MARCHANDISE DONT LE PRIX FIXÉ ARBITRAIREMENT
Le tribunal, en condamnant à la peine de mort l’assassin du meunier du Moulin-Joli, avait décidé en même temps que l’exécution aurait lieu sur la place du marché de la ville où le crime avait été commis. Mais le condamné s’étant pourvu en cassation, il fallait attendre l’arrêt de la cour. Cet arrêt ne pouvait tarder à être rendu, et la population en attendait le résultat avec une espèce d'impatience.
Vers la fin de la semaine qui précéda la réunion dont nous avons à rendre compte, la nouvelle que le pourvoi avait été rejeté parvint dans la ville, d’où elle se répandit dans les communes d'alentour avec une rapidité presque électrique. Aussi le samedi, jour du marché, où l’on pensait que l’exécution aurait lieu, une affluence inusitée s’v faisait remarquer. Cette foule avide d’émotions était accourue pour assister à un spectacle heureusement nouveau pour le plus grand nombre des habitants.
La population avait été trompée dans son attente. Après le rejet de son pourvoi, le condamné avait tenté la dernière chance de salut qui lui restât, en signant un recours en grâce. L'exécution était donc différée jusqu’à ce qu’il eût été prononcé sur ce dernier pourvoi j elle ne pouvait plus avoir lieu avant le samedi suivant.
LE P1UX DIT TRAVAIL
Le docteur s’en félicita. Il avait été douloureusement affligé la veille en voyant la foule accourir à la mort d’un homme, comme à une représentation théâtrale et gratuite. 11 voulut combattre une coutume odieuse, que l’ignorance et des mœurs encore empreintes d’un reste de barbarie entretiennent au sein des classes peu aisées.
— Mes amis, dit-il donc en s’adressant à son auditoire au commencement de T entretien, j’ai été péniblement affecté hier en voyant la foule inaccoutumée qui se pressait dans les rues de la ville. Où allait-elle cette foule? Ce n'est pas au marché, il n'était pas plus garni que les autres samedis, et il ne s’y est pas fait plus d’aflaires. Qu’est-ce donc qui l’y attirait? il faut bien le dire : c’était le désir d’assister à la mort d’un malheureux, que son crime a mis dans le cas d’avoir un compte terrible à rendre à la société et à Dieu, mais à qui il n’a pas pu enlever son caractère d’homme et de chrétien. La justice humaine a prononcé, et maintenant nous n’avons plus devant nous qu'un homme, un frère, dont il ne faut pas aggraver le tourment par un empressement honteux pour assister à son supplice.
— Mais, Monsieur, dit un assistant, dont il est inutile de citer le nom, puisque la loi veut que l’exécution ait lieu en public, c’est sans doute pour que le public y assiste.
— Sans doute, reprit M. Dupré, la loi veut que l’exécution se fasse sur la place publique. Mais quel est le but de la loi en condamnant un criminel ? Ce n’est pas de se venger, la société ne se venge pas; la meilleur preuve quelle ne se venge pas, c’est qu’elle n’inflige pas toujours la peine de mort, même pour d’odieux assassinats. Bien au contraire, les condamnations à la peine capitale deviennent de plus en plus rares, et elles le deviennent d’autant plus que les mœurs s’adoucissent davantage ; il serait même à désirer qu’elles devinssent assez douces pour que cette peine pût être entièrement supprimée. En attendant, que se propose la société? Elle veut, en punissant le coupable, imprimer une crainte salutaire à ceux que leurs passions pourraient porter à l’imiter. L’exécution en public est un moyen d’atteindre ce but, en ne laissant aucun doute sur l’accomplissement de la sentence,
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Mais la loi invite-t-elle chacun de nous à venir luire cette constatation, qui d’ailleurs n’a déjà plus lieu partout publiquement? Nullement, et puisqu’elle ne nous y invite pas, ne soyons pas assez barbares pour aller nous repaître d’un spectacle, dont la pensée seule doit nous inspirer de l'horreur. Qu’allez-vous donc faire en vous pressant sur le lieu du supplice ou sur le trajet que le coupable doit parcourir en s’y rendant? Est-ce pour jouir de la vue de ses souffrances ? Est-ce pour vous rendre compte de son agonie, pour voir couler le sang qu’il va verser en expiation de son crime, et sa tête tomber sous le fer du bourreau? La moindre de ces idées révolte, et je me plais à croire qu’on cède seulement à un sentiment irréfléchi de curiosité.
Excusez ce langage un peu sévère; mais, dans la foule que j’ai vue hier à la ville, et qui n’y avait rien à faire, j’ai le regret d’avoir reconnu un certain nombre d’habitants de Mirebeau. J’ai été surtout contristé en voyant des femmes oublier les qualités qui sont l’apanage de leur sexe, et venir assister au spectacle le plus révoltant dont il soit donné à l’homme d’être témoin. Enfin, faut-il le dire? j’ai vu des pères, des mères conduisant leurs enfants et ne craignant pas d’étouffer tout sentiment d’humanité dans leur cœur, en les menant à la mort d’un de leurs semblables, comme ils les mèneraient aux parades de la foire! Rien qu’à y penser, le cœur se soulève d’indignation et de dégoût !
Je pense, mes amis, qu’il suffira de vous avoir fait remarquer ce qu’il y a d’inhumain cl de barbare dans ce sentiment de curiosité. Je compte donc qu’aucun de vous n’assistera à l’exécution prochaine ni à aucune autre, et que vous ferez tous vos efforts pour en éloigner ceux sur qui vous pouvez avoir de l’infltience ou de l’autorité.
— Nous vous le promettons, s'écria tout l’auditoire.
— Je compte sur votre parole, mes amis, et croyez qu’en agissant ainsi nous contribuerons tous à rendre les exécutions capitales encore plus rares. Maintenant reprenons le sujet de nos entretiens.
Je vous ai montré que le travail est une marchandise et que l’ouvrier et le fabricant sont, l’un par rapport à l’autre, un vendeur et un acheteur de travail. Je dois vous faire voir maintenant
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que le Iravail est soumis, comme toutes les autres marchandises, à la loi générale de l'offre et de la demande. En conséquence, il sera d’autant moins payé que l’offre sera plus abondante; au contraire, il sera d'autant mieux payé qu’elle sera plus rare.
— Mais, fit observer Léonard, il me semble que les termes dont vous vous servez sont l’in verse.de ceux qu’on emploie habituellement. Ainsi, d’après ce que vous venez de nous dire, le travail serait d’autant plus abondant et plus offert dans une industrie, qu’il s’y présenterait plus d’ouvriers pour faire l’ouvrage dont les maîtres peuvent disposer en ce moment; au contraire, il serait d’autant plus rare et plus demandé qu’il se présenterait moins d’ouvriers pour faire l’ouvrage disponible. Cela change tout le langage reçu.
— Je ne dis pas non, Léonard ; l’erreur provient de ce qu’on confond l’ouvrage à faire avec le travail des ouvriers, c’est-à-dire avec la peine qu’ils prennent pour le faire. L’ouvrage est ce qu’ils cherchent; ce qu’ils offrent, c’est leur travail, et ce qu’on leur paye en définitive, c’est leur peine. Voilà la véritable manière d’entendre les choses. Il est donc bien à regretter que le vice du langage habituel ait causé les erreurs qui régnent aujourd’hui. Lequel, au reste, de ces deux langages vous paraît le plus exact?
— Je trouve que c’est le vôtre ; il rend mieux compte des faits, et d’ailleurs il assimile l’ouvrier aux travailleurs de toutes les conditions.
— Tu as raison, Léonard. Mais, en attendant que ce langage plus conforme à la vérité soit généralement adopté, rien ne nous empêche de nous servir du langage ordinaire, pourvu que nous nous entendions bien sur les termes. Ainsi nous pourrons continuer à dire que le travail est abondant et offert lorsque les ouvriers trouvent facilement à travailler et qu’on recherche leurs services, c’est-à-dire lorsque l’ouvrage est lui-même abondant et offert; et, au contraire, qu’il est rare et demandé, lorsque les ouvriers sont obligés d’aller solliciter de l’occupation et qu’ils ont de la peine à trouver de l’ouvrage.
