LE PRIX
On était arrivé au mois de juillet. Le temps continuait à être favorable aux récoltes, et la moisson s’annonçait sous de brillants auspices; tout faisait espérer qu’elle s’accomplirait dans d’heureuses conditions. La satisfaction était donc rentrée dans tous les esprits ; elle aurait même été plus grande si le prix des salaires avait été plus élevé, mais on n’y pouvait pas songer encore.
Aucun incident de nature à motiver des observations ne s’étant présenté depuis la dernière réunion, M. Dupré reprit, à la suivante, le sujet qu’il avait traité en dernier lieu.
— Mes amis, je vous ai dit le mal que fait la peur en produisant dès le principe un enchérissement du blé, qui restreint ou suspend les autres consommations. La peur a cependant son utilité.
— Comment I s’écria M. Duroure, la peur serait bonne à quelque chose?
— Oui, M. Duroure, pourvu qu’elle n’aille pas trop loin. La cherté prématurée qu’elle occasionne empêche le danger de devenir trop grand. Si, quand il y a un déficit d’un dixième dans la récolte, ce qui est beaucoup, comme vous savez, le prix du blé ne s’élevait que de 10 p. 100, cette hausse serait tout h fait insuffisante pour faire mettre plus d’économie dans la consomma-
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tien, et, surtout pour exciter le commerce à aller promptement chercher au loin le supplément de ce déficit. On aurait tout épuisé avant la récolte suivante, et, pour avoir un peu moins souffert de #la cherté dans le commencement, on souffrirait cruellement plus tard. La cherté qu’occasionne la peur empêche donc le mal d’être aussi grand qu’il le deviendrait.
Vous savez que les mauvaises années ne produisent guère qu’un déficit d’un “20e à un 10e. Or, si nous faisons attention à l'énorme quantité de pain qui se gaspille dans la plupart des ménages, aux croûtes et aux morceaux qu’on laisse sur la table après les repas, et qu’on jette ou donne aux animaux, à ce qu’on laisse gâcher aux enfants, enfin au pain et au grain qu’on prodigue à la volaille et à des animaux inutiles, on trouvera que la quantité ainsi gaspillée n’est, pas loin d’équivaloir au déficit.
Eh bien! la peur fait paraître dès le commencement le danger bien plus grand qu'il n’est. Elle amène une élévation de prix qui rend immédiatement les familles plus circonspectes; on ménage davantage, on supprime les bouches inutiles en se défaisant de certains animaux ou en cessant de les nourrir avec des grains propres à l’alimentation de l’homme. En même temps, cette élévation fait que les brasseries, les distilleries, les féculeries et toutes les industries qui emploient des grains â divers usages, n’y trouvent plus assez d’avantage. On rend ainsi à la nourriture de l’homme une portion considérable d’aliments qui y aurait été soustraite, et par là les conséquences d’une mauvaise récolte se trouvent déjà notablement atténuées.
— Et encore, ht remarquer Honoré, vous n’avez parlé que des consommations superflues. Que serait-ce donc si les familles voulaient réduire un peu leur consommation habituelle? On dit proverbialement que quand il y a pour trois il y a pour quatre. Je n’en demanderais pas tant,' M. Dupré. Puisque le déficit atteint rarement un dixième pour toute la France, je suis persuadé qu'avec un peu de bonne volonté, chacun pourrait réduire sa consommation d’un dixième, sans compromettre sa santé ni ses forces ; on mangerait neuf bouchées au lieu de dix, sans s’en trouver plus mal. 11 n’y a même pas de ménagère un peu intelligente qui ne pût faire, dans la même quantité, dix parts au lieu
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de neuf, sans que personne s'en aperçût. On traverserait ainsi, presque à son insu, les années les plus calamiteuses.
— Ton conseil est excellent. Honoré; c’est celui d’un homme qui a toujours donné à la commune l’exemple de l’ordre et de l’économie. 11 mérite d’être recommandé, et s’il était aussi suivi qu’il est facile à mettre en pratique, il rendrait un immense service; il demande seulement plus d’intelligence que n’en ont souvent. nos ménagères. J’y joindrai un autre conseil, celui de substituer d’autres aliments au pain, beaucoup plus qu’on ne fait dans notre pays. Certains aliments que plusieurs contrées produisent en grande quantité, et qui ne viennent pas dans les mêmes circonstances que le blé, comme le maïs dont on se nourrit dans quelques provinces, comme le riz qui est la base de la nourriture de beaucoup de peuples étrangers, et d'autres encore, seraient une précieuse ressource si nous prenions l’habitude de les faire entrer dans notre alimentation. De même que l’introduction de la pomme de terre a rendu les famines beaucoup plus rares, l’usage d’autres denrées les rendrait plus rares encore.
