LA VALEUR DES CHOSES EST EN RAISON DE L’IMPORTANCE DU SERVICE RENDU
Les espérances qu’on avait commencé à concevoir depuis près d’un mois s’étaient réalisées. On était au mois de mai, et l'apparence de la récolte était magnifique. Aussi, le léger mouvement de baisse du blé, qu’on avait signalé en France dès la fin de mars, avait pris un caractère beaucoup plus décidé; la baisse était maintenant un fait certain et général; par suite des dernières mercuriales, le prix du pain avait subi dans tout le département une diminution sensible. La population se trouvait dans la position d’un équipage qui, après une violente tempête, voit enfin le vent se calmer et aperçoit le port où il doit se reposer de ses fatigues.
Après plusieurs mois d’un accroissement de dépenses pour tout le monde, il devait y avoir encore une grande gêne. Mais les privations ayant été nombreuses, les besoins se trouvaient naturellement très-grands. Comme on entrevoyait des jours meilleurs clans un avenir assez rapproché, on n’était plus dominé par la nécessité de ménager ses ressources pour des temps qui pouvaient être encore plus durs. La sécurité pour l’avenir ramenait la confiance dans le présent ; on n’hésitait plus à faire des dépenses dont on
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s’était abstenu longtemps, et qui devenaient d’autant plus urgentes qu’elles avaient été plus différées.
Aussi, dès le mois d’avril, le commerce de détail avait commencé à reprendre un peu d’activité; le travail, longtemps interrompu dans beaucoup d’ateliers, se ranimait peu à peu. Les petites industries s’en ressentaient le plus, et les cordonniers, les tailleurs, les menuisiers, les serruriers travaillaient déjà presque tous. Les grandes industries seules étaient encore au repos, et le silence régnait toujours dans les manufactures désertes; mais elles écoulaient peu à peu leurs produits accumulés depuis près d’un an, et l’on espérait y entendre bientôt le mouvement des métiers. Déjà des bruits circulaient à Mirebeau sur la reprise probable des travaux dans un temps rapproché. En arrivant le dimanche à l’école, M. Dupré entendit beaucoup de propos qui prouvaient que c’était avec la récolte le sujet des conversations. Il reprit, en commençant, la question de la valeur du travail, qui devait l’amener à traiter de toutes les circonstances qui peuvent influer sur la valeur et sur le prix des choses.
— Mes amis, dans notre dernier entretien, je vous ait fait voir que la valeur des choses réside en général dans le travail nécessaire pour les produire, et qu’à son tour la valeur de ce travail est généralement aussi en raison de la difficulté qu’il présente, et du talent qu’il exige. Cependant d’autres circonstances influent encore sur la valeur des choses et sur le prix que nous sommes portés à y mettre. Mais voyons auparavant, par quelques exemples, ce que le travail ajoute successivement de valeur aux choses qui en ont à peine lorsqu’elles sortent du sein de la terre.
Prenons un mètre cube de pierre, qui coûte 2 francs à la carrière. Rendu à la ville, taillé et mis en place, il peut revenir à 30 francs environ. Qui a profité des 48 francs de différence? Ce n’est pas seulement le carrier, le tailleur de pierre, le maçon; c’est aussi le forgeron qui a fait les outils, le charretier qui conduit la pierre et le charron qui a fait ou qui répare la voiture; c’est le cultivateur qui récolte le foin destiné aux chevaux, le bourrelier qui fait les harnais, et bien d’autres encore.
Voici maintenant le produit d’un hectare de terre cultivé en lin : il se vendra environ 2,000 francs, qui se répartiront entre
les journaliers et les femmes employés à la culture. Converti en mouchoirs de batiste, ce lin se vendra 60,000 francs; mais pour arriver là, depuis le moment seulement où il a été récolté, il aura fallu le travail de 250 femmes pendant un an pour filer le lin, celui de 18 ouvriers pour tisser l’étoffe et de 40 femmes pour l’ourler.
