‹ Manuel de morale et d'économie politiqueChapitre 16 sur 41 · I-A MONNAIE · texte numérisé non relu

I-A MONNAIE

*— Alors, dil Léonard, puisque l’État peut quelquefois donner cours forcé aux billets de banque, de manière à les taire passer dans le public pour de l’argent comptant, ne pourrait-il pas, à plus forte raison, créer lui-même des billets, qui circuleraient dans le public comme de l’argent, et qui faciliteraient les transactions et augmenteraient le capital du pays?

— Ce que tu demandes, Léonard, n’est pas autre chose que la création d’un papier-monnaie, ou, en d’autres termes, d’une monnaie de papier, c’est-à-dire ce qu’il y a de plus dangereux. Il y a une très-grande différence entre la monnaie métallique ou l’or et l’argent, et la monnaie de papier par laquelle on voudrait la remplacer. La monnaie ‘métallique n’est pas seulement un moyen d’échange, c’est une marchandise qui a une valeur propre, et même une marchandise très- précieuse, parce qu’elle n’est pas sujette, comme les autres à se détériorer et à perdre de sa valeur avec le temps. Le papier-monnaie, au contraire, n’a aucune valeur par lui-même ; c'est un gage de crédit, qui ne conserve de valeur qu’autant qu’on y a confiance.

— Mais, reprit Léonard, est-ce que les billets de banque, que tout le monde accepte comme de l’argent comptant, ne constituent pas une monnaie de papier?

— Si fait, Léonard, mais il y a entre les billets de banque, et la monnaie de papier que tu voudrais voir créer par l’État, une trèsgrande différence. Les billets de banque jouissent de la confiance du public et sont reçus comme argent comptant, parce que le payement en est assuré par les garanties qu’offre la banque.

— Est-ce que le papier-monnaie n’offrirait pas encore plus de garanties, puisqu’il serait émis par l'État lui-même?

— C’est encore une erreur, Léonard. Les billets de banque sont garantis par les espèces métalliques que la banque a en caisse et par toutes les valeurs qu’elle possède. Le papier-monnaie, au contraire, quoique paraissant offrir plus de garantie, parce qu’il est émis par l'État, n’en offre pourtant point. C’est qu’en effet l’État n’est qu’un mot pour désigner le public ou tout le monde. La garantie de l’État est purement illusoire, parce qu’elle ne repose sur rien.

Le papier-monnaie est en effet une ressource à laquelle ont re-

cours les États aux abois pour suppléer à l’argent qu’ils n’ont pas. En pareil cas, pour pourvoir à leurs dépenses,, ils battent monnaie en fabriquant de la monnaie de papier. Mais, comme cette monnaie, bien différente de la monnaie métallique, ne coûte rien à produire, les États engagés dans cette voie se trouvent sur une pente très-dangereuse : ils sont portés à multiplier indéfiniment le papier-monnaie en fabricant sans cesse de nouveaux billets. C’est ce qui s'est vu dans tous les pays où l’on a eu recours à cet expédient, et ce qui se voit encore dans quelques États de l’Europe. Nous l’avons vu nous-mêmes en France, lors de la première révolution. A cette époque, le gouvernement est arrivé à fabriquer en quelques années la quantité incroyable de 40 milliards de billets de papier dits assignats. Cette multiplication énorme des assignats les avait jetés dans un tel discrédit qu’on n’en voulait à aucun prix, et qu’on en était venu à devoir donner dix à vingt mille francs pour avoir une paire de souliers.

— Mais, reprit Léonard, c’était une conséquence de l’abus qu’on avait fait de la fabrication des assignats. Cela n’aurait pas lieu si l’on fabriquait du papier-monnaie avec plus de modération.

— Tu te trompes, Léonard. Les hommes sont toujours des hommes. Lorsqu’ils ont un intérêt momentané à abuser d’une chose, rien ne peut en prévenir l’abus. Or, comme il est trèscommode de fabriquer de la monnaie de papier pour faire face â ses besoins, il y a dans cette facilité un danger auquel on ne peut pas se soustraire. Aussi c’est un expédient auquel on n’a recours que dans les pays dont les finances sont en mauvais état, et la création du papier-monnaie est le signe- le plus évident de cette situation fâcheuse. C’est ce qu’on voit aujourd’hui en Autriche, en Russie, en Turquie, où il existe encore du papiermonnaie, qui ne circule qu’avec une perte considérable.

