ET LE CRÉDIT
Depuis le dernier entretien, un heureux événement était survenu à Mi rebeau. Au commencement de la semaine les forges avaient rallumé leurs fourneaux éteints depuis cinq mois. Cette reprise de travaux avait causé une grande joie dans la commune. Ce n’est pas que ces forges occupassent un grand nombre d’ouvriers,, mais elles fournissaient beaucoup de travail au-deliors et un travail assez varié. C’étaient les bûcherons qui exploitaient les bois \oisins, les charbonniers qui transformaient le bois en charbon, les individus employés à extraire le minerai et ceux qui le conduisaient de la mine aux forges. Quand elles marchaient, les chemins étaient sans cesse parcourus par les chevaux et les voitures qui transportaient le charbon et ie minerai. Il en résultait poui le village une animation cyie ne donnent pas toujours d’autres industries qui occupent plus de bras. Le bruit des marteaux, qui, dans le silence de la campagne, fait penser, comme le son des cloches, à l’existence d’êtres animés, avait pour les habitants un charme qu’ils ne sentaient jamais aussi bien que lorsque ce bruit cessait de frapper les oreilles.
'M8 quatorzième entretien.
Quoique les autres grandes industries n’eussent pas encore repris leurs travaux, une circonstance particulière avait amené ce résultat pour les lorges. La France, quelque temps arriérée dans la construction des chemins de fer, avait senti la nécessité de multiplier sur son territoire ces voies précieuses.. Le désir de procurer des moyens d’existence à une foule d’ouvriers que la gêne industrielle laissait sans occupation, avait aussi contribué à faire imprimer plus d’activité à leur construction. De grands travaux étaient en cours d'exécution sur différents points de la France, et un grand nombre de forges avaient dû s'employer à fabriquer les rails.
La circonstance qui avait fait reprendre les travaux dans les forges avait en quelque sorte un caractère accidentel, et cependant personne ne s’y trompait. Sans s'être bien rendu compte de la solidarité qui existe entre toutes les industries, on sentait que les principales ne peuvent pas recouvrer leur prospérité sans que l’influence ne s’en fasse sentir aux autres. On voyait donc dans la reprise des travaux des forges le prélude d’une reprise générale dans toutes les industries. En attendant, la gêne générale allait en s'affaiblissant; la belle saison diminuait les besoins, elle avait même apporté déjà des ressources nouvelles, et la prolongation d’un temps favorable donnait la perspective d’une riche moisson : tout contribuait à rendre la confiance. Aussi le docteur, à chaque nouvel entretien, voyait disparaître sur la figure de ses auditeurs la trace des ravages causés par l’inquiétude et les souffrances. 11 aborda en ces termes le sujet annoncé à la dernière réunion.
— Pour évaluer les services qu’ils se rendent entre eux, les hommes les comparent à une chose dont ils connaissent tous la valeur, parce qu’ils l’emploient comme moyen général d’échange. C’est la monnaie , ou V argent, comme on dit communément en France, parce qu’on a laissé le nom du métal à ['argent monnayé , qui, jusqu’à ces dernières années,* a été la principale monnaie usitée en France. Nous allons nous entretenir aujourd’hui de ce sujet, qui a en général le privilège d’intéresser tous les hommes, mais sur lequel on commet souvent bien des erreurs.
L’échange en nature ou l’échange des produits contre des pro-
LA MONNAIE
duits, d’un sac de blé, par exemple, contre des habits, d’une paire de souliers contre du bois, d’un lit, contre un tonneau de vin, cet échange ne se pratique réellement qu’à f origine des sociétés ; il a en effet de très-grands inconvénients. Ainsi, l’homme qui possède l’article qui nous manque peut n’avoir pas besoin de celui que nous pouvons donner en échange, et de même celui qui a besoin du nôtre n’a peut-être pas ce que nous désirerions. Il faudrait faire un premier échange en recevant une chose qui nous est inutile, pour la troquer ensuite contre une autre, que nous échangerions enfin contre celle qui nous est nécessaire. Mais, avant d’arriver à ce résultat final, il faudrait peut-être recourir à cinq ou six échanges successifs. Le temps se passerait en courses et en recherches, et nous perdrions l’un des grands avantages de l’échange, qui est d’économiser le temps en favorisant la division du travail.
En outre, l’échange direct serait souvent impossible. Voici Michel qui est tailleur, et qui a besoin de pain, de vin, de bois et de chandelle. Un seul de ses habits vaut tout ce dont il a besoin ; mais celui qui lui donnerait du pain n’a pas de vin à lui fournir, et le possesseur de bois n’a pas de chandelle. Il ne peut cependant donner son habit qu’à un seul, et tout en ayant de quoi faire un échange qui arrangerait tout le monde, il ne peut pas l’effectuer. Or la difficulté n’existerait plus s’il y avait une marchandise d’une nature telle que les hommes fussent toujours disposés à la recevoir en échange de ce qu’ils possèdent. On a précisément trouvé cette marchandise, c’est la monnaie ou l'argent.
