DIX-NE U VI E ME E NT R E T 1 E N
brouette vous plaisent, parce que vous n’avez jamais vu labourer, scier le bois ou porter la terre sans les employer. L’idée ne vous viendrait pas de faire autrement, et tout à 1 heure vous vous révoltiez à l’idée de leur suppression.
Une machine déplaît, au contraire, quand elle vient exécuter un travail qu’on était habitué il voir accompli par la main des hommes, comme quand le tissage à la mécanique est venu remplacer le tissage à la main. Elle déplaît particulièrement lorsqu’elle s’introduit dans une industrie où le travail mécanique était inconnu auparavant, comme quand le métier h (aire des bas a remplacé le tricotage. Mais quoi! ce qui est bon pour une industrie, parce qu’il y épargne la peine et décuple la puissance de l’homme, ne serait pas bon dans une autre où un résultat pareil peut être obtenu ?
— Il est cependant certain, dit Honoré, que les machines enlèvent du travail aux ouvriers qu’elles viennent supplanter.
— Il est vrai, Honoré, qu’une machine nouvelle opère un déplacement de travail, et qu’elle en enlève momentanément aux ouvriers qu’elle remplace; elle les force à chercher un autre genre de travail. Mais il est faux que les machines suppriment du travail, puisqu'elles augmentent le capital de la société. On le redit toutes les fois qu’il est question de l’introduction des machines dans une industrie, mais chaque fois cette assertion est démentie par les faits. On l’a dit quand on a inventé les métiers à tricoter, et aujourd’hui il y a plus de personnes occupées à la confection des bas que lorsqu’il n’y avait que des tricoteuses, parce qu’aujourd’hui tout le monde porte des bas. On l’a dit quand la filature mécanique s’est substituée au travail à la main, et de nos jours la filature donne plus de travail que n’en ont jamais donné le rouet et le fuseau. On l’a dit aussi quand le tissage à la mécanique a remplacé le métier de tisserand, et aujourd’hui le tissage français occupe bien plus de bras qu’auparavant., parce qu’il fournit des étoffes à des populations répandues dans le monde entier. On l’a dit, il y a quatre siècles, quand la découverte de l’imprimerie est venue supprimer l’industrie des copistes, et quelques années s’étaient à peine écoulées, que l’imprimerie occupait cent fois plus d’ouvriers que le moyen âge n’employait de copistes.
On l'a dit plus récemment lorsque la presse mécanique a remplacé la presse à bras, et maintenant, le bon marché ayant mis les livres à la portée de tout le monde et favorisé la propagation de l’instruction, il y a bien plus d’ouvriers dans les imprimeries qu’elles n’en comptaient il y a trente ans.
— Tout cela est bel et bon, dit André ; il n’en est pas moins vrai qu’au moment où une machine s’introduit dans une industrie, elle met sans ouvrage une partie des ouvriers.
— C’est vrai, André ; mais je vous l’ai dit bien des fois, il n’y a pas de bien si grand qu’il ne soit accompagné de quelques inconvéniens. Ceux-ci tiennent à la force des choses, et il faut savoir s’y résigner, comme à tout ce qui vient changer des habitudes A tout instant des découvertes inattendues changent nos besoins, leur donnent un autre cours, ou nous permettent de les satisfaire autrement. Une nouvelle route qu’on construit fait tort aux auberges et aux propriétés qui bordaient la vieille : demanderonsnous la suppression de la route? Un chemin de fer survient et détruit l’utilité de la nouvelle route ; celle-ci s’opposera-f-elle à la création du chemin de fer?
Les caprices de la mode déplacent, ou ruinent chaque année plus d'industries, et elles enlèvent momentanément du travail à un nombre de bras bien plus considérable que ne le font les machines. L’année passée, toutes les femmes portaient des châles; cette année, elles ne portent que des mantelets, les marchands de châles ne vendent, plus et ne font plus fabriquer; les ouvriers en châles, qui se trouvent sans ouvrage, iront-ils demander qu’on interdise aux femmes de porter des mantelets?
Les phénomènes naturels, même les plus bienfaisants, nuisent â des industries. 11 pleuvait depuis longtemps; le beau temps revient, et les marchands de parapluies, les cordonniers, les loueurs de voitures vont en souffrir : réclameront-ils le retour de la pluie? La sécheresse régnait, et elle faisait les affaires des porteurs d’eau et des jardiniers qui, ayant de l’eau à discrétion et pouvant faire venir leurs denrées, les vendaient ce qu’ils voulaient : la pluie survient, elle est un bienfait pour tout le monde, excepté pour eux.
11 en est de même des machines : elles nuisent momentané-
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ment à quelques individus, mais elles sont un bienfait pour la société; faudra-t-il sacrifier le bien général et permanent de la société tout entière à l’avantage passager de quelques-uns?
— Cependant, reprit André, ne pourrait-on pas prévenir une bonne partie du mal que cause une invention nouvelle? Il suffirait que le gouvernement prît des mesures pour que cette invention ne se répandit pas partout à la fois.
— Encore le gouvernement en avant, André, et une nouvelle atteinte à la liberté et aux droits de chacun. Quand donc nous habituerons-nous à ne plus recourir au gouvernement pour les choses qui doivent aller d’elles-mêmes, et quand comprendra-t-on que la liberté est la meilleure sauvegarde de tous Jes intérêts? Avec cette intervention du gouvernement dans une question d’industrie où il n’a que faire, vous blessez les intérêts de tout le monde.
Lorsque dans une industrie on a inventé une machine qui produit à meilleur marché, est-ce que les fabricants sont libres de l’employer ou de ne pas l’employer? Si un fabricant était seul au monde, on concevrait qu’il pût se dispenser d’adopter la nouvelle machine. Encore, si l’aversion naturelle pour le dérangement et la dépense le déterminait à s’abstenir d’en faire l’acquisition, la société aurait le droit de se plaindre qu’il lui fît payer plus cher des produits qui peuvent être établis à meilleur marché. Mais ce fabricant a, en France et à l’étranger, une foule de concurrents avec lesquels il doit forcément lutter. Aussi, lorsqu’un procédé nouveau s’introduit dans une industrie, tous les fabricants, bon gré, mal gré, sont forcés de l’adopter, bien que cela leur occasionne souvent des dépenses considérables pour changer ou renouveler leur outillage : celui qui résisterait ne pourrait plus soutenir la concurrence, il devrait fermer ses ateliers, et ses ouvriers y perdraient encore plus.