— Cependant, dit encore Léonard, lorsque la loi a donné cours forcé aux billets de banque, ils ont conservé leur valeur. Pourquoi ne le donnerait-elle pas aussi au papier-monnaie ?

— C’est aussi ce qu’on fait. Mais il y a une très-grande différence entre les billets de banque et le papier-monnaie. Les billets de banque ne sont que le signe représentatif d'une valeur qui existe réellement soit en caisse, soit dans le portefeuille de la

LA MONNAIE

banque; le cours forcé décrété par la loi n’a donc pas d’autre objet que de dispenser momentanément la banque de payer ses billets, afin de lui permettre de réaliser les valeurs qu’elle a en portefeuille. Comme le publie connaît cette situation et est convaincu qu’un jour ou l’autre les billets de la banque seront payés intégralement, il les accepte pour leur valeur. Mais, s’il n’avait pas cette garantie, il n’y a pas de cours forcé qui les lui fît accepter pour cette valeur.

Il en est de même du papier-monnaie. Celui-ci n’est représenté par rien dans les caisses de l’État, il n’a de valeur que par la certitude qu’il sera tôt ou tard remboursé en argent. Mais si cette certitude manque, la confiance disparaît, et le papiermonnaie perd toute sa valeur. La loi peut bien décréter alors qu’il aura cours forcé, et que les personnes à qui il est dû de l’argent seront obligées de recevoir en payement ce papier pour sa valeur nominale; mais elle ne peut intervenir entre toutes les transactions des citoyens et les forcer de faire leurs affaires autrement qu’ils ne veulent. Elle ne peut forcer, par exemple, un marchand de donner sa marchandise pour du papier, s’il n’y a pas confiance. Ou il voudra une plus forte somme en papier, pour compenser la perte qu’il craint d’éprouver, ou il préférera garder sa marchandise. Tous les marchands seront dans le même cas, et personne ne trouvant à acheter lorsqu’il sera question de payer avec de la monnaie de papier, ce papier perdra de sa valeur, bientôt peut-être on n’en voudra plus à aucun prix.

C’est ce qui arrive toutes les fois que la loi veut changer l’ordre naturel des choses. Malgré tous ses efforts, elle ne peut donner une valeur à ce qui n’en a pas. L’opinion publique, plus forte que toutes les conventions arbitraires, n’accepte que ce qui a la justice et la vérité pour soi.

QUINZIÈME ENTRETIEN

LE PRIX DE TOUTES LES CHOSES VARIE EN RAISON DE L’OFFRE ET DE LA DEMANDE.

Une animation inaccoutumée régnait à Mirebeau le jour de la réunion. La manufacture, fermée depuis plus de trois mois, rouvrait ses ateliers dans huit jours. Cette nouvelle, prévue depuis quelque temps, venait d’être annoncée publiquement, et elle était le sujet de toutes les conversations. Les anciens ouvriers de la fabrique y seraient-ils tous admis de nouveau, ou bien n’en recevrait-on qu’une partie ? En ce cas, dans quelle proportion les prendrait-on V lesquels seraient choisis? sur qui porterait l’exclusion? C’étaient autant de questions que chacun s’adressait et sur lesquelles on ne pouvait que former des conjectures.

L’inscription des ouvriers devait commencer le lendemain et durer toute la semaine. Les ^propriétaires, comme des généraux qui vont commencer une campagne, voulaient passer leur personnel en revue, afin de se rendre compte des forces dont ils pouvaient disposer. Car trois mois de chômage devaient avoir occasionné des vides dans les rangs des ouvriers. Quelques-uns, forcés de chercher des moyens d’existence, avaient peut-être trouvé une occupation qu’ils ne voudraient pas abandonner ; d’autres, étrangers à la localité, pouvaient être retournés dans leur lieu

natal, avec l'espoir d’y trouver du travail. Pour l’une ou l’autre de ces causes, plus d’un ouvrier devait manquer à l’appel. Cette circonstance augmentait pour ceux qui restaient la chance d’obtenir immédiatement de l’emploi.

