‹ Manuel de morale et d'économie politiqueChapitre 23 sur 41 · BONNE DIRECTION DU TRAVAIL · texte numérisé non relu

BONNE DIRECTION DU TRAVAIL

et les grands ateliers qu’elle est poussée le plus loin. Je vous en ai cité des exemples, je n'y reviendrai pas.

Non-seulement la division et la bonne organisation du travail produisent les choses plus rapidement que ne feraient des individus isolés, elles en permettent que ceux-ci ne pourraient faire. Robinson put bien creuser son bateau dans le tronc d’un arbre, mais, une fois creusé, il ne put pas le mettre à Ilot. 11 faut le concours de beaucoup d’hommes, chacun travaillant dans sa sphère, pour construire et équiper un vaisseau, pour le lancer à la mer et pour le manœuvrer.

— La division du travail a sans doute d’immenses avantages, dit à ce moment Léonard, mais elle a aussi ses inconvénients. Ainsi un homme ne connaît plus qu'une seule opération ; son travail dépend de la coopération d’autres ouvriers et de beaucoup de circonstances accidentelles; souvent, par exemple, il peut être remplacé par une machine. Mais, de quelque manière qu’il vienne à perdre son travail, s’il ne sait pas faire autre chose, c’est un homme sans ressource. Celui qui passe sa vie à donner le tranchant à la laine d’un canif, à enliler des têtes d’épingles, ou à huiler des plumes métalliques, ne pourrait rien faire avec cette aptitude, si son occupation venait à lui manquer; au contraire, celui qui a été habitué à confectionner un article tout entier, peut employer ses facultés dans presque toutes les circonstances.

— Je n’ai pas prétendu, reprit M. Dupré, que la division du travail n’eût pas quelques inconvénients; ce serait la seule chose au monde qui fut dans ce cas. Elle a donc les siens, et tu les as bien indiqués; cependant ils se réduisent à deux. Le premier, c’est qu’un ouvrier dépend de ceux qui concourent avec lui à la confection d’un objet; par exemple, si ceux-ci fêtent le lundi, l'ouvrier laborieux ne peut rien faire. Mais les ouvriers ont le remède entre les mains; qu’ils renoncent à de mauvaises habitudes, et l’inconvénient disparaîtra.

Le second consiste en ce que l’ouvrier qui ne fait qu’une seule chose est peu apte à se livrer à un nouveau travail, si son occupation habituelle vient à lui manquer; car un simple détail de la fabrication d’un objet n’éveille guère l’intelligence. Ici le remède est dans l’instruction. Si un ouvrier a fréquenté les écoles dans sa

jeunesse, si plus tard il a continué à s’instruire, il ne sera pas embarrassé pour apprendre de nouvelles opérations. Je m’en rapporte à ceux d’entre vous qui ont cherché à s’instruire, Honoré, Léonard, André; croyez-vous qu’il vous fallût longtemps pour gagner votre vie dans un autre état.9

— Je 11e le pense pas, s’empressa de dire chacun de ceux que M. Dupré avait nommés, avec la satisfaction que donne le sentiment d’un mérite acquis par ses propres efforts .

— Vous voyez, reprit M. Dupré, que les inconvénients de la division du travail disparaissent devant le bon emploi des facultés que Dieu nous a départies. Ne nous arrêtons donc pas aux désavantages de la division du travail, puisque nous pouvons les faire cesser en grande partie, et mettons les avantages à profit.

Ces avantages sont incalculables ; mais, pour en apprécier la portée, rappelez-vous ce que je vous ai dit de l’immense quantité de personnes occupées à préparer des commodités pour le plus simple d’entre nous. Pensez au dénûment dans lequel vous vivriez, si depuis des siècles la division du travail n’avait pas permis aux hommes de produire plus qu’ils 11e consommaient et d'accumuler sur la terre les produits et les travaux que vous y trouvez en naissant. Dites alors si de pareils avantages ne suffisent pas pour compenser quelques inconvénients.

Un autre avantage de la division du travail est de faciliter plus que tout autre chose les perfectionnements et les progrès. Sans cette division, tous les hommes devraient se livrer aux mêmes occupations, et les Pascal, les Newton, les Watt, les Davy, les Cuvier, les Gay-Lussac, les Berzelius, les Yaucanson, les Jacquart, au lieu d’enrichir l’humanité par leurs découvertes, auraient été obligés d’absorber leurs puissantes facultés dans la pratique d’une multitude d’opérations mécaniques indispensables à l’entretien de leur vie. En outre, lorsque toute l’attention d’un homme est dirigée vers un même objet, il y a beaucoup plus de probabilités qu’il découvrira le moyen d’abréger et de perfectionner son tratravail, que si son esprit était préoccupé d’une* foule d'opérations diverses. G’e&t en effet à des. ouvriers que nous devons de nombreux perfectionnements dans l’industrie. Il me suffirait de vous citer à ce sujet Yauquelin, Jacquart, Roubaux, Arkwright, Watt,

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Stephenson, qui ont fait de si brillantes découvertes ou ont opéré une révolution dans l’industrie, et dont quelques-uns ont acquis une immense fortune.

