‹ Manuel de morale et d'économie politiqueChapitre 13 sur 41 · L INÉGALITÉ PARMI LES HOMMES · texte numérisé non relu

L INÉGALITÉ PARMI LES HOMMES

famille. Une de ces mauvaises habitudes, dont je n’ai rien dit encore, est la déplorable coutume de faire son tour de France.

— Comment! s’écria Paul Boitard, qui en était revenu récemment, vous voulez nous empêcher de voir du pays! Et comment l’ouvrier apprendra-t-il son état?

— En travaillant dans un bon atelier, Paul. Le tour de France et le désir de s’instruire ne sont souvent qu’un prétexte pour satisfaire sa curiosité, et un besoin d’indépendance. Mais, après plusieurs années de tour de France, on revient aussi pauvre qu’on était parti ; on n’a pu faire aucune économie, et le plus souvent on a ramassé les défauts de tous les lieux qu’on a parcourus. Je ne dis pas que, selon les localités, on n’ait besoin, pour devenir un ouvrier habile, d’aller dans un lieu où l’on pourra trouver à exécuter des travaux plus variés, afin de s’initier à tous les secrets de son état. Mais on atteindra ce but en allant dans un bon atelier et en s’y fixant tout le temps nécessaire. C’est ce qu’a fait M. Saujon, à qui je demande la permission de le citer pour exemple. Après avoir fait son apprentissage ici, chez le père Ducoutre, qui n’était pas fameux, comme vous savez, il est allé à Rouen, où il avait un oncle : il y est resté quatre ans sans en bouger, et ensuite il est revenu ici. Vous savez tous s’il y a un menuisier plus habile.

— Vous me faites un compliment que je ne mérite pas, dit M. Saujon.

— Ce n’est pas un compliment, M. Saujon, c’est une justice que tout le monde vous rend, et vous pourriez encore nous servir d’exemple pour ce que je vais dire. Car l’habileté, mes amis, l’intelligence et l’instruction sont encore au nombre des moyens nécessaires pour réussir. Le travail, l’ordre et l’économie sont beaucoup sans doute; mais cela ne suffit pas pour faire sa fortune, il faut de l’intelligence, et beaucoup d’intelligence. Voyez tous ceux que vous avez vus prospérer autour de vous, en agriculture comme en industrie : ce sont tous des hommes intelligents. Leurs champs sont les mieux cultivés, ils suivent les meilleurs procédés; ou bien c’est le charpentier le plus habile, le cordonnier dont la chaussure est le plus solide, le tisserand qui fait le mieux la toile. 11 en coûte sans doute à l’amour-propre d’un homme de se

dire qu’il. ne fait pas aussi bien qu’un autre, et que, s’il ne réussit pas comme lui, c’est qu’il n’est pas aussi capable. On aime mieux s’en prendre aux circonstances, au sort, aux hommes, à tout, excepté à soi-même.

Ce n’est pas à dire pour cela que l’ignorant doive rester ignorant, tant s’en faut. Je dis seulement qu’il faut se résigner à en voir de plus habiles, de plus capables et de plus intelligents que nous, parce que l’intelligence est un don de Dieu, qui la répartit à chacun dans la mesure qu’il lui plaît. Mais il nous en a donné notre part à tous; c’est à nous à la faire fructifier par l’instruction, aujourd’hui surtout que la société nous en offre le moyen par les écoles qu’elle a ouvertes dans les moindres villages. En mettant l’instruction à la portée de tout le monde, elle a affaibli la plus grande cause d’inégalité qui existe entre les hommes; elle a renversé la dernière barrière qui puisse s’opposer à ce que de la condition la plus humble on s’élève à la plus haute, si l’on a réellement en soi l’aptitude suffisante.

ONZIÈME ENTRETIEN

LES RAPPORTS DES HOMMES CONSISTENT DANS DES ÉCHANGES DE SERVICES. — ÉGALITÉ DES SERVICES. — DIVISION DES SERVICES.

Rien n’était survenu à Mirebeau depuis la suspension presque complète des travaux. Les habitants s’étaient empressés, chacun dans la mesure de ses moyens, de venir en aide aux familles que la fermeture des ateliers mettait le plus dans la gêne. Aux dons abondants qu’ils distribuaient ou faisaient distribuer par le curé, aux plus malheureux, les propriétaires aisés, tels que MM. Valcour, Dupré, Duroure, Ravaud, Bertrand, ajoutaient le secours le plus utile, le travail. Ils profitaient de la circonstance pour faire faire, sur leurs propriétés, des travaux qu’ils n’auraient peut-être pas entrepris sans cela. Sur le conseil de M. Dupré et la proposition de M. Valcour, la commune s’était imposée, afin de faire exécuter des travaux projetés depuis quelque temps, mais ajournés faute de fonds. Les ouvriers les plus nécessiteux y avaient trouvé une ressource précieuse dans leur détresse.

Il était pénible sans doute, pour beaucoup d’entre eux, de se livrer à un travail si différent de celui auquel ils étaient habitués, et naturellement bien moins rétribué. Cependant ils s’estimaient heureux de trouver, dans ces conjonctures difficiles, une occu-

ONZIÈME ENTRETIEN

pation qui procurât du moins du pain à leur famille. Ils commençaient à comprendre, par expérience, la vérité de ce que leur avait dit M. Dupré, que, dans les temps malheureux, les pauvres ne peuvent être aidés que sur le surplus des riches. Si quelquesuns avaient autrefois accusé la richesse, ceux qui étaient de bonne foi en appréciaient maintenant Futilité.

Le blé se maintenait, du reste, à un prix élevé. Les troubles précédents auraient même suffi pour le faire enchérir; ils avaient inspiré une telle crainte, que deux marchés se passèrent sans que personne osât y porter des grains. Cependant, comme le maintien d’une force année avait fini par ramener la sécurité, quelques voitures se montrèrent au troisième, et un peu plus au suivant. Les nouvelles venues des autres points de la France prévinrent heureusement l’augmentation que cette rareté des grains sur le marché aurait amenée. De grandes quantités de blé arrivaient de la Russie, et des quantités plus considérables étaient attendues d’Amérique ; désormais les approvisionnements permettaient d’attendre la récolte prochaine.

Le docteur Dupré ne manquait jamais, au commencement de chacune de ses conférences, de donner à son auditoire les nouvelles qu’il savait de nature à tranquilliser les esprits; elles se répandaient ensuite avec rapidité dans toute la commune. Après avoir parlé des arrivages de grains, qui faisaient espérer une baisse prochaine du pain, il reprit le sujet de ses entretiens.

— Nous avons vu, dit-il, que le travail est la source de la richesse; c’est par le travail que l’honnne s’élève à la propriété, et c’est du travail que lui vient tout ce qu’il possède. Les questions qui se rapportent au travail ont donc pour nous tous une grande importance : c’est à ce titre que nous devons nous en occuper, lit d’abord, comment travaille-t-on?

— En se servant de ses bras ou de ses mains, dirent quelques assistants.

— Pas toujours, mes amis, vous allez le voir. L’homme qui porte des fardeaux, celui qui taille la pierre, qui forge le fer ou abat des arbres, celui qui fait aller une navette, tous ces hommes travaillent avec les muscles de leur corps. Mais l’avocat qui étudie les lois pour défendre une cause, le médecin qui réfléchit sur les

ECHANGE DE SERVICES

symptômes d’une maladie pour trouver comment on doit la traiter, le savant qui calcule la force de la vapeur nécessaire pour faire aller une machine, ceux-là travaillent avec leur esprit, et ce travail, quoique d’une autre nature que le travail manuel, n’en est pas moins diflieile. Voici, par exemple, M. Raymond, qui ne travaille pas des mains comme la plupart d’entre vous, et qui cependant, en se consacrant à instruire vos enfants, exerce la profession la plus pénible que je connaisse, et pour laquelle nous ne saurions trop lui témoigner de reconnaissance. On travaille donc toutes les fois qu’on fait des efforts du corps ou de l’esprit.

Cependant, pour que le travail mérite ce nom, il doit avoir un but utile et tendre à rendre service à celui qui travaille ou à d’autres. Le chasseur qui se promène un fusil sur l’épaule ne travaille pas, bien, qu’il se fatigue beaucoup. Un homme peut quelquefois se livrer à un travail utile pour lui, mais nuisible aux autres, comme serait de faire de la fausse monnaie; mais, à part de rares et coupables exceptions, le résultat du travail est toujours bienfaisant pour l’humanité.

Le travail devant avoir un but utile, tout travail qu’on entreprendrait pour produire une chose qu’on peut avoir sans aucun effort, serait un travail perdu. Ainsi, fermer les fenêtres en plein midi, et remplacer la lumière du soleil par une lampe ou du gaz, serait insensé. Faire à grands frais ce qu’on peut faire sans peine, est aussi du travail perdu : tel serait le cas d’un homme qui, pouvant porter un poids de 500 kilogrammes sur une charrette, en une seule fois, s’obstinerait à le porter à bras en vingt voyages, à 25 kilogrammes chaque fois; il se fatiguerait énormément sans faire plus de travail.

