‹ Manuel de morale et d'économie politiqueChapitre 12 sur 41 · L INÉGALITÉ PARMI LJ£S HOMMES. J · texte numérisé non relu

L INÉGALITÉ PARMI LJ£S HOMMES. J

alors les hommes retombent dans la torpeur et l’engourdissement du sauvage. Est-ce là ce que vous voulez?

— Non, Monsieur, dit Léonard; nous ne voulons pas l’égalité dans l’apathie et la misère.

— Mais vous auriez beau faire, vous l’auriez malgré vous. L’égalitc au sein du bien-être engendrerait l’indolence et l’apathie, bien plus que l’égalité de misère. Dans ce dernier état, l’homme est du moins poussé par le sentiment de ses besoins; dans le premier, au contraire, comme il vit dans une condition satisfaisante et douce, il n’y a rien pour exciter ses efforts. Content de son sort, il ne songe pas à en changer, il s’endort dans le bienêtre. Malheur à lui dès lors ! car, dans la voie du progrès, quand l’humanité n’avance plus, elle recule.

Mais c’est là le moindre côté de la question ; j’aime mieux vous montrer comment l’inégalité contribue directement au bien-être de tous les hommes, et. combien son action sur la société est bienfaisante. Prenons des exemples, et dites-moi franchement : MM. Lenoir, Dubuisson, Blondeau, ne rendent-ils pas de grands services au pays?

— Sans aucun doute, M. Dupré, dit Léonard, et vous auriez pu vous nommer avec eux.

— Merci de la politesse, Léonard.

— Ce n’est pas de la politesse, M. Dupré, ce n’est que la vérité, reprit Léonard; et une foule de voix l’appuyèrent.

— Merci encore une fois, mes amis. Mais est-ce parce qu’ils ont de la fortune que ces messieurs ont rendu service au pays ? Nullement. C’est qu'ils ont de l’intelligence, une activité infatigable, un esprit juste, un coup d'œil prompt, de l’imagination pour trouver des dessins et des formes capables de plaire au pu- .blic, une grande habileté pour maintenir leur fabrication au premier rang, enfin une vigilance extrême pour tout surveiller et tout voir. Est-ce vrai ?

— C’est incontestable, dirent les ouvriers employés chez les fabricants que M. Dupré avait nommés.

— Hé bien! ce sont ces qualités qui les ont fait réussir, et non leur fortune. Nous avons vu dans le pays d’autres fabriques élevées par des hommes riches, qui n’ont pas pu tenir, parce qu’ils

DIXIÈME ENTRETIEN

ont mal combiné leurs entreprises et n’ont pas su les diriger, parce qu’ils ont manqué d’habileté, de prudence, d’activité, et quelquefois d’esprit de conduite. Ce sont les qualités des premiers qui ont fait leurs succès et en même temps la prospérité dont cette commune a joui depuis vingt ans. Ces messieurs ont recueilli le fruit de leur talent, mais ils nous ont encore fait plus de bien, par la vie, l’activité, les capitaux qu’ils ont répandus dans le pays, par l’augmentation de valeur qu’ils ont donnée à tout ce qui existe à Mirebeau; de sorte que tous les habitants ont profité de leur habileté, ils en recueillent le fruit chaque jour, et le recueilleront même après leur mort; car le bien que font les hommes de ce genre ne meurt pas avec eux.

Ce que je viens de vous dire de ces messieurs, il faut le dire de tous ceux qui se distinguent par une supériorité intellectuelle et morale. Ces hommes supérieurs brisent heureusement, bon gré, mal gré, le niveau d’égalité que la médiocrité envieuse voudrait faire passer sur l’espèce humaine.

