DONNE DIRECTION DU TRAVAIL
avaient déguisé la vérité, quelques-uns en disant le contraire de ce qui était, les autres surtout en cachant une partie de ce qu’ils savaient. Aussi le docteur, avant de reprendre le sujet de son entretien, crut devoir adresser quelques mots à son auditoire, à l’occasion de ce jugement.
— Mes amis, dit-il après avoir pris place, les désordres qui nous ont affligés, il y a six mois, viennent d’avoir leur issue. Plusieurs familles de Mirebeau sont dans la douleur; elles seront encore séparées pour quelques mois d’un mari, d’un fils ou d’un frère. Un de vos anciens camarades, Vincent, que vous avez vu pendant quelques mois s’asseoir avec vous sur ces bancs, a eu surtout un compte sévère à rendre à la justice. Vous connaissez sa probité et son bon cœur, et cependant vous voyez où il a été conduit pour avoir trop cédé à la violence de son caractère. Que cet exemple nous serve de leçon et nous apprenne ce qu’ii en coûte de violer les lois divines et humaines.
Ce qui m’a surtout affligé, c’est la conduite de beaucoup de témoins. Malgré leur serment de dire toute la vérité, il en est qui n’ont pas craint de mentir à la justice. Nous qui sommes au fait de ce qu’ils ignoraient ou n’ignoraient pas, nous savons à quoi nous en tenir sur le compte de leurs dépositions; vous le savez comme moi, et vous pourriez citer le nom de plusieurs témoins de Mirebeau, qui ont évidemment parlé contre leur conviction. Lors même qu’on ne s’exposerait pas à faire condamner un innocent, on n’en trahit pas moins sa conscience, quand on fait des efforts pour sauver un coupable, ou lorsqu’on paralyse l’action de la justice en taisant ou paraissant ignorer ce qu’on sait.
Deux sentiments peuvent empêcher un témoin de parler devant la justice, la crainte qu’inspire le coupable dont on redoute la vengeance, ou bien le désir de le sauver. Le premier sentiment est une lâcheté indigne d’hommes d’honneur, qui ont fait serment de dire la vérité, et à qui l’idée du devoir à remplir devrait inspirer du courage, car le devoir ne transige jamais avec l’intérêt. D’un autre côté, ne pas dire ce qu’on sait, par commisération ou par sympathie pour un coupable, est une faute grave aux yeux de Dieu devant qui on se parjure ; c’est un tort envers la société, parce que c’est un encouragement pour les méchants.
T) I X - H U I T I È M E E N TRETIEN .
C’est., en réalité, prendre la responsabilité des crimes qu’ils pourront, commettre à l’avenir. N’oubliez pas, d’ailleurs, qu’en égarant la justice pour sauver un criminel, vous risquez de perdre un innocent. Vous vous faites le complice de l’injustice qui serait commise à son égard.
Je vous demande pardon, mes amis, de la sévérité de ce langage; mais, après avoir vu avec quelle facilité les témoins, malgré leur serment, taisent ou allèrent la vérilé devant la justice, j’avais besoin de vous mettre en garde contre une faute qui est un danger pour la société, et une honte pour ceux qui la commettent. Je reviens au sujet de nos entrelicns.
Dans les deux derniers, nous nous sommes arrêtés à la question des subsistances, et vous avez vu la confirmation du principe que le prix des choses est toujours en raison inverse de l’offre et en raison directe de la demande. Dans les circonstances ordinaires, quand l’offre et la demande se font à peu près équilibre, les prix se fixent autour d’un prix moyen qu’on appelle le prix naturel des choses. Ce prix est réglé par les frais de production, c’est-à-dire, par ce que la chose coûte à produire. Or, pour produire une chose, pour la mettre en état de servir, il faut du travail et pas autre chose que du travail.
— Vous oubliez les matières premières, dit M. Lenoir. Ainsi, dans notre manufacture, nous ne pourrions rien faire sans la matière première, c’est-à-dire le coton sur lequel s’exerce ensuite le travail de nos ouvriers et de nos machines.
— C’est vous, au contraire, qui oubliez, reprit M. Dupré, que c’est le travail qui vous procure cette matière première, et qui l’a mise en état d’être employée dans votre manufacture. Le prix que vous donnez pour une balle de coton représente le travail du planteur qui a semé le coton, l’a récolté, épluché et mis en ballots, et de tous ceux qui l’ont transporté de quelque ferme reculée dans l’intérieur de l’Amérique jusque chez vous. Ce qui est matière première pour l’un est un produit manufacturé pour un autre. Le coton en balle, que vous appelez de la matière première, est le résultat d’un travail pour le planteur qui l’a récolté et préparé. Le fil fabriqué avec ce coton par le filateur devient de la matière première pour le tisseur, dont l’étoffe est à son tour de