— Comment, M. Dupré, dit le père Frapin, l’argent est une marchandise, comme ma laine ou mon blé?
— Et que voulez-vous qu’il soit, père Frapin? Est-ce que vous ne vendez ou n’achetez pas l’argent, comme vous achetez ou vendez du blé ou de la laine, un cheval ou une maison? Que faites-vous donc, lorsque vous voulez de l’argent, et que vous conduisez au marché du blé ou de la laine pour les vendre?
# N’est- ce pas acheter de l’argent en donnant en échange du blé ou de la laine, de même que celui 'qui achète vous vend son argent pour avoir en échange votre blé ou votre laine? Cela est si vrai que, si vous aviez un grand besoin d’argent, vous donneriez
davantage de votre blé ou de votre laine. Si, au contraire, celui avec qui vous faites affaire a plus besoin de votre marchandise que vous d’argent, il sera forcé de vous donner plus d’argent pour la même quantité de laine ou de blé.
Une vente et un achat ne sont donc en réalité qu’un échange dans lequel l’un des deux contractants donne toujours de la monnaie, tandis que l’autre donne une marchandise quelconque. L’usage veut qu’on appelle vendeur celui qui donne une certaine espèce de marchandise, et acheteur celui qui donne de la monnaie en échange. Mais, dans le fait, tous deux sont à la fois vendeurs et acheteurs, selon qu’on voudra les considérer.
L’invention de la monnaie a été un progrès immense dans la marChe de l’humanité. En facilitant les transactions des hommes, elle les a multipliées d’une manière prodigieuse. Aussi le besoin d’un moyen commun d’échange est-il l’un des premiers qui se fassent sentir dans les sociétés en voie de développement; on emploie pour cela soit des matières d'un usage général, comme le sel, soit des objets d’une valeur purement conventionnelle, comme les cauris ou petites coquilles dont se servent encore quelques populations de l’Afrique. Mais, de toutes les matières, aucune ne réunit mieux que Ja monnaie d’or ou d’argent les conditions nécessaires à un moyen général d’échange.
La première de toutes ces conditions, est d’être d’une nature telle que les hommes soient prêts à l’accepter en tout temps et dans tous les lieux. Elle doit, en outre, être susceptible de se fractionner en quantités assez petites pour se prêter à toutes les transactions, et avoir assez de valeur sous un petit volume pour être aisément transportée. U faut encore qu’elle soit assez dure pour résister au frottement sans s’user sensiblement, malgré une circulation continuelle, et être de nature à ne pas s’altérer sous rinfluence de l’air, de l’humidité et des différentes circonstances qui détériorent ou détruisent tous les autres objets. Enfin il faut que sa valeur soit facile à constater en tout temps, et de plus que cette valeur soit peu sujette à varier. Pour cela ce doit être une matière rare, c’est-à-dire qui ne puisse jamais être produite en grande quantité, de manière à augmenter ou diminuer considérablement d’un moment à l’autre. Ces conditions se trou-
LA MONNAIE
vent réunies précisément dans les métaux précieux, tels que l’or et l’argent, c’est là ce qui les a fait choisir par tous les peuples comme moyen universel d’échange.
— Mais pourquoi, demanda M. Duroure, donne-t-on à l’or et à l’argent le nom de métaux précieux? Est-ce que le fer n’est, pas cent fois plus utile?
— Vous avez parfaitement raison, M. Duroure; l’homme se passerait plutôt d’or et d’argent que de fer. Aussi le nom de métaux précieux, appliqué aux premiers, ne s’entend pas de leur utilité, mais de leur rareté. C'est cette circonstance qui en fait la valeur, comme elle fait celle de toute chose; elle est cause que sous un petit volume ils ont un très-grand prix : de là leur nom de métaux précieux.
De très-petites quantités d’or ou d’argent ayant ainsi une grande valeur comparativement, à toutes les autres marchandises, il importe, pour la commodité des transactions, que chacun puisse connaître à première vue la valeur d’une pièce quelconque de monnaie; car, si, à chaque vente ou achat, il fallait vérifier le poids de la monnaie donnée en payement, les aflaires en seraient singulièrement entravées. Tel est l’objet de l’effigie appliquée sur toutes les monnaies. En raison de son importance pour le public, le droit de battre ou de frapper monnaie, c’est-à-dire d’imprimer une effigie sur les pièces de monnaie, est, en tout pays, réservé à l’État, qui représente le public lui-même et offre, sous ce rapport, des garanties que personne ne pourrait présenter.