Nous aurions aussi intérêt à varier nos cultures plus que nous n’avons fait jusqu’ici. En faisant du blé la base de la culture en France, nous sommes cause qu’une saison défavorable à la production du blé compromet la nourriture de la population. Si nous faisions, au contraire, entrer plus de denrées différentes dans notre alimentation, comme les conditions atmosphériques qui nuisent aux unes ne sont pas celles qui nuisent aux autres, il n’y aurait jamais qu’une faible partie de la nourriture de l’homme qui manquerait.
- Si on ne parvenait pas à rendre ainsi les disettes excessivement rares, on en affaiblirait du moins beaucoup les conséquences, et surtout on réduirait les énormes fluctuations que nous voyons dans le prix du blé. Ce sont ces fluctuations qui font tout le mal, bien plus que le prix réel. Peu importerait, en effet, que le blé fût payé 15 francs l’hectolitre, ou qu’il valût 25 francs, si l’un ou l’autre prix se maintenait sans variation.
— Comment! s’écria Michel, vous trouvez indifférent que le blé soit à 15 fr. ou à 25 fr. ! Mais que deviendraient les pauvres gens si le prix du pain était toujours aussi élevé?
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— Tu ne fais pas attention, Michel, que si le prix était constant, il ne serait ni bas ni élevé, parce que tous les autres produits, toutes les consommations, les baux, les fermages, les salaires, tout enlin se réglerait sur le prix des subsistances. Il n’y aurait donc aucun avantage à ce qu’il fût toujours bas, et il serait de même indifférent qu’il se maintînt à un taux élevé. Mais si ces prix varient soudainement, s’ils passent presque subitement d’un prix- inférieur à un prix supérieur, ou réciproquement, alors il y a trouble dans les transactions et malaise dans la société : c’est là la cause de nos mécomptes industriels et commerciaux.
Voyez, en effet, ce qui arrive. Lorsqu’il survient une période de bonnes récoltes, les blés descendent au-dessous du prix qui peut rémunérer le cultivateur. Alors les producteurs souffrent et se plaignent; avec l’abondance est venu le bon marché, qui est pour eux une cause de calamité agricole. Pendant ce temps, toutes les valeurs ont augmenté, tout ce qui n’est pas producteur de blé a profité de cette abondance; les transactions se sont multipliées, le travail s’est accru de toute la portion que le bas prix du blé permet de consacrer à d’autres satisfactions, et les plaintes des campagnes sont étouffées sous les acclamations des villes.
— C’est malheureusement trop vrai, s’écrièrent M. Ravaud, M. Bertrand, M. Jarland, M. Duroure, le père Frapin et les autres cultivateurs. On ne veut pas croire qu’une grande abondance est quelquefois une cause de souffrance pour nous.
— C’est qu’on observe superficiellement les choses, reprit M. Dupré. Mais passons à la situation opposée. Les temps ont changé, une période de mauvaises récoltes est arrivée. Tout à coup le prix se relève avec un écart d’un quart, d’un tiers, de moitié, en quelques semaines. De 20 francs, je suppose, voici que l’hectolitre arrive à 30 francs, qui est un prix préjudiciable aux intérêts manufacturiers. Alors c’est le tour des travailleurs des villes ù se plaindre ; la moitié de leur salaire est absorbée par le pain, et, les autres consommations s’arrêtant, les fabriques ne tardent pas à cesser leurs travaux, les salaires diminuent, les transactions commerciales se ralentissent, et la condition des industriels devient désastreuse.
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— Vous dites bien la vérité, M. Dupré, s’écria à son tour André, et, avec lui, Léonard, Maurice, Benoît, Martial, Bastien, et les autres ouvriers employés dans l’industrie.
