fais payer un peu plus parce qu’elle est plus soignée. Ainsi, je te le répète, Michel, service pour service; il ne peut pas en être autrement.
— Mais, M. Dupré, la société rend bien plus de services aux riches qu’à moi. Ils peuvent se procurer tout ce qu’ils veulent, ils ont une foule de domestiques pour les servir.
— Michel, tu ne t’aperçois pas que tu répètes toujours la même chose. Si les riches se procurent tout ce qu’ils veulent, ils rendent service à ceux à qui ils achètent. S’ils ont beaucoup de domestiques, ces domestiques ne les servent pas pour rien. Si tout le monde s’empresse pour eux, c’est qu’on y trouve intérêt; mais c’est toujours service pour service. Tu trouves les riches bien heureux d’avoir tant de gens à leurs ordres; mais as-tu compté quelquefois combien de gens tu as à ton service ?
— Vous savez bien, M. Dupré, que nous n’avons pas de domestiques; nous faisons tout nous -mêmes à la maison.
— Que penserais-tu donc, si je te disais que tu as une armée entière de serviteurs, que ce matin même tu as joui des services de plus de vingt mille personnes?
— Je dirais que vous plaisantez, et que vous voulez vous moquer de moi.
— Je ne plaisante pas, mon ami; ce que je dis est très-sérieux, tu vas voir. Dis-moi d’abord, qu’as-tu fait ce matin? Ce n’est pas par indiscrétion que je le demande, mais pour ne pas me tromper.
— Eh bien, M. Dupré, si vous voulez le savoir, après mon
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lever, j’ai achevé votre redingote que je n'avais pas pu terminer hier. J’ai ensuite cloué des planches dans le cellier et réparé le grillage de la porte du jardin, afin d’empêcher les poules d’aller y faire du dégât; puis j’ai fait réciter à mon garçon ses leçons de la semaine. Après cela nous avons déjeuné, je me suis rasé et habillé, je suis allé à l’église, et me voilà.
— Très-bien, Michel; il y a de bonnes choses dans ce que tu me dis. Cependant tu as eu tort de travailler à ma redingote aujourd’hui dimanche ; on a pu le remarquer, comme je l’ai aperçu moi-même en allant voir l’enfant de Benoît; or, c’est d’un mauvais exemple. 11 faut suivre le précepte de l’Église qui a trèsbien su ce qui convient à l’homme; car l’expérience a prouvé qu’un jour de repos sur sept lui est absolument nécessaire. Quand il travaille le dimanche, souvent il ne fait rien le lundi.
— Vous savez que ce n’est pas le cas chez moi, M. Dupré.
— Je le sais, mon ami ; mais n’oublions jamais de donner le bon exemple. Du reste, lu as bien employé la matinée : je te félicite de tes soins de prévoyance et de ton habitude de faire réciter à ton garçon ses leçons de la semaine. Mais continuons.
D’abord, en te levant tu t’es habillé, et plus tard tu as complété ta toilette pour venir à l’église. Pour t’habiller, tu a mis des bas, une chemise, un pantalon, des bretelles, une cravate, un gilet, une redingote, des souliers, un chapeau. Tu as confectionné, il est vrai, quelques pièces de ce vêtement, mais non pas l’étoffe dont elles sont faites. Or, pour que toutes les parties de ton habillement soient à ta disposition, quelle énorme quantité de travail, et que de personnes s’y sont employées ! Le coton de tes bas vient des États-Unis; il a fallu des planteurs pour le cultiver, le récolter, le nettoyer, puis des hommes pour le conduire au port et le charger, et des matelots pour amener le vaisseau en Europe. En France, il a fallu le porter à la filature, le filer et en faire des bas; pour chacune de ces opérations il a fallu des bâtiments, des métiers, un vaisseau, des outils, qui tous ont exigé les travaux d’un nombre considérable de personnes.