En France, l’unité adoptée pour les monnaies est le franc , qui est une pièce d’argent du poids de cinq grammes. Toutes les pièces d’argent sont formées de 9 dixièmes de fin ou d’argent pur, et d’un dixième d 'alliage, c’est-à-dire de cuivre. L’alliage ainsi ajouté à l’argent a pour but de le rendre à la fois moins cassant et plus aisé à travailler. Les pièces d’or sont également composées de 9 dixièmes de fin ou d’or pur et d’un dixième d’alliage.
— Alors, dit M. Jarland, puisque l’empreinte atteste la valeur de la monnaie, on pourrait, si on le voulait, augmenter l’argent d’un pays en augmentant la valeur de la monnaie, et donner, par exemple, au cuivre la valeur de l’argent, à l’argent celle de l’or, et augmenter la valeur de ce dernier.
Quatorzième entretien
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En l ra"Ce’ le franc ou le Poids de 5 grammes d’argent au
LA MONNAIE
titre de 9/10 est, corne je vous l’ai dit, l’unité à laquelle on rapporte toutes les monnaies. L’or ayant sous le même poids une va leur environ 15 fois 1/2 plus grande que l’argent, la Caleur portée sur chaque piece d’or indique qu’elle contient un poids d’or 15 fois 1/. moins considérable que le poids d’argent correspondant au nombre de francs marqué sur la pièce. Quant au billon ou a la monnaie de cuivre, la valeur pour laquelle elle circule n’a aucun rapport avec sa valeur réelle; c'est une valeur purement de convention, et bien supérieure à la valeur du métal.
— Alors, dit Michel, lorsqu'on reçoit de la monnaie de cuivre on ne reçoit pas la valeur de la marchandise qu’on livre.
— C’est très-vrai, Michel; mais au fond cela n’a aucune importance, puisque chacun reçoit et passe toujours cette monnaie pour la même valeur. Cela aurait seulement de l’importance si on recevait de la monnaie de cuivre pour des sommes considérables. Mais la monnaie de cuivre n’est employée que pour appoint, et, d’après la loi, nul n’est tenu d’en recevoir dans un payement pour plus de 5 fr. Les étrangers pourraient, il est vrai elre tentés de bénéficier de la différence qui existe entre la valeur du cuivre et celle de la monnaie de billon, en fabriquant cette monnaie chez eux, pour l’échanger ensuite contre nos marchannses; mais ce serait une mauvaise spéculation, puisqu’ils ne pourraient livrer cette monnaie qu’en très-petite quantité.
— Alors, reprit Michel, si la monnaie de cuivre ne vaut pas ce quelle est censée valoir pourquoi en fait-on? Pourquoi ne se contente-t-on pas de la monnaie d’or ou d’argent?
C est que, pour de petites quantités de marchandises ou pour des marchandises de très-peu de valeur, la monnaie d’argent, et h plus forte raison celle d’or, seraient excessivement incommodes Il faudrait des pièces si petites qu’on serait sans cesse exposé à les perdre. Vous savez combien les pièces d’or de 5 francs et les pièces d’argent de 20 centimes sont faciles à égarer. Que seraitce si Ion fabriquait des pièces d’argent, de 10, 5 centimes et même moins? C’est pour répondre à tous les besoins de la vie qu’on emploie une monnaie de bUIon qui n’a qu’une valeur de convention, mais qu’on accepte pour sa valeur nominale parce qu’on ne la reçoit jamais qu’en très-petite quantité.
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— D’après vos explications, dit à ce moment M. Vieulin, je vois que l’empreinte apposée sur les monnaies n’en détermine pas la valeur, elle ne fait que constater le poids de chaque pièce. Mais qu’etd-ee qui en détermine effectivement la valeur?
— Il en est de l’argent ou de la monnaie, M. Vieulin, comme de toutes les marchandises. La monnaie a, comme tous les produits, deux valeurs , une valeur intrinsèque et une valeur variable. L’or et l’argent,, vous le savez, ne servent pas seulement à fabriquer la monnaie, on en fait des bijoux, de la vaisselle, et une foule d’objets d’ornements : on achète donc l’or et l’argent pour ces différents mages; à ce litre, ils ont une valeur tout à fait indépendante de celle qu’ils pourraient avoir comme monnaie. Cette valeur, de même que celle de toutes les marchandises, est proportionnée aux frais de production, c’est-à-dire à la dépense nécessaire pour les produire. La valeur de l’argent et celle de l’or sont donc sensiblement égales au coût de leur production.