A défaut d’entente des fabricants, tu voudrais, André, qu’on empêchât une machine nouvelle de se répandre partout à la fois. L’État devrait donc dire â l’un : Tu l’emploieras demain ; à l’autre: Tu l’emploieras dans un mois; à un troisième : Tu t’en serviras dans un an. Mais de quel droit mettre les uns dans une position plus favorable que les autres? Cette proposition est à la fois impos-
sible et injuste. En outre, elle ne blesse pas seulement les intérêts des fabricants; elle nuit à ceux du public.
Pourquoi, en effet, t’opposes-tu à l’introduction de cette machine? C’est qu’elle te dérange dans tes habitudes, elle te force à chercher un autre genre de travail ; peut-être même te laisse-telle quelque temps sans occupation? Je le regrette, mais est -ce une raison pour nuire aux autres? Pourquoi veux-tu faire payer tes services plus qu’ils ne valent?
— Mais je n’ai jamais prétendu cela, M. Dupré.
— Si fait, mon ami, tu le prétends. Puisque tu veux forcer le public à faire faire par toi un article qu’une machine produirait h meilleur marché, tu fais réellement payer ton service plus qu’il ne vaut en ce moment. Mais vois où mène une première injustice. En te faisant payer ton service plus cher qu’il ne vaut, tu imposes des privations à tes semblables; car, s’ils payent plus pour les objets de ton travail, il leur restera moins d’argent à dépenser pour d’autres. Dans ton intérêt, tu prives d’ouvrage d’autres ouvriers. Y avais-tu pensé?
— Non, M. Dupré, je l’avoue.
— Considère encore que ton injustice frappe surtout les hommes que tu dois le plus aimer. Car si le gouvernement pouvait t’écouter et interdire l’emploi de la nouvelle machine, sa défense ne s’appliquerait qu’aux fabricants français. Et, tandis que les étrangers jouiraient du bienfait de cette invention, ceux que tu en priverais seraient tes compatriotes, tes frères les plus proches. Tu n’y avais pas pensé non plus.
— Vous avez raison, M. Dupré, je n’avais pas réfléchi à tout cela. Mais c’est tout de même quelque chose de fâcheux que l’introduction d’une nouvelle machine dans une industrie.
— Sans doute, c’est toujours un mal pour ceux qu’elle prive momentanément de travail ; mais c’est un mal inévitable. Cependant il n’est ni si étendu, ni si grave qu’on le croit habituellement. L'introduction des machines n’est jamais brusque ni subite ; elle est au contraire lente et graduelle. Plusieurs causes y contribuent : d’abord la routine qui répugne aux changements, puis la dépense. Une machine capable de remplacer le travail de beaucoup d’ouvriers est toujours une machine très-dispendieuse;
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elle exige des capitaux considérables pour l’établir, et souvent même un local exprès pour l’installer.
Enfin, une machine de ce. genre est nécessairement compliquée. Lorsqu’elle est dans sa nouveauté, il y a toujours très-peu d’ouvriers en état de la fabriquer. Ainsi, pour se la procurer, faut-il souvent faire des commandes un an, dix-huit mois, deux ans d’avance et même plus. La difficulté d’en avoir est encore plus grande quand il y a un brevet d’invention qui en limite la fabrication entre les mains d’un seul constructeur.
Toutes ces considérations doivent rassurer les ouvriers conlre le danger de l’invasion subite des machines, danger dont on leur a fait trop souvent un épouvantail. Alors, la peur s’emparant d’eux, et leurs passions se trouvant presque toujours exaltées par des déclamations insensées, on les a vus se ruer sur les manufactures, y briser les machines, et, excités par leurs propres excès, dévaster et même incendier les fabriques où ils trouvaient le travail.
— Singulier moyen de s’en procurer ! s’écria Léonard.
— Tu as raison, Léonard ; mais la passion ne raisonne pas. Au reste, il faut espérer que, grâce au progrès de l’instruction, nous ne verrons plus se renouveler ces scènes de vandalisme. C’est d’ailleurs, et je veux terminer par là aujourd’hui, c’est dans ces progrès de l’instruction qu’existe pour les ouvriers la sauvegarde conlre les inconvénients qui accompagnent l’emploi des machines nouvelles, ainsi que les changements apportés dans l’industrie par des découvertes, par la mode, par des usages nouveaux. Les machines, comme les changements de mode, ne suppriment pas le travail, elles le déplacent. Or, c’est dans ces déplacements d’industrie qu’est le mal pour les ouvriers. Pour être moins exposés à en souffrir un jour, efforcez-vous donc d’acquérir de l’instruction et d’étendre vos connaissances, afin de vous procurer une aptitude plus générale et d’être capables, si le besoin l’exige, de passer promptement d’un travail à l’autre. Il faut à la société moderne des âmes plus vigoureusement trempées, des hommes moins prompts à appeler les autres à leur aide et plus capables de trouver des ressources en eux-mêmes. C’est là qu’est le salut pour nous tous. Aidons-nous et le ciel nous aidera.
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Et maintenant, avant de nous séparer, permettez-moi d’ajouter ce peu de mots :
S’il y a des hommes qui doivent se féliciter de l’invention des machines, ce sont les ouvriers qu’elles délivrent des travaux les plus pénibles. Ces travaux avaient fait imaginer l’esclavage dans l’antiquité, et ce sont eux qui l’ont maintenu si longtemps sur la terre. Aussi le plus grand génie des temps anciens, Aristote, écrivait-il ces paroles prophétiques : « Si le ciseau et la navette marchaient tout seuls, il n’y aurait plus besoins d’esclaves. » C’est ce que nous voyons se réaliser aujourd’hui.