Dans ce cas, l’élévation des salaires serait en raison de l'abondance et de l’offre du travail, c’est-à-dire de l’ouvrage, et leur
VINGT ET UNIEME ENTKKTIKN
dépréciation en raison de la rareté et de la demande; les termes seraient ainsi renversés; mais, pourvu que nous soyons bien d’accord sur leur signification, cela ne changera rien au résultat. Voyons donc ce qui doit avoir lieu, et, pour cela, reprenons les choses de plus haut.
Vous savez que l’homme ne vit que du fruit de son travail. Quand le produit de son travail précédent ne lui fournit pas les moyens de vivre pendant un certain temps, il est obligé d’àttendre sa subsistance du produit incertain du travail de chaque jour. C’est la condition générale de l’homme dans l’état sauvage; ce serait celle de tous ceux qui, dans l’état civilisé, n’ont rien reçu de leurs pères ou n’ont encore rien amassé, si le produit accumulé du travail des autres ne leur venait en aide. Ce produit est le capital, dont l’abondance fournit d’autant mieux les moyens d’assurer la subsistance de ceux qui n’ont rien.
Ce résultat s’obtient à l’aide d’une association entre le capital et le travail. Sans le travail, le capital resterait stérile. Le travail, à son tour, ne pourrait rien sans le capital, qui lui fournit les matières sur lesquelles il peut s'exercer et les instruments avec lesquels il les met en œuvre, et qui, d’ailleurs, permet aux ouvriers d’attendre la réalisation quelquefois fort éloignée du fruit île leur travail. Le capital et le travail sont donc indispensables l’qn à l’autre; leurs intérêts réciproques sont étroitement unis, ce qui nuit à l’un nuit à l’autre. Ainsi, dès les premiers pas, nous trouvons cette communauté d’iuléiêts que les patrons comme les ouvriers méconnaissent sans cesse.
— Je comprends cette communauté d’intérêts, dit Léonard, en ce sens que le capital et le travail ne peuvent rien l’un sans l'autre. Mais ils ne sont pas dans la même dépendance l’un à l’égard de l’autre. Ainsi, les ouvriers dépendent beaucoup plus des capitalistes que les capitalistes ne dépendent des ouvriers; celui qui a faim ne peut pas attendre comme celui qui cherche seulement un bénéfice.
— Ton observation est juste, Léonard; l’ouvrier qui n’a que son travail pour vivre ne peut pas attendre, il périrait s’il restait trop longtemps sans travailler. Je pourrais à ce sujet te rappeler ce que nous avons déjà vu, c'est que le service rendu est d’autant
LE PRIX DU TRAVAIL
plus grand que le besoin est plus pressant. Mais ne revenons pas sur cette question. Il est certain que le capitaliste n’est pas dans la même position que l’ouvrier ; s’il n’utilise pas ses capitaux, il manque à gagner, il est vrai, mais il peut mieux supporter cette perte; l’estomac est moins patient qu’un sac d’écus : c’est l’avantage de la richesse.
Cependant le désavantage est compensé pour l’ouvrier par la sécurité du salaire et par la possibilité de le recevoir sans attendre. Ainsi le capitaliste et l’ouvrier unissent l’un son capital, l’autre son travail, afin de produire des marchandises. Ces marchandises étant le produit du capital et du travail, sont la propriété commune du capitaliste et de l’ouvrier ; mais, pour en retirer la valeur, il faut les vendre; or la position des ouvriers ne leur permet pas d’attendre la vente, qui peut tarder six mois, un an, et souvent beaucoup plus, et qui parfois même ne vient pas. Le fabricant leur paye en conséquence, sous forme de salaire, leur part dans la propriété de la marchandise, et ordinairement il la leur paye bien avant que l’ouvrage soit complètement terminé. Il devient ainsi seul propriétaire de la marchandise, prenant pour lui seul toutes les chances de mévente, et mettant les ouvriers à l’abri de tout risque.
Le salaire n’est donc pas autre chose que la portion ainsi payée à l’ouvrier sur le produit de ce qu’il fabrique. Il est évident que, dans les circonstances ordinaires, cetle portion ne peut jamais égaler la valeur du produit, car il ne resterait rien pour le capital, et le capitaliste cesserait de faire fabriquer.
— Mais qu’est-ce qui détermine cette portion? dit Léonard.
— Elle se règle toujours de gré à gré entre le fabricant et l’ouvrier, et personne, comprenez-le bien, n’a le droit d’intervenir entre les deux parties intéressées.
— Alors, reprit Léonard, comme l’ouvrier a plus besoin de travail que le capitaliste n’a besoin de lui, il sera lésé parce qu’il sera forcé d’en passer par où le fabricant voudra.
— Cela pourrait avoir lieu, Léonard, si le capitaliste n'avait pas besoin de l’ouvrier au point d’être forcé souvent d’accepter sa loi. Mais le prix des salaires est soumis à certaines conditions qu’il n’est au pouvoir de personne de changer arbitrairement.
Le travail étant un service, et le salaire en étant le prix, le montant du salaire dépend nécessairement de la valeur du service rendu : première condition. Un commissionnaire qui porte des paquets d’une maison à l’autre, un manœuvre qui ne sait que servir les maçons, un journalier sans habileté, ne reçoivent qu’un faible salaire, souvent pas plus de quarante ou cinquante sous par jour. D’un autre côté, les mécaniciens, les fondeurs qui font des moules, les ciseleurs sont payés de 4 à 8 francs ; et les dessinateurs, les sculpteurs, les graveurs sur métaux, gagnent des sommes très-diverses, qui peuvent varier de dix à vingt et quarante francs, selon leur habileté.
Si les hommes capables de mouler et de ciseler se trouvaient aussi aisément que les porteurs et les manœuvres, ils ne seraient pas payés davantage. Si, au contraire, les manœuvres, les gens qui ont de bons bras étaient aussi difficiles à trouver que les fondeurs et le^bons ciseleurs, ils seraient payés autant qu’eux. Mais, comme le travail des uns exige plus de talent que celui des autres, les premiers sont plus rares et mieux rétribués.
— Cependant les uns et les autres ont les mêmes besoins, dit Paul Boitard. Ne pourrait-on donc pas exiger qu’ils eussent tous au moins un salaire convenable?
— Il faudrait savoir d’abord ce qu’on entend par un salaire convenable ; nous viendrons tout à l’heure à cette question. Mais supposons que par une loi on oblige tous ceux qui emploient des journaliers et des manœuvres à les payer comme les ouvriers plus habiles, le seul effet de cette mesure serait qu’on cesserait d’employer les premiers. Si le travail d’un manœuvre ne vaut que quarante sous pour le patron qui en emploie cent, et que la loi lui ordonne de le payer trois francs, l’entrepreneur abandonnera l’ouvrage, car il ne peut pas forcer le public à le lui payer plus qu’il ne vaut.
D'un autre côté, si une loi tyrannique venait assurer au porteur, au journalier, au manœuvre, le môme prix qu’au mécanicien, au mouleur, au sculpteur, ces derniers abandonneraient leur profession. Leur travail est, en effet, difficile, et s’ils ne sont pas plus payés que les autres, ils embrasseront les états faciles. Alors la rareté des bras dans certains états et l’abondance dans
LE PRIX DU TRAVAIL
les autres feraient, en dépit de toutes les lois, disparaître l’égalité qu’on aurait voulu établir arbitrairement. Les bras devenant rares dans les états difficiles, ceux qui en auraient besoin les payeraient forcément plus cher. Dans les autres, au contraire, l’abondance d’ouvriers ne permettrait pas de les occuper tous; ceux qui n’auraient pas d’ouvrage préféreraient travailler à tout prix, plutôt que de mourir de faim en se prévalant de la loi. La concurrence remettrait les choses à leur place; mais, en attendant, il y aurait eu perturbation générale, suspension de travail et diminution dans la production ; tout le monde aurait souffert. Voilà ce qu’on gagne à s’écarter violemment des lois naturelles.
— Personne, dit André, n’a donc le droit de fixer le prix des salaires de manière qu’ils se maintiennent à un taux équitables ?