— 11 me semble cependant, dit André, que l’or, qui vaut si cher, ne coule rien à produire; d'après ce qu’on dit de la quantité d’or qu’on trouve aujourd’hui en Californie et en Australie, il n’y a pour ainsi dire qu’à chercher pour en trouver.
— C’est vrai pour l’or, André, et encore seulement jusqu’à un certain point, car il faut prendre beaucoup de peine pour l’obtenir. Mais ce n’est pas vrai pour l’argent, qui ne se trouve pas à l’état natif, c’est-à-dire pur, et qui est toujours mélangé à d’autres substances, dont on 11e le sépare qu’à grands frais. Le minerai est, en outre, presque toujours enfoui dans des mines, d’où on l’extrait péniblement. Les dépensés nécessaires, tant pour l’extraire de la mine que pour le séparer des substances auxquelles il est combiné, sont toujours fort élevees : ce sont elles qui constituent le coût de production, et par suite la valeur intrinsèque de l’argent.
Quant à l’or, il se trouve, il est vrai, naturellement pur, c’està-dire à l’état natif; mais, jusqu’à ces derniers temps, qji l’a rencontré en quantité plus faible dans la nature : c’est cette rareté qui en fait la grande valeur comparativement à l’argent. Ou le trouve en effet de deux manières, soit en paillettes liiics comme
LA MONNAIE
de la poudre et disséminées au milieu des sables, soit en liions déliés engagés au milieu de roches excessivement dures. Dans le premier cas, il faut recueillir et laver des quantités considérables de sables pour en obtenir de petites quantités de poudre d’or ; dans le deuxième, il faut broyer avec beaucoup de peine et au moyen de machines dispendieuses les roches compactes au milieu desquelles l’or est engagé, pour parvenir à l’en extraire.
— Cependant, reprit André, on dit qu'en Californie et en Australie, l’or est si abondant, que les chercheurs en trouvent souvent pour plus de cent francs par jour, et qu’on y rencontre fréquemment aussi des morceaux d’or pesant plusieurs kilogrammes et valant 15, 20, 30, 50,000 fr., et même beaucoup plus. Cet or ne coule pas beaucoup à ceux qui le trouvent.
— C’est encore vrai, André, mais tout ceci n’est qu’une exception. Malgré l’abondance comparative de l’or dans ces nouveaux pays, les trouvailles dont on a fait tant de bruit n’ont pas été aussi nombreuses et n’ont pas continué aussi longtemps qu’on le croit. Les premiers chercheurs ont fait rapidement de grandes fortunes, parce que, dans ces pays encore inexplorés, l’or se rencontrait abondamment et presque à la surface de la terre. Comme d’ailleurs la quantité d’or trouvé était, malgré tout, assez faible comparativement à ce qui en existe dans le monde entier, les chercheurs pouvaient le céder pour la valeur qu’il a partout. C’est absolument le même cas que pour un fabricant qui, par la découverte d’un nouveau procédé, parvient à fabriquer un produit quelconque à bien meilleur marché que ses concurrents. Comme il le vend au prix courant, quoiqu’il lui coûte bien moins à produire, il fait en peu de temps un grand bénéfice.
Mais aujourd’hui, quoique l’or se trouve encore en grande quantité en Californie et en Australie, et que les chercheurs y fassent encore d’assez bonnes journées, les frais d’extraction ont considérablement augmenté, à cause des machines qu’il faut employer et des travaux longs et pénibles qui sont devenus nécessaires. L’or conserve ainsi à peu près sa valeur primitive, laquelle est toujours proportionnée au coût de la production. Mais, comme un nombre de personnes beaucoup plus considérable s’est livré à l’extraction de l’or, la quantité qui en existait dans le
monde a considérablement augmenté. Comme en même temps l’argent n’a pas été produit en même quantité, et que tous les ans on en expédie des sommes assez Tories en Asie, l’or, qui était fort rare en France, y est devenu très-abondant et s’y est en partie substitué à la monnaie d’argent.
— Comment se fait-il donc, demanda M. Yieulin, qu’à mesure que la monnaie a augmenté dans le pays, par suite de l’abondance de l’or, tout ait augmenté de prix depuis quelques années? Il semble que le contraire dût avoir lieu.
— C’est là une erreur que bien des gens commettent, et dont il est très-aisé de se rendre compte. La monnaie, pour employer le terme convenable, parce qu’il s’applique à la fois à l’or et à l’argent monnayés, la monnaie, dis-je, a une double valeur : elle a une valeur intrinsèque, proportionnelle, comme celle de toutes choses, aux frais de production, et une valeur variable, en rapport à la fois avec l'abondance ou la rareté relative, soit de la monnaie elle-même, soit des objets contre lesquels elle s’échange.