Chaque jour, les machines viennent émanciper les ouvriers ; en supprimant pour eux ce qu’il y a de plus dur et de plus abrutissant dans le travail , elles les font passer de plus en plus de l’état de manœuvres à celui d’être intelligents chargés de diriger l’emploi des forces de la nature devenues dociles à leurs ordres. Elles remplacent graduellement le travail mécanique du corps par le travail plus noble de l’esprit. Qui de nous ne serait heureux d’un état de choses qui tend à augmenter la dignité de l’homme et en particulier celle de l’ouvrier?
LE CAPITAL EST LE PRODUIT ACCUMULÉ DU TRAVAIL PASSÉ; IL EST UN BIENFAIT POUR LA SOCIÉTÉ.
On se rappelle que les forges étaient les premières usines où les travaux avaient repris leur cours à Mirebeau. Cette reprise, qui avait eu lieu dans l’industrie des fers avant toute autre, était le résultat de la grande activité qu’on venait d’imprimer en France aux chemins de fer. On se hâtait de réparer le temps que les passions avaient fait perdre en discussions stériles pendant plusieurs années. Tandis qu’on le passait ù délibérer pour savoir s’il valait mieux confier l’exploitation de ces chemins à l’État ou à des compagnies financières, rien ne s’était fait en France, et les autres nations, l’Angleterre, la Belgique, l’Allemagne, nous devançaient dans une carrière où le profit était pour le plus prompt. Elles se couvraient d’un réseau de voies nouvelles qui répandaient la vie dans toutes les provinces.
La France, au contraire, ne possédait, â cette époque, que quelques tronçons isolés; cette année même elle avait porté la peine de sa négligence. Lorsqu’il avait fallu aller chercher du blé à l’étranger, on s’y était pris tardivement, comme on sait. Ce blé, qui arrivait des pays d'outre-mer dans deux ou trois ports seulement, devait de là se répandre dans toute la France. Il eût été de la plus grande importance de le faire parvenir rapidement sur tous les points du territoire. Mais on était en hiver, la naviga-
tion était impossible sur les canaux et sur une partie des rivières. D’un autre côté, les moyens ordinaires du roulage étaient insuffisants pour une aussi grande masse de transports survenant tout à coup. La mauvaise saison rendait d’ailleurs le roulage plus difficile; écrasées par cette quantité de transports, les routes se refusaient à porter des chargements considérables, et il en résultait de nouveaux retards dans la circulation des blés. On les vit alors s’entasser dans le port de Marseille particulièrement, faute de pouvoir arriver assez promptement dans quelques provinces reculées, où leur présence sur les marchés aurait empêché l’exagération de la hausse.
Si les chemins de fer que la France possède aujourd’hui eussent existé à cette époque, ils auraient épargné bien des souffrances aux populations. Les blés seraient arrivés sur tous les points du territoire presque aussitôt après leur débarquement sur les ports. On comprit alors la faute qui avait été commise, et l’on se hâta de la réparer en exécutant les principales lignes. Mais la précipitation dans cette circonstance eut des suites dont le contre-coup devait se faire sentir à Mirebeau.
Pour poser la voie ferrée sur ces chemins, il fallait une immense quantité de rails, et pour les obtenir à temps, dans l’état de l’industrie des fers en France, il fallait s’y prendre longtemps d'avance, même en s’adressant à un grand nombre d’établissements. Mais ces commandes, si elles avaient été échelonnées dans les années précédentes, auraient vivifié l’industrie et l’auraient excitée à faire les progrès qu’elle avait trop négligés. Elles n’auraient produit que du bien, tandis que maintenant elles venaient toutes à la fois; elles réclamaient pour une époque rapprochée la livraison d’une masse énorme de rails, que les forges n’étaient pas suffisamment préparées à produire.
11 fallut, pour suffire à la demande, accroître considérablement la production, et pour cela donner plus d’extension aux établissements existants, en créer de nouveaux, et rallumer des hauts fourneaux éteints depuis longtemps. Il fallut surtout augmenter le personnel employé à la fabrication, en appelant de nouveaux ouvriers. Mais une perturbation grave ne survient jamais impunément dans les habitudes d’une industrie.
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Afin d'attirer les ouvriers dont on avait besoin, on avait élevé le taux habituel des salaires ; la prolongation de la durée du travail quotidien avait aussi forcé de donner un supplément de paye. Jusque-là tout était bien; patrons et ouvriers devaient se féliciter d’un état de choses aussi favorable pour tous; mais la mésintelligence commençait à compromettre cette situation. Les ouvriers, qui auraient dû se trouver heureux de recevoir le salaire ordinaire, à une époque où tant d’autres étaient inoccupés, n’étaient plus satisfaits; ils prêtaient l’oreille aux propos de quelques meneurs qui les excitaient à profiter du besoin qu’on avait d’eux. Déjà, à leur demande, les maîtres de forges avaient accordé une première augmentation ; mais on n’était plus disposé à s’en contenter, et il se manifestait de nouvelles prétentions qui ne laissaient pas de causer de l’inquiétude.
Les forges de Mirebeau n’étaient pas montées sur un pied à pouvoir travailler pour les chemins de fer; cependant, en vertu de la solidarité qui existe toujours entre les établissements d’une même industrie, elles participaient à l’activité générale qui régnait dans celle des fers. Les salaires y avaient été élevés et la condition des ouvriers y était satisfaisante. Ceux-ci s’entretenaient toutefois de ce qui se disait et se faisait ailleurs, et ils suivaient avec intérêt ce qui se passait dans les grands centres métallurgiques. Aucune agitation ne se manifestait pourtant parmi eux, et rien ne faisait craindre encore pour la continuation des travaux.
Telle était la situation à la fin d’août, le jour de notre entretien. Aucune circonstance particulière n’ayant appelé l’attention du docteur, il commença ainsi :
— Mes amis, à la question du travail et de la division du travail, à celles des machines qui le favorisent, se lie la question des salaires, c’est-à-dire de la rétribution du travail. J’aurais désiré
vous entretenir aujourd’hui d’un sujet plein d’intérêt pour beaucoup d’entre vous; mais il. en est un autre que je crois utile d’étudier avec vous auparavant, parce que vous comprendrez mieux ce qui doit venir ensuite.