Je ne veux déprécier aucun homme, ni aucun métier; je l’ai déjà dit, toutes les professions sont, utiles, et ceux cfui les exercent rendent service à la société, puisqu’ils pourvoient à des besoins ; mais les services de l’ouvrier, du cultivateur, du petit marchand, sont renfermés dans un cercle restreint; ceux au contraire du fabricant, dont l’intelligence crée du travail pour une infinité de bras; du négociant, qui répand au loin les produits de notre industrie et nous fournit en retour des denrées et des commodités qui manquent à notre pays : de l’avocat, dont le talent conserve l’honneur et la fortune de ses clients; du médecin (pardon si je fais allusion à ma profession), à qui ses longues études permettent de sauver la vie à une foule de personnes; de l’ingénieur, qui creuse les canaux et les ports, suspend les routes au flanc des collines, comble les vallées, perce les montagnes, et sait découvrir dans les entrailles de la terre des richesses qui vivifieront un pays tout entier : ces services ne sont-ils pas infiniment supérieurs à ceux qui n’exigent que la force du corps ou la dose ordinaire d’intelligence possédée par tous les hommes?

— C’est incontestable, dirent une foule de voix.

— Que serait-ce, reprit M. Dupré, si je vous parlais des intelli-

r/ INÉGALITÉ PARMI LES HOMMES. 195

gence encore plus rares, des génies à .qui nous devons les progrès de l’agriculture, de l’industrie, des sciences et des arts? Dans cette sphère, ce n’est plus à quelques personnes, à une commune, ni même à une province que profitent leurs travaux; c’est à l’humanité tout entière. Tout ce que nous avons est le résultat des recherches de ces êtres privilégiés, que Dieu a donnés au monde pour le guider dans la voie des améliorations, et que les hommes, dans leur reconnaissance, ont nommés les bienfaiteurs du genre humain. Nous vivons sur un fonds qui est le fruit de leurs efforts et de leurs veilles; toutes les commodités dont nous jouissons, nous les leur devons; tout notre bien-être vient d’eux. Et nous voudrions que la société, qui en retire de si grands services, ne les récompensât pas autrement que vous, que moi, que le marchand, le boulanger, le journalier, le maçon, le tailleur, dont les travaux, sans doute sont indispensables, mais dont les services ne s’étendent pas au delà de leur entourage ? Je m’en rapporte à vous, serait-ce juste ?

— Non, vraiment, s’empressa-t-on de répondre.

— Et cependant, messieurs, la société ne les récompense pas; tout au plus leur élève-t-elle quelquefois des statues après leur mort. Elle laisse au public le soin de les rétribuer, persuadée qu’en dépit des clameurs de la médiocrité jalouse, il saura payer les services à leur valeur. Et le public recherche ces hommes et s’adresse à eux de préférence ; il s’indigne même quand l’État ne les met pas à leur place et ne les emploie pas avant tout autre. Ainsi, dis-moi, Michel, quand tu as été menacé d’être privé de l’usage du puits voisin, pourquoi, au lieu d’aller à la ville, es-tu allé au chef-lieu consulter M. Boulard, qui fait payer ses consultations trois ou quatre fois plus cher que les autres avocats?

— Parbleu ! c’est qu’avec lui j’étais sûr de mon affaire ; je savais que quand il aurait parlé, on ne me chercherait plus noise.

— Et tu as bien fait, Michel. Et toi. Honoré, quand ta fille cadette est tombée malade l’année passée, pendant mon absence, pourquoi as- tu fait venir M. Audran, qui ne quitte pas la ville à moins de 25 ou 30 francs, au lieu d’un autre médecin qui t’aurait fait payer sa visite 5 ou G francs ?

— Ah ! M. Dupré, c’est que ma fille était dangereusement ma-

J 96 DIXIÈME ENTRETIEX.

lade ; et, dans ce cas, voyez-vous, on n’y regarde pas ; je lui aurais donné ce qu’il aurait voulu.

— Cela montre' que tu tiens plus à les enfants qu’à ton argent; je n’oserais pas dire que ceia te fait honneur, c’est par trop naturel. Mais vous le voyez, quoiqu’il vous arrive peut-être de murmurer contre les supériorités, vous êtes bien aises de les trouver au besoin. Ces supériorités sont une conséquence des inégalités naturelles qui existent parmi les hommes; se plaindre qu’elles existent, c’est se plaindre du génie, du talent, du mérite, de tout ce qui l'ait le plus de bien à l’humanité. Félicitons-nous donc qu’il y ait de ces supériorités dans le monde, et s’il devait nous rester un regret, c’est qu’il n’y en eut pas davantage, parce que l’humanité ferait plus de progrès dans la voie du bien-être.

