QIUNZIKME EM' 15 ET I EN
par la concurrence, abaissent leur prix de vente afin d’attirer chez eux les acheteurs. Le produit se trouve maintenant à la portée d’un plus grand nombre de consommateurs, et, sans que les bénéfices des producteurs aient diminué au total, les consommateurs se procurent cette commodité à meilleur marché. Ainsi, d’une hausse qui paraissait devoir occasionner des privations nombreuses, résulte souvent une augmentation de jouissances pour tout le monde.
— Mais c’est admirable ! s’écria M. Ravaud. Il y a vraiment quelque chose de merveilleux dans ces lois providentielles, dont la plupart des hommes ne soupçonnent pas môme l’existence.
. — Votre remarque est très-juste, dit en terminant M. Dupré ; comme je vous l’ai déjà dit bien des fois, plus on se donne la peine d’étudier ces lois naturelles du monde social, plus on les admire.
SEIZIÈME ENTRETIEN
LE PRIX DES SUBSISTANCES EST RÉGLÉ PAR LE RAPPORT ENTRE L’OFFRE ET LA DEMANDE.
Dans la semaine qui précéda la réunion, les choses ne se passèrent pas comme la plupart l’avaient espéré, mais elles se passèrent mieux que beaucoup ne l’avaient craint.
Très-peu d’ouvriers avaient quitté le pays, parce que la cherté des vivres ayant été universelle en France, toutes les autres consommations avaient diminué partout. Un ouvrier, allant d’une localité dans une autre où il n’était pas connu, avait encore moins de chances d’y trouver de l’occupation. La commune n'avait donc guère été abandonnée que par quelques-uns de ceux qui, ayant leurs parents ailleurs, pouvaient espérer de passer plus aisément cette crise au sein de leur famille.
Fort peu d’ouvriers aussi avaient renoncé au travail de la manufacture. Toutes les autres industries du pays avaient été en souffrance, et, loin de demander des bras, en avaient congédié. Quant à l’occupation que beaucoup d’entre eux avaient trouvée à Mirebeau, c’était une occupation temporaire, créée par la générosité de la commune et l’humanité des propriétaires aisés pour donner du pain aux familles nécessiteuses ; le besoin cessant, on ne pouvait pas prolonger plus longtemps ces sacrifices.
Chacun accourut donc à la manufacture, à la nouvelle de la réouverture des ateliers : très-peu d’ouvriers manquèrent à l’appel.
SEIZIÈME ENTRETIEN
La demande des marchandises était encore languissante et les prix ne s'étaient pas relevés. Dans des circonstances semblables, les patrons n’auraient pas pu occuper le même nombre d’ouvriers que par le passé ; mais, pendant la suspension des travaux, ils avaient introduit dans la manufacture des améliorations qui réduisaient leurs frais de production. Ils espéraient par là obtenir de l’avantage sur leurs concurrents, et assurer un débouché plus facile à leurs produits. Cet espoir se joignant à l’intérêt qu’ils portaient à leurs ouvriers, ils se décidèrent à reprendre tous ceux qui se présentèrent; il n’y eut d’exceptés que quelques mauvais sujets incorrigibles.
D’un autre côté, l’écart entre les prix actuels de vente et les anciens prix ne permettait pas à MM. Lenoir et Dubuisson de donner les mêmes salaires qu’avant la disette. Ils firent connaître ces raisons aux ouvriers, que les entretiens de M. Dupré avaient déjà préparés à les comprendre. Cette diminution éveilla donc des regrets, mais elle n’excita pas de piurmures : on s’y attendait, et chacun, satisfait d’avoir de l’ouvrage, s’estimait heureux de l’obtenir à ces conditions.