— Mais ce serait absurde, dit Michel; personne ne peut avoir une pareille idée.

— Tu crois cela absurde, Michel, et tu as raison. Cependant bien des hommes soutiennent des idées analogues, toi le premier, je te le ferai voir plus tard; mais continuons. Dans une société civilisée comme la nôtre, tous ceux qui participent à ses avantages doivent les payer en travaillant pour elle.

— Ainsi, les riches, qui ne travaillent pas, rnanquen! à leur devoir; je l’avais bien dit, s’écria Léonard.

ONZIÈME ENTRETIEN

— N’allons pas trop vite, Léonard. D’abord il y a bien peu de riches qui ne fassent réellement rien ; mais, qu’il y en ait ou non, cela ne fait rien à la question. Dis-moi : si, par ton travail, tu parviens à te procurer le moyen de te reposer plus tard, trouverais-tu juste que les travailleurs d’alors vinssent te reprocher ton oisiveté, et dire que tu manges la substance des autres?

— xMais certainement non, M. Dupré, puisque je me serais procuré par mon travail ce que je dépenserais.

— Eh bien, mon ami, c’est le cas des riches : ou ils ont acquis leur richesse, ou ils l’ont reçue de leurs parents; dans l’un, ou l’autre cas, ils ont payé d’avance leur dette par eux ou par leurs pères, puisque leur fortune est l’excédant d’un travail économisé par eux ou par leurs ancêtres, excédant qui, pour le rappeler en passant, a enrichi le pays. Voilà ce qu’il ne faut pas perdre de vue. N’oublions pas non plus qu’il y a un travail de l’esprit comme un travail des mains, tous deux également utiles à la société, qui profite de l’un comme de l’autre.

L’homme a des besoins de toute espèce, et il ne peut en satisfaire aucun sans prendre de la peine. Mais, qui dit satisfaction d’un besoin, dit jouissance, puisque l’homme jouit toutes les fois qu’il satisfait ses besoins ou ses désirs. Il faut donc que l’homme achète d’une manière quelconque ses satisfactions ou ses jouissances, mais il cherche à les payer le moins qu’il peut : de ce désir résultent tous les progrès qui se font sur la terre.

Nous savons que si chacun de nous devait tout faire- par luimême et passer à tout instant d’un travail à un autre, nous prendrions une peine infinie, et, après tout, nous serions très-mal nourris, très-mal logés, très-mal vêtus. Mais, comme tous les hommes ont les mêmes besoins, ce qui est utile à l’un est aussi utile aux autres. Si donc l’un d’eux a fait d’un certain objet plus qu’il n’a besoin pour sa consommation ; si, en même temps, un second, un troisième se trouvent aussi avoir fait d’un second, d’un troisième objet, plus qu’ils n’ont besoin, chacun d’eux troquera une portion du produit de son travail pour une portion de celui des deux autres. Ils auront ainsi fait un échange et se seront rendu mutuellement service.

Les hommes se sont promptement aperçus qu’ils avaient avan-

ECHANGE DE SERVICES

tage à se livrer à la production d’un seul objet; car, avec ce seul objet, ils peuvent par l’échange se procurer tous ceux dont ils ont besoin. Mais, en s’occupant exclusivement de la production d’un seul objet, chacun en obtient à lui seul une bien plus grande quantité qu’ils ne pourraient en produire tous ensemble, s’ils se livraient chacun à plusieurs occupations. Tous, par ce moyen, se trouvent produire davantage, avoir plus de produits à échanger; ils retirent donc tous de leur travail plus de satisfactions ou de jouissances. Ainsi l’échange a amené la division du travail; la division du travail, à son tour, facilite et multiplie les échanges, et, à mesure que les échanges se multiplient, la somme des jouissances de chaque homme augmente. Division du travail, échange des produits, satislaction plus facile des besoins, tout se lie.

— Mais, dit M. Vieulin, vous parlez d’échange de produits, tandis que les hommes font rarement des échanges entre eux ; constamment, au contraire, ils font des ventes et des achats.

— C’est possible pour vous, dit André ; mais moi qui suis ouvrier, je travaille et ne vends pas. Quant à acheter, ça ne m’arrive pas si souvent que vous le dites, surtout par le temps qui court.

. — Vous avez tous deux tort et raison, répondit M. Dupré. Remarquez que j’ai commencé par dire que les hommes échangent entre eux des services ; c’est pour me faire comprendre que j’ai parlé d’un échange de produits, parce que les hommes ont en effet commencé par là. Mais, pour parler plus exactement, disons que les hommes échangent entre eux des services.

— 11 me semble pourtant, reprit M. Vieulin, que ce n’est pas tout à fait vrai. Quand je vais à la forge acheter des objets en fonte, et que je donne en échange de beaux et bons écus, il me semble que je rends service à M. Blondeau, et qu’il ne m'en rend pas, car je pourrais aussi bien aller ailleurs.

— Et moi, dit M. Duroure, quand je loue un garçon de labour, n’est-ce pas moi qui rends service, et non pas lui?

— Eh bien, vous vous trompez tous deux. Dites-moi, M. Vieulin, pourquoi achetez-vous des objets en fonte?

— C’est pour les vendre à mes pratiques.

ONZIÈME ENTRETIEN

— Et vous, M. Duroure, pourquoi prenez-vous un garçon de charrue?

— Pour labourer mes terres, cela va sans dire.

— Donc, si vous, M. Yieulin, vous achetez des objets en fonte ou en fer, c’est que vous en avez besoin, et M. Blondeau vous rend service en vous en fournissant. Et vous, M. Duroure, si vous prenez à votre service un garçon de charrue, c’est que vous en avez besoin, parce, que vous ne voulez pas labourer vos champs vous-même. Jean-Claude vous sert donc, il vous rend service en labourant pour vous.

— Mais, si je n’avais pas pris Jean-Claude, j’en aurais pris un autre, et mes terres seraient également labourées.

— Eh bien, ce serait un autre qui vous aurait rendu le service de les labourer, voilà toute la différence. Si vous avez pris Jean- Claude, c’est que vous le connaissiez pour un garçon honnête, laborieux, et qui ne boit pas. 11 vous a rendu service en faisant bien votre besogne. Comprenez-vous, M. Duroure?

— Oh très-bien, maintenant; vous avez raison, je vois que je me trompais.

— De même, M. Yieulin, vous auriez pu acheter vos ustensiles ailleurs. Si vous les avez achetés chez M. Blondeau, c’est que probablement vous avez trouvé plus commode de les prendre chez lui que de les faire venir de plus loin. Dans tous les cas, vous aviez besoin d’ustensiles, et M. Blondeau qui en fabrique a besoin d’en vendre. Yous vous êtes rendu tous deux service, vous en lui achetant sa marchandise, lui en vous la vendant .Quant à toi, André, crois-tu que tu ne vendes rien?

— Mais certainement, M. Dupré; vous savez bien que je ne fais aucun commerce.

— C’est vrai; mais que faisais-tu quand tu étais à la fabrique?

— Je travaillais, tout le monde sait cela.

— Et que te donnait-on pour ton travail ?

— De l’argent, parbleu, quoiqu’on ne m’en donnât pas autant que j’aurais voulu.

— On te donnait donc de l’argent pour ton travail, comme on en donne à M. Yieulin, à M. Blondeau, bien qu’ils trouvent comme toi qu’on ne leur en donne pas assez pour leur marchan-

ÉCHANGE DE SERVICES. *> J

dise. Si M. Blondeau vend son fer, toi tu vends ton travail, voilà toute la différence, mais vous vendez tous deux.

— D’après cela, reprit Léonard, le travail serait une marchandise, et l’ouvrier un marchand comme une autre, avec cette différence que sa marchandise serait un travail à faire, au lieu d’un travail fait. Mais savez-vous, M. Dupré, que j’aime assez cette manière d’envisager les choses? Sauf la fortune, elle n’établit pas de différence entre les maîtres et les ouvriers.

— Tu as parfaitement raison, Léonard; mais les hommes ont la déplorable habitude de s’arrêter à des mots, au lieu d’aller au fond des choses. Souvent aussi les ouvriers ont le tort d’entretenir ces idées fausses, par leurs manières et leur langage qu’ils affectent quelquefois de rendre grossiers, faisant presque croire ainsi qu’ils sont d’une race différente des bourgeois, tandis que, par l’instruction et l’éducation qu’ils reçoivent dans les écoles, il leur serait si facile d’acquérir des manières et un langage qui les rendraient tout à fait les égaux des hommes des classes plus aisées. Permettez-moi de vous le dire en -passant, mes amis, vous ne sauriez croire combien vous nuisez à l’amélioration de votre condition en conservant ces mauvaises habitudes.