Prenons un autre genre de travail. Un quintal de minerai de fer recueilli dans la mine coûte à peu près 2 francs. Le quintal de fer vaut au contraire 160 francs. Converti en fers de cheval, il vaudra 130 francs; en lames de couteaux, 1,800 francs; en laines de canifs, 30,000 francs; en boutons polis, 40,000 francs; en objets de toilette, tels que colliers, bracelets, etc., environ 70,000 francs. Et enlin, si on le convertit en ressorts de montres, son prix peut s’élever jusqu’à deux millions et demi. Jugez, d’après ce dernier exemple, quelle immense quantité de travail il faut pour donner ainsi une valeur d’une centaine de mille francs à un objet qui, primitivement, coûtait à peine quelques sous.
— D’après cela, dit André; le prix d’un objet n’est que la somme du travail employé pour le produire?
— Cela est vrai, André, pour les choses du prix le plus bas, comme pour celles du prix le plus élevé. Ainsi, lorsque le kilogramme de pain vaut 35 centimes, si on voulait décomposer cette valeur, on retrouverait, à travers des transactions fort multipliées sans doute, tous ceux dont les services ont concouru à la former : on trouverait d’abord le boulanger qui en retient un vingtième, et, sur ce vingtième, rémunère le maçon qui a bâti son four, le bûcheron qui a préparé ses fagots, etc. ; viendra ensuite le meunier qui, avec la récompense de son propre travail, recevra de quoi rembourser le carrier qui a fait la meule, le terrassier qui a fait les digues, les maçons, charpentiers, menuisiers, serruriers qui ont construit le moulin ; les autres parties de la valeur totale iront enlin au charretier, au batteur en grange, au moissonneur, au semeur, au laboureur.
— C’est, dit Michel, dans un petit objet- et pour une somme bien minime, un nouvel exemple de l’immense quantité de personnes qui s’emploient pour chacun de nous. Mais n’y a-t-il pas quelques exceptions au principe que le prix des choses est toujours
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le prix du travail qu’elles ont coûté à produire? Ainsi, un homme trouve en Amérique un morceau d’or, comme il s’en rencontre, dit-on, dans la Californie, et il le vend autant que l’or extrait à grand’peine des mines. Un Indien tombe, par hasard, sur un gros diamant, et cette trouvaille rapportera peut-être autant que la journée de dix ou vingt mille hommes.
— Ton observation est juste, Michel; mais ce n’est qu’une exception, et ici l’exception confirme le principe. Car, pourquoi donne-t-on pour le morceau d’or trouvé le même prix que pour un poids égal d’or extrait de la mine, séparé péniblement du minerai, purifié et préparé? C’est, que, pour se procurer ce poids d’or, il faut ordinairement un travail qui exige ce prix. On ignore d’où vient l’or, et on le paye comme on est habitué à le payer. Il en est de même de celui qui trouve un diamant tel qu’on n’en rencontre pas un pareil en dix ans, en vingt ans peutêtre.
ïl y a aussi des personnes qui, sans rien trouver, à proprement dire, font accidentellement de très -grands gains; mais c’est encore le travail qui fait la valeur de ces profits. Ainsi, un cultivateur possède un morceau de terrain rocailleux, stérile, sans utilité; mais on construit un chemin de fer dans le voisinage, et aussitôt on lui en offre un bon prix pour bâtir dessus; c’est l’industrie qui a donné de la valeur à ce terrain primitivement inutile. Ceci, pour le dire en. passant, montre combien le travail donne de valeur à tout ce qu’il touche.
Rappelez-vous combien toutes les propriétés ont augmenté vie valeur à Mirebeau, depuis que l'industrie en a triplé la population. Ceux qui ont eu à vendre des morceaux de terre, savent ce qu’ils y ont gagné. C’est ainsi que ceux qui possèdent quelque chose dans un centre d’industrie et d’activité voient leur avoir s’accroître uniquement par suite des travaux des autres. Les personnes qui avaient de petites propriétés à la porte de Snint- Ètienne, de Mulhouse, de Roubaix et d’autres villes qui ont augmenté rapidement, ont vu leur petit bien croître de valeur, au point de devenir une fortune ; c’est le travail qui en a été la source.
— Je vois bien, dit André, que ceux qui ont quelque chose
profitent des travaux qui s'effectuent dans leur voisinage. Mais cela ne sert pas à ceux qui n’ont rien.