Cette satisfaction s’était accrue par une autre circonstance. Une nouvelle baisse du blé, plus considérable que les précédentes, avait eu lieu le samedi au marché, et elle en présageait d’autres pour les suivants. Le lendemain, à l’école, les auditeurs habituels de M. Dupré s’en entretenaient en l’attendant, et ils s’efforçaient d’appliquer à ces faits les principes qu’il leur avait exposés. Le docteur, en arrivant, commença par adresser à son auditoire quelques paroles de félicitations sur les événements du jour. 11 allait continuer le sujet de la dernière fois, lorsque Alichel Terrien prit la parole pour lui adresser une question.
— M. Dupré, lui dit-il, nous avons parfaitement compris comment le prix des choses tend toujours à revenir au taux habituel et comment l’abondance et la rareté font varier le rapport entre l’offre et la demande. Mais il se passe en ce moment un fait que nous ne savons comment concilier avec ce principe. Ainsi, la quantité de blé qui existe en France diminue tous les jours, puisque la consommation va son train, et elle ira en diminuant tant que la moisson ne sera pas faite. Cependant, contrairement au
LE PRIX DES SUBSISTANCES
principe que le prix des choses diminue avec l’abondance et croit avec la rareté, voilà le prix du blé qui baisse depuis deux mois: la quantité diminue et le prix baisse : comment expliquer cela?
— Très-aisément, Michel. 11 n’en est pas de l’abondance et de la rareté du blé comme des marchandises qu’on fabrique à volonté. A l’égard de ces dernières, on ne s’inquiète que de ce qui existe pour satisfaire les besoins du moment, parce que chaque jour amène sa production.. Le blé, au contraire, ne se moissonne qu’une fois par an, et la récolte d’une année doit suffire pour l’année entière. La quantité de blé, à un moment donné, est donc relative au temps pendant lequel elle doit servir. Ainsi, lors de la dernière récolte, lorsque tout le blé moissonné était encore en grange, il était réellement moins abondant qu’aujourd’liui; car ce qui existait alors devait suffire aux besoins d’une année, tandis que ce qui reste en ce moment ne doit plus subvenir qu’aux besoins de deux mois au plus. Or, comme on en a importé beaucoup de l’étranger, la quantité restante est proportionnellement bien plus considérable.
— C’est juste, M. Dupré. Je vois que, pour apprécier l’abon-
dance ou la rareté d’une chose, il ne suffit pas d’en connaître la quantité existante, il faut surtout chercher le rapport de cette quantité avec les besoins qu’elle doit satisfaire. «. '
— J’ajouterai, reprit M. Dupré, que le véritable régulateur du prix du blé, comme de tous les autres objets de consommation, est le rapport de l’offre à la demande, plus encore que l’abondance ou ia rareté. Les variations brusques que présente souvent le prix du blé en sont la meilleure preuve. Ainsi, dès 1845, la récolte avait été médiocre, et elle ne devait pas suffire à la consommation ; mais on ne le croyait pas, et, en conséquence, la demande n’augmentant pas, le prix du blé s’est maintenu sans subir d’augmentation notable. Le déficit s’est d’ailleurs trouvé comblé par la précocité de la récolte de 1846, qui s’est faite environ un mois plus tôt que d’ordinaire. Mais il en est résulté que cette dernière récolte a dû subvenir à une consommation de treize mois au lieu de douze, ce quia beaucoup ajouté à son insuffisance.
On s’en est peu inquiété d’abord, parce que la précocité de la récolte et la beauté des grains avaient inspiré une fausse sécurité.
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Mais les chaleurs de l’été avaient été trop fortes et trop hâtives* l’humidité avait manqué; le rendement a été médiocre* et* au battage* on a perdu sur la quantité beaucoup plus qu’on n’avait gagné sur la qualité. Dans le commencement* on s’est refusé à croire que la récolte fût insuflisante, car il y a chez les hommes une disposition fâcheuse à se faire illusion; ils ne veulent surtout pas croire aux accidents naturels* ils aiment mieux accuser leurs semblables.
— Mais* M. Dupré* dit Léonard* comment peut-il y avoir de di* sette chez nous? La France produit beaucoup plus que sa consommation, et L’on assure que dans les bonnes années elle produit de quoi nourrir ses habitants pendant deux et même trois ans.