Mais, pour en revenir à notre sujet, j’ajouterai une autre considération qui doit vous relever à vos propres yeux, c’est que les maîtres et les ouvriers échangent entre eux des services. Si, par exemple, quand l’ouvrage va, M. Lenoir a besoin d’ouvriers pour faire son travail, de votre côté, vous avez besoin de travailler pour vivre. M. Lenoir vous rend donc service en vous donnant de l’ouvrage, et vous lui rendez service à votre tour en faisant son travail.

Je pourrais de même passer en revue tous les états, et je vous ferais voir que dans tous les rapports d’affaires il y a toujours échange de service. Ainsi, dans une circonstance difficile, vous allez trouver un avocat, et il vous donne une consultation qui vous épargne ou vous fait gagner un procès : il vous a rendu service. Vous êtes malade, vous appelez un médecin ; il vous examine, reconnaît la cause de votre maladie et prescrit un traitement qui vous guérit : il vous a rendu service. Mais, à votre

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tour, vous leur rendez service; car ils ont embrassé leur profession pour s’en faire un revenu, et ceux qui ont assez de confiance pour s’adresser à eux leur rendent service en les payant.

Examinez bien, et vous verrez que tout se traduit en définitive par un échange de services. Ce qui peut induire en erreur, c’est que les services se présentent sous des formes très-diverses. Cependant, tous ceux que les hommes se rendent en matière d’affaires peuvent se ramener aux quatre espèces suivantes :

Donner pour qu’on nous donner

Donner pour qu’on fasse pour nous;

Faire pour qu’on nous donne ;

Faire pour qu’on fasse pour nous.

Donner pour qu’on nous donne , est le cas du marchand qui donne de la marchandise contre une autre espèce de marchandise, ou contre de l’argent, qui est aussi une marchandise, comme nous verrons : c’est un échange de produits. Ce cas comprend tout ce qu’on appelle communément vente et achat.

Donner pour qu’on fasse pour nous, a lieu lorsqu’on emploie des domestiques ou des ouvriers. Le maître les paye en argent, et en partie en nature quand il les loge et les nourrit, et ils travaillent pour lui. C’est le cas des maîtres par rapport aux serviteurs aux ouvriers, aux commis de l’Etat et des administrations par rapport à tous les fonctionnaires et les employés : ils échangent de l’argent contre du travail. L’argent ainsi donné en paiement s’appelle gages, salaire ou traitement selon les cas, mais c’est toujours la même chose.

Faire pour qu’on nous donne , est l’inverse du cas précédent. C’est celui des serviteurs et des ouvriers qui travaillent pour un salaire ; ils échangent du travail contre de l’argent.

Faire pour qu’on fasse pour nous, est le cas beaucoup plus rare où l'on fait un certain travail pour quelqu’un, en échange d’un autre travail qu’il ferait pour nous.

Cherchez toutes les espèces de services que les hommes peuvent se rendre, et vous verrez qu’ils rentrent tous dans l’une ou l’autre de ces quatre catégories.

— Je comprends, dit alors Michel, qu’il y a, dans tous les cas.

ECHANGE DE SERVICES

échange de services. Cependant je ne sais pas dans quelles catégories se placeront les services de l’avocat et du médecin dont vous parliez tout à l’heure.

— Dans la classe de ceux qui font pour qu’on leur donne , ou, en d’autres termes, qui travaillent pour recevoir. Ainsi l’avocat, le médecin étudient les lois et la procédure, les traités de médecine et le corps humain ; ils étudient les pièces d’un procès ou la maladie d’un client, afin de recevoir le salaire de leur peine.

— Il faut avouer, reprit Michel, que le plus souvent leur peine n’est pas bien grande, pour l’argent qu’on leur donne.

— Mais, Michel, quand tu payes le notaire, l’avocat ou le médecin, tu ne rémunères pas seulement la peine qu’ils prennent lorsqu’ils rédigent pour toi un acte ou une consultation, tu payes aussi celle qu’ils ont prise en étudiant pendant quinze ou vingt ans, aux prix de grandes dépenses de la part de leurs parents, et celle qu’ils prennent encore en étudiant sans cesse afin d’être prêts à te rendre service. La meilleure preuve qu’on ne trouve pas leurs services trop chers quand on en a besoin, c’est que, dans un cas grave, on ne se contente pas d’un avocat ou d’un médecin ordinaire; le plus fameux, celui qui se fait payer le plus cher, n’est pas de trop lorsque la vie ou la fortune en dépendent, tu le sais par ta propre expérience.

Il en est de même, mes amis, des savants, des ingénieurs, du magistrat qui rend la justice, du fonctionnaire qui soigne les intérêts du public, du prêtre qui est chargé du culte et qui veille à la conservation des mœurs, de l’instituteur qui nous rend de si grands services en nous donnant l’instruction ; ils se placent tous dans la catégorie de ceux qui font pour qu’on leur donne.

Tous travaillent pour nous, et si nous ne les voyons pas courbés sur la terre ou sur un métier, ils ont pendant de longues années étudié, médité, le front penché sur les livres, et souvent lorsque déjà nous reposons, ils sont encore à veiller, à réfléchir sur les moyens de nous rendre plus instruits, plus moraux, d’assurer notre sécurité et d’augmenter notre bien-être, par leurs écrits, leurs conseils, par des découvertes et des inventions nouvelles. Leurs services, quoique parfois méconnus, sont pourtant plus importants pour l’humanité, car ils 11e se bornent pas à

ONZIÈME ENTRETIEN

quelques individus, ils s’adressent à la société tout entière. Ces services sont d’ailleurs d’une nature telle, qu'il serait difficile de les apprécier pour les payer chaque fois; en outre, comme ils intéressent la société en général, c’est l’Etat qui les rétribue au moyen de sommes que le public met à sa disposition. Dans tous les cas, le salaire que l’Etat leur donne en notre nom n’est que la juste rémunération des services particuliers qu’ils rendent aux individus, ou des services généraux qu’en retire la société.

— D’après cela, reprit M. Maucorps, l’homme d’affaires, vous assimileriez leurs services à ceux des ouvriers et des serviteurs?

— Certainement, et je suppose que cela ne vous humilie pas plus que moi. Toutes ces personnes travaillent pour les autres, et on leur paye leur peine; elles rendent des services, et tout service mérite salaire. Les honoraires du médecin et de l'homme de loi, le traitement du prêtre, du professeur, du fonctionnaire et du magistrat, sont leur salaire, aussi bien que celui de l’ouvrier ou les gages du serviteur ; le nom ne fait rien à la chose N’oublions pas non plus qu’il y a toujours échange de services.

— Mais, dans cet échange, revint à dire Michel, n’y en a-t-il pas qui donnent plus qu’ils ne reçoivent?

— Je n’en sais rien, Michel, c’est leur affaire et non la nôtre. L’un a besoin de travailler, et il va trouver quelqu’un qui a besoin de faire travailler; celui-ci a des marchandises à vendre, et il désire trouver quelqu’un qui en veuille; celui-là a de l’argent, et il a besoin d’un certain objet ou d’un travail qu’un autre peut exécuter. Que font-ils? Ils conviennent de donner une certaine quantité du premier contre une quantité déterminée du second.

— Mais ne se peut-il pas que l’un donne de son produit ou de son temps plus que l’autre ne donne du sien?

— C’est possible, si le besoin de l’un est plus pressant que celui de l’autre. Mais qu’importe? S’ils effectuent l’échange, c’est qu’ils y trouvent tous deux leur avantage; pour tous deux, le service de l’un vaut celui de l’autre; autrement l’échange n’aurait pas lieu, car ils sont libres de ne pas l’elTectuer.

— Cependant, M. Dupré, il se pourrait que l’un des deux ne fût pas libre. Si c’était de pain que le premier eût besoin, et qu’il n’eût à donner en échange que la façon d’un habit, comme

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le pain est encore plus indispensable qu'un habit, il faudrait qu’il en passât par où voudrait le second.

— Certainement, mais comme il aurait un besoin infini de pain, le second lui rendrait un service infini en lui donnant un peu de pain ou d’argent pour en acheter, en échange d’un long travail pour la façon d’un habit. Du moment que le premier consent à donner son travail, c’est qu’il croit que le service qu’on lui rend, en l’empêchant de mourir de faim, vaut le temps qu’il donne. Il pourra le regretter plus tard et trouver qu’il a payé trop cher; cela n’empêchera pas qu’au moment de la convention, il ait pensé que le service valait le prix qu’on lui en demandait, puisqu’il a accepté les conditions. Car, dans tout échange de services, l’un va jusqu’au point où il aime mieux se priver de la chose que de la payer le prix demandé; l’autre, jusqu’au point où il aime mieux la garder qu’accepter le prix offert.

— Il me semble cependant, M. Dupré, qu’il y en a souvent qui font ce qu’on appelle de bons marchés, tandis que d’autres font des marchés de dupes.