— Alors tout est pour le mieux dans le monde, dit M. Jarland, et nous ne pouvions rien désirer de meilleur ; c’est consolant pour ceux qui ne sont pas des supériorités I

— Oui, M. Jarland, tout ce que Dieu a fait est pour le mieux, et il est très-consolant pour vous, pour nous tous, qu’il y ait des supériorités, parce que nous profitons des services que rendent ces hommes, non pas seulement quand nous leur en demandons et les payons, mais tous les jouis et à tous les instants. Les services que nous leur payons 11e sont rien en comparaison de ceux qu’ils rendent gratuitement à l’humanité ; car, à mesure que la science fait des progrès, et que l’industrie perfectionne ses moyens de production, le prix des objets baisse, et ils tombent à la portée d’une foule de gens qui étaient forcés de s’en priver. Rappelezvous combien de choses, il y a vingt ans encore, étaient presque exclusivement à la portée des riches à Mirebeau, qui sont aujourd’hui à l’usage de tout le inonde : le pain de froment, la viande, le vin, les souliers-, les bas, les bonnes et chaudes étoffes, et je ne sais combien d’objets utiles et commodes qu’on trouve partout, sans oublier l’instruction, qui était autrefois le partage des classes aisées, et que les pères de famille les plus pauvres peuvent maintenant procurer à leurs enfants.

Dans une Infinité d’industries, l’objet que le fabricant faisait pa'yer 10 francs d’abord, ne s’est plus payé que 8 francs, puis (J ; il est tombé ensuite à b, à 4, même à 3. 11 en est une foule qui

l'inégalité parmi les hommes. 197

ne coûtent pas le quart, pas meme le dixième de ce qu’ils valaient il y a trente ans. Chaque année, chaque mois voit tomber dans le domaine public une foule de procédés nouveaux dus précisément à ces intelligences d’élite, qui découvrent, qui inventent, qui transforment la matière et lui donnent une utilité inconnue avant eux, comme on l’a fait pour la vapeur, pour le gaz, pour l’électricité, et pour tant d’autres choses dont on ne tirait aucun parti, il y a un siècle.

Du reste. Messieurs, ces avantages ne tiennent pas seulement à ce que les inégalités existent ; ils tiennent aussi à la liberté qu’ont les mérites de toute espèce de se produire dans une société où chacun suit son penchant et choisit sa profession, en ne consultant que son aptitude, son intérêt et ses goûts. Aujourd’hui, on se fait à son gré menuisier ou mécanicien, laboureur ou tisserand, et chacun, exerçant une industrie de son choix, y réussit mieux. Cela, pour le dire en passant, n’aurait pas lieu dans le système que rêvent quelques-uns, où l’Etat se chargerait de pourvoir à l’existence de chacun; il devrait veiller à l’exercice de toutes les professions nécessaires aux besoins de la société, ni plus ni moins, et surtout 11e pas s’exposer à avoir des bouches inutiles à nourrir. Il dirait donc à l’im : « Tu veux être sculpteur en meubles, j’en suis bien fâché, mais nous n’avons pas besoin de fauteuils; va travailler à la terre. » A un autre qui voudrait faire des carrosses : « Je le regrette beaucoup, mais tout le monde va à pied en ce moment, fais-nous des souliers. »

— Sans doute il n’y aurait aucune liberté dans ce système, dit Léonard; mais la liberté actuelle n’est-elle pas souvent celle de se rendre malheureux par un mauvais choix?