— Souvent même, reprit M. Dupré, et c’est là qu’est le mal, la surélévation des prix représente trois à quatre fois le besoin réel. Un déficit de moins de 20 millions d’hectolitres suffit à doubler, à tripler le prix des 80 millions qui restent. En voici la preuve. Pour combler le déficit des récoltes de 1 845 et 1 840, on a importé en France, en 1846 et en 1847, 13 millions 618 mille hectolitres. Cette quantité répond, pour les deux années réunies, à la nourriture du pays pendant 49 ou 50 jours. Vous voyez que c’est au-dessous de ce que je vous disais précédemment; et cependant cela a fait presque tripler le prix du blé; car, dans certaines provinces, l’hectolitre est monté jusqu’à 56 francs.
— C’est effrayant, dit Honoré, et cela prouve combien les hommes sont peu raisonnables.
— Voici, continua M. Dupré, un autre inconvénient de ces fluctuations. Quand le blé vaut 15 francs l’hectolitre, il est vendu, gaspillé ou exporté. Puis, quand vient la cherté, ce blé qui est sorti de France à 15 francs, nous sommes obligés de le payer de 25 à 30 francs, ce qui, pour la disette actuelle, fait en France une perte réelle de près de 400 millions.
— C’est énorme 1 dit M. Vieulin. Mais alors pourquoi ne conserve-t-on pas le blé dans les années abondantes? Il n’est pas comme les pommes de terre qui se gâtent d’une année à l’autre; on peut le garder indéfiniment.
— Oh! oh! s’écrièrent tous les cultivateurs dans la salle; on voit bien que vous n’en vendez pas.
— Rien de plus difficile, au contraire, que de conserver le blé, reprit M. Dupré. Le blé craint l’humidité et la chaleur, il se moisit ou s’échauffe, il fermente et se gâte; puis il est dévoré par une multitude d’animaux, par des insectes surtout, le charançon, l’alucite, qui, chaque année, en consomment des quantités énormes, équivalentes quelquefois au déficit des années médiocres.
— Pas possible! dirent beaucoup de voix parmi la populalion occupée aux travaux de l’industrie.
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— C’est comme je vous le dis. Aussi la conservation des blés est d’une difficulté extrême.
— Cependant, dit Martial Pérignon, le carrier, qui avait servi en Algérie, il y a des pays, comme l’Afrique, où l’on conserve le blé pendant des années, en le mettant tout simplement en terre, dans des fosses construites exprès et qu’on nomme des silos.
— Tu dis vrai, Martial. Mais il faut faire attention à la différence des pays. Le climat de l’Algérie est plus sec que le nôtre, et, malgré cela, une partie du blé se pourrit souvent dans les silos, et le reste y contracte toujours un assez mauvais goût. Aussi tous les essais qu’on a tentés chez nous ont échoué jusqu’à présent; je ne désespère pourtant pas qu’on ne réussisse un jour. Ln attendant, on a trouvé différents moyens de conserver le blé dans des greniers en les préservant de réchauffement et des ravages des insectes. Mais ces moyens sont dispendieux, et, pour les employer avec économie, il faut opérer en grand dans de vastes établissements Ils ne sont donc pas à la portée des cultivateurs, qui d’ailleurs n’ont pas de ressources suffisantes pour garder chez eux le produit de leur récolte ; la plupart sont obligés de vendre presque aussitôt après la moisson. Les capitalistes seuls pourraient le faire, en opérant sur de grandes quantités de blé; mais on les décourage et on les détourne de ce genre d’affaires. Le terrible nom d’accapareurs les poursuit et les épouvante, ils ne veulent pas encourir les chances de l’aveugle réprobation populaire. Souvenez-vous du pillage des bateaux et des scènes des Mathurins et du Moulin-Joli.
— Pourquoi le gouvernement, dit André, n’achèterait-il pas le blé? Il se chargerait de la manutention et le vendrait à proportion des besoins.
— Encore le gouvernement en avant! reprit M. Dupré. Mais où serait la liberté pour les producteurs et pour les consommateurs, si le gouvernement était le seul acheteur et le seul vendeui ? Il ferait la loi aux producteurs, qui, forcés d’accepter le prix qu il lui plairait de leur offrir, se décourageraient et lournei aient leur activité d’un autre côté; la production diminuerait et nous aurions perpétuellement la disette.