Une autre grande question préoccupait encore les esprits : les salaires seraient-ils maintenus à l’ancien taux? On le dgsirait évidemment, mais nul n’osait répondre affirmativement à cette question. On se bornait à émettre d’avance des opinions trèsdiverses. Les uns, ne songeant qu’à eux, comme il arrive trop souvent, disaient que MM. Lenoiret Dubuisson ne pouvaient pas songer à diminuer les salaires dans un moment où le pain était encore si cher, et après trois mois de chômage, qui avaient épuisé toutes les ressources des ouvriers. Quelques-uns plus sensés doutaient que les prix pussent être aussi élevés que par le passé, parce que les circonstances étaient encore peu favorables. La plupart, du reste, n’avaient aucune idée arrêtée ; ils se félicitaient seulement de la réouverture des ateliers, et s’estimaient heureux d’avoir du travail, même à un prix inférieur à l’ancien.

La conversation était très-animée à l’école, où l’on était arrivé de bonne heure afin de s’entretenir de la grande nouvelle. On avait espéré y trouver MM. Lenoir et Dubuisson, et obtenir d’eux quelques renseignements ; mais ils ne vinrent pas, les préparatifs de la réouverture les occupaient trop. En revanche, nos amis se faisaient remarquer par la chaleur avec laquelle ils parlaient ; leur langage, au reste, ne ressemblait presque en rien à celui qu’ils auraient tenu un an plus tôt dans les mêmes circonstances; la population avait évidemment profité dès entretiens de M. Dupré. Cependant il y avait encore bien des erreurs dans ce qui se disait en ce moment. Les hommes sont ainsi faits : ils n’y voient jamais plus mal que lorsque leur intérêt est en jeu. C’est qu’alors ils ne sont plus de sang-froid et n’examinent plus les choses avec impartialité. M. Dupré fut reçu avec encore plus d’empressement que de coutume; on eût dit qu’en éclairant les esprits, il allait trancher la question encore indécise.

— Mes amis, dit-il en commençant, nous savons maintenant que le travail ou la peine qu’il faut prendre pour se procurer les choses est le fondement de la valeur. D’après cela, si nous pou-

vions diminuer le travail nécessaire pour les produire, nous en diminuerions la valeur ; si nous parvenions à le supprimer tout à fait, les choses n’auraient plus de valeur.

— Bien obligé, M. Dupré, s’écria André : j’espère qu’on n’en viendra pas là. Comment ferions-nous pour vivre, nous qui vivons de notre travail?

— Et comment te procures-tu aujourd’hui l’air que tu respires, la chaleur du soleil et l’eau que tu bois à Mirebeau ?

— Parbleu, c’est à tout le monde, il n’y a pas à l’acheter.

— Eh bien ! mon ami, si les choses étaient sans valeur, c’est qu’elles seraient à tout le monde et qu’on pourrait se les procurer sans travail et sans peine. Comprends-tu maintenant?

— Oui, M. Dupré ; je n’aurais plus à m’inquiéter du travail, puisque je pourrais satisfaire mes besoins sans travailler.

— Nous n’en sommes pas là malheureusement, ou plutôt heureusement, car je ne conçois rien de plus triste que la vie icibas, si nous devions la passer sans rien faire. Toujours est-il que la valeur des choses est un obstacle à la satisfaction de nos besoins, puisqu’elle nous empêche souvent de nous les procurer. Diminuer la valeur des objets en diminant la peine qu’on trouve à les produire est donc un moyen d’augmenter le bien-être des hommes. C’est le résultat de la découverte de meilleurs procédés de fabrication. N’est-ce pas un résultat infiniment désirable, et les progrès déjà réalisés ne doivent-ils pas nous en faire désirer de nouveaux ? Je vous le demande à vous tous, que le prix trop élevé de tant de choses force si souvent à vous en priver.

— C’est bien vrai, répondirent une fuule de voix.

— N’est-ce pas surtout désirable pour les pauvres plus encore que pour les riches ?

— C’est incontestable, dirent tous ceux que la question concernait particulièrement.

