‹ Manuel de morale et d'économie politiqueChapitre 24 sur 41 · BONNE DIRECTION DU TRAVAIL · texte numérisé non relu

BONNE DIRECTION DU TRAVAIL

pour le plaisir de travailler, mais pour obtenir ce que le travail peut procurer. Or, si avec moitié moins de peine nous obtenions la même quantité de blé, de toile., de fer, n’est-il pas évident que nous aurions le même résultat?

— C'est certain.

— Il nous resterait donc la moitié du temps pour nous reposer, ou, ce qui vaudrait mieux, pour nous livrer à un autre travail et augmenter par là notre bien-être. Toute nouvelle simplification du travail serait donc un gain, parce qu’elle procurerait de nouvelles commodités.

L’erreur qu’on commet à ce sujet provient de ce qu’on confond deux choses fort distinctes : le but et le moyen. Le but, c’est la satisfaction de nos besoins; le travail ou la peine n’est que le moyen. Le bien-être d’un homme, comme celui d’une société, ne se mesure pas à son travail, mais aux moyens de satisfaire ses besoins. Ce qui augmente la production, en diminuant le travail et la peine, est un bien pour lui et pour la société.

Diminuer la quantité d'ouvrage qu’on peut donner à exécuter à des ouvriers dans un temps déterminé, et diminuer la quantité de travail ou la peine nécessaire pour confectionner un produit quelconque, sont par conséquent deux choses essentiellement différentes. Si c’était un mal de diminuer la peine nécessaire pour produire un objet quel qu’il soif, la conséquence de cette hypothèse serait que les hommes devraient tendre à tout produire avec le plus de peine possible. Énoncer une pareille proposition, n’est-ce pas en démontrer l’absurdité?

— Je le crois comme vous, M. Dupré, et je reconnais maintenant que je confondais deux choses distinctes. Mais, en réduisant la peine nécessaire pour fabriquer une marchandise, ne diminuet-on pas en même temps la quantité d’ouvrage disponible pour les ouvriers? Si, par exemple, une industrie occupe un certain nombre d’ouvriers, le perfectionnement des procédés de fabrication, qui permettra d’obtenir le produit avec moitié moins de travail, privera d’ouvrage la moitié des ouvriers.

— Tu changes maintenant la nature de la question, et, en distinguant, comme il convient, l’ouvrage et le travail, tu la poses sur Sun véritable terrain. Eh bien ! je te répondrai tout de suite

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et avec franchise : Oui, cela peut arriver et arrive quelquefois, mais le mal n'est jamais ni aussi grand, ni aussi étendu, et il ne dure jamais aussi longtemps qu’on pourrait le croire; il est d ailleurs compensé par un bien beaucoup plus grand. Mais celte question se lie à une autre question plus générale et d’une haute importance, que nous examinerons avec soin.

En attendant, n’oubliez pas que si avoir beaucoup d’ouvrage et en avoir toujours, est l’intérêt des ouvriers et des patrons, tout produire avec le moins de peine possible, et tout obtenir à meilleur marché, est leur intérêt comme celui des consommateurs, c'est-à-dire l’intérêt de l’humanité tout entière.

DIX-NEUVIÈME ENTRETIEN

LES MACHINES, QUI ABREGENT LE TRAVAIL ET ÉPARGNENT DE LA PEINE, SONT UN BIENFAIT POUR l’humanité.

Toutes les espérances étaient désormais réalisées. On était au mois d’août; dans toute la France la moisson était ou terminée ou en pleine activité, et elle s’achevait par un temps éminemment favorable à la rentrée des grains. On était certain maintenant que la récolte suffirait non-seulement aux besoins de l’année, mais encore qu’elle donnerait un excédant notable. Aussi la baisse du blé avait fait des progrès considérables aux derniers marchés, et déjà le prix se rapprochait de son taux habituel. L’activité était revenue dans toutes les industries, et si elles n’avaient pas atteint le degré de prospérité où elles étaient parvenues avant la disette, aucune du moins n’était en souffrance. La population, avec la facilité qu’a l’homme de passer d’un sentiment à l’autre, oubliait déjà les maux passés pour se livrer avec confiance à l’avenir. Le jour de la réunion, M. Dupré commença ainsi :

— Nous avons vu, dans notre dernier entretien, que tout ce qui diminue la peine nécessaire pour satisfaire nos besoins est un bien. Les efforts de l’esprit humain doivent donc tendre à faire les choses avec moins de peine et à les faire plus vite, afin d’en

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faire plus dans le même temps et de se procurer par là plus de commodités. L’intelligence semble avoir été en partie donnée à l’homme pour cela ; car, seul entre tous les êtres, il a une intelligence perfectible, et seul il perfectionne ses œuvres. Il est évident qu’en donnant à l’espèce humaine des moyens d'améliorer sa condition. Dieu a entendu qu’elle en fit usage.