— Le public seul a ce droit, André. Par le prix qu’il consent à mettre aux choses, il détermine le salaire à donner à ceux qui les font. Si c’est une injustice de forcer un ouvrier à recevoir moins que le prix de son service, c’en est une aussi de prétendre faire payer au public plus qu’il n’est disposé à donner pour les choses. La valeur d’un service dépendant de la peine de celui qui le rend et du besoin de celui qui le reçoit, si on veut nous faire payer une marchandise au-delà de ce qu’elle vaut pour nous en ce moment, nous préférons nous en passer, et la production, c’est-à dire le travail, diminue d’autant.
— Alors, dit Léonard, le taux des salaires est quelque chose de tout à faire arbitraire, il n’y a rien qui puisse le fixer.
— Un instant, Léonard ; il y a tout à la fois une erreur et une vérité dans ce que tu viens de dire. Le taux des salaires n’est point arbitraire, puisque, dans des circonstances données, il n’est au pouvoir de personne de le déterminer uniquement à son gré* Mais il n’y a effectivement rien qui puisse le fixer, pas plus que celui d’aucune marchandise. Le fixer d’une manière invariable est impossible, parce que la valeur du travail dépend d’une infinité de circonstances, parmi lesquelles il faut placer en première ligne le degré de talent exigé pour chaque travail, puis le rapport qui existe entre l’offre et la demande.
— Cependant, reprit Léonard, il y a dans la plupart des indus-
tries une portion de travail manuel qui exige très-peu d’habileté. Ce travail, dont presque tous les hommes sont capables, est précisément celui qui emploie le plus de bras, tant dans l’agriculture que dans l’industrie. 11 me semble avoir une valeur à peu près constante, puisqu’il demande seulement ce que possèdent presque tous les hommes, de la force physique. N’y a-t-il donc rien qui en détermine le prix ?
— Le travail manuel que la grande masse des ouvriers est capable d’exécuter, reprit M. Dupré, est en effet le point de départ au-dessus duquel s’échelonnent les salaires dans toutes les industries. Or, dans les circonstances ordinaires, et en vertu de la force même des choses, le salaire de ce travail est déterminé par ce qui est nécessaire à l'homme pour vivre. 11 ne peut jamais être d’une manière permanente, ni beaucoup au-dessus, ni beaucoup au-dessous.
— Comment, au-dessous 1 dit Michel. Je comprends qu’il puisse s’élever au-dessus du nécessaire, mais je ne conçois pas qu’il puisse descendre au-dessous.
— C’est que le nécessaire, malgré la signilication de ce mot, est une chose très-élastique. Le nécessaire varie en effet avec les temps et les pays ; le nécessaire pour le sauvage n’est pas le même que pour l’homme civilisé; il n’est pas le. même sous les glaces du Nord et dans les contrées chaudes du Midi. Dans un même pays, le nécessaire varie avec la civilisation ; en France, celui de l’ouvrier du siècle dernier était loin de comprendre tout ce que comporte le nécessaire d’un ouvrier de nos jours.
En général, le nécessaire comprend, avec la nourriture indispensable à l'entretien de la vie, le logement, le mobilier et les vêtements, le tout selon les usages et les besoins du pays. Ainsi, la nourriture doit être assez abondante et variée pour entretenir les forces et la santé. Les vêtements doivent être appropriés au climat et de nature h donner à celui qui les porte un aspect décent. Le logement doit mettre non-seulement à l’abri des intempéries des saisons, mais encore fournir à la famille le moyen d’y vaquer à ses occupations et d’y habiter sans blesser les lois de la pudeur. Il faut que ce logement soit pourvu de meubles et d’ustensiles qui permettent d'y vivre conformément aux usages du pays.
LE PRIX DU TRAVAIL
Enfin, selon les climats et les saisons, il faut du feu et, des moyens d’éclairage en quantité variable. J’ajouterai, pour compléter cette énumération, que le nécessaire comprend encore l’éducation des enfants et des moyens d’instruction pour tous.
Ce nécessaire n'a rien d’absolu, comme vous voyez; cependant il est à peu près déterminé dans chaque contrée par les habitudes et la richesse générale du pays. Chacun de nous, sans s’en rendre bien compte, sait si son voisin le possède. Le salaire doit pourvoir à ce nécessaire et le procurer non-seulement à celui qui le gagne, mais encore à sa femme et à ses enfants ; il doit en un mot suffire à l’entretien d’une famille. Vous comprenez maintenant qu’il n’est, pas tellement absolu qu’il n’y ait pas possibilité de descendre temporairement au-dessous. On souffre alors, on vit péniblement, mais cependant on vit.
— En ce cas, dit Honoré, il y aurait avantage à s’habituer à vivre de peu ; on serait mieux préparé à tous les événements.
— Je te reconnais là. Honoré, mais n’exagérons rien. Il y aurait des inconvénients nombreux à trop restreindre le nécessaire des hommes. D’abord on compromettrait la santé, on affaiblirait les forces, et l’industrie y perdrait; il y aurait aussi moins de propreté, moins d’instruction, moins de bien-être général. Puis, comme les salaires tendent toujours à se régler sur ce nécessaire, ils baisseraient en proportion. Alors, s’il survenait quelque circonstance qui les fît encore baisser momentanément, la misère deviendrait excessive, parce que les réductions auraient atteint les limites du possible, comme je vous l’ai montré précédemment. Telle était encore naguère la situation de la malheureuse Irlande, où la misère générale avait réduit depuis longtemps le nécessaire de la population à ce qu’il y a de plus rigoureusement indispensable à l’entretien d’une vie abjecte. La moindre calamité y plongeait les habitants dans une affreuse détresse.
— Je savais bien que c’était une sottise de faire toutes ces économies et de s’imposer tant de privations, dit Paul Boitard.
— Ne te presse pas tant de tirer cette conclusion de mes paroles, reprit M. Dupré ; l’économie n’est jamais nuisible. Quand on n’est pas un avare qui refuse le nécessaire aux siens et à soi-
même, il est rare qu’on pousse l’économie trop loin, aussi loin môme qu’on pourrait aller. Cette économie est le plus sûr fondement de la prospérité des familles; mais, comme elle est individuelle, elle ne peut jamais contribuer à faire baisser les salaires.
Il n’en est pas de même d’un état de civilisation peu avancé, du défaut de richesse et de la faiblesse du capital d’un pays. Dans ce cas, comme il y a peu à partager pour chacun, la part des pauvres devient excessivement faible ; le nécessaire étant trèsrestreint, les salaires, qui se rapprochent toujours de ce niveau, descendront très-bas, et lorsqu’il surviendra quelque crise, la population se trouvera complètement dénuée. La situation est donc infiniment plus avantageuse dans un pays comme la France, où la richesse ayant fait de très-grands progrès depuis un demisiècle, a augmenté le nécessaire et beaucoup élevé les salaires. Remercions Dieu de cet état de choses, et prions-le de ne pas permettre qu’aucun trouble vienne porter atteinte à cette situation .
— Ces explications me semblent jusqu’ici d’une incontestable vérité, dit Léonard; il me reste pourtant un doute. Puisque, en général, dans chaque pays, le nécessaire règle le taux des salaires, il doit en résulter que ce taux dépend des subsistances : je veux dire que si les vivres sont chers, les salaires doivent être élevés, et qu’ils doivent être plus bas quand les vivres sont à bon marché. Cependant c’est le contraire qui a eu lieu cette année.
— L’expérience montre, en effet, reprit M. Dupré, que si le taux des salaires se règle en général sur ce qui est nécessaire à la vie, il ne suit pas pourtant le prix des vivres. Vous allez en comprendre la raison. La cherté accidentelle des vivres amène toujours un dérangement dans les habitudes d’une population. Si le gain des classes peu aisées est absorbé par l'achat des aliments, de sorte qu’elles ne puissent pas pour le moment acheter des habits, ceux qui fabriquent les objets relatifs à l’habillement seront en partie sans ouvrage et disposés à offrir leur travail à plus
bas prix. D’un autre côté, les ressources de chacun étant diminuées, les tubricants cherchent è mettre leurs produits à la portée
LE PRIX DU TRAVAIL
des bourses en en baissant le prix : c’est donc pour eux une nécessité de diminuer les salaires. Ce qui est dit des habits aura lieu de même pour tous les autres articles. Par cette double raison, les salaires baissent au lieu de monter dans un temps de disette.
— Par une raison analogue, dit Michel, ils monteront au contraire lorsque les vivres seront à bon marché.