— 11 n’y a pas de plus grosse erreur* Léonard* ni de plus dangereuse* et tu ne l’aurais jamais acceptée si tu t’occupais d’agriculture. Vous croyez que la France produit chaque année beaucoup plus que sa consommation. Que devient donc cet excédant de blé, car on ne'le jette pas à l’eau et ou ne le brûle pas?
— On l’expédie à l’étranger, parbleu 1
— Tu parles sans preuves, Léonard; mais, moi, je t’en donnerai, et ces preuves reposent sur les documents recueillis avec le plus grand soin par le gouvernement depuis 4 1 ans. Eh bien! en luisant le calcul, on trouve que, dans celle période de 41 ans, la France a exporté à l’étranger 18,450,000 hectolitres de céréales* et qu’elle en a importé 55*150,000 hectolitres. En déduisant ce qu’elle a exporté dans les bonnes années de ce qu’elle a importé dans les mauvaises* on voit que* dans ces 41 aimées* on a importé en moyenne 900*756 hectolitres par année. Comment dire après cela que la France produit beaucoup plus que sa consommation* puisque* pour fournir à ses besoins* elle est obligée de tirer de l’étranger une moyenne annuelle de 900*000 hectolitres? 1
— Nous ne l’aurions jamais cru* dirent beaucoup d’assistants.
— Vous voyez par là combien nous devons nous abstenir de répéter des assertions qui ne reposent pas sur des faits avérés, comme les documents ofliciels que je vous cite. 11 est constaté
1 Dans la période de dix années, de 1847 à 1856, la moyenne de l’importation annuelle a même été de 1,975,900 hectolitres.
LE PRIX DES SUBSISTANCES
aujourd’hui que la consommation de la France en blé est d’environ 100 millions d’hectolitres par année., de sorte qu’il faut une quantité de 274,000 hectolitres environ pour suffire à la consommation d’un jour. Ainsi, la France important en moyenne, depuis 41 ans, 900,000 hectolitres, vous voyez qu’elle a besoin de tirer chaque année de l’étranger de quoi nourrir la population pendant près de quatre jours.
— D’après cela, dit M. Saujon, la France ne récolterait pas même assez de blé pour sa consommation.
— Non, M. Saujon; elle ne récolterait pas même de quoi nourrir tous ses habitants, si beaucoup d’entre eux, dans bien des provinces, ne suppléaient par d’autres aliments à l’insuffisance du blé. Au reste, je vous apprendrai en passant que, sur 38 millions d’habitants qui existent en France, 27 millions seulement mangent habituellement du pain de froment ; i t millions vivent en partie de méleil, de seigle, d’orge, de sarrasin, de maïs>de châtaignes, de pommes de terre et. de quelques autres substances farineuses. Quoi qu’il en soit, en tenant compte de ces consommations diverses, la France, en temps ordinaire, a un peu plus que sa consommation en blé. Voici, par exemple, ce qui résulte d’observations faites depuis un très-grand nombre d’années. En temps ordinaire, la récolte annuelle produit un excédant de onze jours de nourriture pour toute la France; une récolte passsablement bonne donne quinze jours; une bonne, vingt-deux jours; une très-bonne, trente-six jours, et très-rarement davantage. Les mauvaises années donnent proportionnellement à peu près autant en moins. Ainsi, elles donnent en moins environ autant que les bonnes donnent en plus.
— 11 y a loin de là, reprit M. Saujon, aux deux et trois ans d'excédant dont parlent quelques personnes. Mais connaît-on la proportion des bonnes et des mauvaises années?
— Oui, on la connaît, parce qu'on tient note de tout, et les observations faites à ce sujet prouvent que nous sommes dans une position infiniment meilleure que nos pères. Autrefois la famine sévissait presque tous les trois ans en France.
— Pas possible, M. Duprél s’écria-t-on dans l’auditoire.