L’homme travaille afin de pourvoir à son existence; mais, pendant qu’il travaille, il a besoin de vivre. Or comment vivrait-il s’il devait attendre la fin de son travail pour en consommer le
produit d’une manière ou d’une autre? Il ne peut vivre que du produit d’un travail précédent, c’est-à-dire du produit d’un travail non consommé, en d’autres termes, d’un travail économisé. Plus il y aura de travail économisé, plus il y aura d’hommes qui pourront vivre en attendant le produit d’un travail nouveau. Or le produit d’un travail passé est un capital.
Le capital est tout ce qui existe sur la terre par suite du travail de l’homme : c’est le résultat de l’accumulation du travail de tous les siècles, c’est ce que les hommes ont produit au-delà de leur consommation ; tout ce qu'ils possèdent est du capital. Ainsi les terres, les maisons, les granges, les bestiaux, des bijoux, des marchandises, des meubles, des vêtements, des outils , tout cela c’est du capital.
— Et cependant, dit M. Jarland, quand on parle des capitaux, il semble qù’on entende toujours parler de l’argent.
— Cela tient, M. Jarland, à ce qu’on apprécie mieux le capital lorsqu’il est sous la forme d’argent. Aussi, pour évaluer la fortun.e d’un homme, nous traduisons toujours en argent la valeur de UX’itce qu’il possède. En outre, il est plus aisé de se servir de l’argen t, pour fournir au capital le moyen de remplir sa fonction, qu est t le faciliter le travail.
— Ains i, dit Honoré, tout ce que possèdent les riches est du capital.
— Sans doujte. Honoré; mais ce que possèdent les pauvres est aussi du capita l. Tes vêtements, tes meubles, tes ustensiles, ton métier, tes outi ls, tes provisions, tout ce qui t’appartient enfin, constitue un capital.
— A ce compte., dit Honoré en riant, j’étais un capitaliste sans le savoir.
— Certainement; aussi est-ce un tort d’appeler capitalistes seulement ceux qui poss èdent beaucoup. 11 y a de petits et de gros capitaux, il y a de pauvres et de riches capitalistes, mais nous sommes tous capitalismes à un degré quelconque: toute la différence est dans l’étendue des capitaux.
On commet en France-, une grave erreur en croyant que le capital ne consiste que da ns de grandes richesses. Le capital des * classes les moins favorisées de la fortune ne constitue pas une
mince portion de la richesse publique, témoin ce quelles ont dans les caisses d’épargne et qui s’élève en ce moment à plus de (>00 millions l; en Angleterre, le chiffre est bien plus élevé, puisqu il dépassait lldG millions, il y a déjà quelques années. Et cependant ce n’est là qu’une imperceptible partie de l’avoir de ces classes. Cet avoir consiste dans toutes leurs parcelles de terre, dans leurs maisons, leurs jardins2, dans le matériel de leurs boutiques, et surtout dans leur mobilier et leurs vêtements. Quoique faible en détail, tout cela forme un capital d’une vaste importance, puisqu il se calcule par milliards. Si donc nous continuons à employer le nom de capitalistes pour désigner ceux qui ont plus de
capitaux que d autres, n’oublions pas que c’est une expression inexacte.
En outre, le capital n’est pas seulement ce qui appartient à des individus. Comme c’est le produit d’un travail antérieur, il prend une inimité de formes. Les routes, les ponts, les canaux, les ports, les arsenaux, les églises, les écoles, les halles, les marchés, tous les bâtiments publics et tout ce qui les garnit, août cela est également du capital. Une nation est donc d’autant*, plus riche que chacun de ses membres a plus de fortune et quelle possédé elle-même plus de capitaux de toutes sortes, c’e st-à-dire plus de produits du travail qui n’auront pas été consomimés dans les siècles précédents. Ainsi, lorsqu’au lieu de dépense r son argent d une manière stérile, elle l’emploie en grands travaux qui doivent rester, elle augmente son capital et la richesse de tous ses membies, parce qu elle facilite le travail des géné rations à venir.
1 Au mois de décembre 18ü9, le chiffre était de G3 0 millions, indépendamment de plus de 124 millions déposés à la Cais se des retraites pour la vieillesse. Le nombre des individus, chefs de h «mille ou autres, possesseurs de livrets de déposants à la Caisse d'épargne était, au 31 décembre lSüÜ, de J ,845,603. Il faut ajouter à ces soi nmes déjà considérables les sommes encore plus importantes que les perds cultivateurs, les artisans, les ouvriers, les domestiques, possèdent a ujourd’hui en rentes sur
I Etat, actions et obligations de chemins de fer . etc.
2 En 18G8, le nombre des cotes foncières ét aient de 14,317,005, ce qui
prouve le nombre immense d’individus ayant part à la propriété du sol en France.
t/TlLlTE ET EMPLOI DU CAPITAL. 34 1
Il n’y a pas de doute, dit M. Vieulin, que l’augmentation de ce capital ne soit un bienfait pour le pays, puisque tous les habitants sont, appelés à en proliter. Mais en est-il de même du capital possédé par des individus.
— Sans doute, M. Vieulin. Tandis qu’ils cherchent à s’enrichir, leur capital sert la société, pourvu qu’ils l'emploient d’une manière industrieuse. Tant qu’un fabricant gère habilement ses affaires, il répand le travail et le bien-être autour de lui. Mais, s'il se ruine, pour une cause ou pour une autre, sa ruine fait le malheur de ceux à qui son capital procurait du travail. L’ouvrier qui, par son inconduite, dissipe son capital au lieu de l’accroître, nuit aussi à lui-même et à la société. Le capital ne s’accroît, en effet, que par le travail accompagné d’ordre et d'économie. On n’accroît son capital qu’en dépensant moins qu’on ne gagne; on ne devient riche qu’en consommant moins qu’on ne produit.
— Mais alors, reprit M. Vieulin, quelle est l’utilité de l’accuinulation des richesses? De deux choses l’une : ou l’on dépense, ou l’on amasse. Si chacun dépense, on reste comme on est; si tout le monde accumule, il n'y a prolit pour personne.