— C’est ce qui a lieu quelquefois. Si le prix des vivres dimi- * nue, parce qu’ils sont très-abondants, il reste plus à dépenser pour d’autres objets, et en même temps on consent plus volontiers à payer ces objets plus cher. La demande accroît alors le travail des manufactures, et, par une conséquence naturelle, les salaires montent ou restent élevés. Le prix des vivres n’a donc pas, comme on le croit, une influence directe sur le taux des salaires, surtout lorsque les variations sont momentanées.
On dit quelquefois que les fabricants devraient élever les salaires de leurs ouvriers, quand les vivres et tous les autres objets sont chers. Sans doute, en sa qualité d’être humain et moral, le fabricant ne doit pas lésiner sur le salaire de ses ouvriers, il doit au contraire payer leur travail au cours du jour; mais il ne peut pas aller au-delà. Un fabricant est. en concurrence avec tous les autres fabricants, et il ne peut pas donner des salaires plus élevés qu’eux. S’il payait davantage, ses concurrents, continuant à payer moins, produiraient à meilleur marché, et le public le quitterait pour aller chez eux ; il cesserait de vendre et serait bientôt ruiné.
— Mais, dit André, si les autres ouvriers, ne voulaient pas travailler à meilleur marché, les salaires s’élèveraient.
— Sans doute, pourvu que le public voulût payer leurs produits ; en conséquence, si les autres ouvriers ne veulent pas travailler à meilleur marché, et qu’ils trouvent tous de l’ouvrage, c’est que le salaire qu’ils demandent est réellement le cours du jour. Mais s’ils ne trouvent pas d’ouvrage, c’est que le prix qu’ils veulent est trop élevé : ils seront alors forcés d’accepter à travailler à des conditions moins avantageuses ; car autrement leur sort serait encore plus triste, puisqu’ils resteraient sans ouvrage. L’intérêt des ouvriers n’est donc pas d’exiger un salaire sans
rapport avec Je prix que le public veut donner pour les choses : ils doivent se borner à demander le salaire qui est déterminé par le cours du jour, par les conditions actuelles de la production.
Vous voyez par là que le taux des salaires n’est ni l’alîaire du hasard, ni le fait de volontés particulières; ce ne peut pas davantage être une affaire de sentiment; il est réglé par les conditions qui règlent le prix de toutes les choses, c’est-à-dire par le rapport entre 1 offie et la demande. Nous examinerons ces conditions plus en détail à la prochaine réunion.
LE TAUX DES SALAIRES EST DÉTERMINÉ PAR LE RAPPORT ENTRE L’OFFRE ET LA DEMANDE. — LES COALITIONS ET LES GRÈVES.
La fermentation qui régnait depuis quelque temps dans l’industrie des fers avait pris en dernier lieu sur différents points de la France un caractère inquiétant. Égarés par les doctrines que des esprits faux répandaient dans les masses, et cédant aux instigations de quelques meneurs, les ouvriers avaient élevé leurs prétentions au-delà de ce qui était raisonnable.
Satisfaits de reprendre leurs travaux à une époque de gêne et tandis que les autres industries chômaient encore, les ouvriers des forges avaient accepté sans observation le salaire qui leur était offert. Ils s'étaient estimés heureux alors d’avoir de l’ouvrage à un prix quelconque, et ils n’avaient pas songé à disputer sur les conditions. Bientôt cependant, voyant qu’on appelait dans leur industrie un nombre croissant de bras, ils comprirent le besoin qu’on avait d’eux et voulurent profiter de leur position ; ils demandèrent donc presque partout une augmentation de salaire. Cette prétention n’avait rien que de très-naturel ; comme d’ailleurs leur demande n’était pas déraisonnable, et que la prospérité de l'industrie permettait d'y souscrire, l’augmentation demandée fut accordée partout sans difficulté.
Ce premier succès les enhardit. Deux mois s’étaient à peine écoulés qu’ils réclamèrent une nouvelle augmentation. Ils s’étaient fondés la première fois sur le prix élevé des subsistances, et ils avaient allégué la difficulté de vivre dans les circonstances présentes avec l’ancien taux des salaires. Cette fois ils se basaient sur l’activité de la production, sur l'augmentation de fatigue qui en résultait pour eux, et sur la nécessité d’une nourriture plus substantielle afin de ne pas épuiser leurs forces. Ils demandaient donc que le prix de la journée fût augmenté afin de compenser cet excès de fatigue et cette augmentation de dépense. Ils demandaient en même temps que les heures supplémentaires de travail fussent payées le double du tarif de la journée. Ces différentes demandes se justifiaient encore; cependanlles maîtres de forges hésitèrent, craignant qu’une nouvelle concession en amenât une autre. Mais ils avaient pris des engagements, il fallait les tenir; il en passèrent donc par où voulurent leurs ouvriers.
Ce qu’ils avaient craint arriva. Les ouvriers étaient dirigés par des chefs qui, sous le prétexte de défendre leurs intérêts, songeaient surtout à faire triompher des théories mises en avant à cette époque. Déguisant donc leurs intentions, ils se gardèrent bien de demander une troisième augmentation qui n’aurait pu être appuyée d’aucune raison solide. Leur désir de profiter des avantages que leur donnait la position des maîtres de forges était, du reste, très-légitime, et l’on n’aurait rien eu à objecter, s’ils avaient cherché à le satisfaire à l’aide d’arrangements librement débattus.
Mais ils ne portèrent pas la question sur ce terrain. Au lieu de réclamer une augmentation de salaire, ils avaient des prétentions qui tendaient au même but. Ils demandaient l’adoption d’un nouveau règlement obligatoire dans toutes les forges, le changement des heures de travail, la substitution du travail à la journée au travail à la tâche, l’exclusion de tous les intermédiaires entre l’entrepreneur et l’ouvrier proprement dit, et quelques autres mesures qui complétaient les précédentes en les aggravant pour les maîtres.
Quelques-unes de ces propositions étaient inadmissibles; sous le prétexte de supprimer l’exploitation de l’ouvrier par le patron.
TAUX DES SALAIRES
elles mettaient les patrons à la merci des ouvriers. D’autres ne portaient pas moins atteinte à la liberté des ouvriers; elles plaçaient les plus intelligents et les plus actifs dans la dépendance des moins laborieux et des moins habiles. Il se trouvait toutefois quelques propositions, parmi les autres, qui auraient pu être acceptées si elles avaient été librement discutées entre les maîtres et les ouvriers. Mais les conditions les plus justes cessent de l’être quand elles sont imposées et non consenties : c’est ce qui avait lieu dans cette circonstance.
Les chefs des grandes usines métallurgiques n’étaient pas libres non plus défaire ce qu’ils voulaient. Ils avaient signé presque tous des traités pour la fabrication de quantités considérables de rails qu’ils s’étaient engagés à livrer à des époques déterminées. Ces engagements avaient été contractés lorsque la main-d’œuvre était à un prix bien inférieur au prix actuel. Les nouvelles demandes des ouvriers survenant en ce moment mettaient les maîtres de forges dans l’alternative de travailler à perte ou de subir les conséquences de l’inexécution des traités. Dans l’un et l’autre cas, il y avait une perte pour eux.
Cependant elle n’était pas la même po'ir tous, car leurs engagements n’avaient, pas été contractés partout dans les mêmes conditions. Quelques fabricants se soumirent donc à celles qui leur étaient imposées, les autres refusèrent.. Les usines de ces derniers furent mises en interdit par les ouvriers coalisés; mais plusieurs essayèrent d’échapper aux conséquences de cette interdiction en appelant des ouvriers du dehors. L’arrivée de ceux-ci fut en divers lieux l’occasion de scènes de violence, qui nécessitèrent l’intervention de la force armée. Les dernières nouvelles reçues des principaux centres métallurgiques signalaient une effervescence dangereuse.
De proche en proche le mouvement s’étendait aux usines les plus éloignées, il faisait fermenter toutes les têtes. L’agitation, pour les raisons que nous avons fait connaître, n’avait pas la même gravité dans le département où était situé Mirebeau, mais elle ne laissait pas que d’y inspirer des craintes. Là, comme ailleurs, les salaires avaient été augmentés à deux reprises différentes dans les forges; mais les ouvriers n’y avaient pas présenté leur ultima -
fum aux patrons comme dans les grands établissements. Cependant ils discutaient entre eux l’opportunité de la mesure; elle rencontrait une vive opposition de la part de quelques ouvriers plus intelligents, qui comprenaient que des concessions arrachées par la violence ne peuvent avoir aucune influence efficace pour l’amélioration du sort des travailleurs.
