BONNE DIRECTION DT TRAVAIL
prises par la gendarmerie avec le blé qu’elles emportaient; elles furent ainsi arrêtées quand elles se croyaient à l’abri de tout danger. Aussi la population, qui n’avait aucune idée des moyens d’investigation de l’autorité, fut singulièrement surprise quand elle vit le grand nombre d’arrestations opérées après coup, et toutes, sauf quelques erreurs inévitables dans le premier moment, frappant des individus dont la culpabilité était bien connue de leurs voisins.
Ce qui présentait le plus de difficultés était l’enquête relative aux meurtres commis dans ce jour fatal. On dut bientôt renoncer à découvrir les auteurs de celui du propriétaire des Matburins. La foule avait été si considérable en cet endroit qu’il était impossible d’arriver à une constatation précise; d’ailleurs, tout faisait présumer qu’il n’y avait pas eu meurtre volontaire.
Il n’en avait pas été de même au Moulin- Joli. Là, le propriétaire avait été tué par un forcené qui, l’arrachant avec un croc des mains dé ceux qui l’entraînaient, l’avait précipité au bas de l’escalier. Dans le commencement, Vincent Dornier, le forgeron, fut soupçonné d’être l’auteur de ce crime; mais, après quelque temps d’incertitude, la justice avait été sur les traces du vrai coupable qui se trouvait déjà entre ses mains; elle était enfin arrivée à la constatation de toutes les circonstances de l’attentat.
L’enquête relative à une affaire qui embrassait tant de prévenus avait été nécessairement fort longue. Après tous les interrogatoires, il avait fallu entendre un nombre considérable de témoins ; la justice avait dû aussi se transporter à différentes reprises sur Je théâtre des troubles. Six mois presque entiers s’étaient écoulés avant que le jugement pût avoir lieu ; cependant toutes les personnes arrêtées n’étaient pas restées jusque-là sous les verrous; celles contre qui il n’y avait pas de charges suffisantes furent relâchées dès les premiers jours. On se souvient que notre ami Léonard avait été du nombre; les démarches du docteur Dupré l’avaient fait promptement élargir.
Beaucoup d’autres mises en liberté avaient été successivement prononcées; mais les personnes sur qui pesaient des charges étaient encore si nombreuses, que dans toute la contrée bien des familles avaient à regretter l’absence d’un père ou d’un mari, d’un
lils ou d’un frère. Le jugement était dune attendu avec impatience, à Mirebeau comme ailleurs, bien que Mirebeau eût fourni à l’émeute un contingent proportionnellement inférieur à celui d’autres localités moins peuplées. Ce résultat était attribué à l’influence de M. Dupré ; parmi ses auditeurs un seul était en prison, c’était Vincent Dornier.
Le procès avait commencé quelques jours après la dernière conférence; par suite du grand nombre d’accusés et de témoins à entendre, il ne s’était terminé que peu de jours avant l’entretien que nous allons rapporter. Le résultat était donc connu de tout le monde le jour de la réunion, et il faisait, avant l’arrivée du docteur, le sujet de toutes les conversations.
Le jury avait cru pouvoir se montrer indulgent h l’égard des accusés qui paraissaient avoir été simplement égarés par de fausses idées sur la propriété et le commerce des grains, et qui avaient cédé soit à la peur de la famine, soit à l’entrainement de l’exemple; il leur tenait compte d’ailleurs de six mois de séquestration. 11 en acquitta donc un certain nombre et ne prononça contre beaucoup d’autres que des emprisonnements de quelques mois. Il se montra sévère, au contraire, contre les fauteurs des désordres; il prononça contre eux, selon la gravité des charges, des condamnations à six mois, et à un ou deux ans de prison. Vincent et trois autres qui avaient amené le meurtre du meunier en le tirant de sa cachette et l’entraînant avec violence en dehors du grenier, furent condamnés à trois et quatre années de détention. Enfin le jury ne pensa pas pouvoir user d’indulgence envers le misérable qui avait commis l’assassinat; il le déclara coupable, et, aucune circonstance atténuante n’étant admise en sa faveur, la vengeance, au contraire, l’ayant poussé au crime, la cour le condamna à la peine capitale; elle décida en outre que l'exécution aurait lieu dans la ville où le crime avait été commis. Le malheureux, nous sommes heureux de le dire, était étranger à Mirebeau; c’était un habitant de la ville même.
Les débats avaient révélé d’ailleurs des faits affligeants. Ils avaient prouvé le danger de l’ignorance des populations, et montré combien la crainte et les passions obscurcissent chez les hommes la notion du devoir. Il était évident que beaucoup de témoins