Le chanvre qui a servi à ta chemise a été récolté dans un champ qu’il a fallu cultiver, ensemencer; on a dû l’arracher, le faire rouir, le teiller, le filer, le tisser. Pense à toutes les personnes qui
s’y sont employées avant que tu puisses mettre ta chemise. Le drap de ton pantalon, celui de ton gilet, de ta redingote viennent certainement aussi de trois fabriques différentes. Avant d’être convertie en vêtements, la laine de ces draps a dû passer par une infinité de métiers de la construction la plus ingénieuse, et qui ont exigé le concours d’une multitude de bras; elle a été coupée sur le dos des moutons, lavée, cardée, filée, tissée, foulée, teinte, transportée, je ne sais combien de fois, de la ferme au marchand, du marchand à la filature, de la filature au drapier. Pour la teindre, on a été chercher de l’indigo dans l’Inde, et pour cela il a fallu un nouveau vaisseau, des matelots, et encore je ne sais combien de bras pour charger, décharger et transporter. Ta cravate seule n’a pas employé moins de monde. Elle a été fabriquée à Lyon, mais la soie en vient de l’Ardèche ou du Gard, peut-être du Piémont; on a dû élevei des vers à soie, cultiver des mûriers, en cueillir la feuille, pour la donner aux vers. Puis il a fallu dévider les cocons, mouliner, décreuser la soie, la tisser, la teindre avec des couleurs dont chacune a exigé une fabrication spéciale.
Le cuir de tes souliers, de tes bretelles et de ton chapeau, vient de différentes espèces d’animaux, qui tous paissaient dans des contrées fort éloignées les unes des autres, quelques-uns peut-être au Brésil, d’où nous tirons une grande quantité de peaux. Que de bras occupés dans chaque lieu pour tanner, corroyer, mégisser, teindre le cuir, pour préparer le tan, la chaux, l’acide, la couleur, qui ont mis ce cuir et ces peaux en état de servir I Et que dire de tous ceux qui ont confectionné les accessoires de ces vêtements, le bois, le fer, le cuivre, la corne, la nacre, de ceux qui ont construit les ateliers où l’on s’est livré à ces travaux, les outils et les métiers qui ont servi à élaborer les matières, les vaisseaux et les voitures qui les ont transportées d’un lieu à l’autre? Et parmi ces milliers de bras, je n’ai encore indiqué que ceux qui ont coopéré à ton habillement.
En te levant, tu t’es trouvé abrité contre le froid de la matinée dans une maison que tu n’as pas faite. Elle a exigé des maçons, des charpentiers, des menuisiers, des serruriers, des peintres; pour la construire, on a employé de la pierre, du bois, du fer, du verre, de la chaux, du plâtre, de la tuile, de la brique. La
pierre a été extraite de la carrière, chargée, transportée et taillée. Le bois a dû être abattu dans la forêt, équarri, scié, rabotté. Le fer a été extrait de la mine, transporté à la forge, broyé, lavé, fondu, puis converti en barres, en gonds, en verrous, en serrures, en clefs, en charnières. La terre a été tamisée, pétrie, façonnée en tuiles, en briques, en carreaux. Pour faire le verre, la chaux, le plâtre, il a fallu encore je ne sais combien de préparations et d’ouvriers différents.
Ajoute que tu t’es lavé les mains avec du savon qui vient de Marseille, et. qui a été fabriqué avec de l’alcali et des matières grasses recueillies en divers lieux. Tu t’es rasé avec un rasoir fabriqué à Langres, et devant un miroir coulé à Saint-Gobain et monté à Paris. Tu as brossé tes habits avec une brosse dans laquelle entrent du crin, du fil, du bois, de la colle forte Une seule des épingles que tu as employées, avant d’arriver dans tes mains, a passé par plus de cent autres depuis quelle est sortie de la carrière sous forme de minerai.