Ces ouvriers étaient de ceux qui assistaient aux entretiens de M. Dupré, mais ils étaient malheureusement en petit nombre. Les forges étaient situées dans la partie la plus reculée de la vallée; les travailleurs qu’elles occupaient s’étaient groupés autour, et leurs habitations formaient un hameau dont l’éloignement rendait plus difficile la fréquentation des réunions à l’école. Il était donc à craindre que, malgré leur ascendant sur leurs camarades, les ouvriers instruits par les leçons du docteur ne fussent impuissants à retenir la masse dans les bornes de la modération. Quoi qu’il en soit, le docteur comptait sur eux, et il se félicitait que la suite de ses entretiens l’eût amené à traiter une question que l’ignorance et les passions enveloppaient d’erreurs. Le jour fixé pour la réunion il reprit ainsi :
— Mes amis, nous avons vu que le taux le plus bas auquel les salaires puissent descendre d’une manière permanente est celui qui ne donne à l’ouvrier que ce qui est absolument nécessaire à sa subsistance. Le point le plus haut où ils puissent également se maintenir est celui qui ne laisse au capitaliste que juste le profit suffisant pour qu’il vaille la peine de risquer son capital. Les variations entre ces points extrêmes dépendent surtout des bras offerts aux capitalistes. Ce sont en définitive les vendeurs et non les acheteurs de travail qui déterminent le prix des salaires.
— Comment, dit André, ce seraient les ouvriers qui détermineraient létaux des salaires! Il m’avait toujours semblé que c'étaient les patrons.
— C’est ce que croient les ouvriers, André; mais cette erreur provient de ce qu’ils méconnaissent ce double fait, que les ouvriers sont des vendeurs de travail, et que le prix de toute marchandise diminue avec l’offre et croit, au contraire, avec. la demande. Voyons la conséquence de ce principe.
Les ouvriers, comme tout le monde, ne pouvant vivre que sur
TAUX DES SALAIRES
le capital de la société, il en résulte que le taux des salaires dépend du rapport qui existe entre le capital et la population : si nous avons un petit, capital à partager entre beaucoup de personnes, la part de chacune sera nécessairement très-faible.
— Mais, M. Dupré, dit Michel, le capital des riches ne se partage pas entre les pauvres : ce serait trop simple.
— Je te demande pardon, Michel, il se partage, mais mieux que tu ne l’entends. Car, après un partage à ta façon, les riches n'auraient presque plus rien, et chaque pauvre aurait bien peu de chose; tandis que, comme les choses se passent en réalité, le partage se renouvelle sans cesse. Car, n’est-ce pas une manière de partager continuellement le capital, que de le répartir sous forme de salaires qui se renouvellent sans cesse et font vivre de plus en plus d'ouvriers? Or, riches et pauvres ne pouvant faire travailler et consommer d’une manière quelconque qu'en raison de ce qu’ils possèdent tous ensemble, c’est-à-dire en raison du capital de la nation, j’ai donc lieu de dire que si la nation est peu riche, ou son capital faible, et que s’il y a en même temps beaucoup d’ouvriers à faire travailler, la part de travail qui revient à chacun est très-faible.
— C’est juste, M. Dupré, et je vois par là comment le capital des riches se répartit d’une manière continuelle entre les ouvriers pour les faire vivre.
— Voyons maintenant, reprit M. Dupré, la conséquence de ce que le pays est peu riche, c’est-à-dire de ce qu’il n’y a qu’un faible capital disponible. Un faible capital ne permet qu’une faible demande de bras. Par conséquent, l’offre des bras étant supérieure à la demande, et les travailleurs se faisant concurrence, les salaires seront bas. Plus il y aura d’ouvriers, plus les capitalistes seront maîtres du marché, et plus ils tireront de forts profits de leurs capitaux.
— Cela se comprend, dit Léonard : faible capital avec beaucoup d’ouvriers, faibles salaires avec grands profits pour le capitaliste .
— Très-bien, Léonard. A présent, supposons que le capital augmente, et il augmentera par suite des profits que feront les capitalistes ; il amènera une plus grande demande de bras. Mais,
dès lors, la concurrence augmente entre les capitalistes, et elle diminue entre les ouvriers, qui sont plus recherchés; les salaires doivent donc s’élever, et en même temps les profits des capitalistes baisseront.
— C’est évident, dit Léonard, et c’est comme tout à l'heure, mais en sens inverse : grand capital avec peu d’ouvriers, salaires élevés avec faibles profits pour les capitalistes.
— C'est cela même, Léonard; continue, et tu deviendras un habile économiste.
— Qu’est-ce qu’un économiste? dirent plusieurs voix.
— Ah! je ne vous l’ai pas encore dit, mes amis! Eh bien, on appelle économie politique la science qui traite de toutes les questions dont nous nous entretenons depuis quelque temps : c’est la science des intérêts des citoyens, la connaissance des lois naturelles qui règlent les rapports des citoyens entre eux, en qualité de producteurs et de consommateurs. On appelle pour cette raison économistes ceux qui s’occupent d’économie politique. Or, de tous les principes de l’économie politique, le plus important est celui que le prix des choses croît en raison de la demande et diminue en raison de l’offre; il résume, pour ainsi dire, la science tout entière. D’après cela, la première conséquence à tirer des principes que Léonard vient de vous résumer lui-même en quelques mots, c’est que partout où le capital abonde, les capitalistes doivent se contenter d’un [dus faible profit et mieux payer le travail : c’est ce que fait aussi le public, qui consent alors à payer tout plus cher.
— C’est une nouvelle preuve, dit André, que l’augmentation de fortune des riches tourne au profit des pauvres. Cela confirme ce que vous nous avez déjà démontré d’une autre manière, qu’à mesure que les riches s’enrichissent dans un pays, ils tirent un moindre revenu de leurs capitaux.
— Je suis charmé, reprit M. Dupré, de vous voir tirer ces conséquences vous-mêmes. Cela me prouve que j’ai été bien compris. Continuons donc et voyons ce qui peut encore affecter les salaires. Si la population s’accroît sans que le capital augmente, si elle double, par exemple, les bras seront plus offerts que demandés, par conséquent les salaires baisseront.
TAUX DES SALAIRES
Autre chose encore. Vous savez que la cherté des subsistances tend à faire baisser les salaires, parce qu’elle ralentit les autres consommations et qu’elle diminue la production. Eh bien, sans que le prix de la journée diminue en réalité, la rareté des subsistances abaisserait de fait le taux des salaires.
— Je ne comprends pas, dit André; expliquez-nous cela.
— La journée de l’ouvrier, reprit M. Dupré, c’est ce qu’il gagne pour pourvoir à ses dépenses ; mais, son gain journalier restant le meme, si ses dépenses augmentent, son gain devient proportionnellement moindre; il pourrait même devenir insuffisant. Supposons un ouvrier gagnant trois francs par jour et dépensant quarante sous pour la nourriture de sa famille ; il lui restera vingt sous pour pourvoir à ses autres besoins et pour économiser. Mais si la cherté des vivres fait qu’il soit obligé de dépenser cinquante sous pour sa nourriture, il ne lui en restera plus que dix pour ses autres besoins. Le résultat est le même pour lui que si les vivres n’avaient pas augmenté et que son salaire eût été réduit à cinquante sous, line diminution de prix des denrées produit, au contraire, un effet opposé : c’est comme si les salaires augmentaient.
— C’est un résultat bien singulier, dit André, auquel je n’avais jamais fait attention ; c’est cependant bien simple.
— Tout ceci, ajouta Léonard, prouve combien nous nous trompions en pensant que le gouvernement peut influer sur les salaires par des règlements, soit en les maintenant à un taux quelconque et les relevant lorsqu’ils baissent trop, soit en les élevant au niveau des subsistances, quand celles-ci enchérissent, ou bien en baissant le prix des subsistances au niveau des salaires. Puisque le travail est une marchandise, le salaire doit être, comme le prix de toutes les marchandises, réglé de gré à gré entre le vendeur et l’acheteur. Tout doit se passer alors entre les patrons et les ouvriers. D’après cela, les ouvriers ont le droit de s’entendre sur leurs intérêts, comme les marchands et les capitalistes se concertent sur les leurs dans leurs halles, leurs marchés et leurs bourses.