— C’est vrai, Léonard; mais c’est toujours la conséquence de la liberté : qui dit liberté, dit possibilité de choisir bien ou mal. La liberté entraîne la possibilité de faire des erreurs, elle augmente donc la responsabilité morale de l’homme. Il doit s’éclairer, s’instruire, afin d’être moins exposé à se tromper. Mais qui pourrait se plaindre de cette responsabilité avec la liberté qui l’accompagne? Qui pourrait voir avec regret un état de. choses où l’homme cesse d’être une espèce de brute ou de machine, pour devenir véritablement un homme?

198 DIXIÈME entretien.

— Assurément ce ne sera pas moi, répliqua Léonard. Cependant on ne peut pas dire que la liberté soit complète aujourd’hui. Moi, par exemple, qui n’ai pas de capitaux, pourrais-je m’établir banquier, comme M. Teulières, ou élever une fabrique, comme M. Lenoir?

— Léonard, tu le trompes en regardant comme une atteinte à la liberté de ne pouvoir, dans toutes les conditions, embrasser la profession qu’on voudrait. Ce n’est pas la société qui s’y oppose; c’est la force des choses et la volonté de Dieu qui nous fait naître dans une condition ou dans une autre.

Autrefois, cependant, l’objection aurait été fondée. Il y avait toute espèce de restrictions à la liberté des professions, comme il y en a encore en différents pays. 11 y avait des professions qu’on ne pouvait jamais embrasser sans être né dans une certaine condition. En outre, presque toutes les autres constituaient des corporations, nommées quelquefois jurancUs, où il était très-diflicile de se faire admettre. Souvent le nombre des individus de chaque profession était limité, et, tant que ce nombre était au complet, nui ne pouvait y entrer. Les travailleurs trouvaient encore de grandes diflicultés à passer de la condition d’ouvrier à celle de maître ou de fabricant. La maîtrise , c’est-à-dire Je droit de travailler ou de faire travailler pour son compte, était soumise à mille entraves et se payait fort cher. Rien de cela n’existe plus en France; il n’y a d’autres obstacles au choix des professions que ceux qui résultent de la nature même des choses. 11 n’y a plus de classes différentes dans notre société.

— Cependant, demanda André, on entend parler sans cesse de classes riches et de classes pauvres, de la classe bourgeoise et de la classe ouvrière. Qu’entend-on au juste par là?

— On entend simplement par là l'ensemble des personnes placées dans des conditions analogues de fortune. C’est une manière vicieuse de désigner les riches et les pauvres, ceux qui travaillent pour autrui, ou ceux qui occupent d’autres personnes. Mais il n’y a réellement pas de classes distinctes, puisque personne ne pourrait dire où commence la richesse et où finit la pauvreté, ce qui est la richesse pour l’un pouvant passer pour de la médiocrité aux yeux d’un autre. 11 n’y a d’ailleurs aucune barrière entre ces

l’inégalité parmi les hommes.

classes, l’ouvrier d’aujourd’hui pouvant devenir maître demain ; tandis que le maître, par imprudence ou par malheur, peut redescendre à la condition de l’ouvrier. C’est ce que nous voyons tous les jours, et, sans sortir de cette commune, vous pouvez vous en rappeler de nombreux exemples.

Remarquez même, mes amis, que ce n’est pas un simple changement de personnes qui a lieu, les uns prenant la place des autres. Non, à mesure que l’industrie fait des progrès, le nombre de ceux qui n’ont que leur travail pour vivre diminue, tandis que celui des propriétaires augmente. Il a, par exemple, plus que triplé depuis le siècle dernier. Aujourd’hui, le sol de la France est divisé en 127 millions de parcelles, formant un total de 13 millions de cotes foncières, portées au rôle des contributions.

— Oui, dit Léonard; mais plusieurs de ces cotes sont payées par le même propriétaire. Ainsi cela ne nous dit pas combien il y a d’individus qui participent à la propriété de la terre.