— Tu te trompes, André. Ce qui augmente l’industrie et l’activité dans une localité, augmente aussi le bien-être de tous ceux qui y vivent. Le travail devient à l’instant plus abondant, et il est mieux rétribué. On demande des travailleurs pour des industries qui n’y existaient pas auparavant, et on est forcé de les mieux payer. Par l’efTct de la concurrence et de la rareté des bras, ceux qui restent pour la culture et pour les anciennes industries du pays finissent par être mieux payés à leur tour. Ici, par exemple, il y a vingt ans, on payait communément 25 sous la journée d’un travailleur. Depuis que l’industrie s’est implantée dans le pays, il n’v a pas de journée au-dessous de 40 sous, et elle se paye habituellement 50; certains ouvriers gagnent 3 ou 4 fr., comme toi, Léonard, et quelques autres.
La fabrique qui s’est installée ici et qui expédie ses produits à vingt, trente, quarante lieues et plus, sans compter Paris, d’où ils se répandent on ne sait où, a elle-même profité de l’aisance croissante de la France, qui lui a permis d'étendre graduellement sa production. Vous tous enfin, à Mirabeau, vous avez recueilli le fruit des changements qui se sont opérés dans la contrée et de la prospérité qu’ils y ont amenée; vous avez vu par là croître le prix de vos produits. Quelques personnes sans doute en profitent plus que d’autres; mais tous y gagnent, et tous doivent s’en féliciter, bien loin de voir d’un mauvais œil le bonheur de ceux qui sont plus heureux qu’eux.
Bénissons donc le travail, qui est le fondement de toute richesse et de toute valeur. L’épreuve à laquelle l’homme a été condamné devient ainsi la source de ses jouissances. Il lègue à sa postérité le fruit de son travail, pour lui alléger le fardeau de l’existence et lui fournir le moyen de se procurer de nouvelles satisfactions. Nous recueillons le bénéfice de ce que nos ancêtres ont fait pendant des siècles; tout ce que nous possédons est un capital résultant du travail passé, accumulé pour faciliter le travail à venir.
— Je comprends maintenant, dit Léonard, comment nous profitons de l’accroissement de la fortune publique. Mais il y a quel-
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que chose qui m’embarrasse : c’est la différence énorme qu’on remarque dans le prix des choses. Si leur valeur est proportionnée à la peine qu’il a fallu prendre pour les produire, pourquoi cette différence?
— Elle provient du désir qu’a l’homme de se procurer des jouissances, et de ce fait que le besoin de l’un peut être satisfait par le travail d’un autre. Comme l’homme craint la peine, il cherche à la diminuer, soit en faisant ce qui lui plaît le plus et en faisant faire par les autres ce qu’il ne peut pas ou ne veut pas faire, soit en ne faisant qu’une chose afin de la faire avec plus de facilité et d’avoir plus de moyens d’échange. Nos besoins et la crainte de la peine sont ainsi l'origine des services et de la valeur.
— D'après cela, les hommes ayant les mêmes besoins, toutes les choses devraient avoir la même valeur.
— Tu vas trop vite, Léonard, et tu commets une erreur en disant que tous les hommes ont les mêmes besoins. D’abord les besoins sont ou naturels et communs à tous les hommes, ou artificiels, et dès-lors, variables comme le caractère de chacun. Parmi les premiers mêmes, les uns sont plus impérieux que d’autres : il y en a dont la satisfaction est presque une nécessité pour certains individus, tandis qu’ils sont à peine sentis par d’autres. Mais les travailleurs, moins que personne, doivent se plaindre de cette extension des besoins; c’est elle qui leur procure du travail et le travail le plus lucratif. Enfin, il y a des besoins auxquels personne ne songe en certains temps ou dans certains pays, tandis qu’à d’autres époques et dans d’autres lieux, chacun les sent et veut les satisfaire.
Pour ne vous en citer qu’un exemple, il y a cinquante ans, on ne songeait guère à l’instruction dans les campagnes; aujourd’hui, chacun en sent le besoin, tout. père de famille veut en faire donner à ses enfants. C’est qu’il y a une grande différence entre l’homme et la brute qui éprouve les mêmes besoins depuis le commencement des siècles. L’homme, au contraire, est changeant et perfectible, parce qu’il est un être moral. Il a une intelligence qui fait sa dignité, mais en vertu de laquelle il se crée sans cesse de nouveaux besoins.