— Cela peut être; je dirai plus, cela arrive assez souvent, parce qu’il y a des gens qui manquent de jugement, d’autres qui comprennent mal leurs intérêts, et parce que beaucoup se créent des besoins imaginaires; et cependant cela n’empêche pas que, lorsque le marché se conclut, il y a égalité de services; sans cela le marché ne se conclurait pas. Si je vends du sucre ou de l’huile, c’est que j’ai intérêt à m’en défaire, et que je préfère l’argent que je puis en retirer. Celui qui achète mon sucre ou mon huile me rend donc service, puisqu’il me donne en échange l’argent dont j’ai besoin. A son tour, il a plus besoin de mon sucre et de mon huile que de son argent : je lui rends donc service en lui en donnant pour son argent. Chacun, du reste, débat la valeur du service qu’il reçoit, et, lorsque 'nous sommes tombés d’accord, le marché est conclu. Il y a donc réellement échange de services, et de plus ces services se valent: sans cela, je le répète, sans cette égalité de services, l’échange n’aurait pas lieu.

La quantité de marchandise ou d’argent que nous avons à donner en échange de ce que nous voulons, varie d’ailleurs en raison de différentes circonstances que nous aurons à exa-

ONZIÈME ENTRETIEN

miner, telles que les besoins du vendeur ou de l’acheteur, la quantité disponible des objets à échanger, ou bien la qualité de la marchandise et la difficulté du travail. Mais toujours, lorsque le marché se conclut, c’est qu’on est tombé d’accord; dans ce cas, on a trouvé des deux côtés qu’on avait intérêt à le faire. On peut le regretter ensuite, on peut trouver qu’on a fait un mauvais marché, on peut s’être trompé effectivement ; mais, en réalité, dans l’esprit des contractants, les services étaient équivalents au moment du marché.

— Cela me parait très-vrai en y réfléchissant, dit M. Bertrand; mais jusqu’à présent je ne l’avais jamais soupçonné. J’avais toujours cru que je rendais service au marchand quand j’achetais quelque chose, sans me douter qu’il m’obligeait aussi.

— Quant à moi, dit M. Saujon, en prenant un ouvrier pour travailler à l’atelier, je pensais être le seul à rendre un service dans cette circonstance.

— Ma foi, dit André, j’avoue aussi qu’en travaillant pour le patron, je n’avais jamais songé qu’il me rendît service. Je vois que je suis son obligé, comme il est le mien.

— Tout cela, mes amis, provient de ce que nous envisageons mal les choses. Si, dans nos rapports avec les hommes, nous nous rendions mieux compte de notre position réciproque, nous serions disposés à plus de bienveillance les uns à l’égard des autres. N’oublions donc plus que toutes nos affaires avec nos semblables aboutissent en définitive à un échange de services. Si vous vous souvenez bien de cette vérité, vous verrez combien elle changera agréablement la nature de vos rapports avec tout le monde : ce serait, soyez-en sûrs, un très-heureux résultat de notre entretien d’aujourd’hui.

— Merci, M. Dupré ; nous ne l’oublierons pas, dit l’auditoire en se séparant.

DOUZIÈME ENTRETIEN

TOUS LES SERVICES ABOUTISSENT A UN ÉCHANGE DE TRAVAIL FAIT OU A FAIRE. — LA VALEUR DU TRAVAIL EST EN RAISON DE LA PEINE ET DU TALENT QU’lL EXIGE.

La position n’avait pas changé à Mirebeau. Le travail était toujours suspendu en grande partie à la manufacture et dans les forges ; la suspension n’était pas aussi étendue dans les petits ateliers, où l’on travaille pour les besoins courants de la vie; cependant on n’y occupait que la moitié du nombre ordinaire d’ouvriers. Le retour du beau temps, en rendant l’activité aux travaux agricoles, avait permis de donner du travail à quelques-uns de ceux qui étaient inoccupés, mais c’était bien peu de chose pour la population industrielle de Mirebeau. Elle n’avait guère encore que la ressource des travaux que lu commune ou les habitants aisés de Mirebeau faisaient exécuter plutôt par humanité que par utilité. Ces travaux, faits par des ouvriers qui n’y étaient pas habitués, avaient peu de valeur et étaient conséquemment peu lucratifs. C’était un pis-aller qui ne pouvait durer longtemps.

On remarquait d’ailleurs une très-grande différence entre la qualité et la quantité du travail exécuté pour les particuliers, et

DOUZIEME ENTRETIEN

le travail fait sur les chantiers ouverts par la commune. Le premier était fait consciencieusement; chacun employait bien son temps; on savait qu’on serait renvoyé si l’on ne faisait pas ce qu’on pouvait. Aussi la partie la plus estimable des ouvriers de Mireheau était-elle occupée à ces travaux.

Ceux de la commune avaient attiré, au contraire, les ouvriers les moins laborieux, ceux qui, en temps ordinaire, fêtaient le plus souvent le lundi. La journée y était payée un peu moins que chez les particuliers, parce que c’étaient de vrais ateliers de charité, mais le travail ne valait pas la moitié. Comme on y était soumis à une surveillance moins vigilante, parce qu’elle n’était pas aussi intéressée, on en prenait à son aise. On se flattait d’ailleurs de ne pas être renvoyé des chantiers, puisqu’ils avaient été établis pour fournir du pain à la population ouvrière. Aussi le conseil municipal, qui voyait l’argent de la commune si mal employé, regrettait d’être entré dans cette voie; mais un sentiment d’humanité l’emportait sur tous les scrupules.

Cependant la situation commençait à s’améliorer. On avait pu craindre un moment que le prix du pain, déjà fort élevé dès le mois de janvier, ne montât encore plus quand la récolte serait près d’être consommée. Il n’en fut rien heureusement. Les arrivages de blés étrangers, trop tardifs d’abord, avaient été en dernier lieu très-abondants. Sans permettre au prix du pain de descendre, parce que les blés, achetés tard, avaient été payés fort cher, ils avaient du moins empêché le pain de monter davantage.

Maintenant la saison était favorable; le printemps, qui s’était bien annoncé, continuait de même; si rien ne venait troubler les prévisions, la récolte promettait d’être abondante. Aussi l’espérance commençait à renaître dans les cœurs, et, quoique la position fût toujours difficile, la tristesse diminuait graduellement. On supportait le mal présent avec plus de résignation, parce qu’on en entrevoyait la fin dans un avenir plus ou moins proche. Déjà même, à cause des apparences de Ja récolte et de l'état delà saison, on pressentait une diminution du pain; dans beaucoup d’esprits, cette diminution s’alliait avec la reprise des travaux.

Il était facile de lire ce sentiment sur les visages, lorsque, quinze jours après le dernier entretien, M. Dupré entra dans

VALEUR DU TRAVAIL

l’école. Son auditoire s’était augmenté de quelques nouveaux assistants : c’étaient les propriétaires de la manufacture et des forges. Leurs nombreuses occupations les avaient empêchés d’assister aux réunions avant la cessation des travaux; peut-être pensaient-ils n’avoir rien à y apprendre. M. Dupré croyait le contraire ; il savait trop bien qu’il règne des erreurs parmi les classes aisées comme parmi les classes ouvrières. Il regrettait donc que les fabricanls n’eussent pas assisté aux réunions où il avait parlé de la communauté d'intérêt qui existe entre les maîtres et les ouvriers. II voyait d’ailleurs de grands avantages à ce qui peut mettre les hommes de tous les rangs en contact les uns avec les autres, dans des circonstances où ils n’ont point à débattre leurs intérêts ; ils apprennent alors à mieux s’apprécier en se voyant sous un autre aspect.

Après quelques mots de félicitation sur les heureux symptômes qui commençaient à se manifester, il continua ainsi :

— Dans notre dernier entretien, nous avons vu que les transactions des hommes aboutissent toutes, en dernière analyse, à des échanges de services. Si, en général, elles ne nous paraissent point avoir ce caractère, si, au contraire, elles semblent consister presque toujours en ventes et en achats , en travail et en salaires , cela tient à une circonstance qui est venue changer le caractère apparent des choses, en facilitant d’une manière remarquable les rapports des hommes : c’est l’invention ou l’emploi de la monnaie ou de \’ argent, dont je vous parlerai en détail une autre fois. Mais, en attendant que je vous en entretienne, nous allons voir comment les services que les hommes se rendent dans leurs transactions se réduisent à un échange de travail, parce qu’ils aboutissent tous à un travail fait ou à faire.

Lorsqu’un maître engage un ouvrier, on comprend très-bien qu’il «s’agit d’un travail à faire. Mais lorsque je vais acheter du drap ou une paire de souliers, il s’agit, cette fois, d’un travail fait. Ce que je paye, en effet, c’est la peine ou le travail qui a été nécessaire pour préparer la laine et fabriquer le drap, pour préparer le cuir et faire les souliers. Ce n’est pas un travail actuel ou à faire que je paye, mais un travail passé, un travail fait ou incorporé, comme on dit, dans le drap ou dans la paire de souliers.