M. Vieulin, votre raisonnement pèche des deux côtés. Si l’on dépense plus, on se procure plus de bien -être. Or, si avec plus d’habileté, plus d’efforts, on parvient à produire et à gagner plus, on pourra se procurer plus de commodités tout en économisant davantage ; d’un autre côté, si on épargne, il est bien entendu qu’on ne le fait pas à la manière de l’avare qui entasse son or dans ses coffres d’une manière improductive. L’ouvrier et le pauvre placent leurs économies à la caisse d’épargne, en attendant de pouvoir les utiliser autrement ; elles deviennent ainsi une source de revenus et le fondement d’une petite fortune. Quant au riche, il emploie ses capitaux à faire travailler, soit par lui-même, soit par d’autres.
— Et si le riche ne fait pas travailler ? demanda André.
— 11 le fera, car il ne peut pas se procurer des jouissances autrement, tout ce qu’il achète étant le produit du travail. Le riche est encore obligé de faire travailler pour faire fructifier son capital, pour le conserver et pour l’accroître.
— Cependant, objecta Léonard, si le capital est employé à faire
Vl N (J T I E M E E N T RETIEN .
travailler, il est consommé par les ouvriers et dès lors perdu pour le propriétaire.
— C'est en efTet l’opinion de beaucoup de gens, mais c’est une erreur. Le capital employé à acheter du pain, du vin, de la viande, des vêtements, du charbon ou du bois de chauffage, est, il est vrai, détruit chaque année ; sous ce rapport il y a effectivement du. capital anéanti tous les ans. Voilà pourquoi il faut chaque année faire venir de nouvelles récoltes, et faire des habits, des souliers, des meubles pour remplacer tout ce qui est usé. Cependant le capital donné en salaire aux ouvriers n’est consommé qu’en apparence; en réalité il n’est pas détruit, pas plus que la graine mise en terre, qui, en s’y décomposant, donne quelquefois quinze et vingt pour un.
L’ouvrier qui reçoit un salaire le consomme sans doute, mais il en reproduit la valeur par son travail; en outre, s’il ne dépense pas tout ce qu’il gagne, il lui reste un excédant à lui-même. 11 en est de même pour celui qui le paye : le capital qu’il emploie en salaires est reproduit sous une autre forme par le travail, et il l’est avec augmentation. Si le journalier fait venir quinze hectolitres de blé d’une valeur égale à dix-huit fois son salaire, .s’il fait dix pièces d’étoffe représentant douze fois ce salaire, la différence sera le profit et constituera une partie du revenu de celui qui fait travailler. C’est uniquement ainsi que l’emploi du capital devient une source de revenu pour le propriétaire.
— Alors, dit André, si l’ouvrier peut produire plus que le prix de son travail, il serait juste qu’il eût tout le profit.
— S’il en était ainsi, répondit M. Dupré, le capital employé par le fermier ou par le fabricant resterait égal à ce qu’il était d’abord ; il n’y aurait aucun avantage pour le capitaliste. Dans ce cas, le capitaliste cesserait de se donner de la peine pour faire travailler sans profit; rien ne pourrait l’y contraindre. Propriétaires et fermiers, manufacturiers et marchands, tous renverraient leurs ouvriers, leurs commis, et ceux qui vivent du travail de leurs mains se trouveraient sans occupation.
— On a donc bien raison de dire, s’écria André, que les pauvres sont les instruments de la fortune des riches.
— Précisément, de même que les riches font vivre les pauvres
par le travail qu’ils leur procurent. Les pauvres ne pouvant vivre que de leur travail, et les riches ne pouvant faire fructifier leur capital qu’en le répandant sons forme de salaire, n’est-ce pas une loi bienfaisante de la Providence que tous soient ainsi nécessaires les uns aux autres? Voyez, en effet, comment les choses se passent. Les ouvriers n’ont qu’un capital très-faible, parce que leurs parents ou eux-mêmes n’ont pas assez économisé sur le produit de leur industrie passée; il leur faut cependant se nourrir, se vêtir, se loger, se chauffer, et ils ne pourraient pourvoir à tous ces besoins s’ils devaient attendre l’achèvement de leur travail ou la vente de leurs produits, et surtout l’époque de la récolte.
Mais, dans notre état de société où il y a des hommes qui ont épargné et accumulé, ceux-ci viennent en aide aux ouvriers et aux pauvres, et ils pourvoient à leurs besoins en payant sur leurs capitaux, c’est-à-dire sur le produit d’un travail antérieur, le salaire du travail qu’ils leur procurent. Les ouvriers se trouvent ainsi nourris et entretenus, sans attendre la récolte ou la vente du produit de leur travail, et, en retour, ils font un travail qui sert au bien-être des premiers.
Il est donc de notre intérêt à tous que le capital soit garanti contre toute espèce de trouble. Toutes les fois que, par une cause quelconque, il diminue dans une société, le travail diminue en même temps : vous l’avez vu cette année. Partout où le capital court risque d’être confisqué ou pillé, il prend l’alarme et disparaît : de là, la misère des États de l’Asie, où ceux qui ont quelque chose sont sans cesse exposés à être dépouillés. Les révolutions et les convulsions civiles sont également funestes au capital, parce qu'elles détruisent la sécurité : nous l’avons encore appris à nos dépens. Dans tous nos troubles politiques, nous voyons les affaires suspendues; chacun s’abstient de dépenser, parce qu’il ne sait s’il pourra renouveler son capital ; on aime mieux le conserver improductif que de s’exposer à le perdre en faisant fabriquer ce qu’on n’est, pas certain de vendre. Les ateliers se ferment et les ouvriers languissent de misère; trop souvent alors ils font des émeutes qui aggravent leurs maux en augmentant l’inquiétude et en effrayant encore plus le capital.
— C’est malheureusement vrai, dit Michel, et nous en avons
tous fait la triste expérience. Mais il est tout de même fâcheux que l’ouvrier travaille dur et reste pauvre, tandis que le capitaliste travaille peu et devient riche.