— Alors l’intelligence serait pour l’homme un don funeste, dit
M. Duroure; car, si elle lui crée des besoins, elle le rend malheureux lorsqu'il ne peut pas les satisfaire.
— Il y a sans doute, M. Duroure, des hommes qui se créent plus de besoins qu’ils n’en peuvent satisfaire; mais c’est un travers de leur esprit, ils font un mauvais emploi d’une faculté qui leur a été donnée pour de plus nobles usages : dans ce cas encore,nous voyons l’abus à côté du bien. L’intelligence est le don le plus précieux que Dieu ait pu faire à l’homme; elle ne lui fournit pas seulement les moyens de satisfaire ses besoins, elle l’aide encore à les satisfaire avec une peine progressivement moindre, grâce aux merveilleuses découvertes de la science.
Je veux même à ce sujet vous faire remarquer une admirable dispensation des choses par la Providence. Quand l’homme est pauvre, il a peu de besoins, et ces besoins se bornent à ce qui est indispensable pour vivre et pour rendre son existence supportable ou commode. A mesure que sa richesse augmente, ses besoins croissent, et les efforts se concentrent naturellement sur la production des objets d’un usage général. C’est, à ces objets que s'applique le plus le principe de la division du travail qui simplifie les procédés, et c’est ainsi que les pauvres peuvent satisfaire à bas prix les besoins les plus impérieux.
Les besoins des personnes aisées sont plus variés, parce qu’ils sont moins naturels et qu’ils dépendent davantage de l’imagination et du caprice. Mais, comme ils sont plus variés, on ne peut pas s’occuper en grand des moyens de les satisfaire; la division du travail y est moins appliquée, et il s’y fait moins d’efforts, parce qu’il y a moins de concurrence. Une autre cause contribue à rendre encore plus dispendieuse la satisfaction des besoins des riches : c’est la difficulté de la production des objets à leur usage. Il faut pour tous ces objets plus de délicatesse, plus de fini et de précision dans le travail, plus de goût, plus d’élégance dans la forme et l’arrangement des parties; il faut, en un mot, le concours de qualités qui se rencontrent plus rarement que la force musculaire. La difficulté de trouver des ouvriers capables d’exécuter ces objets, contraint les riches à payer davantage pour se les procurer.
— Ainsi, fit remarquer M. Raymond, Dieu fait payer aux ri-
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ches ce qu’ils ont en plus sur les autres. Tandis que le travail des tiné à pourvoir aux besoins de la masse coûte peu, le travail qui a pour objet de procurer des jouissances aux riches est celui qui répand le plus d'aisance parmi les travailleurs. Mais savez-vous, M. Dupré, qu’elle est admirable cette harmonie des lois divines, que nous fait connaître l’étude de l’organisation sociale î
— Je vous l’avais annoncé d’avance, mes amis, et plus nous avancerons, plus nous aurons lieu de faire la même remarque. Mais poursuivons notre examen. La difficulté du travail est une des causes du prix des objets; cependant il ne faut pas croire qu’une chose difficile à obtenir soit toujours une chose pénible à faire. Une chose n’est pas difficile parce qu’elle exige de la peine; elle peut, au contraire, être facile, tout en étant pénible, si elle n’exige que de la force physique. Une chose difficile à obtenir, c’est celle que peu de personnes sont en état d’exécuter. Comme il est moins aisé de se procurer ces choses, lorsqu’on éprouve un vif désir de les avoir, on est disposé à mieux payer ceux dont l’habileté peut nous les, procurer.
Le talent, voilà ce qui constitue principalement la différence entre les hommes sous le rapport du salaire. Ainsi, tandis qu’un serrurier ordinaire gagnera cinquante sous à trois francs dans sa journée, un habile ajusteur ou monteur de machines gagnera quelquefois quinze ou vingt francs. L’ouvrier qui imprime les étoffes de la manufacture gagne quarante à cinquante sous, et le dessinateur qui en compose les dessins peut gagner, suivant son talent, jusqu’à quarante et cinquante francs par jour.
— C/est bien juste, dit Michel; je sais par expérience combien un joli dessin fait vendre une étoffe et procure de travail à tous les ouvriers qui la fabriquent. Si le dessinateur gagne, il fait encore plus gagner les ouvriers.