Employée dans les transactions des hommes comme moyen général d’échange, la monnaie y est devenue une mesure de la valeur des objets. On dit ainsi qu'une chose vaut 1 franc, 5 francs, 10 francs, pour indiquer ce qu’il faut donner d’argent pour se la procurer, soit habituellement, soit au moment où l’on parle. Le prix d’une chose indique donc la quantité de cette chose qu’on peut avoir pour un poids donné d’argent, c’est-à-dire pour 5 grammes, 25 grammes, 50 grammes, etc., ou le poids d’argent qu’il faut donner pour avoir une quantité déterminée de cette chose. Il est ainsi devenu très-commode d'avoir une marchandise à laquelle on puisse rapporter la valeur de toutes les choses : de cette manière, on s’entend partout sans peine.
Il ne faut pourtant pas se faire illusion sur cet emploi de l’argent comme mesure de la valeur. Pour que la monnaie fût une mesure fixe et constante de la valeur des objets, il faudrait qu’elle eût elle-même une valeur relative constante : c'est ce qui n’a pas lieu, vous allez le comprendre. Si vous vouliez acheter une certaine quantité de marchandises, et que vous eussiez à donner en échange quelqu’une de celles que vous avez en ma-
LA MONNAIE
gasin, rie laquelle seriez-vous disposé à donner une plus grande quantité, de celle dont vous auriez le plus, ou de celle dont vous auriez le moins?
— De celle dont j’aurais le plus, cela va sans dire.
— Et de laquelle le vendeur voudrait-il vous donner moins en échange de la vôtre?
— De celle dont il aurait le moins.
— Eh bien, l’argent étant une marchandise comme les autres, il en est çie l’argent comme de toutes choses. Plus l’argent est abondant, plus on est disposé à en donner pour se procurer un objet; plus il est rare, au contraire, moins on veut en donner pour ce même objet. Or, depuis la découverte des mines de la Californie et de l’Australie, la monnaie étant devenue beaucoup plus abondante, et chacun pouvant s’en procurer plus aisément, chacun a été ainsi disposé à en donner un peu plus qu’autrefois pour se procurer les mêmes objets. C’est ainsi que presque tout est devenu plus cher depuis quelques années.
— Alors, dit André, l’abondance de l’argent serait un mal, puisqu’elle amène la cherté; sa rareté serait, au contraire, avantageuse, puisqu’elle produit le bon marché.
— C’est encore une erreur, reprit M. Dupré. Le bon marché des choses n’est avantageux que lorsqu’il est le résultat d’une production plus abondante, c’est-à-dire lorsque les choses ellesmêmes existent en plus grande quantité : tel est, pour le blé, le résultat d’une récolte abondante. Si le bon marché provient d’une rareté de l’argent, dans le pays, le prix des choses diminue, il est vrai ; mais, comme on a moins d’argent, pour en acheter, il n’y a pas de changement dans la valeur échangeable des choses, elles ne sont bon marché que de nom.
La cherté des choses, au contraire, n’a pas d’inconvénient, lorsqu’elle est due à une plus grande abondance de l’argent, comme c’est le cas aujourd’hui. Remarquez d’ailleurs que, dans ce cas, la cherté n’est qu’apparente. Il faut sans doute donner plus d’argent qu’autrefois pour se procurer le même objet; mais, comme on a plus d’argent, et qu’on gagne davantage, loin de se procurer cet objet, plus difficilement, on l’obtient plus aisément, malgré l’augmentation de prix.
Il importe donc de distinguer entre la valeur réelle des choses et le prix qu’on est obligé d’en donner, de même qu’entre une cherté ou un bon marché réels, et une cherté ou un bon marché apparents. La cherté est réelle lorsqu’il y a moins d’objets produits, comme dans le cas d’une mauvaise récolte; le bon marché est réel, à son tour, lorsque les objets sont produits en plus grande quantité, comme c’est le cas lorsque la récolte est abondante. Au contraire, la cherté ou le bon marché des choses sont simplement apparents lorsqu’ils tiennent à l’abondance ou à la rareté de l’argent- Cela veut dire simplement qu’il faut donner plus ou moins d’argent pour se procurer les choses.
Mais, si les choses sont moins chères, c’est-à-dire s’il faut donner moins d’argent pour les obtenir, c’est que l’argent est plus rare; dès lors on a plus de peine à se les procurer. Si, au contraire, elles deviennent plus chères, c’est-à-dire s’il faut donner plus d’argent pour les avoir, c’est que l’argent est devenu plus
abondant; dans ce cas, on n’a pas plus de peine à se les procurer :
c’est ce qui est arrivé depuis quelques années.