Pour les différentes occupations auxquelles tu t’es livré dans la matinée, tu t’es servi de fil, d’un dé, de ciseaux, d’aiguilles, puis d’un marteau, de bois, de clous, de fil de fer. Chacun de ces objets a été fabriqué dans un atelier spécial, et a passé par des centaines de mains, qui toutes ont été occupées pour te les préparer. Car ton dé> tes ciseaux, ton aiguille, ton marteau, tes clous, ton fil de fer, viennent tous de pays différents. Tes ciseaux ont été fabriqué à Clmtellerault, tes aiguilles à Laigle, ton marteau dans les Ardennes, tes clous et ton fil de fer, je ne sais où. Et partout il a fallu extraire le fer de la mine, le bocarder, le laver, le fondre, l’affiner, le marteler, l’étirer, le laminer. Calcule, si tu peux, combien d’ouvriers s’y sont employés. Pour moi, je recule devant l'entreprise.
— Ob ! M. Dupré, j’y renonce bien davantage.
— Tu as fait réciter ensuite ton fils. Mais sais-tu combien de mains ont dû être occupées pour faire son livre? Il y entre du papier, de l’encre, du carton, de la toile, du fil, de la colle. Pour fabriquer ce papier on a ramassé des chiffons provenant de vieux linge qui avait été le produit d’une infinité de bras. Ces chiffons ont été expédiés à Angoulême, en Auvergne ou dans les Vosges,
puis blanchis, broyés, réduits, en une pâte qu’on a transformée en feuilles de papier à l’aide d’une longue série d’opérations et d’une machine d’une complication extrême. Pour imprimer ce papier, il a fallu graver des caractères, les fondre, les assembler, les couvrir d’encre, les soumettre à la presse, puis réunir ces feuilles de papier, les plier, les coudre, les cartonner, les expédier. L’encre, le carton, ont été aussi le résultat d’une suite de manipulations successives.
Parlerai-je de ton déjeuner, dont le hasard m’a rendu témoin quand je t’ai dit bonjour en revenant de faire mes visites? Il était bien simple, quoique ce fût dimanche : du lait pour tes enfants, avec un peu de café pour ta femme, un morceau de salé pour toi, et du pain pour tous. Et cependant compte que de personnes ont été employées pour ce repas frugal ! On a labouré, fumé, ensemencé un champ ; on a engrangé, battu, vanné le blé, on l’a porté au moulin, et le boulanger en a fait du pain. Le café de ta femme est venu de la Martinique ou de Bourbon, à travers les mers. Le sucre qu’elle y a mis a été extrait de la canne à smre récoltée dans les Antilles, transporté en France, raffiné à Bordeaux ou à Orléans, et amené ici. Le sel, qui a servi à préparer ton salé, a été recueilli sur les bords de l’Océan et extrait de l’eau de la mer; le poivre qui le parfumait a été récolté à plusieurs milliers de lieues, dans les îles de la mer des Indes, et apporté en France en faisant la moitié du tour de la terre.
Tu as arrosé ce modeste repas d’un verre de vin pour lequel il a fallu planter la vigne, la tailler, la biner, l’épamprer, cueillir le raisin, le presser, faire fermenter le moût, tirer et soutirer le vin. Ta bouteille venait de Rive-de-Gier, ton verre d’une autre verrerie; tes assiettes et tes tasses ont été fabriquées à Montereau. Tu as employé un couteau, une fourchette, des cuillers, tous confectionnés par des ouvriers différents, et de même pour les ustensiles qui ont servi à préparer tes aliments.