— C’est comme je vous le dis, mes amis. Ainsi, dans le douzième siècle, on n’a pas compté moins de 51 famines. En Angle-
SEIZIÈME ENTRETIEN
terre, de l’an 1049 à l’année 1355, c’est-à-dire dans l’espace de 306 ans, on en a compté 121. Aujourd’hui, grâce aux progrès de l’agriculture, l’état des choses est bien plus satisfaisant : on a remarqué en effet que, dans l’espace d’un siècle, il y a environ SO années de récoltes bonnes ou ordinaires, 30 de médiocres, 10 de mauvaises et 10 seulement de très-mauvaises. Vous voyez que la Providence compense les mauvaises années par les bonnes; elle a voulu seulement faire comprendre aux hommes l’utilité de la prévoyance ; c’est l’histoire des sept vaches grasses et des sept vaches maigres de l'Écriture sainte; car on remarque encore qu’une période de bonnes récoltes est ordinairement suivie d’une période de récoltes insuffisantes.
— 'Mais, M. Dupré, dit M. Vieulin, puisque la France produit en temps ordinaire un peu plus que sa consommation, comment se fait-il qu’elle ait besoin d’importer en moyenne plus de 900,000 hectolitres de grains chaque année?
— C’est que nous n’emplovons pas seulement les grains à la nourriture de l’homme; nous en employons aussi à la nourriture des animaux. Dans les années abondantes, quand les grains sont à bon marché, au lieu de les conserver, on en détourne une assez grande quantité pour d’autres usages. Les brasseries, les distilleries, les fabriques de fécule, d’amidon, etc., en font notamment une grande consommation.
— C’est un tort, reprit M. Vieulin, on ne devrait pas laisser détourner ainsi ce qui doit servir à la nourriture de l’homme.
— Vous allez voir votre erreur, M. Vieulin. Les brasseries, les distilleries, les fabriques de fécule, d’amidon et autres sont, au contraire, une garantie contre la disette; plus il y en a, plus nous avons de garanties. Je vois que vous avez de la peine à le croire, mais vous allez le comprendre. Quand il y a beaucoup de ces fabriques dans un pays, la production des grains se règle pour les alimenter, parce qu’on produit toujours quand on est sûr de vendre. Elles font donc croître cette production en constituant pour les grains un débouché supplémentaire. Mais, s’il survient une disette, toutes les consommations autres que celle du pain diminuent rapidement; les fabriques qui emploient des grains cessent d’autant plus de travailler que la cherté du blé augmente
LE PRIX DES SUBSISTANCES
le prix de leurs produits ; elles rendent alors disponibles les grains qu’elles emploient habituellement. Vous voyez encore que dans cette circonstance, comme dans tant d’autres, la meilleure garantie consiste dans un régime de liberté qui laisse les choses à leur cours naturel.
— Je commence à le croire, M. Dupré.Mais, puisque la France ne produit pas régulièrement autant qu’elle consomme, pourquoi ne cultive-t-on pas davantage ? Il y a tant de terres qui pourraient produire du blé et où l’on n’en met pas !
— Par une raison bien simple, M. Vieulin : c’est que, pour le blé comme pour tout le reste, c’est la demande qui détermine à produire, car on ne produit que pour vendre. Si le blé ne coûtait rien pour le faire venir, on en produirait beaucoup plus qu’il ne faudrait, quitte à le laisser perdre. Mais, comme le prix moyen de 1 8 à 20 francs l’hectolitre, qui est celui des années ordinaires, ne fait que couvrir les frais, les cultivateurs ne sont pas tentés d’augmenter leur production, car alors, l’offre dépassant la demande, le prix de vente ne couvrirait plus leurs frais. Il les couvrirait* d’autant moins que cette nouvelle production ne serait obtenue qu’au moyen d’une augmentation de dépenses. Ce sont en effet les meilleures terres que l’on cultive en blé; pour en récolter davantage, il faudrait s’adresser aux terres d’une qualité inférieure, et employer alors plus de travail, plus d’engrais. Il n’y a qu’une cause qui puisse provoquer cette augmentation de production : c’est un accroissement de population qui déterminerait une nouvelle demande et permettrait de faire de plus grands sacrifices.