DOUZIÈME ENTRETIEN

Ainsi,, un habit représente le travail du cultivateur incorporé dans la laine des moutons qu’il a élevés, puis le travail des ouvriers que le fabricant de drap a payés pour mettre cette laine en œuvre, et enfin le travail du tailleur qui a confectionné rbabit. Aussi, quoique, par suite de l’emploi de l’argent, les hommes paraissent le plus souvent travailler pour recevoir , ou payer pour faire travailler , en fait, il faut toujours travailler ou donner le produit d’un travail pour qu’on travaille pour nous . Car les hommes n’ont, en réalité, qu’une chose à échanger, du travail; c’est toujours du travail à faire, ou bien du travail fait.

L’argent lui-même, ainsi que nous le verrons, est un produit comme un autre, le résultat d’un travail ; il vaut ce qu’il a coûté, c’est-à-dire en raison de la peine qu’il a fallu prendre pour extraire le minerai, le purifier et le monnayer. Pour celui qui achète ou qui paye, l’argent représente ce qu’il a dû donner pour l’obtenir; pour celui qui vend ou qui reçoit, l’argent représente tout ce qu’il pourrra se procurer par son intermédiaire. Vendre ou travailler pour un salaire, c’est donc travailler pour obtenir tout ce qu’on peut se procurer avec l’argent qu’on reçoit; acheter ou faire travailler des ouvriers, c’est, par le fait, donner, pour que d’autres travaillent pour nous, tout ce qu’ils peuvent se procurer avec l’argent que nous leur donnons.

Du côté des vendeurs comme des acheteurs, c’est toujours donner, contre du travail incorporé dans un produit, du travail également incorporé dans de l’argent ou dans un objet, c’est-àdire dans un produit quelconque. De même, du côté des ouvriers, des serviteurs, ou des employés, c’est toujours faire ou travailler pour recevoir , et, du côté des maîtres ou des patrons, donner ou payer pour faire travailler. Dans tous les cas, du côté des ouvriers ou des serviteurs, c’est toujours faire ou travailler pour recevoir y et, du côté des maîtres ou des patrons, donner ou payer pour faire travailler. Mais, d’un côté comme de l’autre, c’est un échange de services ét de services équivalents, puisque chacun est toujours libre de refuser ou d’accepter.

— Cependant, lit observer Pierre Bonval, journalier employé à la ferme de M. Bertrand, je ne suis pas libre de travailler ou de 11e pas travailler, il faut absolument que je travaille pour

VALEUR DU TRAVAIL

vivre ^ et, de plus, il me faut accepter le prix qu’on me donne.

— Mais non, Pierre, dit M. Bertrand ; tu peux accepter ou aller ailleurs. Si tu acceptes, c’est que tu trouves que ces conditions valent encore mieux que de quitter le pays, de ne rien faire ou de changer d’état. Tu me rends service en travaillant pour moi, je n’en disconviens plus comme autrefois, puisque j’ai besoin de bras pour faire mon travail ; mais je te rends service aussi en te donnant du travail, puisque c’est ce qui te fait vivre. Si tu acceptes, c’est que cela t’arrange.

— Mais, M. Bertrand, vous êtes libre de ne pas m’employer, et moi je ne suis pas libre de ne pas travailler; les conditions ne sont pas égales.

— Tu te trompes, Pierre, les conditions sont égales, je ne suis pas plus libre que toi. Tu as besoin de travailler, mais, moi, j’ai besoin de faire travailler, car j’ai une ferme à payer ; et avec quoi la payerai-je si je ne fais pas venir la récolte? Tu dis que tu ne peux pas aller travailler ailleurs; mais moi aussi, comme ma ferme esta Mirebeau, je ne puis pas faire labourer mes terres par des journaliers de l’Auvergne ou de la Picardie; il faut bien que j’emploie les journaliers du pays, et que je paye le prix qu’ils me demandent.

— Pierre, reprit M. Dupré, j’ajouterai à ce que vient de dire M. Bertrand, que si, comme tu le dis, tu as plus besoin de travailler que M. Bertrand n’a besoin de faire travailler, d’après ta manière de raisonner, il te rendrait plus service que toi à lui. En outre, le service que M. Bertrand te rend en te payant ton salaire est assuré; tandis que celui que tu lui rends en travaillant ses terres est incertain. Ainsi, vous savez tous qu’à cause de la mauvaise récolte, M. Bertrand a retiré l’année passée de sa ferme bien moins qu’elle ne lui a coûté; vous, au contraire, vous avez été payés comme si l’année eût été très-bomfe.

— Il n’y a rien à répliquer à cela, dit alors André; mais, s’il y a toujours échange de services dans les rapports des hommes, et si les services se réduisent, en définitive, à échanger du travail, je ne vois pas comment on peut appliquer cela aux marchands. Vous avez prouvé que les hommes rendent service à la société par les produits qu’ils créent avec leur travail. Or quel

222 DOUZIÈME ENTRETIEN

service rend un marchand? Il ne crée rien, il ne fait qu’acheter pour revendre, et cependant il prélève sur ce qu’il me vend un bénéfice que j’aimerais autant garder dans ma poche.

— Mais, André, sans lui, quand tu aurais besoin de sel, d’huile, de sucre, de café, de savon, de chandelle, il faudrait aller acheter ces denrées à Orléans, à Bordeaux, au Havre, à Marseille, ou ailleurs. Il faudrait en outre en acheter une grande quantité à la fois, ce qui ne s’accommoderait pas avec ta bourse. Que lait le marchand? Il prend de la peine pour toi, il fait des dépenses pour fairer venir toutes les denrées dont tu peux avoir besoin, et que tu vas te procurer chez lui quand il te plaît, et en aussi petite quantité que tu le veux. Peux-tu dire qu’il ne travaille pas? Au prix que ce que tu achètes a coûté à produire, ne faut-il pas ajouter quelque chose pour son travail et pour le service qu’il te rend, pour les risques qu’il court de la part des gens qui ne le payent pas, pour la marchandise qui se perd en vieillissant chez lui, pour l’intérêt de ses capitaux, pour ses frais de magasin et de transport, et pour bien d’autres choses encore?

— Si fait, M. Dupré; je vois que les marchands sont un intermédiaire utile entre le consommateur et le fabricant, et qu’ils me rendent plus de services que je ne croyais, bien qu’ils me les fassent quelquefois payer un peu cher. Mais dans quelle catégorie les placerons-nous? Ils ne fabriquent rien en réalité.

— C’est vrai, André; mais, comme ils te livrent de la marchandise contre ton argent, nous les placerons parmi ceux qui donnent pour recevoir. Rappelons-nous toutefois que travailler n’est pas toujours fabriquer quelque chose de ses mains : travailler, c’est prendre de la peine pour arriver à un résultat utile. Or le marchand prend de la peine, il travaille donc pour nous rendre service. Si, à notre tour, nous lui donnons de l’argent qui lui servira à acheter d’autres marchandises et tout ce qui lui est nécessaire, nous avons travaillé pour nous procurer cet argent. On peut dire, d’après cela, qu’en dernière analyse tout se réduit à travailler aiin que les autres travaillent pour nous.

— Mais, dit à ce moment M. Yieulin, puisque, dans les transactions des hommes, il y a toujours échange de services, comment apprécier la valeur des services, ce qui me paraît une chose né-

VALEUR DU TRAVAIL

cessaire? Car, si je demande un service, il faut,, ce me semble, que je sache ce qu’il coûte à celui à qui je le demande. Cela me paraît difficile.

— Vous avez raison, M. Vieulin ; car la valeur des choses varie en raison d’une foule de circonstances. Mais, en général, nous n’avons pas à nous occuper de ce que le service ou le travail coûte à la personne à qui je m’adresse; c’est son affaire.

— Cependant, M. Dupré, puisqu’en définitive tout se réduit à échanger du travail, soit un travail fait et incorporé dans un produit, soit un travail à faire, est-ce que la valeur des choses n’est pas en raison du travail qu’elles exigent?

— C’est, en général, ce qui a lieu. Presque toujours la valeur des choses provient de la peine qu’elles ont coûté à produire. Car, à l’exception de l’air et de la lumière du jour que la nature nous fournit gratuitement, tout est le fruit du travail ; l'eau même, il faut aller la chercher et creuser des puits pour l’en tirer.

— Il me semble pourtant, reprit M. Vieulin, que la nature fournit gratuitement à l’homme une foule de choses. Ainsi, c’est elle qui fait pousser nos récoltes et croître les arbres qui nous fournissent le bois de nos charpentes et celui de nos foyers ; c’est elle qui fait vivre les animaux dont nous nous nourrissons. La terre renferme dans son sein les pierres, les métaux et tous les matériaux dont nous nous servons pour nos travaux, la houille qui alimente nos usines. La nature nous fournit aussi l’eau et le vent qui portent, nos vaisseaux ou enflent leurs voiles, qui font marcher nos moulins et les roues de nos fabriques ; elle nous donne encore la vapeur et l'électricité dont nous admirons chaque jour les effets prodigieux.