Tout travail étant, une peine, l’homme, par un instinct naturel, remplace autant qu’il peut le travail de ses bras par celui des forces de la nature; il invente des outils, des instruments, des machines pour mettre ces forces à profit. Une machine, quelle qu’elle soit, est un instrument plus ou moins simple ou compliqué, à l’aide duquel l’homme a trouvé moyen de s'épargner de la peine en produisant plus facilement et plus rapidement ce qu’il désire. Ainsi, même dans l’état sauvage, l'homme a recours à des instruments. La fronde, l’arc, les flèches dont il se sert pour saisir sa proie, sont des instruments grossiers, il est vrai, mais ce sont des instruments.

— Comme la nourriture est le premier besoin de l’homme, dit alors M. Ravaud, les instruments d’agriculture ont été sans doute les premiers inventés.

— C’est probable, M. Ravaud. L’homme épuise promptement les fruits spontanés de la terre, et il dut s’apercevoir bientôt qu’elle produirait plus si le sol était ameubli et si les graines étaient semées au lieu d’être jetées çà et là. Le laboureur se servait d’abord d’un faible instrument manié à la main seulement, t n grand pas en agriculture fut l’invention de la bêche, qui apporte au secours du bras les muscles de la jambe ou du pied ; un plus grand a été l’invention de la charrue, qui, à l’aide d’animaux de trait, coupe profondément le sol et le retourne.

Quand le grain a crû et mûri, il faut le recueillir; mais l’arracher à la main est long et pénible. On employa d’abord un couteau ; puis une personne ingénieuse remarqua que s’il était courbé il couperait mieux : telle est la faucille, dont l’invention fut encore un grand progrès. Plus tard on sentit l’avantage d’avoir un couteau recourbé de dimensions beaucoup plus grandes, et la faux fut inventée. Il faut ensuite séparer le grain de son enveloppe : on le fit d’abord en frottant les épis avec la main, mais

bientôt on imagina le fléau, à l’aide duquel le bras d’un homme en fait autant que la main de cinq ou six.

Moudre le grain pour le convertir en farine a été l’objet de perfectionnements semblables. D’abord on l’écrasait entre deux pierres; mais, un inventeur ingénieux pensant qu’on réussirait mieux en en faisant tourner une, on inventa le moulin avec deux pierres circulaires qu’on manœuvre à bras et dont on fait encore usage en Orient; quelques peuples plus avancés font tourner la pierre par des chevaux ou des bœufs. Mais dans les pays civilisés on emploie à cet usage l’eau et le vent, et aujourd’hui les moulins sont de vastes bâtiments où l’eau et la vapeur impriment le mouvement à de puissantes machines.

— Il faut avouer, reprit JM. Ravaud, que ces inventions ont été un grand bienfait pour l’homme. Sans la charrue, la bêche, la faux, la pioche, que seraient les cultivateurs, qui ont déjà tant de mal à faire venir le blé?

— Les autres industries ne doivent pas être moins reconnaissantes que la vôtre, M. Ravaud. Je serais trop long si je voulais seulement vous donner une idée des inventions auxquelles l’homme a eu recours successivement pour améliorer sa condition en remédiant à sa faiblesse physique. Chaque invention a ajouté à son bien-être matériel, comme si la terre était devenue plus fertile et les saisons plus clémentes. Quand le moulin à eau a remplacé le moulin à main pour moudre le blé, il a fallu beaucoup moins de travail pour préparer la nourriture, et le temps devenu libre a pu être employé à se procurer d’autres commodités; il en a été de même de toutes les inventions qui sont venues diminuer le travail physique de l’homme.

— Ces inventions sont incontestablement un grand bienfait en général, dit à ce moment Honoré. Cependant il peut se trouver des circonstances où l’on aurait une opinion différente. Si on invente une machine pour fabriquer l’article que produisent certains ouvriers, ils se trouvent sans occupation. Voyez ce qui s’est, passé ici, il y a quelques années, dans la production des clous que beaucoup d’ouvriers fabriquaient sur l’enclume. On a inventé une machine pour faire des clous, et ces ouvriers ont dû chercher une autre occupation.

niX-NEU VlKME ENTRETIEN.