— Certainement, Léonard.
— Pourquoi donc le gouvernement punit-il quelquefois trèssévèrement ceux qui prennent part aux coalitions?
— Mon ami, c’est que la société en général est plus libérale que ne le sont les individus. Nous voulons la liberté ou plutôt l’indépendance pour nous, nous ne voulons pas la liberté pour les autres. Or le devoir du gouvernement, qui représente la société, est d’assurer la liberté de tous et de la protéger conlre les empiétements de quelques-uns. Toutes les fois que, par des moyens violents, illégaux et attentatoires à la liberté, des marchands, des entrepreneurs, des compagnies ont voulu faire la loi en maintenant les prix à un taux différent de celui qu’ils auraient eu naturellement, le gouvernement a sévi contre eux, comme il sévit contre les ouvriers qui veulent imposer par la force leurs volontés aux entrepreneurs d’industries.
— Et elle fait bien. Mais, M. Du pré, ce n’est pas imposer sa volonté par la force que de s'entendre, quand on trouve que les salaires sont trop bas, pour dire aux patrons qu’on ne veut pas travailler aux mêmes conditions. Les patrons sont libres d’accepter ou île refuser.
— Pas plus, dit alors M. Blondeau, que vous n’êtes libres d'accepter ou de refuser le salaire qu’on vous offre, quand vous n’avez pas d’argent et que vous ne trouvez pas d’autre occupation. Non, mon ami, la liberté ici-bas n’est jamais complète pour personne, pas plus pour les patrons que pour les ouvriers. Lorsque les entrepreneurs ont pris des engagements, et ils en ont toujours quand ils font travailler, où est leur liberté d’accepter ou de refuser leurs services è moins de certaines conditions, et surtout si l’on empêche de travailler par la force ceux qui y consentiraient? La cessation de travail pour beaucoup de ces entrepreneurs n’est pas seulement une perte de bénéfice, c’est souvent la ruine de leur fortune, et quelquefois, à cause des banqueroutes qui en résultent, la perte de leur bonheur. Jolie liberté, vraiment !
— Il y a bien quelque chose de vrai dans ce que vous dites, monsieur Blondeau.
— Il y en a encore plus que tu ne crois, Léonard, reprit M. Dupré. Les coalitions, telles qu’elles se produisent ordinairement, sont une destruction complète de la liberté; et remarquez bien ce que je vais vous dire : ce n'est pas dans l’intérêt des patrons
TAUX DES SALAIRES
que la loi les punit, c’est dans l’intérêt même des ouvriers. Ce ne sont pas les patrons qu’elle défend contre les ouvriers, ce sont les ouvriers qu’elle protège contre eux-mêmes.
Si les coalitions ne sont qu’un simple concert entre ouvriers pour tâcher d’obtenir un salaire plus élevé, la loi n’a rien à y voir. Ils défendent leurs intérêts, c’est leur droit : s’ils se trompent, tant pis pour eux; les erreurs et les mauvais choix sont les conséquences de la liberté. Mais, du moment que la coalition porte atteinte à la liberté des autres, elle devient criminelle, et le devoir de l’autorité est d’intervenir. Or la coalition porte atteinte à la liberté toutes les fois que des ouvriers imposent à d’autres, par la violence et la menace, la défense de travailler à des conditions que ceux-ci auraient envie d’accepter ; c’est ce qui finit presque toujours par arriver dans toutes les coalitions. Quand une grève a lieu, il y a toujours beaucoup d’ouvriers qui préféreraient travailler aux conditions proposées par les patrons et qui en sont empêchés par la violence. Rien n’interdit aux ouvriers de faire grève quand ils le jugent à propos; mais ils deviennent coupables quand ils empêchent de travailler ceux qui y sont disposés.
— Il n’y a pourtant que ce moyen, dit Paul Boitard, de forcer les patrons à accepter une mesure qui est dans l’intérêt de tous les ouvriers.
— La preuve qu’elle n’est pas dans l’intérêt de tous les ouvriers, reprit M. Dupré, c’est qu’on est forcé d’en contraindre beaucoup qui aimeraient encore mieux nourrir leur famille en travaillant pour cinquante sous, que de la faire souffrir dans l’espoir problématique d’avoir un jour trois francs. Les fauteurs de ces coalitions sont presque toujours des célibataires qui ont moins de charges, et qui, pouvant supporter un chômage plus aisément, l’imposent à de malheureux pères de famille pour qui il est une ruine. C'est là qu’est l’injustice; c’est aussi là qu’est l’erreur.
Ou les ouvriers sont unanimes pour faire grève, ou ils ne le sont pas. S’ils sont unanimes, il n’y a pas lieu à la violence; s’ils ne le sont pas, la compression est injuste, et, de plus, elle est inutile. Car, ou beaucoup d’ouvriers seraient disposés à tra-
VINUT-DEUXIKME
ENTKE'V l EN .
vailler, ou il n’y en a que très-peu. S’il y en a beaucoup, il est souverainement injuste qu’une poignée d’individus veuillent faire la loi à la multitude. S’il y en a peu, ce n’est pas un petit nombre d’ouvriers qui pourraient satisfaire aux demandes du public, ni permettre soit à un entrepreneur de remplir ses engagements, soit à un manufacturier de mettre en activité des machines qui ne peuvent fonctionner utilement qu’avec le concours d’un grand nombre de bras. La loi protectrice des opprimés intervient donc justement pour garantir la liberté de ceux qu’on violente. Elle se montre encore justement protectrice lorsqu’une coalition jette un interdit sur une fabrique et empêche tout ouvrier d’aller y travailler.
On a malheureusement à reprocher à la plupart des coalitions des atteintes flagrantes à la justice et à l’humanité. Ai-je besoin de vous dire combien de fois elles ont amené, chez nous et à l’étranger, des luttes qui ne se sont terminées que par des déplorables effusions de sang? Récemment la découverte de quelques crimes commis à l’occasion d’une grève dans la grande ville manufacturière de Sheflield, a mis sur la voie d’attentats à la vie des citoyens, dont la révélation a profondément affligé le monde civilisé tout entier. Le Parlement anglais a ordonné une enquête qui a fait connaître toute une série de mesures violentes allant jusqu’à l’assassinat, et poursuivies avec persévérance par les chefs des coalitions qui avaient agité le pays dans les dernières années. La publicité donnée à ces faits et la propagation d’idées plus saines sur les intérêts réciproques des patrons et des ouvriers, contribueront certainement à prévenir le retour d'attentats qu’on n’aurait cru possibles que dans des siècles de barbarie. Je devais vous les signaler pour vous montrer le danger des coalitions et vous faire voir à quels excès elles peuvent entraîner.
Comment donc s’y prendre, dit encore Paul Boitard, pour faire repentir un patron de ses injustices ou de sa dureté, et pour le ramener à la raison?
— Je te tiendrai le même langage, Paul. Ou tous les ouvriers partagent cette opinion, ou ils ne la partagent pas. S’ils la partagent, la violence est inutile pour empêcher d’aller travailler
L'ÀUX DES SALAIRES.
chez ce maître injuste. S’ils 11e la partagent pas, l’injustice est du côté de ceux qui, pour satisfaire des ressentiments particu liers, gênent d’autres ouvriers dans leur liberté. J’admets les torts d’un fabricant, car enfin les maîtres ne sont pas plus parfaits que les ouvriers ; nous sommes tous hommes, et, comme tels, nous avons tous nos défauts. Si donc, malgré les torts de ce fabricant, quelques ouvriers vont travailler chez lui, c’est qu’ils y trouvent leur intérêt : pourquoi leur interdire ce qui leur convient?
— Ainsi, vous blâmez les coalitions en général? demanda Léonard.