— Il y a deux choses dans ta plainte, Michel : la première, c’est que le pauvre travaille beaucoup et que le riche travaille peu. Mais vous oubliez toujours que, dans tout ce que fait l’homme, il y a un travail de l’esprit et un travail du corps; seulement ils sont en proportions différentes. L’ouvrier travaille peu de l’esprit et beaucoup du corps; le capitaliste, au contraire, travaille moins du corps, mais il travaille plus de l’esprit. Or les dons de l’esprit sont beaucoup plus rares que la force physique, comme chacun de vous a pu le vérifier à l’école; ils sont donc plus lucratifs, conformément à la loi de l’offre et de la demande, de l’abondance et de la rareté.
Quant au regret de voir le capitaliste devenir plus riche, ce serait tout simplement de l’envie, et de l’envie sans fondement; car la richesse du riche ne rend pas l’ouvrier plus pauvre; elle lui assure, au contraire, comme je vous le montrerai, un emploi constant et un meilleur salaire.
— Cependant, dit Léonard, puisque le travail de l’ouvrier contribue tant à enrichir le capitaliste, c’est que la part du capital est trop grande et celle du salaire trop faible.
— Si celte disproportion existait, Léonard, la force des choses, c’est-à-dire la concurrence, la ferait bientôt cesser. S’il n’y avait qu’un seul capitaliste pour employer les ouvriers, il pourrait imposer ses conditions; mais, dans un pays comme la France, il y en a un grand nombre. Si l'un voulait trop bénéficier sur le travail, un autre, pour gagner plus en produisant et en vendant davantage, se contenterait d’un moindre profit et offrirait un salaire plus élevé; les ouvriers iraient à lui et. abandonneraient le premier. Il n’est donc pas au pouvoir d'un capitaliste de maintenir les salaires au-dessous de leur véritable valeur.
— Je commence à le comprendre, reprit Léonard; cependant n'est-il pas possible que les fabricants s’entendent entre eux, afin de maintenir les salaires très-bas ?
— Ce n’est pas possible, Léonard, dans un pays aussi étendu et aussi peuplé que la France ; les capitalistes y sont trop nom-
breux pour qu’il puisse y avoir entre eux le concert qui serait indispensable pour cet abaissement des salaires. En admettant même qu’ils y réussissent, cela ne suffirait plus aujourd’hui qu’ils sont en concurrence avec les capitalistes du monde entier.
— D’après cela, les intérêts des ouvriers seraient d’autant .mieux garantis que les capitalistes seraient plus nombreux?
— Justement, Léonard. Plus il y a de capital dans un pays, plus il y a d’occupation pour les ouvriers; plus le nombre des capitalistes est grand, plus il y a de chances pour les ouvriers d’avoir du travail à de bonnes conditions.
Je ne dois pas non plus oublier de vous faire remarquer une utilité du capital fort importante pour les ouvriers : c’est qu’il permet de les occuper quand l’ouvrage est peu abondant. Il est quelquefois de l’intérêt d’un grand manufacturier de conserver ses ouvriers, bien qu’il vende ses produits sans bénéfice ou même à perte. En voici la raison. Son établissement lui a coûté des sommes considérables : s’il s’arrête, il perd entièrement l’intérêt de l’argent qu’il y a consacré. Il trouve qu’en continuant à faire travailler, sa perte sera moins forte, et, si c’est un homme bon et humain, il préfère perdre de cette manière, parce qu’il peut donner du travail et du pain à ses ouvriers. Vous savez que c’est ce qu’ont fait cette année MM. Lenoir et Dubuisson, en prolongeant le travail le plus qu’ils ont pu.
— Nous le savons, et nous leur en sommes reconnaissants, dirent beaucoup d’ouvriers.
— Et nous le ferions encore bien volontiers si cela devenait encore nécessaire, ce dont Dieu nous préserve! dit M. Lenoir. Vous nous avez montré que vous aviez compris nos intentions, et nous y avons été très-sensibles.
— Pardon, M. Dupré, dit alors Léonard, je ne voudrais pas, en faisant des objections, contredire les bons sentiments qu'on vient d’exprimer de part et d’autre, et que je partage complètement. Vous savez qu’avant tout je tiens à m’éclairer. Ainsi, tout ce que vous nous avez dit prouve l'utilité du capital; je crois donc qu’on a tort de l’accuser. Cependant, ne fait-il pas quelquefois payer trop cher les services qu’il rend à la société ?
— En d’autres termes, tu demandes, Léonard, si le capitaliste
ne tire pas de ses capitaux un intérêt supérieur à ses services. Un grand établissement à conduire est une rude besogne, et plus on y a engagé de capitaux, plus il donne de peine et d’anxiété. 11 est donc juste qu’en sus de l’intérêt de capitaux qui, le plus souvent, ne lui appartiennent que pour une faible partie, l’entrepreneur retire de son exploitation un bénéfice proportionné à la peine qu’il prend. Et cependant l’intérêt de l’argent est souvent tout le bénéfice qu’on retire d’une grande exploitation, et il n’atteint’ pas toujours 5 p. 100, tant s’en faut; que de fois même l’établissement donne de la perte au lieu de bénéfice!
En effet, que de capitalistes, fabricants, manufacturiers, entrepreneurs, ne voit-on pas échouer? En moyenne, il n’y a pas la moitié des établissements qui durent vingt ans; à ce point qu’on sait aujourd’hui que, pour continuer à exister, ils doivent avoir en dix ans amorti leur capital, c'est-à-dire remboursé ce qu’ils ont coûté à créer. Et lorsque ces usines, élevées à grands frais, viennent à se fermer, les propriétaires ont perdu ce qu’ils avaient. Dans ce cas, le bénéfice le plus clair a été celui des ouvriers, qui ont reçu régulièrement leurs salaires pendant tout le temps que rétablissement a duré.
— Cette sécurité assurée aux ouvriers, dit Léonard, tandis que les patrons courent tant de chances, est un avantage dont on ne tient pas assez compte, je l’avoue. C’est une compensation pour les centaines de mille francs que gagnent certains manufacturiers.