Pense maintenant à ce qu’il a fallu de travaux pour mettre toutes ces commodités à ta portée. Le vaisseau qui a amené ton coton n’est pas le même que celui qui a transporté le cuir de tes souliers, ni l’indigo de ton vêtement, ni les autres matières colorantes; celui qui a amené ton sucre n’est pas celui qui a été chercher
Ion poivre. Et pour chacun de ces vaisseaux, on a dû abattre des arbres dans les forêts des Cévennes ou des Vosges, les scier, les raboter, les courber en formes de membrures, réunir ensuite ces pièces de bois, les clouer, les cheviller, les calfeutrer ; puis il a fallu enduire le vaisseau avec le goudron des Landes, le doubler avec le cuivre des mines de Cornouailles, le mâteravec des sapins descendus de la Norwége, le couvrir d’une voilure et le garnir de cordages faits avec le chanvre expédié de Riga et récolté dans les immenses plaines de la Russie. Des milliers d’hommes ont été employés à extraire, préparer, façonner, rassembler, transporter tous ces matériaux, avant qu’un seul de ces vaisseaux pût être mis à flot et expédié au-delà des mers.
Enfin, pour faire voyager toutes ces commodités, pour transporter les matières du lieu d’extraction aux divers lieux de fabrication, de ceux-ci aux lieux de vente, et enfin chez toi, il a fallu établir des milliers de lieues de routes, auxquelles ont travaillé des centaines de milliers d’ouvriers; on a dû creuser des ports, des canaux, construire des digues, des chaussées, des ponts. On a aplani, nivelé le sol, comblé les vallées, abaissé ou percé les montagnes; on a joint les rives des fleuves; on a couvert les chemins de bandes de fer; on a employé l’eau, le vent, les animaux, la vapeur; et pour arriver à ce résultat, pendant des années, pendant des siècles, des savants ont réfléchi, médité; ils ont passé des nuits entières à combiner les moyens de te procurer aux moindres frais possibles tout ce dont tu pourrais avoir besoin. Ce ne sont pas seulement tes voisins, tes amis, tes frères, qui ont ainsi travaillé pour toi; ce sont des milliers d’individus qui sont morts depuis bien des années, ou qui vivent à des centaines, à des milliers de lieues de distance, que tu ne connais pas et qui ne te connaîtront jamais.
Avais-je raison, Michel, quand je disais qu’une armée de serviteurs avait travaillé pour mettre à ta disposition les choses dont tu t’es service matin? Ce n’est, pas vingt mille ni cent mille hommes que j’aurais dû dire, c’est plusieurs millions.
— Vous m’elTrayez, M. Dupré, en me faisant voir à combien de gens je suis redevable. Je n’aurais jamais cru qu’un pauvre artisan comme moi retirât tant de services de la société. Moi qui
étais porté à croire que les hommes ne faisaient rien pour moi, je vois maintenant combien j’avais tort.
— C’est bien, mon ami, de reconnaître ainsi son erreur; mais je ne te fais pas un reproche de l’avoir conservée si longtemps; lu es comme beaucoup d’autres. Cela tient à ce que cette organisation de la société, en apparence si compliquée, fonctionne avec tant d’aisance et de régularité, qu’on ne s’aperçoit pas de la multitude de rouages qu’elle met en mouvement. Crois-tu maintenant qu’il fût facile de la remplacer par quelque autre organisation conçue d’après je ne sais quelles idées?
— J’en doute ; mais j’y avais si peu réfléchi que j’en suis tout étourdi. Comment peut-il se faire que tant d’individus travaillent pour un seul homme?
— Cela tient à un principe bien simple, qu’on appelle la division du travail. Ce principe, dont vous apprécierez de mieux en mieux les conséquences en avançant, consiste en ce que chacun, au lieu de se livrer à plusieurs travaux, n’en fait qu’un seul. Vous savez déjà que votre vie serait des plus misérables, si chacun devait faire venir son blé, son vin, faire ses vêtements, sa chaussure, construire son habitation, fabriquer ses ustensiles.