— Ton observation est juste, Léonard; mais je vais te donner l’explication que tu demandes. Sur ces 13 millions de cotes foncières, il y en a plus de 7 millions qui n’atteignent, pas 10 francs de contributions, preuve qu’elles appartiennent à de tout petits propriétaires. Ce n’est pas tout : d’après les derniers renseignements recueillis par l’administration, il existe en France 6 millions et demi de petits propriétaires cultivant eux-mêmes leur bien, 800,000 fermiers ou métayers, et autant de journaliers qui sont eux-mêmes propriétaires ; ce qui fait plus de 8 millions de chefs de famille propriétaires. Enfin le nombre des maisons bâties, qui, il y a trente ans, n’était que de 6 millions et demi, est aujourd’hui de près de 8 millions ; les parcelles attenantes â ces maisons, qui ne dépassaient guère 16 millions à la même époque, s’élèvent actuellement à 19 millions environ, qui sont essentiellement le lot des gens peu aisés.

— D’après cela, dit André, il y a en France bien plus de propriétaires que de gens qui n’ont rien. Je ne l’aurais jamais cru.

— C’est pourtant l’exacte vérité, et si l’on porte contre la société tant d’accusations injustes, c’est qu’on ne la connaît pas. En réalité, dans les campagnes, l'immense majorité de la popu-

DIXIÈME ENTRETIEN

lation possède quelque chose. C’est seulement parmi les ouvriers des villes, et dans les localités manufacturières, qu’on trouve malheureusement encore beaucoup d’individus qui ne ne participent pas à la propriété du sol.

Mais d’heureux changements s’opèrent chaque jour dans leur condition. Ainsi, dans l’industrie, que de travailleurs se sont élevés, depuis trente ans, de la condition d’ouvriers à celle de maîtres! En voici un exemple. En 1818, il y avait en France 847,000 patentés, et en ce moment il y en a environ 1,700,000, presque un million de plus. En dix ans, le nombre a augmenté de -311,390, ce qui fait plus de 31,000 ouvriers qui, chaque année, arrivent à la condition de patrons. Il y a ainsi chaque année plus de 31,000 familles dont la position s’améliore. On ne peut donc plus dire qu’il est impossible de sortir de la condition où l’on se trouve, et que, lorsqu’on est né pauvre, on est condamné à vivre et à mourir pauvre. Rien n’est plus faux.

— 11 est cependant bien difficile de devenir riche, quand on ne l’est pas par ses parents, dit Honoré Buquet.

— C’est vrai. Honoré : aussi les grandes fortunes, à quelques exceptions près, sont toujours l’œuvre de plusieurs générations successives; c’est pour cela que nous devons travailler à fonder l’avenir de nos enfants. Cherchons d’abord à acquérir le bien-être et l’aisance, et, si nous le voulons bien, soyons persuadés qu’à moins de malheurs imprévus, nous y parviendrons.

— Comment donc faire, M. Dupré? dirent plusieurs voix, car nous le voulons bien, et nous n’y parvenons guère.

— C’est que vous le ne voulez pas toujours d’une volonté ferme. Qui veut la fin doit vouloir les moyens. Or, tout en voulant la fin, on ne prend pas toujours les moyens d’y arriver. Ces moyens sont le travail, l’ordre, l’économie, la prévoyance, l’instruction. Avec cela, on arrive toujours; mais il faut tout cela, car ceux qui ont simplement du bonheur sont bien peu nombreux. Que de gens se plaignent de leur pauvreté, qui ne devraient s’en prendre qu’à eux-mêmes ! Ce n’est pas en travaillant quelques heures par jour ou quelques jours par semaine qu’on se procure de l’aisance. Pour avoir du repos et de l’aisance plus tard, il faut commencer par prendre de la peine, et ne pas faire comme tant de gens qui

l’inégalité parmi les hommes.

veulent se donner d’abord du bon temps. Voyez tous ceux qui ont de l’aisance ou de la richesse : sauf de bien rares exceptions, comment l’ont-ils acquise? Ou eux, ou leurs pères, tous ont rudement travaillé, se levant de bonne heure, se couchant tard, toujours les premiers et les derniers à l’ouvrage.