— Cette influence des variations dans la valeur de l'argent, dit Léonard, me paraît cependant avoir des inconvénients. Ainsi, lorsque l’argent diminue de valeur dans un pays, parce qu’il est plus abondant, les ouvriers doivent se trouver plus malheureux,
— Cela aurait lieu effectivement, reprit M. Dupié, si l’augmen-
puisqu’ils payent tout plus cher.
LA MONNAIE
qu’une augmentation de Ja richesse publique a toujours pour résultat d’élever les salaires.
— Mais, dit alors M. Saujon, si l’élévation des salaires compense et au-delà pour les ouvriers l’augmentation du prix des objets de consommation, il n’en est pas de même pour ceux qui ne sont pas ouvriers; ils payent tout plus cher.
— C’est vrai, M. Saujon ; mais, à leur tour, ils vendent plus cher ce qu’ils produisent, et même, comme l’augmentation de la richesse publique fait qu’ils produisent et vendent beaucoup plus, ils se trouvent gagner davantage. IN’est-il pas vrai que, depuis cette augmentation dont on s’est tant plaint, tout le monde l'ait beaucoup plus d’affaires, gagne plus d’argent et se procure plus de bien-être?
— Pour cela, je ne le nie pas, répondit M. Saujon.
— Il y a cependant, reprit M. Dupré, quelques personnes à qui cette diminution dans la valeur de l’argent ne profile pas; elle leur nuit au contraire, à cause de l’augmentation du prix des objets nécessaires à la vie, qui en est la conséquence. C’est le cas des employés, des rentiers, des propriétaires, des créanciers, et de tous ceux qui ont des revenus fixés depuis un certain temps. Les fonctionnaires, par exemple, et tous les employés du gouvernement, dont le traitement a été fixé avant que l’abondance de l’argent en eût amené la dépréciation, continuent à recevoir ce même traitement chaque année; mais, comme par suite de l’augmentation générale, ils se procurent moins de choses pour la même somme, ils se trouvent dans une position défavorable tant qu’on n’augmente pas leurs appointements. Les rentiers, dont souvent on envie tant le sort, se trouvent dans une position plus fâcheuse encore, parce qu’ils sont atteints par la dépréciation de l’argent qui résulte de l’augmentation de la richesse générale, et comme rien ne peut augmenter leur revenu, ce qui fait le bien général cause leur gêne. A l’inverse, la rareté de l’or ou de l’argent, qui augmenterait la valeur de la monnaie et amènerait l’abaissement du prix des denrées, accroîtrait leur bien-être.
D’autres, au contraire, profitent de la dépréciation de l’argent qu’«tmènent l’abondance des métaux précieux et l’accroissement de la richesse publique. : ce sont les fermiers qui ont des baux
à long terme, et tous les débiteurs qui ont des rentes à payer ou qui doivent des sommes payables à longue échéance. Connue les uns et les autres ne payent, en acquittant leurs baux ou leurs dettes, que les sommes stipulées dans le contrat, ils se trouvent par le fait payer moins, puisque l’argent qu’ils donnent a en ce moment une valeur moindre qu'à l’époque où le contrat a été fait.. Les propriétaires et les créanciers reçoivent moins, au contraire, tout en recevant la même somme.
L’inverse aurait lieu si c’était la rareté de l’argent ou la gêne publique qui amenât l'augmentation de valeur de la monnaie. Les créanciers et les propriétaires y gagneraient, puisqu’en recevant la même somme, ils toucheraient une quantité d’argent qui aurait une valeur plus grande. Les débiteurs, les locataires, les fermiers, perdraient au contraire, parce qu’en continuant à payer la même somme, ils donneraient une quantité d’argent qui a une valeur plus grande. 11 est vrai qu’en pareil cas les fermiers et les locataires ne manquent pas de réclamer des propriétaires une diminution de leurs baux et de leurs loyers : c’est ce que nous avons toujours vu lorsque la gêne publique, causée par nos révolutions, a augmenté la valeur de l’argent.
— Je vois maintenant, dit M. Vieulin, comment tout, augmente de prix quand l’argent devient plus abondant. Comme chacun en a davantage ou s’en procure davantage plus aisément, on est disposé à en donner plus pour le même objet. Toutes les choses coûtent plus parce qu’il faut donner plus d’argent pour les avoir; mais cet argent vaut moins, il n’y a rien de changé.
— Pardon, M. Vieulin; il y a une augmentation de richesse pour le pays. Toutes les fois que les choses diminuent de valeur parce qu’elles existent en plus grande quantité dans un pays, il y a augmentation générale de bien-être, parce qu’on se les procure plus aisément. Ainsi l’argent n’est pas seulement un moyen d’échange, il a une véritable valeur par lui-même, à cause des différents usages auxquels ou l’emploie. Il fait donc partie du capital de la nation; or toute augmentation du capital est une augmentation de ric hesse.