— La même différence, reprit M. Dupré, se remarque dans les autres travaux. Un petit commis de bureau gagnera mille à douze cents francs par an, avec des écritures que tout le monde peut faire comme lui, et l’on payera dix, quinze, vingt mille francs et beaucoup plus, l’intelligence d’un homme qui est capable de diriger les rouages compliqués d’une vaste administration. L’auteur de génie arrive à une position enviée, en créant des œuvres que
chacun s'arrache, et un méchant écrivain meurt de faim en composant de mauvais livres que personne ne veut lire. Un peintre d’enseigne gagne à peine de quoi vivre, et un Raphaël, un Poussin, un Claude Lorrain, peignent des tableaux que la postérité se dispute, et ils donnent à une toile de quelques pieds carrés une valeur de plusieurs centaines de mille francs.
— C’est la récompense du génie, dit M. Vieulin, et le génie est assez rare pour qu’on le récompense généreusement toutes les fois qu’on le rencontre. Mais le prix donné à ces objets est bien arbitraire; il dépend de l’opinion des hommes, dirait-on, plutôt que de la valeur réelle des choses.
— Votre observation est juste, M. Vieulin. Cela vient de ce que ces objets ne satisfont pas des besoins universels, mais des besoins que les hommes se créent, et que cependant nous devons respecter et même honorer quand nous les rencontrons, car ils tiennent à la partie la plus noble de notre être, et ils assurent l’existence des hommes qui sont doués des talents les plus élevés et les plus rares. Il n’en est pas moins vrai que la valeur des choses dépend beaucoup de l’importance que nous y attachons. On peut pourtant admettre comme règle générale que le travail est le véritable fondement de la valeur des choses, et que celte valeur est proportionnée à la difficulté ou à la valeur même du travail. Ainsi les choses que nous pouvons obtenir sans travail n’ont aucune valeur, quelle qu’en soit l’utilité.
— D’après cela, reprit M. Vieulin, il y aurait une très-grande différence à faire entre l’utilité des choses et leur valeur; c’est ce que je n’avais pas bien compris jusqu’à présent. Si je ne me trompe, Y utilité des choses est la propriété qu’elles ont de satisfaire quelqu’un de nos besoins, et leur valeur se mesure par ce que nous sommes obligés de donner pour nous les procurer.
— C’est cela même, M. Vieulin. J’ajouterai, pour compléter votre définition, que le prix des choses n’est que la valeur de ces choses estimée en argent , car la valeur est indépendante de l’argent, qui n’est qu’une mesure, fort commode du reste, pour évaluer cette valeur. Il découle de là que certaines choses très*utiles n’auron! pas de valeur ou en auront une très-faible, si nous pouvons nous les procurer sans frais ou à très-peu de frais.
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D’autres, quoique peu utiles, pourront avoir une grande valeur, s’il est difficile de se les procurer, soit parce qu’elles sont rares, soit parce qu’elles exigent un talent qui se rencontre chez très -peu de personnes. C’est ainsi qu’on paye fort cher le plaisir d’entendre un chanteur qui a une de ces belles voix qu’on trouve très-rarement.
— C’est donc, dit Honoré, la rareté d’un gros diamant qui en fait toute la valeur?
— Précisément, Honoré; car un de ces gros diamants, comme on en cite quelques uns, ne se trouve qu’à intervalles très-éloignés. Cependant le travail entre aussi pour une forte part dans sa valeur, car ce n’est pas tout à fait le hasard qui fait tomber sous la main un diamant semblable. Il y a des gens qui passent leur vie à en chercher, lavant et tamisant les sables où ils se rencontrent. Or, pendant des années entières, on ne trouve que des diamants d’un très- petit volume qui font tout juste vivre les chercheurs; puis tout à coup il se présente un de ces gros diamants dont la vente indemnise de tout le travail précédent. Ainsi, môme dans ce cas, c’est le travail que l’on paye et non pas un produit gratuit de la nature, resté sans valeur jusqu’au moment où il tombe entre les mains d’un heureux possesseur.
Il faut noter encore que la valeur des objets se mesure aussi sur la peine qu’on nous épargne : cette considération est trèsiinportante, comme vous le verrez plus tard. Ainsi, un objet peut avoir coûté beaucoup de peine à quelqu’un et avoir très-peu de valeur pour nous, si, pour une cause ou pour une autre, comme le serait la découverte d’un nouveau procédé de fabrication, nous pouvons au moment où on nous l’offre, nous le procurer à bien moins de frais; n’oubliez pas cela. Un autre peut, au contraire, avoir coûté fort peu de peine à celui qui le possède, et avoir une très-grande valeur pour celui qui voudrait l’acquérir, s’il lui épargne une peine considérable.