Une autre raison empêche de produire davantage, c’est qu’en augmentant les frais, on se trouverait en concurrence avec quelques pays étrangers qui peuvent produire à bien meilleur marché, parce qu’ils ont d’immenses terres à blé de. la plus grande richesse, que la demande est peu abondante chez eux, et que le travail y est à très-bas prix. Alors, malgré les frais de transport, ces blés se vendraient à meilleur compte que les nôtres sur nos propres marchés; nos producteurs seraient ruinés, ils cesseraient de produire ou produiraient en moindre quantité. En conséquence, on se contente de produire pour les besoins ordinaires.
laissant à la production étrangère le soin de combler le déficit dans les mauvaises années.
— Nos producteurs ont raison, dit Léonard, puisqu’au total eur interet est d’accord avec celui des consommateurs. Cependant, si la production étrangère peut suffire à combler le déficit quand il se manifeste -chez nous, comment se fait-il que le blé ait manqué cette année en France ?
onfmf être00’6 ‘:rreur>. Léonard. Les approvisionnements
ont pu etre momentanément insuffisants, mais le blé n'a jamais manqué un instant, il n'a pas même été à la veille de manquer.
I ourqvioi donc le prix du blé s’est-il autant élevé?
— Parce que tout le monde a eu peur, et qu’au lieu de raisonner on s est abandonné à la crainte. Après la récolte le blé
::“20 frar niectomre^ ■*£ ü l:
ITA? r/ranCS^ et’ au ^ février, 48 francs; cependant la récolte n était pas près d être épuisée en novembre, elle en était même encore loin en février. Mais que se passe-t-il lorsque la récolte est mauvaise? La peur s’empare de chacun; on craint de manquer de blé ou de le payer trop cher, et l’on fait précisément tout ce qu il faut pour le faire enchérir. On veut profiter du moment ou le prix n’est pas encore trop élevé et faire des approvisionnements; on se presse sur les marchés, et la demande augmente tout a coup dans une proportion énorme. Comme il v^a eu foule pour acheter au dernier marché, il y aura une foule encore plus grande au marché suivant, parce qu’on se communique ses craintes, et que les bruits grossissent en circulant. Le blé montera encore, et cela ira croissant à chaque marché. Quand on
se sent presse par la faim, on donnerait ce qu’on a pour un morceau de pam .
- Je le crois bien, dit André, il s’agit avant tout de vivre. Cependant j’avais toujours cru que le prix du blé croissait en raison du déficit, et que s’il haussait de moitié, c’est qu’il y avait déficit de moitié, et que la moitié de la population était exposée à mourir de laim. Je croyais, au contraire, que lorsque le prix aissait de moitié après une bonne récolte, c’est que la moisson bumsait pour nourrir le pays deux ans.
~ C est nne erreur très-commune, reprit M. Dupré. Le prix
LE PRIX DES SUBSISTANCES
des grains ne monte ou ne baisse pas en proportion du déficit ou de l'excédant, mais dans une proportion beaucoup plus forle. En observant ce qui s’est passé dans un grand nombre de circonstances, on a remarqué qu’un déficit de2 ou 3 p. 100 augmente le prix du blé de 10 p. 100, un déficit de 5 p. 100 l’augmente de 25; un de 10 p. 100 l’augmente de 60 p. 100. Si le déficit est de 15 p. 100, le prix est de plus du double; enfin, s’il est de 20 p. 100, le prix est souvent beaucoup plus que triplé.