— Ce que tu dis est vrai. Honoré. J'ajouterai que parfois les ouvriers ainsi remplacés ont la malheureuse idée de continuer leur travail, dans l’espoir de lutter avec la machine. En travaillant à bas prix, ils parviennent quelque temps à soutenir la concurrence, mais ce bas prix les appauvrit. Alors ils se plaignent de l’injustice de la société, disant qu’ils travaillent péniblement et que cependant ils sont très-peu payés, tandis qu’ils ne devraient attribuer qu'à eux-mêmes la difficulté de leur situation. Pourquoi vouloir lutter contre des machines qui peuvent produire plus économiquement ? N 'est-il pas insensé d’espérer qu’on leur donnera le même prix qu’autrefois pour ce qu’on peut obtenir maintenant à meilleur marché?

Travailler ou produire pour les aulres, c’cs.t, commeje vous l’ai dit, leur vendre un service. Mais nous ne pouvons pas contraindre les autres à nous payer nos services plus qu’ils ne valent pour eux. Cr ces services ne valent plus que lu moitié, par exemple, si par d’autres moyens on peut se procurer ailleurs le même objet pour la moitié. Dis-moi, Honoré, payerais-tu une paire de souliers vingt francs au lieu de dix, parce que celui qui t’en demanderait ce prix serait infirme, et y mettrait le double de temps?

— Non pas, M. Dupré, je ne puis pas payer les choses plus qu’elles ne valent.

— Eh bien ’. Honoré, tous les hommes sont dans le même cas. Quand, par une invention nouvelle, on arrive à fabriquer pour dix francs ce qui en valait vingt, on dit que cet objet ne vaut plus que dix francs, et personne 11e veut plus le payer davantage. Or, les gens qui ne savent pas ou ne veulent pas employer les moyens nouveaux, sont-ils bien venus à vouloir nous forcer à leur payer l’ancien prix?

— Et nous autres fabricants, dit M. Blondeau, qui avait précisément annexé à sa forge la fabrique de clous dont avait parlé Honoré, est-ce que nous sommes libres d’employer ou de ne pas employer un nouveau mode de fabrication? En vendant mes produits, comme vous l’avez fort bien dit, je vends des services au public. Puis-je les lui faire payer plus cher qu’ils ne valent, c’est* à dire, plus qu’ils ne se vendent ailleurs? En ai-je le droit?

— Non vraiment, M. Blondeau, vous n’en avez pas le droit.

ni vous, ni personne. Dès l’instant qu’un nouveau procédé de fabrication est inventé, ce n’est pas seulement le droit de tous les fabricants de l’employer, c’est leur devoir; car nous devons rendre tous les services dont nous sommes capables, et nous ne pouvons pas les faire payer plus qu’ils ne valent.

— Cependant, reprit Honoré, l’idée qu’une machine peut priver d’ouvrage une foule d’ouvriers, n’est-elle pas de nature à faire penser que les machines font plus de mal que de bien en remplaçant ainsi le travail humain? Si les ouvriers qu’elles remplacent doivent mourir de faim, l'invention des machines n’est plus un bienfait, et elles devraient être défendues.

— Quelques réllexions, répondit M. Dupré, vous feront voir que ces craintes sont sans fondement. La quantité de travail disponible à une époque quelconque dépend du capital également disponible : nous verrons, bientôt ceci d’une manière plus évidente. Les ouvriers ne peuvent donc être payés, en attendant la vente de ce qu’ils fabriquent, que sur le capital économisé précédemment; plus ce capital sera considérable, plus il y aura possibilité d’employer des ouvriers. Or, l’invention d’une machine doit accroître le capital en l’économisant. Mais tout accroissement du capital accroît la demande de travail, parce que plus il y a de richesse dans un pays, plus il y a de besoins qu’on y peut satisfaire. C’est ce qu’on peut constater en France. L’emploi des machines a énormément accru le capital employé dans l’industrie, et l’on resterait certainement au-dessous de la vérité en disant que depuis un siècle il l’a rendu dix fois plus considérable. Aussi l’industrie emploie-t-elle considérablement plus de bras qu’avant leur introduction.

— Mais, reprit de nouveau Honoré, le capital ainsi employé ne sert pas à payer du travail, il est absorbé par les machines.

— Il est vrai qu’une portion du capital est absorbée par les machines ; or, si elles étaient apportées de la lune, l’argent qu’on donnerait pour se les procurer ne serait pas employé à payer du travail. Mais elles sont faites par des ouvriers, et il faut énormément de travail pour les construire et les entretenir. Voici Léonard qui est occupé à ce genre de travail à la manufacture, et qui se tait aujourd’hui parce qu’il sait mieux que personne à quoi

— Pour cela, vous avez raison, M. Dupré, j’en sais quelque chose, dit Léonard ; aussi je suis bien de votre avis.