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— Cependant, dit à son tour Léonard, le gouvernement ne pourrait-il pas faire de grands approvisionnements pendant les années d’abondance, afin d’empêcher un trop fort enchérissement en revendant quand le blé deviendrait rare.
— Ce moyen a quelque chose de séduisant au premier abord, reprit M. Dupré. Mais pense-t-on à ce qu’il adviendrait si le gouvernement, se transformant en une espèce de Providence, devenait responsable de la disette et de la cherté des subsistances ? On exigerait la permanence d’un même prix du blé, puisque dans celte hypothèse l’approvisionnement devrait être toujours le même et au grand complet. D’ailleurs, quels capitaux immenses ne faudrait-il pas à l’État pour maintenir une réserve suffisante dans un pays qui demande pour sa consommation annuelle 100 millions d’hectolitres de froment, lesquels, au prix moyen de 20 fr., représentent une somme de 2 milliards. Or, comme l’État n’a d’argent que celui que nous lui payons, c’est dans notre poche qu’il devrait prendre ces sommes énormes.
Au reste, ce qu’on propose a été essayé, non pas par un État, c’est tellement gigantesque qu’on n’en a pas eu l’idée, mais pour quelques grandes villes, comme Paris. Eh bien, on a été forcé d’y renoncer; cet expédient était trop dispendieux et présentait de graves inconvénients. Pour assurer à Paris un approvisionnement d’un mois seulement, lorsque la population de cette ville n’était que la moitié de ce qu’elle est aujourd’hui, c’était une dépense de 9 millions 500 mille francs; jugez ce que ce serait pour la France entière. Mais la dépense serait la mon dre chose; on a reconnu que l’approvisionnement n’est jamais mieux assuré que lorsqu’il est confié à l’intérêt des particuliers.
— Alors, dit Léonard, nous n’avons pas d’autre ressource que de nous mettre à la merci des spéculateurs.
— Non pas de nous mettre à leur merci, Léonard, c’est un mot qui n’est pas exact, mais de nous en rapporter à leur intérêt du soin d’assurer notre subsistance. Vous allez voir que notre intérêt ne s’en trouvera pas plus mal.
Dès qu’il survient un surenchérissement du blé, la population suppose immédiatement que des intérêts privés, servis par des capitaux abondants, font main basse sur tout ce qui se présente à
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la vente. Accaparer est, dans l'opinion publique, réunir tout ce qu’on peut d’une denrée, alin de la rendre plus rare et d’en élever le prix, pour la revendre ensuite avec un bénéfice plus ou moins important, selon les circonstances. D’après cela l’accaparement ne serait que l’abus de la spéculation. Eli bien ! même dans ces termes, l’accaparement du blé serait chose utile.
— C’est par trop fort, dirent plusieurs assistants.
— Cela vous surprend, reprit M. Dupré, et cependant rien n’est plus vrai. Ces accapareurs qu’on accuse n'ont lait que mettre en réserve, dans les moments d’abondance, pour les époques de pénurie, car ils n’achètent pas quand le blé est cher. Ils ont donc déjà rendu service au pays par leur prévoyance.
— C’est vrai, ne purent s’empêcher de dire quelques voix.
— O11 leur fait un reproche de gagner; mais faudrait-il donc qu'ils vendissent à bon marché, quand la marchandise est rare, et qu’ils n’obtinssent rien pour leurs peines, leurs frais, leurs risques et l’emploi de leurs capitaux? D’ailleurs, quelque cher que soit le blé, n’est-ce pas déjà un avantage précieux de pouvoir se le procurer même à haut prix, quand il manque partout?
Or le blé manquerait si ces spéculateurs intéressés, mais intelligents, que l’on flétrit du nom odieux d’accapareurs, n’avaient pas songé à le rassembler et à le conserver avec soin, pour l’empêcher d’être gaspillé avec l’insouciance et la légèreté qui accompagnent l’ordinaire les années d’abondance.