Il faut reconnaître aussi que, par une cause très-simple, le déficit paraît tout de suite plus grand qu’il n’est. Dès que la demande dépasse les proportions habituelles, l’offre diminue. Tous ceux qui ont du blé, mais qui n’ont pas besoin de vendre, s’abstiennent d’en porter au marché; ils savent que la rareté le fera hausser, et ils préfèrent attendre qu’il ait enchéri, afin de le vendre à un prix plus élevé. Leur calcul amène la rareté sur le marché, et il devient une cause naturelle de hausse qui ajoute ses effets à ceux de la peur.
— Mais, s’il y a du blé, dit étourdiment André, pourquoi le gouvernement ne force-t-il pas à approvisionner le marché?
— Je te demanderai deux choses, André. D’abord, comment t’y prendrais- tu pour désigner ceux qui devraient porter tel ou tel jour au marché, puis pour régler à quel marché iraient les acheteurs, et quelle quantité chacun devrait porter selon ce qu’il possède? Tu créerais au gouvernement un embarras dont je crains bien qu’il ne pût sortir. Ensuite, pourquoi veux-tu forcer ceux qui ont du blé à le vendre quand ils n’en ont ni l’envie ni le besoin? Est-ce ainsi que tu respectes la liberté des autres? Pourquoi les producteurs de blé ne seraient-ils pas, comme tout le monde, libres de disposer à leur gré de ce qui leur appartient? Est-ce parce qu’ils font venir du blé au lieu de fabriquer de la toile ou d’abattre des arbres? Mais alors on cesserait de faire venir du blé : qu’y aurait-on gagné?
— On y perdrait, au contraire, je le comprends. Mais alors .pourquoi le gouvernement ne fixe t-il pas un prix que le blé ne puisse pas dépasser, afin que le pain soit toujours <î la portée des pauvres gens?
— Toujours le gouvernement en avant, et une nouvelle atteinte
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à la propriété et à la liberté d'autrui! De quel droit veux-tu donc forcer un homme à te livrer sa marchandise à un prix, quand il peut la vendre un quart, un tiers, moitié en sus, peut-être le double? Si tu veux le faire pour le blé, il faut, pour être impartial, le faire pour toutes les autres denrées. Mais sais-tü ce qui arriverait? Je puis te le dire, car l’épreuve en a été faite en France et dans d’autres pays, à des époques où l’on ne savait pas, comme aujourd'hui, que la liberté doit présider aux relations des hommes.
Les historiens rapportent qu’en 1315, l'Angleterre étant affligée par une famine qui éleva le prix des denrées au-dessus de la portée des classes moyennes, le parlement ordonna que tous les articles d’alimentation se vendraient à des prix modérés, qu’il prit sur lui de déterminer. Le résultat fut que toutes les denrées, au lieu de se vendre au prix fixé, devinrent plus chères qu’auparavant ; on n’en portait plus au marché. Plus tard, dans le même pays, en 1348, après la grande peste qui ravagea l’Europe à celte époque, les ouvriers ayant pris occasion de la rareté des bras pour élever le prix de leurs services, le parlement ordonna que tout individu au-dessous de 60 ans, n’ayant pas d’occupations ou de propriétés, serait tenu de travailler pour toute personne qui le requerrait, et sans pouvoir exiger un salaire plus élevé que celui des années antérieures à f346.
— En voilà de la liberté ! s’écria André.
— Tu as raison, André, ce n’est plus de la liberté, c’est de la tyrannie de la pire espèce. Mais je n’ai pas tout dit. Le parlement ordonna en même temps à tous les boulangers, bouchers et autres marchands de comestibles, de vendre leurs denrées à des prix modérés. Le résultat fut le même : tout le monde refusait de travailler ou de vendre. Le parlement fut obligé de rendre une autre loi pour fixer le prix des travaux et de toutes les denrées : tout fut inutile, il fallut en revenir à laisser chacun libre de faire comme il l’entendrait.