— Oui et non, Léonard. Non, si c’est une entente volontaire et pacifique de la part des ouvriers, pour assurer le succès de réclamations qu’ils croient fondées. Oui, si la coalition, ayant pour objet des demandes justes ou non, s’appuie sur la violence et la compression. Un homme de bien ne saurait jamais approuver un appel à la force, même pour faire triompher une cause juste. Quand la raison a raison, elle triomphe d’elle-même, par la force’ des choses; il lui faut peut-être un%peu plus de temps, mais alors son succès est durable ; celui de la force brutale est toujours passager. Les coalitions, en outre, sont une injustice à l’égard du public; elles le forcent de payer le travail plus qu’il ne vaut, de donner trois francs, par exemple, de ce qu’il pourrait avoir pour cinquante sous. Vous êtes cordonnier, je suppose, et vous forcez vos camarades de toutes les professions à payer six francs ce qui ne vaut que cent sous.
— C’est vrai, M. Dupré; on n’y pense pas, parce qu’on ne voit que soi. Mais, si vous interdisez les coalitions d’une manière absolue, comment les ouvriers pourront-ils obtenir une augmentation de salaire ? Est-ce que vous condamnez aussi les grèves?
— Je ne condamne pas plus les grèves que les coalitions, d’une . manière absolue. D’ailleurs une grève est quelquefois la conséquence forcée d’une coalition, et le moyen d’arriver au but qu’on se propose. Tous, tant que nous sommes, nous n’aimons pas à changer ce qui existe, et surtout nous ne consentons pas volontiers â perdre de nos avantages; nous 11e nous y résignons que
VlNüT-DE UXLÈME ENTRETIEN .
lorsque nous y sommes forcés. De même que les ouvriers consentent difficilement à une diminution de salaire, et qu’ils ne s’y soumettent que lorsqu’ils ne peuvent plus trouver d’ouvrage ailleurs à l’ancien prix, de même les fabricants et les entrepreneurs de toute espèce, ne se décident guère à augmenter le taux des salaires que lorsqu’il leur est impossible de faire travailler aux mêmes conditions. Une grève peut donc être un moyen de leur démontrer cette impossibilité.
Si le refus des patrons n’a pas d’autre raison que le désir de ne rien perdre de leurs bénéfices actuels, la grève pourra réussir, et, malgré quelques souffrances momentanées, elle aura tourné à l’avantage des ouvriers. Mais, si les prétentions de ceux-ci dépassent les limites des sacrifices que peuvent faire les patrons, la grève échouera à moins qu’on n’en arrive à une transaction. Si la transaction n'a pas lieu et que les patrons persistent par nécessité dans leur refus, les ouvriers seront à la fin obligés de céder. La grève n’aura eu dès-lors pour eux que des conséquences désastreuses. Il leur importe beaucoup en conséquence de 11e pas prendre aveuglément un parti de ce genre; il faut y apporter la plus grande circonspection, et 11e s’y décider qu’après avoir examiné impartialement et de sang-froid la position réciproque des ouvriers et des patrons.
Vous voyez, d’après cela, que je ne repousse pas les grèves d’une manière absolue, lorsqu’elles n’attentent pas à la liberté des individus : or c’est le cas d'un coté, lorsque les ouvriers abandonnent brusquement les ateliers sans avoir prévenu les patrons suffisamment d’avance, et d’un autre côté, lorsqu’ils empêchent par la violence de travailler ceux de leurs camarades qui préféreraient à une privation de travail momentanée, mais ruineuse pour leur famille, la continuation du travail à l’ancien prix. Je crois d’ailleurs qu’avec de la modération de part et d’autre on pourrait presque toujours éviter les grèves.
— Oui, si l’on n’avait pas affaire à des patrons égoïstes et injustes, dit encore Paul Boitard.
— Il se peut qu’ils le soient quelquefois, Paul ; ils ne sont pas exempts de passions et d’erreurs, je ne l’ai jamais nié, puis-
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exempts de leur coté, uniquement parce qu’ils sont des ouvriers. Cessons donc, d'un côté comme de l’autre, de nous croire sans reproche; ne nous exagérons pas nos droits, en nous exagérant les avantages dont jouissent les autres : c’est le meilleur moyen de nous faire une idée exacte de la. position réciproque des uns et des autres. Si, des deux côtés, il n’y avait ni aveuglement ou exagération, ni amour-propre et entêtement, je suis persuadé qu’on arriverait toujours à s’entendre.
Mais, pour bien apprécier les grèves, admettons qu’elles ne sont accompagnées d’aucune violence, que ceux qui en conçoivent l’idée n’emploient que la persuasion pour ranger à leur avis ceux de leurs camarades qui y seraient opposés : voyons quelles sont les conséquences inévitables de la grève la plus juste et la moins empreinte de compression. Le premier résultat, celui qui est infaillible, c’est de causer la souffrance des ouvriers qui font grève. Comme ils ne travaillent plus, ils épuisent les ressources qu’ils ont pu se ménager et ils imposent des privations cruelles à leur famille. On a vu des grèves durer trois mois, six mois et beaucoup plus. Supposons dés ouvriers gagnant 3 francs par jour et se mettant en grève pour avoir dix sous de plus, comme cela s’est vu souvent. Voyez quelle immense perte, si l’industrie comprend beaucoup d’ouvriers, et que de souffrances pour leurs familles !
Souvent, pour soutenir la grève, des sociétés d’ouvriers d’une même industrie ont employé, en subventions à distribuer à leurs membres inoccupés, des fonds péniblement amassés pour les aider dans leurs maladies ou dans des moments critiques. En Angleterre, notamment, on a vu des associations de ce genre dépenser à cet usage plusieurs centaines de mille francs et parfois plus d’un million, et malgré cela elles ont été obligées de renoncer à leur entreprise, avec le regret d’y avoir inutilement épuisé leurs ressources. Sachez pour votre gouverne que les grèves qui ont été couronnées de succès, ont toujours été le petit nombre. L’intérêt des ouvriers est donc d’être très-circonspects, afin de ne jamais commencer une grève que lorsqu’ils sont bien assurés que les patrons peuvent réellement y faire droit. De leur côté les patrons doivent bien se persuader qu’ils n’ont jamais intérêt à résister à
VINüT-DEUXlËM E ËiViKETlEN.
des demandes équitables; dans ce cas la résistance n'engendre que des rancunes et des haines.
Quoi qu’il en soit, je dois vous avertir d’une conséquence fréquente des grèves, qui les l’ait souvent tourner au détriment des ouvriers, même lorsqu’elles ont une issue heureuse. La plupart des métiers sont appris très-promptement : sans cela les ouvriers n’ auraient pas besoin de se coaliser pour obtenir une élévation de salaire, car tout travail qui exige de l’habileté ou du talent obtient un bon salaire sans coalition. Si donc la grève a pour objet d’élever au-dessus de sa valeur actuelle le prix d’un travail peu difficile, ces ouvriers sont bientôt supplantés; on en emploie d’autres qui se mettent promptement au fait du métier. Lorsque ceux qui font grève se décident enfin à reprendre le travail, ils s’aperçoivent que le nombre des ouvriers a augmenté dans leur industrie, et qu’il n’y a plus d’ouvrage pour tous, môme à l’ancien prix : c’est ce qui s’est vu plusieurs fois dans des industries qui occupent beaucoup de bras.
— Tout cela est bel et bon, dit Paul Boitard, mais venons au fait : si les prétentions des ouvriers sont fondées et que les patrons ne veuillent pas consentir à augmenter les salaires, comment donc les y contraindre?
— Dis-moi, Paul, si un marchand voulait te forcer à lui donner six francs pour une marchandise que tu 11e veux payer que cent sous, tu te trouverais ridicule et tu te passerais de sa marchandise. Le marchand peut cependant avoir raison; sa marchandise lui revient peut-être à un prix tel qu'il ne puisse pas la laisser à moins de six francs. Tu ne le crois pas, tu vas ailleurs; mais, si tu 11e peux pas l’obtenir au prix que tu voulais, lu finis par donner tes six francs.
11 en e^t de même du travail. Vous croyez que votre travail vaut quatre francs, c’est possible; il les vaut peut-être pour vous; mais le fabricant trouve qu’il 11’en vaut que trois, à cause du cours actuel de la marchandise, du prix des matières premières et de tous les autres frais de production. Pourquoi vouloir vous établir seul juge entre vous et lui d’une chose qui vous intéresse I ous deux? Le fabricant sait ce qu’il peut donner, vous ne savez que ce dont vous avez besoin. S’il ne peut pas donner
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ce que vous lui demandez, de quel droit prétendez-vous l'y contraindre?