— Voilà ce que c’est, mon ami, de bien connaître les choses, on est toujours d'accord. La différence entre les articles fabriqués à la main et les articles fabriqués à la mécanique consiste en ceci : dans le premier cas, on fait tout à la main, mais on produit péniblement et en petite quantité; dans le second, moins de mains , . travaillent directement à la confection de l’article, mais d’autres

sont employées à construire les machines. On dépense la même quantité de travail, mais le public en général en retire des commodités bien plus nombreuses.

L’expérience des contrées où l’emploi des machines est le plus répandu, comme l’Angleterre, la France, l’Allemagne, montre que les machines ont beaucoup augmenté la quantité de travail manuel. Elles ont aussi amélioré considérablement la condition des ouvriers, à qui elles ont permis de se procurer une foule de commodités dont ils étaient privés, ou qu’ils achetaient seulement en très-petite quantité. J’arrive en effet à l’un des grands avantages des machines. Leur emploi rend tous les objets fabriqués plus abondants, parce qu’elles donnent le moyen de produire pour le même prix une quantité bien plus grande d’articles.

— Mais c’est le fabricant qui en profite, s’écria Honoré.

— C’est une grave erreur. L’abondance produit le bon marché, comme vous savez, puisque l’abondance rend l’offre supérieure à la demande. Le bon marché procure aux pauvres la possibilité de se procurer ce qu'ils ne pouvaient pas avoir. C’est même une des raisons qui déterminent à employer les machines ; car souvent l’augmentation de consommation peut seule indemniser des frais d’établissement d’une machine nouvelle. Aujourd’hui, par exemple, le plus humble ouvrier peut obtenir des vêtements propres, décents et chauds. Cela paraît peu de chose parce que nous y sommes habitués, mais on n’en trouve pas autant partout, et même il n’en a pas toujours été ainsi chez nous. Un ouvrier se trouverait aujourd’hui fort mal vêtu et très-mal logé, s’il l’était comme les maîtres d’autrefois, il y a seulement deux cents ans.

Loin donc de voir un mal dans les machines, regardons-les comme le plus grand service que l’intelligence ait pu rendre à 1 homme. Si une machine qui diminue la peine, et qui permet de produire un article avec deux ou trois fois moins de travail pouvait être considérée comme un mal, il faudrait en dire autant des autres, car elles ont toutes le même but, qui est de réduire le tiavail et la peine. Il faudrait briser toutes celles qui existent dans le monde, parce qu’ellesj abrègent le travail. Mais il ne faudrait pas s en tenir là; ce qui est vrai d’une chose, est vrai de toutes les autres de même nature, des machines les plus simples comme les plus compliquées. Une fois entrés dans cette voie, vous ne pouvez plus vous arrêter; il faut détruire nos outils et nos instruments de toute espèce, car ce sont des machines qui économisent le travail en le rendant plus facile; il faut supprimer le marteau, la scie, le rabot, la lime, l’aiguille, la truelle, les tenailles, la vrille, la hache et la coignée.

' ^as f^e ^a* Pas de ÇaJ s’d vous plaît, s’écrièrent tout d’une voix M. Saujon, Michel, Benoît, Martial, Bastien et les ouvriers des differentes industries exercées à Mirebeau.

— U faut supprimer la brouette, la bêche, la pioche, la

houe, le fléau, la taux, la charrue, sans oublier la roue du moulin.

Pas de ça non plus, dirent à leur tour M. Jarland, M. Duroure, le pèreFrapin, Pierre Bonval et tous les cultivateurs.

Je vois à cette unanimité, reprit M. Dupré, que vous n’avez pas envie de retourner à i état de nos premiers pères, qui déchiraient le bois avec leurs mains, et qui creusaient la terre avec leurs ongles. Conservons donc avec reconnaissance les machines qui nous rendent de si grands services, et ne commettons plus 1 inconséquence de les approuver quand elles nous conviennent, et de les condamner quand elles nous déplaisent. Voulez-vous que je vous dise quand une machine plaît ou déplaît?

Une machine plaît quand elle exécute un travail auquel la main ne saurait suffire : ainsi on ne se plaint pas de la machine à vapeui qui fait avancer le vaisseau qu’aucune force humaine ne pourrait mouvoir. Elle plaît quand elle exécute un travail qu’on est habitué à voir fait par elle; ainsi la charrue, la scie, la

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