— Je m’étais donc bien trompé jusqu’à présent, dit Honoré. Je croyais que la valeur des choses était toujours en raison de leur utilité. Je vois maintenant qu’elle est en raison de l’importance du service rendu à celui qui les désire.
■—Tu as parfaitement trouvé, Honoré. Le service rendu, voilà
Valeur jjes choses.
là vraie mesure du prix que nous mettons aux choses. Il se peut que le service ait en réalité une importance très-faible; cependant il sera très-grand s’il paraît tel aux yeux de celui qui le reçoit. Ainsi, vendre un gros diamant à quelqu’un est réellement lui rendre un bien médiocre service, mais c’est une jouissance pour la femme riche qui désire le posséder et qui ne peut se le procurer qu’en en donnant le prix exigé. Il en est de même de tout ce qui Halte notre vanité ou qui a trait à nos plaisirs. On paye quelquefois fort cher pour entendre une cantatrice en renom. Quel service rend-elle? demande-t-on. Elle fait plaisir, et les hommes recherchent le plaisir comme ils fuient la peine. Ils payent donc le plaisir, comme les autres services, en raison de l’importance qu’ils y attachent.
— Vous avouerez, dit Léonard, qu’d y a des hommes bien insensés pour dépenser tant d’argent à leurs plaisirs ou à des choses qui ne satisfont que leur vanité.
— Tu as raison, Léonard. Les riches pourraient fréquemment dépenser leur argent d’une manière plus utile. Cependant des dépenses insensées aux yeux de ceux qui n’ont que le nécessaire ont pourtant leur utilité à certains égards : elles encouragent le talent et les arts, elles alimentent une foule d’industries qui sans elles n’existeraient pas. Les. ouvriers ont d’ailleurs moins que d’autres le droit de s’en plaindre, puisque ces goûts des riches sont précisément ce qui leur procure les meilleurs salaires.
— C’est juste, M. Dupré; je vous remercie de me l’avoir fait remarquer. Mais 11’est-il pas fâcheux que les industries où les ouvriers sont le mieux rétribués, soient celles qui satisfont le luxe et la frivolité, tandis que celles qui pourvoient aux besoins les plus impérieux de la vie ne donnent que de faibles salaires?
— Dis-moi, Léonard, si les ouvriers qui travaillent pour ces besoins impérieux gagnaient des salaires plus élevés, est-ce que les clioses qu’ils produisent ne seraient pas plus chères?
— Si fait, M. Dupré.
— Et, comme ce sont les choses qu’ils consomment, ne perdraient-ils pas comme acheteurs ou consommateurs ce qu’ils gagneraient comme producteurs ou ouvriers? Où serait l’avantage?
— Vous avez raison, M. Dupré, je n’y avais pas réfléchi.
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T RE T Z I È ,\l K E X T RETIE X .
— J’ ajouterai mie autre considération, Léonard, et je terminerai par là aujourd’hui. Comme travailleurs ou producteurs, nous désirons gagner le plus possible ; mais il ne faut pas oublier que le consommateur ne peut jamais nous rétribuer qu’en raison du service que nous lui rendons, et il évalue toujours les services d’autant moins haut qu’il peut les obtenir plus aisément. Nous pouvons penser ce que nous voulons comme travailleurs; mais aussitôt que nous sommes acheteurs, nous ne voulons payer les choses que ce qu’elles valent pour nous.
Ainsi, pour résumer ce que nous avon§ vu aujourd’hui, quelles que soient les causes qui peuvent influer sur la valeur des choses, utilité, rareté, difficulté, talent, toutes aboutissent en dernière analyse à un service rendu. La valeur des choses est donc uniquement en raison du service, ou, plus exactement, en raison de l’importance que nous attachons au service. Vous verrez des conséquences très-graves découler de cette dernière considération; mais auparavant nous parlerons de l’argent, qui nous sert généralement à évaluer le prix des choses.
Q ü ATORZIËME ENTRETIEN