Mais le travail ne suffit pas sans l’ordre qui tire parti de tout et ne laisse rien perdre. Il n’y a pas de maison que l’ordre ne fasse prospérer, il n’y en a pas une que le défaut d’ordre ne ruine ou n’appauvrisse. Voyez tels et tels que je pourrais vous citer : à quoi ont-ils dû leurs pertes? Au défaut d’ordre. Chez eux, rien ne se fait bien ou à temps ; tout se perd, tout se brise, tout se détériore; il faut sans cesse acheter, réparer, renouveler.

L’économie est peut-être plus importante encore que l’ordre, car elle est plus difficile. En effet, on travaille pour se procurer des commodités et des jouissances, et la première condition est de s’en priver. C’est que la vieillesse est seule le temps du repos, la jeunesse est celui du travail et des privations. Voilà ce que ne veulent pas comprendre les ouvriers. Tant qu’ils sont jeunes, ils dépensent ce qu’ils gagnent, sans penser à l’avenir, et l’âge ou les infirmités viennent les surprendre avant qu’ils aient eu le temps de se procurer les ressources les plus indispensables.

Mes amis, l’aisance se fonde de longue main, et, pour y parvenir, rien n’est à dédaigner; il n’y a pas de petites économies, vous l’avez entendu dire bien des fois. Un sou épargné est un sou gagné. Un sou I qu’est-ce que cela? dit-on; cela ne vaut pas la peine d’y faire attention. Un sou par jour, ne l’oubliez pas, fait 18 fr. 25 centimes par an; cinq sous par jour font 91 fr. 25 centimes, c’est-à-dire bien près de 100 francs. Cinq sous seulement économisés chaque jour donnent, avec les intérêts accumulés, 1,147 fr. 74 centimes au bout de dix ans; 1,909 fr. 30 centimes, ou bien près de 2,000 francs, au bout de quinze ans; 3,017 fr. 27 cent, après vingt ans. Dix sous par jour donneraient le double, ou 2,300 fr. après dix ans, presque 4,000 francs après quinze ans, et plus de 6,000 fr. au bout de vingt ans.

— Comment, autant que cela, M. Dupré? nous ne l’aurions jamais cru, dirent beaucoup d’assistants.

— C’est que vous ne connaissez pas la puissance de l’économie

plus difficile est fait, car vous savez qu’en tout le commencement

Que faudrait-il pour cela? Supprimer des dépenses superflues qui n’ajoutent rien au bien-être, le tabac et la pipe, le petit verre

d’autres dépenses qui, à force de se renouveler, finissent par devenir ruineuses. Que de circonstances où l’on pèche contre l’économie ! Calculez, et dites s’il y en a un seul d’entre vous qui ne puisse économiser ces dix sous par jour.

— Savez-vous qu’à ce compte, la vie ne serait pas gaie? dit une de nos anciennes connaissances, Paul Boitard, dont la tempérance et l’économie n’étaient pas les qualités dominantes.

— Tu trôuverais peut-être plus commode, reprit M. Dupré, de

à ceux qui ont bien travaillé une partie de ce qu’ils ont, mais ce n’est pas juste. Si tu ne veux pas te priver maintenant, mon garçon, ne te plains pas si tu es forcé de te priver quand tu seras vieux. Bien ne s’obtient sans peine dans ce monde, et la fortune encore moins.

Si vous pensiez davantage à l’avenir, mes amis, vous ne prendriez pas, avant de vous marier, ces habitudes de dépense, qui vous rendent ensuite l’économie si difficile quand vous êtes en ménage, et qui font que tant d’ouvriers ajoutent alors à leurs fautes le tort bien plus grave de laisser leur famille dans le besoin.

Vous ne sauriez croire combien ces habitudes de dissipation et d’intempérance sont funestes aux jeunes ouvriers, et combien elles rendent pénible pour eux la vie toujours austère du père de 1

t’amuser pendant que tu es jeune, et de venir ensuite réclamer

en continuant la vie de dissipation qu’ils ont menée auparavant.

Page 1