— Ce tableau est vrai, M. Vieulin, et ce devrait être pour nous un sujet, de remercier sans cesse la Providence. Mais vous avez oublié une chose, c’est que la nature ne fournit à l’homme d’une manière complètement gratuite que l’air et la lumière du jour; il faut qu’il ajoute à tout le reste par son travail. Ainsi, elle fait croître nos récoltes, mais il faut que nous nous livrions à une foule de travaux depuis le moment où nous préparons la terre à recevoir la semence, jusqu’au temps où le produit de la récolte aura

DOUZIÈME ENTRETIEN

été mis par nos soins en état de servir à la nourriture de l’homme. Elle fait croître nos arbres, mais il faut que nous les abattions, que nous transportions le bois, que nous le façonnions de mille manières. Ainsi, comme je vous l’ai déjà dit, sans le travail incorporé dans la terre par l’homme, la terre, malgré sa fécondité, ne porterait aucune récolte.

La nature fait vivre aussi les animaux, mais il faut, que nous soignions ceux qui vivent auprès de nous. Elle nous donne l’eau et le vent, mais nous devons construire les vaisseaux, les moulins et les machines, que cette eau et ce vent doivent porter ou mettre en mouvement. Nous trouvons dans le sein de la terre les pierres, les métaux et tous nos matériaux ; mais il faut les en extraire, les préparer, les convertir en outils, en appareils, en édifices. Nous y trouvons la houille, cette ressource si précieuse pour l’homme; mais il faut aller la chercher dans ses entrailles avec de grandes dépenses, et la transporter au loin à grands frais.

L’homme doit donc ajouter par le travail aux dons de la nature pour les faire servir à ses besoins. Si le blé, le chanvre, le charbon, le fer, la pierre, ont de la valeur, ils la doivent au travail nécessaire pour les produire ou les façonner. Le prix de ces objets n’est donc que le salaire de ceux qui les ont produits. Nous ne payons que le travail employé pour les mettre à notre portée .

— Permettez-moi cependant une question, dit M. Bertrand. En nous parlant de l’appropriation de la terre, vous nous avez fait remarquer que celui qui l’a vendue ne fait que céder le droit de jouir du travail qui y a été accumulé. Il me reste cependant quelque doute à ce sujet. Je suis le fermier de M. Valcour, et ce que je lui paye est, ce me semble, le droit de profiter de la force productive de ses terres, et non le prix d’un travail.

— Vous vous trompez, M. Bertrand; vous payez, en réalité, l’intérêt des travaux employés depuis des siècles pour mettre ces terres dans l’état de culture où vous les avez prises, travaux dont M. Valcour, comme je vous l’ai montré, n’a remboursé lui-même qu’une faible partie lorsqu’il a acheté sa propriété, bien qu’il l’ait payée fort cher; vous payez l’intérêt de toutes les dépenses faites en améliorations successives. Cela est si vrai que vous ne conseil-

VALEUR DU TRAVAIL. 225

tiriez pas à payer le même prix pour la ferme des Essarts, qui a la même étendue.

— Non pas, certes.

— On dit cependant que les terres en sont de première qualité.

— Je le sais bien ; mais elles sont mal entretenues, et c’est une ferme qui est à une lieue et demie de tout grand chemin.

— Vous voyez donc bien que vous payez, non pas seulement la fertilité de la terre, mais les travaux qui l’ont mise dans un bon état de rapport. Vous payez aussi, comme vous venez de le rappeler vous-même, pour tous les travaux qui ont donné de la valeur a cette propriété, pour les routes, les chemins qui en facilitent l’exploitation. Vous payez pour tous les travaux qui ont été exécutés dans ce village depuis des siècles et qui en ont fait un centre de population; car, si le domaine de M. Valcour se trouvait à la place de la ferme des Essarts, vous ne voudriez pas en donner le même prix. Eli bien 1 toutes ces dépenses sont un capital accumulé sur ces terres et qui en augmente la valeur. C’est l’intérêt de ce capital, déboursé par M. Valcour ou par les anciens propriétaires, que vous payez aujourd’hui. En outre, si M. Valcour n’avait pas augmenté le rapport de son domaine par les grandes améliorations qu’il y a faites, auriez-vous consenti à le prendre en ferme au prix que vous en dormez?

— Ni 'moi, ni personne.

— Vous voyez donc bien, M. Bertrand, que vous payez bien moins pour la fertilité de la terre que pour les travaux qui ont été faits sur cette terre ou dans le voisinage, afin d’en amener le rapport au point actuel. Remarquez même que vous ne payez pas en proportion du travail employé. Car pour défricher ces terres, pour les fertiliser, pour faire les plantations, les fossés, les bâtiments qui leur donnent de la valeur, pour construire les routes, ponts, villes et villages voisins, qui vous permettent d’en écouler avantageusement les produits, il a fallu une masse de travail bien supérieure à ce qu’il faudrait maintenant avec les moyens et les instruments perfectionnés dont nous disposons.

Il en est de même de toutes les propriétés. Si M. Valcour voulait vendre son château, après tout ce qu’il y a dépensé, je suis persuadé qu’il ne retirerait pas cinquante pour cent de ce qu’il lui a

DOUZIÈME ENTRETIEN

coûté; et si la manufacture était à vendre, je gage que M. Lenoir retirerait encore moins de ce qu’elle lui coûte. Concluons donc de tout ceci, que tous nos échanges de services sont de véritables échanges de travail, et que même une grande partie de la valeur du travail disparait avec le temps. Mais arrivons à la question de M. Vieulin, c’est-à-dire à la valeur des objets ou du travail, car au fond c’est la même chose.

En général, les choses n’ont de valeur qu’au tant qu’elles sont utiles, c’est évident. Cependant les choses les plus utiles n’ont quelquefois aucune valeur. Ainsi, les plus utiles sans contredit, l’air que nous respirons et la lumière du jour n’en ont point, parce qu’ils nous sont donnés gratuitement par Dieu. L’eau nous est aussi indispensable que l’air et la lumière, et, de même, elle n’a pas de valeur, ou n’en a qu’une très-faible, parce qu’on n’a que la peine d’aller la chercher. Et cependant l’air, le soleil et l’eau peuvent avoir quelquefois une très-haute valeur.

Ainsi, dans les villes où l’on n’a pas l’eau sous la main on paye très-souvent pour s’en faire porter ; dans ce cas, on ne paye pas l’eau, mais la peine de ceux qui nous la portent. Prenons quelques exemples. Pendant une grande sécheresse, les citernes et les puits d’une petite ville étaient tous à sec. Les pauvres gens allaient au loin cherchant de petites sources ; ceux qui trouvaient de l’eau la rapportaient à la ville et la vendaient fort cher. Les choses en vinrent au point qu’une femme qui avait une vache et un veau donna son veau afin d’avoir un seau d’eau pour sauver sa vache. Le lendemain il tomba une pluie abondante, personne ne voulait plus acheter de l’eau ; ce commerce était ruiné, et la femme se désolait d’avoir donné son veau, sans réfléchir que, si elle n’eût pas fait ce marché, elle aurait probablement perdu aussi la vache. Imaginez-vous aussi un propriétaire de vignes du Bordelais voyageant avec une caravane en Afrique et mourant de soif dans un désert ; ne s’engagerait-il pas à livrer son meilleur tonneau de vin à celui qui lui donnerait un verre d’eau?

— Certainement, M. Dupré. U est clair que dans ce cas le prix de l’eau est en raison de sa rareté.

— Bien; mais voici un autre exemple. 11 y a des mines creusées à une telle profondeur et au fond de galeries souterraines

VALEUR DU TRAVAIL

si longues., que les ouvriers manquent d’air pour les exploiter. Les propriétaires ne payeront-ils pas fort cher les ingénieurs qui parviendront à introduire de l’air au fond de leur mine?

— Sans doute, dit Léonard; ils payeront en raison de la difficulté et des efforts qu’il faudra faire pour la vaincre.

— Très-bien. Voici un nouvel exemple. Un fabricant a une cour qui lui sert d’étendage et où il a absolument besoin de soleil. Mais son voisin a le long de son mur, bien qu’à la distance voulue de deux mètres, une bordure de peupliers qui interceptent le soleil et entretiennent l’humidité. Les arbres valent au plus mille francs, et cependant le fabricant consent à en donner dix mille francs au propriétaire pour qu’il les abatte. Dans ce cas, il ne paye un prix aussi élevé ni pour la rareté de la chose ni pour la difficulté ; car rien n’est aussi aisé que d’abattre des arbres, et quand le soleil brille, il brille pour tout le monde.

— Dans cette circonstance il paye en raison du besoin qu’il a de faire arriver du soleil dans la cour de sa fabrique.