Les capitaux ne profitant que par le travail, plus ils sont, abondants, plus ils facilitent le travail. L’abondance de l’argent
LA MONNAIE
en augmente la circulation, et elle imprime une plus grande activité au commerce et à l’industrie. Si, au contraire, l’argent cesse de circuler, parce que ceux qui en ont le gardent, de crainte de le perdre par une cause quelconque, c’est comme s’il diminuait : il augmentera de valeur, les affaires se ralentiront, les transactions deviendront plus difficiles, et tout baissera de prix. C’est ce qui a lieu lorsque des révolutions, des troubles, des agitations politiques viennent diminuer la confiance publique. Les capitaux se resserrent, l’argent se cache, et les affaires deviennent plus rares ou cessent entièrement.
— Ainsi, dit M. Bertrand, le ralentissement de la circulation équivaut à une diminution d’argent dans le pays, et l’activité de la circulation à une augmentation d’argent?
— Précisément, M. Bertrand. Voilà pourquoi tout ce qui diminue la confiance publique porte immédiatement atteinte à la richesse générale. L’ordre public et la paix accroissent, au contraire, cette richesse en augmentant la confiance. Ils ramènent la circulation ; le travail reprend et les affaires se raniment. La confiance a même une influence plus grande. Sans que la quantité d’argent qui existe dans le pays vienne à augmenter, elle augmente les effets qu’il peut produire.
L’argent, avons-nous dit, est surtout utile comme moyen d’échange. Mais, si tout ce qu’on possède pouvait se mettre en circulation et se transférer comme l’argent, le travail et la production en seraient facilités. C’est à quoi l’on arrive en partie par le crédit qu’inspire la confiance.
Lorsqu’une personne veut faire une entreprise quelconque, si elle n’a pas l’argent nécessaire, mais si elle offre des garanties suffisantes, par les propriétés ou les marchandises qu’elle possède, et par sa probité bien connue, alors elle obtient du crédit , c’est-à-dire que, sur les garanties qu’elle offre, elle trouve le moyen de faire son entreprise. Eile fait des billets par lesquels elle s’engage à donner, au bout d’un certain temps, l’argent qu’elle n’a pas pour le moment. On lui fait crédit, parce qu’on a la confiance qu’elle voudra et qu’elle pourra payer à l’époque dite. Crédit vient, en effet, de croire , et veut dire qu’on a confiance. Le crédit est du reste beaucoup plus général qu’on ne
Q UATORZIÈME ENTRETIEN .
pense. Les marchands vendent sans cesse à crédit pour une foule de petites sommes; les entrepreneurs font crédit jusqu’au moment où l’on paye leurs travaux; les ouvriers qu’on paye à la quinzaine ou au mois font crédit jusqu'au moment de la paye; les domestiques même, qu’on paye tous les mois, tous les six mois et quelquefois tous les ans, font crédit jusqu’au moment où ils touchent leurs gages.
Dans ces derniers cas, le crédit est toujours assez limité et ne s’applique qu’à de petites sommes. Mais, lorsqu’il s’agit de grandes entreprises, du commerce et de la production en grand, les avantages du crédit deviennent considérables. Il augmente dans une certaine mesure les capitaux de la nation, en .permettant de mobiliser des capitaux fixés dans le sol, dans des propriétés immobilières, ou dans des marchandises accumulées en magasin. Le crédit reposant sur la confiance en la sblvabililé des personnes, * c’est-à-dire sur la certitude qu’elles payeront à l’époque convenues ce qu’elles doivent, les billets des personnes qui jouissent de ce crédit sont acceptés par tout le monde comme argent, sauf un intérêt à payer par elles pour le temps qui devra s’écouler jusqu’au payement. Quelquefois, cependant, les billets s’acceptent sans intérêt : c’e^t le cas des billets payables à vue, et non à terme.
Les billets qui circulent comme argent comptant sont ce qu’on appelle des billets de banque. On nomme banque une société de capitalistes, émettant des billets pour une somme plus ou moins considérable, quelquefois pour des centaines de millions, mais toujours pour une somme bien inférieure à ce que tous ces capitalistes possèdent ensemble. Ces billets circulent dans le public et sont acceptés par tout le monde comme de l’argent, parce qu’on a la certitude qu’ils seront payés. Pour cela, ils doivent toujours être payés à présentation.