La réunion des hommes en société permet d’éviter les perles de temps qui résulteraient du passage continuel d’un travail à un autre. L’un fait venir le blé, un autre le moud, le boulanger le cuit; le maçon ne construit que des maisons, le cordonnier ne fait que des souliers, et le tailleur des habits. De cette manière chacun a de toutes choses en plus grande abondance, et il les a de meilleure qualité. Plus les relations des hommes deviennent fréquentes et leurs moyens d’échange faciles, plus le travail se divise. Ici, à Mirebeau, vous faites tous beaucoup de choses qui sont faites à la ville par des personnes différentes. Toi, Michel, tu fais toi-même les pantalons, les habits, les gilets; dans les grandes villes, il y a des hommes qui font les habits, d’autres les pantalons, puis il y a des giletières, et même des femmes qui ne font que des boutonnières.
C’est surtout dans les ateliers et les fabriques que la division du travail a été poussée le plus loin. Là, chaque ouvrier ne se livre qu’à une des opérations nécessaires à la production
d’un objet. Je vous en indiquerai un seul exemple, qu’on a cité bien des fois : c’est celui des épingles, dont on peut avoir aujourd’hui une centaine pour deux sous. Eh bien ! chacune de ces épingles passe par quinze ou vingt mains différentes, et encore je ne parle pas de tout ce qu’il a fallu d’opérations pour préparer le laiton dont on les fait. C’est un ouvrier qui coupe le fil de laiton de la longueur voulue, un second qui fait la pointe, un troisième qui coupe la tête, un quatrième qui l’enroule, puis d’autres qui enfilent cette tète, qui la rivent, qui blanchissent l’épingle, qui préparent le papier, qui y enfilent les épingles, sans compter bien d’autres opérations que je passe .sous silence. Un ouvrier travaillant seul ne parviendrait peut-être pas à faire 20 épingles dans sa journée, tandis que dix hommes travaillant ensemble en font aisément 48,000 par jour, ce qui fait \ 4,400,000 par année et -1,440,000 pour chacun. En supposant que chaque ménagère use 100 épingles par an, chaque ouvrier aura rendu service à plus de 14,000 familles par an.
Dans tous les ateliers vous trouverez des exemples analogues : pas un objet qui ne passe par plusieurs mains. Chaque ouvrier, ne faisant qu’une seule chose, la fait beaucoup mieux et en fait beaucoup plus dans le même temps. C’est ainsi qu’on parvient à mettre à la portée du plus pauvre -une foule de commodités que les riches seuls pouvaient se procurer autrefois.
Hors des ateliers nous trouvons aussi des exemples non moins frappants des avantages qu’offre la division ou la spécialité du travail. Voilà, par exemple, un vaisseau qui va chercher du sucre à la Guadeloupe; ce vaisseau est du port de 500 tonneaux, c’està-dire qu’il peut porter un chargement de 500 tonnes ou 500,000 kilogr. de sucre, et un équipage de 2n hommes suffit pour le manœuvrer. Si nous supposons que chaque famille achète 5 la fois un pain de sucre de 5 kilogr., ce qui est beaucoup, à cause de ceux qui achètent en détail; et si nous admettons cinq personnes par ménage, voilà chaque matelot qui, dans un seul voyage, contribue à procurer des jouissances à cinq cent mille personnes au moins.
— C’est prodigieux! dirent à la fois plusieurs assistants.
— Oui, mes amis, c’est prodigieux, et cependant c’est bien.
simple. Chacun a à son service des milliers d’individus, parce qu’à son tour il rend service à des milliers de personnes. Ceux de qui il reçoit des services ne sont pas toujours ceux à qui il en rend : les uns sont peut-être morts depuis longtemps, et les autres encore à naître; mais toujours on lui paye ses services, ce qui est une manière de lui en rendre, et, à son tour, il rémunère, par du travail ou de l’argent, ceux qu’il reçoit. Au total, chacun y gagne, parce qu’il obtient de cette manière, en un jour, plus de jouissances qu’il ne pourrait en produire à lui seul en un an. Bénissons donc la société, dont la merveilleuse organisation procure ainsi tant de commodités au moins heureux d’entre nous.
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SIXIÈME ENTRETIEN