— J’étais sûr de votre réponse, mes amis ; mais je suis bien aise de vous avoir fait constater par vous-mêmes cette vérité. "Vous en verrez découler une foule de conséquences plus importantes les unes que les autres, et dont quelques-unes vous surprendront, parce que jusqu’à présent vous n’y avez pas suffisamment réfléchi. En attendant, revenons à notre sujet.

La valeur des choses, avons- nous vu, est presque toujours en raison de la peine qu’il faut prendre pour les amener au point où elles peuvent servir. Cependant le travail lui-même n’est ni un régulateur fixe ni le régulateur unique de la valeur. Prenons le pain pour exemple. Le blé est une denrée qui demande chaque année la même peine, et cependant sa valeur varie considérablement d’une année à l’autre ; vous en avez fait celte année la douloureuse expérience. Les étoffes et les fers, que beaucoup d’entre vous fabriquent, vous coûtent également la même peine qu’il y a deux ou trois ans, et cependant ces objets sont arrivés à se vendre à un prix bien inférieur à celui des années précédentes ; ils ont même fini par ne plus se vendre du tout. Vous aviez tout autant besoin de pain, et il se vendait beaucoup plus cher ; vous avez acheté moins de vêtements, et cependant les étoffes étaient à bien meilleur marché.

C’est que, déjà variable selon la nature du travail exigé, la valeur-d’une chose varire aussi en raison d’une foule de circonstances particulières, entre lesquelles une des plus importantes à considérer est la position relative de celui qui désire celle chose et de celui qui en est le détenteur. Une chose est chère quand l’acheteur court après le marchand ; elle tombe au contraire à bon marché quand c’est le marchand qui court après l’acheteur. Un objet diminue de prix quand l’acheteur en trouve deux pour un, et sa valeur augmente s’il se présente pour le même objet deux acheteurs au lieu d’un. C’est ce qu’on exprime d’une manière plus brève en disant que la valeur ou le prix des choses est en raison de V offre et de la demande.

— Qu’entend -on par là ? s’empressa de demander Honoré. Et d’abord qu’entend- on par ces mots : Y offre et la demande ?

— C’est, précisément ce que je me propose de vous expliquer aujourd’hui. Toutes les fois que le possesseur d’une marchandise, d’un objet quelconque, fabricant ou marchand, cherche un acheteur pour sa marchandise, on dit qu’il y a offre de la marchandise ou de l’objet. Toutes les fois, au contraire, qu’un marchand, un consommateur, un individu quelconque désire acheter un objet, quel qu’il soit, on dit qu’il y a demande de cet objet. Une marchandise est offerte lorsqu'un marchand dit : Voulez-vous ache-

QUINZIÈME ENTRETIEN

ter ? Elle est demandée lorsqu’un acheteur se présente et dit : Avez-vous à vendre ? Lorsque sur le marché il se présente plus de gens pour vendre que pour acheter, on dit que l'offre dépasse la demande ; lorsque, au contraire, plus de gens se présentent pour acheter que pour vendre, la demande dépasse l'offre.

— Mais, dit Honoré, tous les objets ne se vendent pas au marché ; c’est, au contraire, le petit nombre. Comment dit-on alors ?

— On se sert toujours des mêmes expressions, parce qu'elles rendent bien compte de tous les faits. On dit de toute espèce de marchandise, qu’elle est très-abondante sur le marché, quand elle existe en grande quantité dans une localité ou même dans un pays tout entier, et qu’on peut se la procurer aisément, lors même qu’elle n’est jamais portée au marché. On dit également qu’une marchandise est rare sur le marché, quand elle est peu abondante dans le pays, et en moins grande quantité que ne voudraient les acheteurs. C’est que le village, la ville, le pays, le monde entier même aujourd’hui, sont considérés comme un immense marché où se pressent continuellement une multitude de vendeurs et d’acheteurs, et où se concluent sans cesse des marchés de toute espèce.

— Je comprends très-bien cela, dit Léonard, et il me semble que j’entrevois déjà les différences qui doivent en résulter pour la valeur ou le prix des choses. Mais, dans tout cela, il n’est question que de vendeurs et d’acheteurs, de marchandises achetées ou vendues; je ne vois rien qui s’applique aux ouvriers et au travail.