Peu auparavant, en 1304, le roi Philippe le Bel, voulant soulager le peuple, dans une grande disette survenue en France, crut qu’il dépendait de lui de la faire cesser. Il publia un statut portant « défense de vendre, sous peine de confiscation des biens, le
LE PRIX DES SUBSISTANCES
setier de meilleur froment, mesure de Paris, plus de 40 sous parisis le setier des meilleures fèves et de l’orge de meilleure qualité, plus de 30 sous ; la meilleure avoine plus de 20 sous, etc. » En même temps, ordre à quiconque possédait plus de blé que ne l’exigeaient sa consommation et ses semailles, de l’envoyer au marché. La conséquence de cet édit fut que la denrée devint de plus en plus chère, et Philippe le Bel, reconnaissant qu’il n’avait pas produit l’effet qu’il en espérait, en publia un autre pour le rapporter et pour permettre à chacun de porter le grain au marché « et le donner pour tel prix, comme il pourra en avoir. »
Bien plus récemment, au commencement de la révolution, le défaut de confiance avait amené une rareté générale ; car il est bien constaté qu’à cette époque la récolte n’avait pas été mauvaise. Le prix des denrées étant devenu excessif, la Convention voulut fixer aussi pour toutes les marchandises un maximum , c’est-à-dire un prix au-dessus duquel personne ne pourrait le vendre. Eh bien 1 le résultat fut un dénûment absolu, et la France se souvient avec effroi du maximum , parce qu’à aucune époque elle n’a été autant privée de tout. Les choses en étaient venues au point que, pour rémédier à la détresse générale, le représentant Barère ne trouva pas d’autre expédient que de proposer à la Convention, au nom du Comité du salut public, d'ordonner « un jeûne général et un carême civique. »
C’est qu’en Axant un maximum, il faut en même temps obliger les gens à vendre et à porter au marché, faire des visites domiciliaires chez eux, et les soumettre à une inquisition perpétuelle. Chacun cache , en effet, ce qu’il a, alin de le vendre à ceux qui offrent de payer plus que le maximum ; car, le pays étant mal approvisionné, la multitude aime mieux acheter à tout prix que de mourir de faim. Puis, quand, à force de vexations et de violences de toute espèce, on aura contraint de vendre au prix fixé tout ce qui existe, le pays se trouvera dans un dénûment complet, parce que tout le monde aura cessé de produire. Voilà où l’on arrive toutes les fois qu’on veut violer les lois de la nature en sortant des voies de la justice et de la liberté 1
— Evidemment, dit André, ce que je demandais n’est pas pos-
SEIZIÈME ENTRETIEN
sible. Mais alors les pauvres risquent d'être dans une misère affreuse et de ne pouvoir se procurer du pain.
— Non, André, parce qu’alors les riches et les gens aisés viennent à leur secours. En outre, la société a imaginé divers moyens d'aider les familles pauvres dans les temps de disette. Le plus simple est de délivrer à ces familles lorsque le pain dépasse un certain taux, des bons avec lesquels elles peuvent obtenir chez les boulangers du pain h prix réduit, l’administration municipale se chargeant de payer l’excédant. On prévient de cette manière la détresse des familles nécessiteuses sans porter atteinte aux droits et à la liberté des producteurs.
— Tant mieux, dit Léonard, car il n’est personne qui ne doive se féliciter de voir toujours associer la justice et l’humanité. Mais, puisque le respect des droits de chacun défend de forcer personne à vendre, et encore moins à vendre à un taux déterminé, le prix du blé devra hausser indéliniment sous cette double influence de la peur et du désir des vendeurs de gagner davantage.
— Cela n’aura pas plus lieu pour le blé que pour les autres marchandises. Le blé montera sans doute beaucoup plus comparativement, parce que c’est une denrée nécessaire à chacun, et pour laquelle la demande est énorme et le besoin pressant. Mais il ne montera pas indéfiniment, en voici une première raison. Quand les récoltes ont été très-abondantes pendant quelques années, la dépréciation des céréales fait que le cultivateur sème moins, parce que le bas prix des grains ne l'indemnise pas de ses frais, il se tourne vers d’autres cultures ; la production diminue, et les prix se relèvent. S’il survient de mauvaises récoltes, l’élévation des prix tente le cultivateur, qui sème davantage : c’est, ce qu’on a fait cette année, et cette circonstance contribuera à rendre la récolte encore plus abondante. C’est ainsi qu’après la période des vaches maigres, revient toujours celle des vaches grasses ; nous en avons pour garantie l’intérêt même des cultivateurs.