Il est plutôt à regretter que l’accaparement ne puisse pas avoir lieu en grand. Le blé est une matière encombrante qu’on ne peut laisser sans danger en tas de plus de 80 centimètres de hauteur, ce qui exige de vastes magasins. Pour accaparer, la première condition est que la denrée soit susceptible d’une conservation plus ou moins longue et en même temps assez économique. Or, il n’y a pas de denrée dont la conservation soit plus difficile et entraîne des dépenses plus considérables que le blé. Il faut d’abord des locaux appropriés à cette destination, où l’air pénètre et permette une ventilation presque continuelle ; puis un personnel nombreux, dont l’emploi est de remuer constamment le blé afin d’en prévenir réchauffement et de faire la guerre à ces myriades d'insectes, que tous les soins imaginables ne parviennent à éloigner
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qu’en partie. De là un déchet considérable qui Trappe sur la quantité et la qualité, et que la plus-value du reste a de la peine à compenser.
Savez-vous pourquoi on n’a pas encore réussi à vaincre les difficultés que présente la conservation des grains ? Précisément à cause de la réprobation attachée injustement à ce genre de commerce ; elle n’a pas permis de s’occuper de la recherche de moyens qui ne pourraient être employés que par de riches capitalistes agissant sur de grandes masses de blé. Vous voyez où nous a conduits une erreur qui ne permet pas aux transactions d’avoir lieu librement, et qui aveugle les populations au point de les pous-, ser à la violence et au pillage. Les hommes, vous le voyez, portent toujours la peine de leurs erreurs et de leurs fautes. Espérons donc que l’opinion publique mieux éclairée reconnaîtra que son salut est dans la liberté du commerce des grains. Quand elle en sera là, elle comprendra aussi que les spéculateurs sont utiles aux producteurs et aux consommateurs.
— Passe pour les premiers, dit André ; mais j’ai de la peine à croire qu’ils soient utiles aux derniers.
— C’est pourtant bien simple, André. Les spéculateurs achètent le blé quand il est abondant; ils servent donc alors l’intérêt des producteurs en empêchant l’avilissement de prix qui les ruinerait. En le revendant, au contraire, lorsqu’il devient rare, ils servent l’intérêt des consommateurs, parce qu’ils préviennent une trop grande élévation des prix.
— Cependant, fit observer M. Jarland, on ne peut pas nier que les spéculateurs ne nuisent au petit cultivateur : ils lui achètent toujours le blé moins cher qu’il ne le vendrait au marché ; ils courent les campagnes, vont chez les propriétaires et profitent du besoin que vous pouvez avoir d’argent ; ils vous prennent votre blé à vingt ou trente sous par sac meilleur marché que vous ne l’auriez vendu à d’autres.
— Tout ceci est vrai, M. Jarland. Mais qu’est-ce que j’y vois? du bien et du mal : le bien vient des spéculateurs, et le mal est la faute de ceux qui leur vendent. S’ils vous achètent au-dessous du cours, c’est votre faute; pourquoi ne vous tenez-vous pas au courant? S’ils profitent de votre besoin d’argent, ne vous ren-
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dent-ils pas service en vous en donnant? Il parait du reste que vous êtes satisfait, puisque vous faites le marché : service pour service, comme je vous l’ai dit, ne vous plaignez donc pas ensuite. D’ailleurs n’est-il pas naturel qu’ils achètent moins cher, puisqu’ils prennent la peine de venir chercher le blé chez vous et vous épargnent celle de le porter au marché? Ils vous font économiser de la dépense et du temps, ce qui vaut encore plus. Si chaque cultivateur conduit un sac au marché, il faudra vingt hommes et vingt chevaux pour ce qu’un seul spéculateur fera avec un chariot. Calculez donc quelle économie et quel bénéfice c’est pour le pays ; car, il ne faut pas l’oublier, le temps , c'est de ' l’argent , comme dit un proverbe très- familier à nos voisins, les Anglais, qui s’entendent mieux que nous à le ménager et qui, pour cette raison, sont plus riches que nous.
La spéculation nuit sans doute un peu aux intérêts des cultivateurs quand le blé est cher, en l’empêchant d’enchérir davantage, à cause de celui qu’elle revend alors ou qu’elle va chercher à l’étranger ; mais elle les sert quand il est abondant et à bas prix, en prévenant par ses approvisionnements une trop grande dépréciation. Elle gêne alors le consommateur en l’empêchant d’avoir le pain à un prix aussi bas qu’il pourrait l’avoir dans les temps d’abondance; mais elle le sert bien davantage en empêchant un enchérissement excessif quand survient la disette.