— 11 est vrai, Leonard, que quelques manufacturiers, peu nombreux d’ailleurs, font de très-grands bénéfices. Mais calculons. Ces grandes manufactures ont coûté des sommes énormes, souvent plus d’un million, tant en terrains et bâtiments qu’en machines et matériel d’exploitation. L’intérêt du capital seul, à cause de l’amortissement, est déjà de cent mille francs. Ensuite, les manufactures qui donnent ces grands bénéfices emploient toujours un nombre considérable d’ouvriers, cinq, six cents, souvent mille, douze cents, quinze cents, et même beaucoup plus. Eh bien! les ouvriers, qui trouvent parfois qu’on fait de trop grands bénéfices sur eux, seraient fort étonnés d’apprendre que ce bénéfice n’est pas toujours même de vingt centimes par jour sur chacun d’eux.
que parfois il 11e va pas à dix. Mettons pourtant vingt-cinq centimes. Eh bien ! vingt-cinq centimes par jour faisant, en déduisant les dimanches, soixante-quinze francs par an, mille ouvriers donneraient seulement un bénéfice de soixante-quinze mille francs, et cinq cents un de trente-sept, mille. Supposons cinquante centimes et nous aurons un bénéfice double. Est-ce trop pour couvrir toutes les chances de perte que court le fabricant, et pour rétribuer rintelligence nécessaire à la direction d’une vaste fabrique? La ruine de tant d’établissements prouve le contraire.
Remarquez d’ailleurs que les grandes manufactures qui donnent ces beaux profits, sont précisément les établissements où l’on peut se contenter d’un moindre bénéfice sur le travail de l’ouvrier. Dans les ateliers où l’on emploie peu d’ouvriers, le propriétaire est obligé de prélever davantage sur chacun afin de couvrir ses frais.
— Allons, dit Léonard, je vois, en y regardant de plus près, qu’il y a beaucoup d’exagération dans l’énormité des bénéfices qu’on suppose faits par tous les capitalistes.
— On se les exagère d’une autre manière encore, en supposant que l’accroissement des grandes fortunes est uniquement dû à de gros bénéfices faits chaque année. C’est encore plus le résultat de l’économie et de l’accumulation des intérêts; vous allez le voir. On dit vulgairement, que le premier million est le plus difficile à gagner, c’est très- vrai. Supposons qu’un homme a gagné ou reçu de ses pères un million qui, placé en rentes, lui ferait un revenu de cinquante mille francs. Eh bien! s’il se contente de la moitié et qu’il économise le reste, sa fortune va s’accroître très-rapidement. Je suppose qu’il obtienne six pour cent de ses capitaux en les faisant valoir. Les cinq cent mille francs, qui sont la*moitié de sa fortune, ainsi placés dans l’industrie avec les intérêts accumulés, vaudraient, au bout de quatre ans, 631 mille francs; ils en vaudraient 731 mille après sept ans, près de 900 mille après dix ans, et, au bout de douze ans, ils dépasseraient un million.
— Je comprends, dit Léonard, qu’il y a dans l’intérêt des capitaux ainsi économisés et accumulés une puissance qui induit en erreur, parce qu'on ne s’en rend pas assez compte. Mais l’intérêt des capitaux prêtés est-il juste? Celui qui prête ne travaille pas :
pourquoi lui paye-t-on un intérêt? Il y a des gens qui disent que e bénéfice devrait revenir à ceux qui font le travail.
“ °M I a dlt> il est vrab Léonard; mais que ne dit-on pas? Si on deva.t s’arrêter à toutes les erreurs qui se débitent, on n’en finirait pas; celle-là, d’ailleurs, est l’une des plus grossières. Car la suppression de l’intérêt du capital aboutirait à détruire le capital lui meme : ce serait le retour à la barbarie.
— Comment donc? M. Dupré?
— C’est bien simple. Proscrire l’intérêt du capital, c’est supprimer les avantages en vertu desquels on le crée. Qu’est-ce qu’un capital avons-nous dit? C’est le produit accumulé d’un travail On 1 obtient en épargnant une partie de ce qu’on produit, afin dé s en faire un capital il l’aide de ce qu’on lui fera produire encore Mais que faire d un capital qui ne produit rien, et, dans ce cas
pourquoi8 imposer des privations, ou bien un surcroît de fatigue en travaillant au-delà du besoin actuel? D’ailleurs, le capital é t nt notre propriété, l’intérêt de ce capital, lorsque nous le prêtons, est la juste rémunération du droit que nous accordons aux
nrie d8,, 80 Se''V"' r Pr0,U dC “ qUi nuus appartient; c’est le
prix du service que nous leur rendons.
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suje encore, je voudrais vous faire bénir la Providence oui
H 81 a,,mirab|ement établi les lois du monde social ; car à mesure
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I. es pour s enrichir? Les premiers nulle francs son Ls plus Mil' elles a gagner, vous l’avez dit vous-même.
voir tLeS <leUX Cl'°SeS “ concilient très-bien, Michel; tu vas le voir A mesure que les capitaux des riches augmentent ils ne, '
se multiplient dans un pays, ils se font concurrence à eux-mêmes. Ils se répandent dans un plus grand nombre de mains, et la concurrence amène forcément la diminution. C’est pour cela qu'avec l'accroissement de la richesse, nous avons vu baisser partout l’intérêt de l’argent. Ainsi les capitaux, qui rapportent encore 10 p. 100 par an et même plus dans quelques pays peu riches, qui naguère rapportaient aisément G chez nous, n’ont plus donné que 5, et maintenant, ils ont de la peine à rapporter 4 ; placés en fonds de terre, ils donnent rarement 3; ce qui veut dire que les riches retirent des leurs un revenu proportionnellement moindre.
— Il pourrait donc se faire, dit Honoré, que les riches perdissent au lieu de gagner par l’accroissement des richesses?