Un billet de banque est donc une promesse de payer à vue la somme stipulée sur le billet. Pour inspirer la confiance, il faut que sa valeur soit représentée tant par l’argent en caisse que par l’avoir des capitalistes. Afin d’être en état de payer ses billets à présentation, la banque doit toujours avoir une réserve métallique égale environ à la moitié ou au tiers de ses billets en circulation ;
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le reste doit être représenté par la somme des valeurs qu’elle possède en portefeuille.
— Mais, dit M. Jarland, quel est l’avantage d’une banque, si elle doit, avoir en réserve une masse de capitaux égale à la somme de ses billets?
— 11 yen a un considérable, M. Jarland. D’abord les billets de banque sont une très-grande commodité pour le public. Vous savez tous combien l’or est une monnaie plus commode que l'argent, parce qu’il est moins lourd et moins encombrant. Les billets de banque sont encore plus commodes que l’or, parce qu’on en porte sans peine pour des sommes considérables, et qu’ils permettent d’effectuer les payements avec une très-grande rapidité. En outre, ils augmentent de fait le capital de la nalion. Supposez, par exemple, une banque comme la banque de France, ayant pour 1,200 millions de billets en circulation, et ayant seulement 600 millions d’argent en caisse; c’est comme si le capital de la nation était augmenté de 600 millions. Par le fait du crédit la richesse publique se trouve ainsi augmentée.
— C’est bon, reprit M. Jarland, si l’on a confiance; mais, si la banque ne payait pas ses billets, ils perdraient leur valeur, et l’on n’en voudrait plus.
— C’est vrai, M. Jarland : c’est le cas de tout ce qui repose sur le crédit. Qui dit crédit, dit confiance. Si la confiance diminue, le crédit disparaît et la banque croule. C’est ce qui arrive parfois dans certains pays où existe ce qu’on appelle la liberté des banques, c’est-à-dire où tous ceux qui le veulent peuvent établir une banque. Si ces banques ne sont pas établies avec des précautions suffisantes, ou si ceux qui les dirigent se livrent à des opérations hasardées, elles sont sujettes à des banqueroutes,
aree qu’elles ne peuvent payer, à un moment donné, tous les billets qui se présentent pour le remboursement.
Afin d’empêcher, autant que possible, le public d’être victime de ces catastrophes, la loi, dans la plupart des pays, impose aux banques différentes obligations. En France, par exemple, où il n’y a qu’une seule banque, connue sous le nom de Banque de France , outre les obligations que j’ai indiquées précédemment, elle doit faire connaître toutes les semaines sa situation, afin
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que le public sache à quoi s’en tenir. Le public sait ainsi, chaque semaine, combien la banque a de billets en circulation et combien elle a d’espèces métalliques en caisse. La publication de ce bilan , ou état de situation de la banque, fait connaître le degré de confiance qu’on doit lui accorder; elle donne en même temps une idée de la marche générale des affaires.
— Mais, reprit encore M. Jarland, si le public n’avait plus confiance dans la banque, et que tous ceux qui ont en main de ses billets voulussent être payés à la fois, comment pourrait-elle faire, puisqu’elle n’a en caisse qu’une somme égale au tiers ou à la moitié au plus de ces billets en circulation?
— Il est certain, M. Jarland, que ce serait impossible. C’est, en effet, ce qui arrive de temps en temps dans les pays où existe la liberté des banques. Lorsque les porteurs de billets de l’une de ces banques viennent à craindre de ne plus être payés, ils se présentent en masse afin d’obtenir le remboursement les premiers. La banque, n’ayant pas de l’argent pour les acquitter tous, est obligée de faire faillite. La même chose est arrivée quelquefois en Angleterre et en France Dans les temps de crise commerciale ou politique, il survient parfois des paniques qui inspirent au public la crainte que la banque ne soit pas en état de faire face à ses engagements. Alors il se porte en foule dans ses bureaux pour obtenir le remboursement des billets, et la banque voit sa réserve diminuer promptement. Cette réserve serait même complètement épuisée au bout de peu de jours, et la banque dans l’impossibilité de payer, si les choses continuaient ainsi.
En pareil cas, pour épargner une catastrophe non pas seulement à la banque, mais au public qui en souffrirait encore plus, le gouvernement a eu recours quelquefois à une mesure énergique; il a décrété le cours forcé des billets. Dès lors la banque n’est plus tenue de les payer à vue; le public, au contraire, est forcé de les recevoir partout comme argent comptant, et l’État les reçoit lui-même en payement dans les caisses publiques. Miiis c'est un état exceptionnel qui dure seulement autant que la crise qui l’a amené. Lorsque le calme est rétabli et que la confiance est revenue, la banque reprend le payement de ses billets à présentation, et les choses reviennent à leur cours ordinaire.