11 y a une autre raison qui empêche le prix du blé de s’élever indéfiniment dans la période des mauvaises années : c’est la concurrence et l’intérêt des vendeurs eux-mêmes. D’abord, les producteurs ne peuvent pas conserver indéfiniment leurs grains ; la
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plupart ont besoin de vendre pour subvenir à leurs dépenses et continuer leur exploitation.
— Alors, reprit Léonard, les spéculateurs achèteront pour accaparer, et le pays n’y gagnera rien.
— Ab ! voilà que tu y arrives à ce nom d’accapareurs qui nous a fait tant de mal il y a cinq mois ; j’étais étonné de ne pas l’avoir encore entendu. Eli bien ! nous en parlerons des spéculateurs et des accaparements, et nous verrons ce qui se cache sous ces grands mots. Mais je commencerai par te dire que si les spéculateurs accaparent, c’est pour faire des bénélices. Leur intérêt les portera donc à vendre ; car ils se trouveront en concurrence entre eux et avec les producteurs qui n’auront pas vendu, concurrence qui sera considérable. En effet, pour tout acheter, il faudrait qu’ils fussent très-nombreux. La quantité de blé nécessaire à la consommation annuelle de la France étant d’une centaine de millions d’hectolitres, si nous supposons un déficit d’un quart, ce qui est énorme, ils auraient à acheter 75 millions d’hectolitres, qui, à vingt francs seulement, prix excessivement bas dans des circonstances semblables, exigeraient encore la somme effrayante de 1500 millions. En supposant qu’il n’en achetassent que les deux tiers, ce serait encore la somme énorme d’un milliard.
Dès lors la concurrence s’établirait entre les capitalistes euxmêmes : elle les pousserait à vendre afin de réaliser des bénéfices lorsque les blés auraient atteint un certain prix, chacun craindrait de diminuer son gain en tardant trop à vendre. Le désir seul de ne pas compromettre leurs bénéfices les empêcherait donc de garder leurs blés. Mais, à défaut de ces accapareurs, d’autres viendraient, encore leur faire concurrence ; les étrangers euxmêmes y prendraient part, et les blés afflueraient de tous les cotés. La crainte de celte nouvelle concurrence suffirait seule à déterminer nos accapareurs à vendre.
Vous voyez donc qu’une hausse indéfinie du prix du blé par suite d’accaparement n’est pas à craindre. Il y a à cette hausse une limite naturelle, qui est dans l’existence même des grains. Pour que la hausse fût excessive, il faudrait que le déficit fût aussi excessif. Or, je vous ai dit que dans les mauvaises années il dépasse rarement trente-six jours, c’est-à-dire un dixième de
SEIZIEME ENTRETIEN
la consommation annuelle de la France. D’un autre côté, la Providence ne permet pas que la récolte soit jamais mauvaise à la fois sur toute la terre. En effet, par suite de la différence des climats, ce qui occasionne la disette dans certaines parties de l’Europe, produit l’abondance dans d’autres parties plus ou moins éloignées, telles que les contrées de la Baltique, la Pologne, les vastes plaines de la Russie, l’Egypte et puis l’immense continent de l’Amérique ; et enfin voilà que l’Afrique, que l’Australie même, ce continent inconnu il y a un siècle, commencent à nous envoyer des blés, et, qui plus est, des blés de toute beauté.
Il résulte de tout ceci des conséquences très-importantes que nous examinerons la prochaine fois.
DIX- SEPTIÈME ENTRETIEN
LA LIBERTÉ DES TRANSACTIONS PEUT SEULE ASSURER LES SUBSISTANCES ET EN RÉGULARISER