La spéculation agit donc comme un régulateur qui tend à maintenir un prix modéré, assez doux pour celui qui consomme, assez rémunérateur pour celui qui produit. Elle empêche l’avilissement des prix qui ruine le producteur, elle prévient la hausse exorbitante qui est une calamité pour le consommateur. Que pourrions nous désirer de mieux? Plus l’opinion publique s’éclairera, plus la spéculation s’exerçant librement maintiendra un prix à peu près constant, qui est l’avantage de chacun.
— C’est vrai, dit André, rien n’est plus simple; et cependant, si on m’avait dit, il y a quelques mois, que j’en viendrais à regarder comme utile la spéculation sur les grains, j’aurais cru qu’on se moquait de moi.
— Ainsi, dit M. Saujon, ce qu’il faudrait dans l’intérêt généal, ce serait une liberté complète du commerce des grains?
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— Précisément.
— Et cette liberté devrait-elle aller jusqu’à permettre aux grains de circuler librement d’une province à l’autre?
— Sans aucun doute.
— Mais alors* les consommateurs ne profiteraient pas de l’abondance. Quand la récolte aurait été meilleure dans notre province que dans les autres, le blé sortirait de chez nous pour aller chez nos voisins, et nous le payerions plus cher.
— C’est certain, M. Saujon. Mais, lorsqu’on a, n’est-ce pas de la bonne fraternité d’aider ceux qui n’ont pas? D’ailleurs, quand vous auriez la rareté, les autres auraient l’abondance, et ils se trouveraient par rapport h vous dans le cas que vous disiez. Comment voulez-vous qu'ils vous aident lorsqu’ils ont plus que vous, si vous ne les aidez pas quand vous avez plus qu’eux ?
— C’est vrai, ce ne serait pas juste.
— Vous voyez qu’au moyen de la liberté, il y a compensation ; si vous payez un peu plus cher quand il y a abondance, vous payez bien meilleur marché quand il y a disette ; vous achetez ainsi un avantage immense au prix d’un léger sacrifice.
Remarquez qu’avec la liberté, quelque mauvaise qu’ait été la récolte sur un point de la France, tant qu’il y a du blé en quantité suffisante pour la consommation du pays, ce blé, fût-il dans les départements les plus éloignés, la disette ne pourra avoir lieu nulle part. Le prix ne sera pas le même partout, car c’est la différence de prix qui l’amènera d’un point à l'autre; mais, à quelque distance que ce soit, le blé arrivera là où il manque, selon le proverbe : Cherté foisonne , ce qui veut dire que, quand une denrée est chère quelque part, les marchands en apportent de tous côtés afin de profiter de l’occasion.
— Ceci me semble évident, dit M. Saujon, si la récolte suffit pour la consommation. Mais si elle ne suffit pas, la liberté du commerce appauvrira les uns sans fournir assez aux autres?
— Oui, si vous limitez la liberté du commerce à l’échange entre les provinces d’un même pays; non, si vous l’étendez à l’échange entre les peuples. Car, dans un même pays, les conditions atmosphériques varient habituellement assez peu : aussi une meme récolte y est-elle à peu près généralement bonne ou
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mauvaise dans toutes les provinces. Les différents pays peuvent au contraire venir plus aisément au secours les uns des autres.
— Ainsi, reprit M. Saujon, quand les subsistances sont plus rares et plus chères en Angleterre ou en Belgique qu’en France, il faudrait laisser sortir librement nos blés, nos pommes de terre, nos fruits, nos bestiaux, notre volaille et nos œufs?
— Certainement, ce sera autant de profit pour nos cultivateurs. D’ailleurs les hommes ne doivent-ils pas s’aider mutuellement? Réclamer du gouvernement qu’il s’oppose à ce que les denrées alimentaires sortent de France, aussitôt que la rareté se fuit sentir chez nous, c’est de l’égoïsme, et encore de l’égoïsme mal entendu. Comment vouloir que les autres peuples nous aident dans nos besoins si nous ne les aidons pas dans les leurs? Si les denrées sortent de chez nous pour aller à l’étranger, c’est qu’à l’étranger elles sont plus rares et par conséquent plus chères ; nous avons donc intérêt à leur en porter. Une autre lois, si elles sont plus chères chez nous, se sera leur intérêt de nous en porter à leur tour. Soyez persuadés qu’ils n’y manqueront pas.