— C’est que tu te laisses arrêter par des mots, Léonard. Tu oublies ce que tu as reconnu toi-même, il y a quelque temps, en t’en félicitant : c’est que le travail est une marchandise comme une autre. Quand un ouvrier se présente dans un atelier, désirant y être employé, que fait-il, si ce n’est offrir le travail qu’il est capable d’exécuter ? Quand, au contraire, un patron propose à un ouvrier de l’employer, il ne fait que lui demander son travail. Il y a, dans ces deux cas, offre et demande. Le travail est offert si l’ouvrier va oflrir ses bras pour travailler ; il est demandé, si le patron réclame les services de l’ouvrier. On dit de même que Y offre du travail est très-abondante lorsqu’il se présente beau-

coup d’ouvriers pour exécuter un travail, c’est, au contraire la demande de travail qui est très-abondante, quand beaucoup de patrons demandent des ouvriers pour Je même ouvrage. On dit également que l'offre du travail dépasse la demande , s’il se présente pour faire un ouvrage plus d’ouvriers que les fabricants n’en peuvent occuper ; l’inverse a lieu, et la demande de travail dépasse l'offre , toutes les fois que les chefs d’ateliers ne trouvent pas autant d’ouvriers qu’il leur en faudrait. #

Ainsi, vous le voyez, le travail étant réellement une marchandise, nous pouvons employer les mêmes termes en parlant de l’une ou de l’autre. Le travail sera donc, comme toute marchandise, rare ou abondant ; il sera offert ou demandé ; on dira de même que l’offre dépasse la demande ou qu’elle lui est inférieure, ou bien encore qu’elle l’égale, car ces trois cas peuvent se présenter. Faites attention cependant que, dans le langage ordinaire, on emploie presque toujours ces expressions dans un sens opposé. On dit, par exemple, que le travail est abondant, pour dire que les ouvriers trouvent avec facilité, h s’occuper; on dit qu’il est rare dans le cas contraire. C’est un langage qui a le tort de fausser toutes les idées. Ainsi, vous entendez dire sans cesse que les ouvriers demandent du travail lorsqu’ils offrent leurs services et cherchent de l’ouvrage, et qu’on leur donne du travail lorsqu’au contraire on leur en achète; c’est une erreur très-regrettable. Dans les conventions entre patrons et ouvriers, il faut voir un véritable marché entre acheteurs ou vendeurs; les patrons sont les acheteurs et les ouvriers les vendeurs, la marchandise achetée et vendue est du travail. Le vendeur est toujours celui qui offre, et l’acheteur celui qui demande.

— Ces explications, dit Léonard, vont éclaircir bien des choses qui étaient restées jusqu’ici obscures pour nous. Elles nous aideront à mieux comprendre la nature des rapports entre les maîtres et les ouvriers. Ces expressions vicieuses de demander et de donner du travail , quand on offre de travailler et quand on propose de faire travailler,' faussent non-seulement l’idée qu’on doit se faire des rapports mutuels des ouvriers et des patrons, mais encore celle qu’on doit avoir du travail lui-même.

— Je suis charmé, Léonard, que mes explications aient pu rec-

tilier vos idées. Mais voyons quelles conséquences découlent des variations qui peuvent survenir dans le rapport entre l’offre et la demande.

Trois cas seulement peuvent se présenter : l’offre égale la demande, ou elle la dépasse, ou elle lui est inférieure. Or, s’il y a un fait parfaitement établi par l’expérience de tous les siècles et de tous les pays, c’est que le prix d’une chose est toujours en raison directe de la demande et en raison inverse de l’offre, c’est-àdire que, toutes les autres circonstances étant égales d’ailleurs, plus une chose est demandée, plus elle est chère ; au contraire, plus elle est offerte, plus son prix tend à baisser.

— Ainsi, dit André, le prix d’une marchandise doit augmenter par cela seul qu’il se présente beaucoup d’acquéreurs; il doit baisser, au contraire, si le nombre de ceux qui veulent vendre dépasse le nombre de ceux qui veulent acheter ?