— C’est cela, Léonard. Notre fabricant a un très-grand besoin de soleil dans sa cour, et il paye le service qu’on lui rend en l’y laissant pénétrer. Notre femme et notre voyageur de tout à l’heure avaient aussi un très-grand besoin d’eau, l’une pour sauver sa vache, et l’autre pour sauver sa propre vie. Ils ne consentent à payer l’eau aussi cher qu’à cause du service qu’on leur rend. Nos propriétaires de mines, à leur tour, ne payent autant l’air qu’on y fait arriver qu’à cause du service qu’on leur rend en leur offrant les moyens de continuer l’exploitation de ces mines. Que payent donc tous ces gens ?

— Us payent le service qu’on leur rend, c’est évident.

— Et ils payent en raison de l’importance de ce service.

— Mais, dit Léonard, n’est-ce pas une indignité de faire payer si cher des services qui coûtent si peu?

— Je ne nie pas que ton indignation ne soit quelquefois justifiée, mais ce n’est pas là la question, Léonard; en affaires, il faut prendre les hommes tels qu’ils sont, sans s’indigner de ce qu’ils ne sont pas meilleurs. Dis-moi, d’ailleurs, est-ce que tu donnes gratuitement tes services à MM. Lenoir, quand tu travailles pour eux?

DOUZIÈME ENTRETIEN

— Certainement non; il faut bien que je vive.

— Je le comprends, Léonard; mais tu te fais payer quatre francs par jour, et voilà Pierre Bonval, Jean-Louis, Guillaume Poneet et tant d’autres, qui travaillent autanL que toi, et qui ne gagnent que la moitié, quoiqu’ils aient besoin de vivre comme toi.

— Mais leur travail est moins difficile.

— Alors, Léonard, tu exiges en raison de ton habileté et du besoin qu’on a de toi; comme les autres, tu fais payer tes services ce qu’ils valent. Si tu pouvais en obtenir six francs, tu les demanderais très-certainement, bien que tu puisses vivre avec la moitié, comme tant d’autres, et tu ferais bien. Mais ne te plains pas que les autres fassent comme toi ; il ne peut pas en être autrement dans ce monde.

Comme on n’y paye que le travail, la valeur des choses est en général la même que la valeur du travail nécessaire pour les produire. Or cette dernière dépend de diverses conditions.

Voilà Léonard qui gagne 4 francs par jour à ajuster les métiers de la filature, et la veuve Bonnet qui ne gagne pas 8 sous à tricoter. Pourquoi le mécanicien gagne-t-il dix fois plus que la tricoteuse? C’est que son travail vaut dix fois plus. Ce n’est donc ni le temps, ni la dépense de force musculaire qui mesure la valeur du travail. Un laboureur et un maçon semblent travailler plus qu’un horloger, si l’on considère la force qu’ils ont dépensée; mais il y a cent ouvriers qui peuvent faire le travail des premiers, pour un qui est capable d'ajuster les pièces d'une montre. On demande incomparablement moins d’horlogers que de laboureurs ou de maçons, et cependant on s’en procure moins facilement : voilà pourquoi ils gagnent davantage. Si les autres travailleurs s'en plaignent, on peut leur répondre: Faites-vous horlogers si vous le pouvez, et si vous avez assez de patience et d’habileté pour vous livrer à ce travail minutieux.

Quelle différence même parmi les horlogers ! Un ouvrier qui fait, par exemple, des horloges de bois, gagne très-peu, tandis que celui qui excelle à fabriquer des chronomètres ou des montres pour la marine, peut arriver à faire une fortune. Mais beaucoup d’autres peuvent faire des horloges comme le premier, tandis qu’aucun d’eux ne peut lutter avec le fabricant de chronomètres. Si on de-

mandait beaucoup d’horloges de bois et qu’un seul ouvrier pût en faire contre dix qui feraient des chronomètres, ce serait le premier qui gagnerait le plus.

Le manœuvre qui s’épuise tout le jour à tourner une roue ou à porter du mortier, peut trouver que l’avocat ou l’auteur qui travaille avec ses livres dans son fauteuil a une vie facile; mais il se trompe. Le travail intellectuel est très-pénible, parce qu’il exige une grande tension de l’esprit; il est, en outre, bien plus difficile que le travail des mains : c’est ce que comprendront tant de gens qui répugnent même à écrire une simple leltre, à cause de la peine qu’elle leur coûte. Il est, par exemple, beaucoup plus facile de piocher la terre ou de porter du mortier sur son dos, que de se casser la tête à calculer la quantité de terre qu’il faut déplacer pourfaire passer une route dans un endroit,et la distance où il faudra prendre la terre et la porter. Il est donc juste que ce travail soit plus lucratif et qu’il procure partout plus de considération. Que de différence encore dans le travail intellectuel dont certaines personnes sont capables! Si un petit employé de bureau, ou un marchand dans un village comme celui-ci, voyait ce que fait en un jour certain grand administrateur ou certain négociant de Paris, Londres, Hambourg, ou quelque autre grande ville de commerce, il auraitde la peine à en croire ses yeux.

La difficulté du travail et l’habileté qu’il exige, voilà ce qui en fait la valeur. Acquérir de l’habileté est donc une condition essentielle dans une profession. On l’obtient quand on est jeune, lorsque les facultés sont vives et énergiques, et qu’on peut faire de grands efforts sans s’épuiser.

— Mais, dit Benoît Roussel, le bûcheron, il y en a qui ont plus de facilités que d’autres pour devenir des ouvriers habiles. Quelles occasions ai-je trouvées dans mes bois?

— Sans doute, il y en a qui ont plus de difficultés que d’autres. Mais, si tu avais su lire et écrire, Benoît, si tu avais eu quelque instruction, tu aurais certainement trouvé, même en abattant tes arbres, le moyen de gagner davantage. Tout le monde ne peut pas acquérir la même habileté, mais chacun doit en acquérir autant qu’il peut. Aujourd’hui que la société met l’instruction à la portée de chacun, il n’y a plus d’excuse pour personne.

b 0 U Z 1 E Al E EN T RE T 1 EN .

— Mais, dit en ce moment Michel-, s’il y avait beaucoup d'ouvriers habiles, il n'y aurait pas d’ouvrage pour tous.

— On a souvent répété ce que tu viens de dire, Michel, afin de s’opposer aux progrès de l’instruction parmi les ouvriers; mais c’est encore une erreur. Cet inconvénient pourrait se présenter si les hommes dirigeaient mal leur habileté, s’ils l’appliquaient, par exemple, à la même nature de travail. Ainsi, un mécanicien gagne plus qu’un manœuvre; mais, si tout le monde voulait être mécanicien, il n’y aurait plus d’occupation pour tous. L’habileté n’empêche donc pas la prudence ; il faut, au contraire, faire preuve de jugement, et ne pas embrasser une profession où il y a déjà plus de bras qu’il n’en faut.

Mais, quand le travail est bien dirigé, et il importe à chaque ouvrier de bien diriger son choix, il ne peut y avoir ni trop de travail ni trop d’habileté. Chacun sait, en effet, que la richesse et la prospérité de la France sont dues à l’accroissement du travail et de l’habileté de ses ouvriers. C’est ainsi que dans quelques-unes de nos villes la richesse a crû encore plus rapidement que la population. Il y a certainement à Saint-Étienne où à Mulhouse vingt ouvriers quincaillers ou imprimeurs sur étoffes, pour un qui y existait il y a un demi-siècle, et cependant chaque individu est plus occupé qu’autrefois. A mesure que les ouvriers que je viens de nommer augmentaient en nombre dans ces villes, parce qu’ils y trouvaient de l’ouvrage, toutes les autres classes d’ouvriers se multipliaient autour d’eux; il y a, en effet, à Saint- Etienne et à Mulhouse, plus de cordonniers, de tailleurs, de menuisiers qu’autrefois.

— Cependant, dit M. Saujon, le nombre des ouvriers d’une industrie ne peut pas s’accroître indéfiniment; s’il y a plus de menuisiers que de menuiserie à faire, ils ne trouveront pas à s’occuper.

— C’est précisément ce que je disais, M. Saujon. 11 faut que chaque ouvrier consulte les besoins de la profession qu’il veut embrasser et les chances d’y trouver de l’ouvrage. La liberté de choisir qu’a l’ouvrier lui commande la prudence ; c’est à lui de faire un choix judicieux. La liberté entraîne la responsabilité ; notre avenir est entre nos mains, c’est à nous à ne pas le com-

VALEUR DU TRAVAIL

promettre par notre imprudence. Or nous commettons une imprudence, si nous choisissons un état où il y a déjà plus d'ouvriers qu’il n'en faut.