— Ce n’est pas possible. Honoré, car s’ils perdaient, ils cesseraient de produire, et alors la richesse diminuerait, ce qui relèverait le taux de l’intérêt. Mais cela ne peut pas avoir lieu, en voici la raison bien simple : c’est que les capitaux croissent encore plus rapidement que l’intérêt ne diminue, de sorte que les capitalistes ont en somme un revenu plus élevé. Ainsi, quand l’intérêt était à 6 p. 100, avec 100,000 fr. de capitaux on avait 6,000 francs de revenu. Mais lorsque l’intérêt a baissé à 5, c’est que les capitaux avaient certainement plus que doublé; le même capitaliste s'est trouvé ainsi avoir 200,000 frances qui lui ont rapporté 10,000 francs. L’intérêt étant descendu à 4 p. 100, il a, sans aucun doute, un capital d’au moins 400,000 francs, qui lui donne un revenu de 16,000 francs. D’après cela, la part absolue qui revient aux capitalistes augmente, mais la part proportionnelle diminue. Au contraire, la -part absolue et la part proportionnelle qui reviennent au travail augmentent toutes deux.
Cependant cet abaissement de l’intérêt a une limite au-delà de laquelle il ne saurait aller. Contentons-nous donc de le voir baisser encore un peu, mais n’espérons pas, ne désirons même pas le voir baisser beaucoup, car nous n’achèterions ce résultat qu’au prix d’un appauvrissement de tout le monde.
Il y a même à ce sujet un fait très-curieux à noter. Aux époques de la plus grande activité commerciale, lorsque les capitaux se multiplient rapidement, comme en même temps ils trouvent aisé-
Vf NGTIÈM E ENTRETIEN .
ment à s’employer, parce qu’ils sont très-demandés pour satisfaire aux besoins des affaires, il arrive que l’intérêt augmente au lieu de baisser. C’est là un résultat contraire à bien des suppositions, mais on le conçoit très-bien ; en empêchant à l’avenir une trop grande baisse de l’intérêt des capitaux, il répondra à la fois aux désirs des capitalistes et des travailleurs, des producteurs et des consommateurs.
Pour compléter ces réflexions sur l’utilité du capital, je dois relever une erreur très-commune, celle de voir avec satisfaction les gens qui dépensent leur fortune, et de regarder d’un mauvais œil ceux qui économisent et augmentent la leur. Puisque l’homme intelligent et laborieux qui crée un capital sert la société, on ne saurait trop condamner la conduite de celui qui dissipe la fortune amassée par lui ou par d’autres. L’argent dépensé par le dissipateur est consommé comme le vin qu’il boit, perdu comme les superfluités qu’il gaspille.
— Mais, dit M. Jarland, cet argent fait aller le commerce, il fait travailler et vivre les ouvriers.
— C’est ce qu’on dit habituellement, M. Jarland ; mais on ne peut pas répéter d’erreur plus grossière. Voilà des siècles qu'on la répète, et depuis des siècles elle a les conséquences les plus fâcheuses. Voyez, en eflet, la différence entre les dépenses du dissipateur et celles de l’homme économe. Le premier dépense son revenu, et très-souvent son capital, d'une manière stérile pour lui. Il fait travailler, il est vrai, tandis qu’il dépense, mais ce qu’il donne est perdu pour lui, il ne lui en revient rien, et il s’ôte la possibilité de taire travailler et de gagner encore.
— Mais du moins, dit André, il fait gagner les autres pendant qu’il dépense sa fortune, tandis que le riche qui ne dépense pas ne fait gagner personne.
— C'est encore ce qu'on dit tous les jours, André ; en le répétant, tu raisonnes, sans t’en apercevoir, comme si ceux qui ne dépensent pas follement leur fortune ressemblaient tous à ces rares .avares qui se plaisent à enfouir leur or dans un coin. Parce qu’ils ne dissipent pas leur revenu en objets fastueux, le vulgaire, que n’éblouit pas leur luxe, en conclut inconsidérément qu’ils ne font pas aller le commerce. Mais l’argent qu’ils ne pro-
(liguent pas inutilement, ils ne le gardent pas dans leurs coffres; ils le répandent en l’employant ou en le prêtant à des personnes qui l’emploient à des travaux utiles. Cet argent va nourrir des ouvriers et vivifier l’industrie; puis il leur revient pour retourner de même faire vivre d’autres ouvriers, et ainsi indéfiniment. Ils ne font pas du bien une fois, ils’en font toujours.
Mais j’ai à vous signaler une autre injustice des hommes. Tandis que d’un côté on traite d’avare celui qui ne prodigue pas stérilement sa fortune, d’un autre côté bien des gens voient le luxe des riches d’un œil jaloux et farouche. Ils s’indignent de l’éclat de leurs fêtes, ou lorsqu’ils les voient traverser les rues mollement assis dans de brillants équipages. C’est là un sentiment honteux qu’il faut savoir comprimer dans son cœur; du reste, il n’est pas partagé par les ouvriers que ce luxe fait vivre ; par les tapissiers, les peintres, les ébénistes, les sculpteurs, les miroitiers, les doreurs, les orfèvres, les fabricants de bronze, et de cristaux, qui décorent ces élégants appartements; par les carrossiers, passementiers, selliers, qui ont fait ces riches voitures; par les cultivateurs qui ont élevé ces beaux chevaux; par les bijoutiers, lapidaires, couturières, modistes, tailleurs, qui ont gagné de bonnes journées à faire ces parures et ces livrées.
Que conclure donc de ces remarques en apparence contradictoires? C’est que chacun, sans dépenser son revenu et surtout plus que son revenu, doit vivre conformément à sa fortune et à son rang. Les riches rendent d’ailleurs d’autres services par le bon emploi de leur fortune. Quand ils ont du goût, ils s’en servent pour encourager les beaux-arts. Les livres, les tableaux, les statues, sont un noble moyen d’employer sa fortune et de rendre service à la société par la bonne direction qu’ôn peut imprimer à l’esprit humain. Les richesses peuvent encore fournir les moyens de faire en agriculture, en physique, en chimie, en mécanique, des expériences qui ne sauraient être tentées par des gens sans fortune. Les riches ont ainsi une foule de moyens d’employer leurs revenus utilement pour l’humanité. Approuvons donc tout emploi honorable de la fortune, et ne condamnons que les dépenses stériles et la dissipation des capitaux.
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