— Bien, André; mais il faut ajouter un petit commentaire à ton explication. Ainsi, il n’est pas nécessaire que le nombre des acheteurs dépasse celui des vendeurs ou lui soit inférieur, pour que le prix d’une marchandise augmente ou diminue; il suffit que la quantité demandée soit supérieure ou inférieure à la quantité offerte. Le nombre des vendeurs pourrait être très-considérable et celui des acheteurs, très-faible; il serait possiblefmeme qu’il n’y eût qu’un seul acheteur; mais, si la quantité de marchandise qu'il veut acheter dépasse celle que peuvent lui livrer tous les vendeurs, la marchandise sera en hausse. Il pourrait se présenter, au contraire, un grand nombre d'acheteurs, tandis que la marchandise serait dans un petit nombre de mains, peut-être dans celles d’un seul vendeur; et cependant, si la quantité à céder par le détenteur unique dépasse la quantité demandée par tous les acheteurs réunis, il y aura baisse. Le résultat naturel de l’offre d’une marchandise est donc d’en faire baisser le prix; celui de la demande, d’en augmenter la valeur.

— C’est ce qu’on exprime dans le commerce, dit M. Saujon, en disant qu’il y a une différence de dix pour cent entre : Voulez-vous vendre? et Voulez-vous acheter?

— Qu’entend-on au juste par là? demanda André.

— Cela veut dire, mon garçon, reprit M. Saujon, que si une

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chose vaut habituellement 100 francs, elle 11e se vendra, par exemple, que 95 ou 90 francs, si c’est le producteur ou le marchand qui offre de la vendre; elle pourra se vendre, au contraire, 105 ou 1 10 francs, si c’est un acheteur qui en a besoin. Dans le premier cas, le vendeur fait une petite concession au-dessous du prix ordinaire, afin de trouver un acheteur; dans le second, il profite de la circonstance pour accroître son bénéfice.

— Mais pourquoi ne pas se contenter du prix ordinaire? C’est abuser de sa position que de profiter du besoin des autres.

— Voilà que tu retombes dans la déclamation, Ancjjé, reprit M. Dupré. Je pourrais te dire, à mon tour, que l’aeheteur abuse aussi de sa position en payant 95 francs seulement un objet qui en vaut habituellement 100; mais je ne le dirai pas, parce que c’est une chose naturelle. Le vendeur et l'acheteur cherchent à tirer le meilleur parti de la peine qu’ils ont eue, l’un à se procurer la chose à vendre, l’autre à se procurer l'argent qui doit la payer. Si nous ne profitons pas des circonstances favorables, nous serons ruinés par les circonstances désavantageuses. D’ailleurs, le vendeur et l’acheteur peuvent défendre leur intérêt réciproque et aller, chacun de son côté, jusqu’au point où ils auraient moins d’avantage à conclure le marché qu’à le rompre. Toi, par exemple, André, quand tu vas chez un marchand acheter un objet quelconque, est-ce que tu ne tâches pas de bavoir au plus bas prix possible? T’inquiètes-tu des intérêts du marchand?

— Mais non, ce sont ses affaires et non les miennes.

— Tu as raison; mais, puisque tu tâches d’acheter au meilleur marché possible, pourquoi trouves- tu mauvais qu’il te vende aussi cher qu’il peut? Tu défends ton intérêt, il défend le sien; n’estce pas juste?

— C’est vrai, M. Dupré; j’étais injuste en voulant tout pour moi .

— C’est ce qui nous arrive souvent, sans le savoir ni le vouloir, reprit M. Dupré; mais continuons. Je viens de considérer seulement deux individus, un acheteur et un vendeur, chacun défendant ses intérêts et cherchant à profiter de ses avantages : dans ce cas, la variation de prix qu’amène la différence entre l'offre et lu demande, est toujours peu considérable. 11 n’en est

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pas de même lorsque les choses-se passent entre un grand nombre de vendeurs et d’acheteurs, au marché ou ailleurs.