— La cause qui porte à faire ces choix imprudents, fit à ce moment observer M. Bertrand, ne serait-elle pas dans la grande différence qui existe entre les professions? S’il n’y en avait pas de beaucoup plus lucratives les unes que les autres, on ne se précipiterait pas vers les premières en abandonnant les autres. Aujourd’hui, par exemple, nous voyons déserter les travaux des campagnes pour l’industrie des villes.

— Votre observation est fondée, M. Bertrand. Mais vous allez voir que, dans cette circonstance comme dans tant d’autres, le remède est à côté du mal. Les hommes ne travaillent pas seulement pour vivre, ils veulent encore vivre bien, vivre le mieux possible. L’industrie des villes est mieux rétribuée que celle des

• campagnes ; on comprend dès lors que beaucoup d’ouvriers soient attirés vers la première.

— Mais, M. Dupré, font-ils toujours un bon calcul ?

— Oh! pour cela, M. Bertrand, c’est autre chose. Je ne parle pas de ceux qui, en abandonnant les campagnes où ils sont nés, n’ont d’autre motif que de se soustraire au travail de la terre, qu’ils trouvent trop rude. 11 est évident que le travail leur fait peur ; or le travail des villes, quoique moins rude en apparence, a aussi ses fatigues et ses ennuis. Il arrive donc qu’ils réussissent aussi peu à la ville qu’à la campagne; ils y deviennent même plus pauvres, car vous savez qu’il y a incomparablement plus de pauvres dans les villes; leur misère est une première leçon pour ceux qui voudraient les imiter.

— Cette expérience s’achète bien cher, M. Dupré, dit André.

— C’est vrai, mais c’est ainsi que s’acquiert l’expérience, on 1 achète toujours à ses dépens. D’autres ouvriers ne sont pas attirés à la ville par l’espoir d’y trouver un travail moins pénible, mais par la perspective de l’indépendance et des plaisirs dont ils pensent y jouir. Vous comprenez que c’est le plus mauvais motif pour se déterminer dans le choix d’une profession. Aussi, comme les villes offrent de trop nombreuses occasions de satisfaire le goût des plaisirs, il ne faut pas s’étonner qu’elles devien-

DOUZIEME ENTRETIEN

neut la ruine d’une foule de jeunes gens, qui y rencontrent la pauvreté, les maladies et trop souvent la mort.

Il y en a qui sont surtout attirés dans les villes par le désir de gagner davantage en s’y livrant à un travail mieux payé. Quelques-uns, il est vrai, ne remarquent pas que ce travail est mieux payé parce qu’il exige plus de capacité; comme ils n’ont pas cette capacité, ils s’y trouvent condamnés aux travaux les moins rétribués, et comme, tout en étant mieux rétribués que dans les campagnes, ces travaux ne le sont pas toujours en raison de l’augmentation de dépenses qui a lieu dans les villes, ils y sont dans une situation plus difficile que s’ils fussent restés au village.

D’autres, qui sont réellement plus intelligents et plus capables, embrassent par choix quelques-unes de ces professions difficiles et lucratives dont on ne trouve la réunion que dans les villes. Ceux-ci réussissent, quand d’ailleurs ils ont l’activité, l’amour du travail et les autres qualités sans lesquelles il n’y a de succès pour personne, et leur réussite est un appât pour une foule de jeunes gens, plus que le triste sort des autres n’est un frein pour eux. Mais ici encore le mal se trouve à côté du bien.

Comme les industries les plus lucratives ne le sont guère que parce qu’on y fabrique des objets qui s’adressent à un petit nombre de consommateurs, elles occupent peu d’ouvriers. Elles sont dès lors facilement encombrées, il y a promptement une surabondance de bras, et par suite baisse des salaires, diminution ou suspension de travail. Les ouvriers perdent ainsi d’un coté ce qu’ils ont gagné d’un autre, et les vicissitudes auxquelles ils sont exposés, les chômages qu’ils ont à subir, deviennent un avertissement pour ceux qui voudraient imprudemment déserter les campagnes et aller s’engouffrer dans les villes.

— Mais, demanda Honoré, en admettant que tous ceux qui quittent les campagnes avec l’aptitude nécessaire pour embrasser une de ces professions lucratives, trouvent l’ouvrage qu’ils y vont chercher, y ont-ils réellement un grand avantage?

— Bien moins qu’ils ne le croyent. Honoré. D’abord le séjour des villes entraîne, même pour l’ouvrier le plus rangé, des dépenses que n’occasionne pas celui des campagnes : il faut une mise différente, toujours plus coûteuse, et des vêtements moins

Valeur du travail. 233

solides, qu’on doit par conséquent renouveler plus souvent. C’est môme, il faut le dire, cette différence de mise qui est un appât pour tant d’ouvriers et surtout de jeunes filles que la vanité conduit ensuite à leur perte. Puis, il y a dans les villes des occasions de dissipation qu’il est bien difficile d’éviter, des plaisirs dont on n’a pas le courage de se priver : tout cela enlève déjà une bonne partie de l’excédant de gain que l’on peut faire.

Cependant ces dépenses sont en grande partie volontaires, et l’on conçoit qu’avec de la force de caractère un ouvrier puisse résister aux tentations. Mais l’élévation du prix de toutes choses dans les villes est telle qu’elle détruit en partie à elle seule les avantages qui proviennent de l’augmentation de salaire. Aussi, lorsqu’on énumère les différentes causes qui enchérissent la vie du travailleur dans les villes, et qu’on y ajoute les tentations et les causes d’insuccès, on n’est plus étonné d’y voir bien moins d’ouvriers que dans les campagnes, parvenir à s’y faire un petit capital.

— Cependant, ajouta M. Bertrand, les jeunes gens abandonnent chaque jour les campagnes pour aller dans les villes.

— Cela se conçoit, M. Bertrand. Vos journaliers sont moins payés que les ouvriers de la ville ; cela suffit pour décider beaucoup de jeunes gens qui ne peuvent pas voir d’une manière assez évidente les inconvénients du séjour des villes. Je gagne quarante sous à Mirebeau, se dit-on, je gagnerai trois francs à la ville. La différence saute aux yeux ; mais on ne voit pas aussi bien que, si on gagne moitié en sus, on dépense souvent le double. Mais, remarquez-le bien, M. Bertrand, le remède, comme je vous le disais, est toujours à côté du mal. La difficulté de vivre à la ville finira par empêcher les jeunes gens d’y affluer; elle fera peut-être même refluer dans les campagnes une partie de ceux qui les auront quittées imprudemment.

— Mais ce résultat n'aura été acheté qu’au prix de souffrances de différentes sortes.

— C’est probable, M. Bertrand; mais c’est toujours ainsi que les choses se passent, quand les hommes ne veulent pas suivre les conseils de la raison ; ils ne peuvent pas être imprudents sans en subir les conséquences, il y a toutefois à présumer que ce

douziem e entretien .

mal sci ait accompagné de quelque compensation. Ainsi, de même que l’affluence des ouvriers dans une industrie y fait baisser les salaires, de même la rareté des bras dans les campagnes les y ferait nécessairement hausser. Deux causes contribueraient alors à y retenir les ouvriers ou à les y ramener, la baisse des salaires dans les villes et leur élévation dans les campagnes.

— Dans ce cas, M. Dupré, la perte serait pour les propriétaires et pour les fermiers ; nous aurions à payer la journée plus cher.

— Certainement, M. Bertrand.

— Alors, comment pourrions-nous couvrir nos frais?

— Ne craignez rien, M. Bertrand. Vous améliorerez vos procédés de culture ; vous vendrez vos denrées plus cher, parce que le prix des choses tend toujours à se mettre en équilibre avec les frais de production, comme nous le verrons bientôt. En effet, nul producteur ne vend à perte, si ce n’est en cas de malheur, dans des circonstances extraordinaires, et pour un temps fort court; autrement il cesserait de produire. Ne vous effrayez donc pas d’une hausse qui pourrait survenir dans le salaire des ouvriers des campagnes.

Cette hausse est même probable, je dois vous en prévenir; car nous voyons la civilisation répandre ses bienfaits de plus en plus également, et tendre à faire passer tous les lieux sous un même niveau. J’ajoute que la nécessité forcera les campagnes à adopter les améliorations plus promptement qu’elles ne le font en général,- et à suivre un peu plus l’exemple donné par les villes, où les progrès marchent avec une rapidité extrême. Il faudra sans doute faire de plus grands efforts d’intelligence, mais le résultat sera une augmentation de bien-être général. Qui pourrait s’en plaindre? Ceux-là seulement qui ne savent pas que le bien s’achète toujours par un peu de peine ; ceux aussi qui manquent de courage. Ce ne serait pas vous, M. Bertrand.

— Non, M. Dupré. A ce compte, au contraire, je m’en réjouirais vivement.

— Et nous tous avec vous, dirent une foule de voix.

— Réjouissez -vous- en donc d’avance; car cela aura lieu nécessairement, je vous le promets.

— Dieu vous entende! M. Dupré, répondit l’auditoire.

TREIZIÈME ENTRETIEN

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