L’homme, avons-nous dit, travaille pour produire et pour procurer quelque jouissance soit h lui, soit à d’autres. Quand il emploie son esprit ou son corps sans résultat Utile, quand son travail n’est pas productif, ce peut être une activité quelconque, un délassement, ce n’est plus du travail. Mais, lorsqu’il est productif, c’est une puissance bienfaisante, parce que tout ce qui pourvoit aux besoins des hommes est un bienfait. Par conséquent, plus le travail est productif, plus il est bienfaisant; par conséquent aussi, tout ce qui stimule les hommes au travail est un bienfait pour l'humanité; car, en augmentant 1 a production, on augmente le bien-être de ses semblables.

Le désir d’améliorer sa position est donc un sentiment bienfaisant pour l’humanité, pourvu qu’on n’y tende que par des voies honnêtes. En effet, l’homme ne peut rendre sa condition meilleure d’une manière durable, qu’en produisant plus qu’il ne consomme. Dès lors il procure des jouissances à lui et à d’autres; il rend service à l’humanité en augmentant le fonds commun.

J’ajoute que toute économie de travail est un bienfait pour l’Humanité. Si l’on parvient à abréger d’une heure le temps qu’il fallait pour faire un certain travail, cette économie sera un profit net pour la société, parce que cette heure sera employée pour produire d’autres objets qui augmenteront d’autant les commodités dont les hommes peuvent disposer. C’est pour cela que la division du travail est doublement un bienfait pour l’humanité : on fait mieux ce qu’on fait habituellement, et on en fait plus dans le même temps.

La production étant le but du travail, le meilleur emploi du travail sera celui qui assurera la plus abondante production. Or, l’homme ne produisant pas seulement pour lui, la société a intérêt à ce qu’il soit donné la meilleure direction au travail de chacun. Je ne pense pas qu’aucun de vous puisse contester ce principe, et je vous prie d’y faire attention, parce qu’il en découle des conséquences importantes.

— Ce principe me semble, en effet, incontestable, dit Léonard;

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car, dès l’instant qu’une mauvaise direction est donnée au travail, ou l’on en fait moins qu’il ne pourrait en être fait dans le même, -temps, ou il est plus mal fait et a moins de valeur. Dans tous les cas la société est appauvrie de tout ce qu’on aurait gagné par une meilleure direction du travail.

— C'est cela même, Léonard ; tu as parfaitement rendu mon idée. Eh bien! on peut donner une mauvaise direction au travail d’une multitude de manières. Ceci a lieu, par exemple, toutes les fois que le produit net n’est pas aussi grand qu’il pourrait l’être par rapport au produit brut.

— Qu’entend-on par là? demanda Michel.

— Le produit brut , répondit M. Dupré, est la somme de tout ce qui est produit; on appelle, au contraire, produit net , ce qui reste lorsqu’on a déduit les frais de production, y compris ce qui est nécessaire à la vie des individus. Le produit net est la quantité dont le fonds social ou le capital de l’humanité est augmenté après un travail quelconque. Plus les frais de production pour un même objet sont diminués, plus le produit net ou le fonds social augmente. Si donc, par un perfectionnement des procédés, par une plus grande économie et par un emploi mieux entendu des matières premières, nous diminuons les frais de production, nous augmentons d’autant le fonds social. Dans Je cas contraire, la mauvaise direction donnée au travail diminue le fonds commun en élevant les frais de production.

— On devrait en conclure, dit Léonard, qu’il faut s'efforcer de diminuer la quantité de travail nécessaire à la confection de. toute espèce de produits.

— C’est la conséquence rigoureuse du principe.

— Je le vois, M. Dupré; mais j’ai de la peine à concilier ce principe avec les exigences de la condition des ouvriers. Ils ne vivent que de leur travail ; or, si on diminue le travail, on diminue leurs moyens d’existence.

— Léonard, tu commets, dans ton argumentation, une erreur qui ferait repousser toute espèce de perfectionnement. Les ouvriers, pas plus que personne, ne vivent de leur travail; ils vivent, comme tout le monde, du produit de leur travail, ce qui est fort différent. Le travail est une peine, et on ne travaille pas

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