Si l’exportation de nos subsistances, quand nous avons plus qu’eux, nous fait payer un peu plus cher, l’importation des leurs nous fera payer incomparablement moins cher quand ils auront plus que nous. La liberté du commerce et la régularité des échanges entre les peuples sont ainsi le moyen le plus infaillible de prévenir les grandes fluctuations dans le prix des denrées, et de maintenir un prix moyen peu variable.
— Cependant, objecta M. Saujon, on a importé en France depuis l’année passée une quantité énorme de grains, près de 14 millions d’hectolitres, avez-vous dit, et, malgré cela, le prix du blé a dépassé plus de trois fois le taux ordinaire.
— Ce que vous dites confirme au contraire le principe. Pourquoi le blé a-t-il monté aussi haut? C’est que la liberté du commerce n’est pas encore passéé dans nos mœurs. Nous n’avons pas l’habitude de faire des échanges réguliers de grains avec ^es autres peuples. Nos spéculateurs, arrêtés par l’opinion publique, n’osent pas engager leurs capitaux dans le commerce
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des blés, et surtout dans le commerce avec l’étranger, qui ne peut se faire que sur une très-grande échelle ; ils ne se décident qu'à la dernière extrémité : c’est ce qui est arrivé pour la disette de cette année. Les demandes de nos capitalistes sont arrivées trop tard sur les- marchés des pays où il y avait abondance, et après celles des pays qui manquaient comme nous. Ils ont acheté les blés en hausse et les ont introduits en France tardivement, lorsque le prix avait déjà dépassé toute limite. Qu’en est-il résulté ? Vous allez le voir.
Les 13,618,000 hectolitres que nous avons été obligés d’acheter pour couvrir l’insuflisance de la récolte, ont coûté, au prix moyen de 25 francs l’hectolitre (ce qui est certainement une appréciation fort au-dessous -de la vérité), la somme énorme de 340 millionsde francs. C’est donc 340 millions qui ont été soustraits du capital de la France, et qui, s’ils fussent restés dans nos poches, auraient survenu à une multitude de dépenses et auraient fourni du travail à un nombre considérable d'ouvriers. Employée au contraire à payer un excédant de dépense en pain, cette somme a fait réduire toutes les autres consommations ; elle a amené, comme vous savez, la stagnation de presque toutes les branches d’industrie. Ces 340 millions auraient en effet suffi pour occuper chez nous 2,256,000 ouvriers pendant trois mois, à raison de quarante sous par jour.
— Que dites-vous là, M. Dupré? C’est énorme ! s’écria-t-on de tous côlés.
— Et je ne vous dis pas tout ; car la plus-value excessive donnée aux 80 millions environ d’hectolitres que la France n'a pas demandés à l’étranger, nous a coûté une somme trois ou quatre fois plus considérable. C’est donc à 8 ou 10 millions d'ouvriers que le défaut de liberté du commerce des grains a enlevé du travail pendant environ trois mois. Voyez par là, mes amis, combien les peuples payent cher leur ignorance et leurs erreurs.
— C’est une fameuse leçon pour l’avenir, dit M. Saujon.
— Je l’espère, reprit M. Dupré. Une autre effet très-fàchéux de ce défaut habituel de commerce des grains a été la perturbation causée par nos acquisitions de blés à l’étranger. D’abord, comme nous avons très-peu de vaisseaux occupés ordinairement à ce
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commerce, nous avons manqué de moyens de transport; il a fallu en chercher à l’étranger, ce qui nous a fait perdre du temps, ainsi que l’argent payé pour frais de transport aux nations dont les vaisseaux nous ont apporté du blé. Enfin, ce qui est bien plus grave, obligés de faire brusquement nos achats, nous avons dû traiter dans des pays avec lesquels nous ne sommes pas en relations habituelles d’affaires. Il a fallu dès lors solder tous nos achats en argent, et retirer presque subilements de la circulation une somme de 3o0 millions. Jugez l’influence que le retrait subit d’une pareille somme a dû exercer sur les affaires.
— Cependant, fit remarquer M. Yieulin, il aurait fallu la retirer de toutes les manières.