Voyons le cas où l'offre surpasse la demande. Ceci peut résulter de plusieurs causes. Ou les vendeurs sont nombreux et ils ont beaucoup de marchandises à vendre, ou bien les acheteurs sont en petit nombre, ils ont peu de besoins et montrent peu d’empressement à acheter. La marchandise abondant, les acheteurs sa-' vent d’avance que les détenteurs seront disposés à foire des sacrifices pour l’écouler; comme ils se voient peu nombreux, ils savent qu’il y aura peu de concurrence entre eux et qu’il restera toujours de la marchandise pour chacun, ils ne se pressent donc pas d’acheter. Les marchands ou producteurs, qui ne veulent pas garder leur marchandise ou qui craignent de ne pouvoir se procurer 1 argent dont ils ont besoin, sont au contraire empressés d’offrir leurs articles. Parmi eux, chacun est disposé à baisser son prix, afin de décider les acheteurs et pour ne pas les laisser aller chez ses voisins. Le résultat du marché, ce jour- là, sera donc une diminution ; on dira que la demande et les acheteurs sont rares, que l’ofTre ou la marchandise est abondante, que les prix ' sont faibles et que la marchandise est en baisse.

— L’impression produite par celte première baisse, fit observer Léopard, ne tendra-t-elle pas à amener une baisse plus grande?

— Sans doute. Acheteurs et vendeurs restent sous cette impression. Les premiers ne se pressent pas de foire des demandes dans l’espoir que la marchandise baissera encore; les vendeurs au contraire, de crainte de ne pas vendre, sont disposés à faire de nouvelles concessions.

— A ce compte, la marchandise devrait baisser indéfiniment.

— Non, il y a une limite à tout : les lois providentielles qui règlent les choses de ce monde, en dépit de nos erreurs et de nos efforts, empêchent les trop grands écarts du prix naturel. D’abord il v a une limite qui n’est jamais franchie que dans des cas exceptionnels : c’est celle où le prix de vente descend au-dessous du prix de production. Cette situauon ne se prolonge jamais longtemps, elle dure tout au plus jusqu’à ce que la marchandise produite soit épuisée; car il n’y a personne qui ne cesse de pro-

duire, du moment que le prix de production dépasse le prix de vente : c’est ce qui n’arrive que dans des cas rares.

La consommation reste habituellement la même, à moins que des malheurs ne la fassent diminuer, ou que l’augmentation de dépenses résultant d’une consommation forcée, comme celle du pain, ne fasse diminuer toutes les consommations moins indispensables. Mais, si la vente s’est trouvée quelque temps ralentie, c’est une raison pour qu’elle reprenne bientôt. Le consommateur, qui a épuisé ses approvisionnements, est forcé d’acheter malgré son désir d’attendre une nouvelle baisse. Comme beaucoup d’autres sont dans le même cas, il y aura une reprise dans la vente; le prix de la marchandise haussera, et peut-être arrivera-t-il à dépasser le prix naturel.

— Ne pourrait-il pas se faire, fît observer M. Vieulin, que la consommation devînt plus considérable qu’auparavant ?

— Cela arrive très-souvent, M. Vieulin, excepté pour le pain, dont la consommation est à peu près constante, et votre observation est très-juste. Dès qu’une marchandise descend d’une manière sensible au-dessous de son prix habituel, beaucoup de gens qui s’en privaient, parce que ce prix dépassait leurs moyens, sont tentés de se procurer cette satisfaction ou de la substituer à d’autres consommations; il y en a d’autres qui n’hésitent plus à se la procurer en plus grande quantité, vous le savez tous par expérience. La consommation de cet objet augmente donc, la demande égale ou dépasse l’offre, et les prix se relèvent. Alors, en général, la consommation reste supérieure à ce qu’elle était auparavant, parce qu’il s’est développé des habitudes nouvelles et des besoins qui veulent ensuite être régulièrement satisfaits. Quelquefois môme les producteurs finissent par gagner à une baisse de prix; ce que la diminution leur a fait perdre, ils le retrouvent et au-delà sur l’accroissement de la consommation. Les consommateurs y gagnent encore plus ; ils obtiennent cette marchandise à meilleur marché, ou ils en obtiennent plus pour le même prix. Ceux qui précédemment étaient obligés de s’en priver parviennent maintenant à se la procurer.

— C’est une chose vraiment curieuse, dit Honoré, que cette influence des rapports entre l’offre et la demande.

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