— Vous vous trompez, M. Yieulin, répondit M. Dupré. Lorsque les peuples ont l’habitude de faire des affaires ensemble, on solde ordinairement ses achats en marchandises, c’est-à-dire qu’on exporte chaque année chez les autres à peu près autant de marchandises qu'on en importe. Si donc nous avions eu depuis longtemps des relations étendues avec les peuples auxquels nous sommes allés demander des grains, la plus grande partie de cette somme de 3oO millions serait restée chez nous. Elle aurait servi à donner de l’ouvrage aux ouvriers et à leur faire fabriquer les marchandises destinées à l’exportation. Yoilà où conduisent les préjugés et les passions des hommes, ainsi que leur ignorance des grandes lois sociales.
Yoyez, au contraire, ce qui se passe en Angleterre. Comme ce pays ne produit pas assez pour sa consommation, à cause de son territoire restreint et de sa grande population, on pourrait croire qu’il souffre perpétuellement de la disette, puisqu’il est obligé d’attendre tous les ans du dehors le complément de sa nourriture. Eh bien, c’est le contraire qui a lieu; les denrées affluent chez lui et elles s’y maintiennent à un taux beaucoup plus uniforme que chez nous. C’est que depuis plusieurs années il a établi chez lui la liberté complète du commerce des grains, et, grâce à sa puissante marine marchande, il a monté ce commerce sur une vaste échelle. Les blés arrivent de tous les pays du monde dans les ports de l’Angleterre, qui est aujourd’hui le premier marché de blé du globe. C’est chez elle que vont maintenant s’approvisionner beau-
coup de nations, et ce commerce est devenu pour ses habitants une nouvelle source de richesse.
Profitons donc des leçons de l’expérience, et revenons désormais à des idées plus saines. Au lieu de voir les spéculateurs d’un mauvais œil, au lieu de les signaler à l’indignation publique sous le nom honni d’ accapareurs, favorisons de tous nos efiorts la liberté du commerce. Elle seule peut prévenir les calamités, assurer la régularité de nos subsistances et les maintenir à un prix presque constamment égal. Il semble que Dieu avait réservé ce moyen pour porter tous les hommes à s’aimer et à s’entr’aider comme des frères 1 .
* Depuis l’époque assignée à ce récit, les faits sont venus donner la plus éclatante confirmation aux assertions contenues dans ce chapitre et le précédent.
Les mauvaises récoltes des années 1860 et 1861 ont amené un déficit bien supérieur à celui des années 1845 et 1846; ce qui le prouve, c’est que tandis qu’à cette époque il avait suffi d’une importation de céréales inférieure à 14 millions d’hectolitres, l’importation s’est élevée du 1er juillet 1861 au 31 juillet 1862 à 16 millions 422 mille hectolitres. Et cependant, tandis qu’à la première époque le blé était monté jusqu’à 56 fr. dans quelques provinces, en 1862 il n’a dépassé null> part le prix de 30 fr., grâce aux avantages de la liberté du commerce établie en 1860.
TOUT CE QUI FACILITE LA SATISFACTION DES BESOINS EN DIMINUANT LA PEINE EST UN BIEN. — UTILITÉ DE LA BONNE DIRECTION DU TRAVAIL.
On se souvient que, lors des troubles qui avaient eu lieu au commencement de février, la justice avait commencé une enquête pour découvrir ceux qui avaient pris part aux faits les plus odieux de cette douloureuse journée. Les auteurs de ces scènes de violence avaient à répondre du meurtre des propriétaires des Mathurins et du Moulin-Joli, ainsi que des attentats à la propriété résultant du saccage de ces deux habitations, du pillage des bateaux et de la vente forcée du blé.
La justice s'était livrée immédiatement à des recherches, et, vu la gravité des faits, elle y avait procédé avec une grande sévérité. Des descentes judiciaires avaient eu lieu dans toutes les communes qui entourent la ville à plusieurs lieues à la ronde. Indépendamment des personnes prises en flagrant délit et arrêtées le jour de l’événement, beaucoup d'arrestations avaient été opérées à domicile.
Les recherches firent découvrir dans bien des maisons des provisions de blé dont les habitants ne pouvaient justifier la possession. On parvint à constater la part prise au pillage par beaucoup de personnes qui avaient réussi à quitter la ville, sans être sur-