— Cependant, si le fabricant pouvait donner le prix qu’on lui demande et que, dans l’intention de gagner davantage, il ne le voulût pas, comme cela se voit fréquemment, comment donc faire quand les ouvriers ont raison?
— Faire valoir ses raisons et discuter paisiblement ; si elles sont fondées, soyez persuadés qu’elles triompheront. Vous dites qu’il arrive souvent qu’un fabricant pourrait donner un salaire plus élevé et qu’il ne le veut pas. Cela peut arriver quelquefois ; mais si vous prétendez que cela arrive fréquemment et dure longtemps, rien n’est plus faux. La concurrence est toujours là pour l’empêcher.
Quand des ouvriers demandent-ils une augmentation de salaire? Ce n’est pas quand l’ouvrage va peu, ils ne sont pas assez malavisés pour cela : c’est toujours quand l’ouvrage va bien, quand ils sont tous occupés, et que la demande de bras dépasse l’offre. Mais, alors, supposez que des fabricants ne veuillent pas payer pour un travail le prix qu’il est possible d’en donner. Comme les bras sont rares, il se trouvera toujours, par le fait de la concurrence, que quelques fabricants seront disposés à payer le travail le prix qu’il vaut réellement, sûrs d’attirer les ouvriers et de faire, par la quantité, des bénéfices encore plus grands. Les ouvriers iront à eux, et les autres fabricants seront forcés de les imiter. Quand Pierre et Paul donnent cinquante sous d’un travail, si Jacques et Jean offrent trois francs, il faut que Pierre et Paul les donnent aussi; autrement les ouvriers les quitteront.
— D’après cela, demandèrent plusieurs ouvriers, les grèves seraient presque toujours inutiles?
— Je ne dis pas, mes amis, que cela soit toujours, il y a rarement des principes absolus : une grève peut avoir quelquefois de l’avantage pour les ouvriers, en leur permettant de faire valoir leurs raisons et de discuter leurs intérêts avec les fabricants. Mais ce ne peut être qu’une grève tout à fait pacifique et sans violence, une grève de quelques jours, simplement pour se donner le temps de s’expliquer et de s'entendre. Cependant cela est si
dangereux, la pente est si glissante, on est tellement porté k s’aigrir, à s’irriter les uns les autres, la passion se mêle si promptement dans ces sortes d’affaires, que je conseillerai toujours de préférence une transaction à l’amiable, à la suite de conférences où l’on s’éclaire de part et d’autre.
Ainsi, en résumé, il n’y a que ce qui affecte le rapport de la population au capital qui puisse influer d’une manière permanente sur le taux des salaires, soit que la population augmente par rapport au capital, auquel cas, il y a inévitablement baisse, soit que la richesse publique augmente plus que la population, ce qui amène la hausse malgré tous les efforts des entrepreneurs.
Quant aux grèves, un dernier avis que je dois vous donner en terminant, c’est qu'elles ont toujours une influence fâcheuse sur la prospérité du pays. Elles en amoindrissent en effet le capital; car, pendant qu’elles durent, les capitaux sont improductifs; de part et d’autre on consomme sans produire. Après une grève, comme après toute espèce de trouble qui ralentit le travail, il y a toujours diminution du capital de la nation. Patrons et ouvriers en sortent appauvris, quel que soit le bien qui puisse en résulter plus tard pour les uns ou les autres. Les patrons, outre le bénéfice qu’ils auraient fait, y perdent l’intérêt de leurs capitaux, sans parler de la rupture de leurs relations commerciales et d’une foule d’autres conséquences ruineuses pour eux. Les ouvriers y dépensent le fruit de leurs économies, sans compter toutes les souffrances qu’ils imposent à leurs familles. N’auraient-ils pas mieux fait de s’entendre d’abord en se faisant des concessions mutuelles?
POPULATION , SUBSISTANCES ET SALAIRES. — RAPPORT ENTRE LA POPULATION ET LES SUBSIS- TANCES; SON INFLUENCE SUR LES SALAIRES.
Quoique peu d’ouvriers des forges de Mirebeau assistassent aux entretiens du docteur, les idées qu’il avait fait germer dans leur esprit étaient par eux arrivées aux autres. A l’influence de ces idées s’était ajoutée celle de Léonard, qui, en qualité de mécanicien de la manufacture, était regardé comme un camarade par les ouvriers de l’industrie des fers. Or Léonard, porté par caractère à accueillit des idées erronées, qui cadraient avec ses sentiments passionnés, mais d’ailleurs généreux, était en .même temps un homme éclairé et capable de saisir la vérité quand elle lui était présentée; comme il avait de la droiture, il ne la repoussait jamais systématiquement ; ses objections même partaient d’un désir sincère de la connaître. Ami de la discussion, dans laquelle il s’éclairait ou convainquait les autres, il avait horreur de l’injustice et de la violence, de quelque côté qu'elles vinssent 11 s’ctait fortement attaché au docteur, à cause des démarches qu’il avait faites en sa faveur lors des troubles causés par la cherté des grains , et, tout en combattant quelquefois ses opinions , il finissait par se ranger à ses idées. Une fois convaincu, il cherchait à faire passer ses convictions dans l’esprit des autres.
Le mot d’ordre, parti des principaux centres de l’industrie des fers, était arrivé dans le département. La coalition axait compris que, pour avoir des chances de succès, elle devait être générale. Les ouvriers du département furent donc invités à accepter le programme de leurs camarades des autres départements et à le signifier aux maîtres. Dominés par leurs chefs, les ouvriers de presque toutes les forges se conformèrent à l’espèce d’ordre qui leur était transmis. Beaucoup d’entre eux, et surtout les pères de famille, qui avaient le plus besoin de travailler, essayaient bien de protester contre les décisions d’une coalition, qui substituait la tyrannie de la masse à la prétendue tyrannie des maîtres. Mais, quoique plus nombreux au fond, la peur et le respect humain les empêchaient d’exprimer hautement leurs sentiments; ils se laissaient conduire par une minorité oppressive.
Mieux éclairés, les ouvriers de Mirebeau comprirent combien il était contraire à leurs intérêts de sacrifier les avantages certains dont ils jouissaient à ceux que leur promettait la coalition. Ils ne purent se décider â croire qu’une mesure qui ruinerait probablement plusieurs maîtres de forge, et qui commencerait par les priver eux-mêmes du travail pour quelque temps, pût être un bon moyen d’améliorer leur position. Ils répondirent donc par un refus formel à l’invitation qui leur fut adressée.
Ce refus ne faisait pas les affaires de la coalition, dont l’union constituait la force ; il prouvait qu’il y avait scission dans son sein et que tous les ouvriers ne partageaient pas ses opinions. Puisque ceux de Mirebeau ne voulaient pas faire cause commune, il fallait les y contraindre. Un plan fut donc concerté pour se porter en masse sur les forges de la commune, forcer par intimidation les ouvriers à se joindre à la coalition, et, dans tous les cas, éteindre de force tous les fourneaux.
Ce plan ne put pas être tenu assez secret pour qu’il n’en transpirât pas quelque chose. L’autorité avertie prit des mesures pour prévenir le danger. Quelques - uns des ouvriers de Mirebeau s’étaient laissés séduire par les idées qui dirigeaient la coalition. Ne pôuvant entraîner à leur tour les autres ouvriers, ils firent entendre des menaces qui donnèrent l’éveil. On sut qu’il y avait eu dans le cabaret de notre ancienne connaissance, M. Basset,
des conciliabules auxquels ils assistaient avec quelques ouvriers des forges voisines. On était averti, et dès lors on se tint sur ses gardes.
Un matin, à la pointe du jour, la vallée où étaient situées les forges fut tout à coup envahie par deux ou trois cents individus armés de fusils, de fourches et de barres de fer. Celte foule n’était pas composée uniquement d’ouvriers des forges; elle s’était recrutée, chemin faisant, d’un certain nombre de mauvais sujets toujours prêts pour le désordre; leur présence dans le rassemblement ne faisait qu’en augmenter le danger.
Heureusement la population des forges veillait. Informée de l’approche du rassemblement, elle fut à l’instant sur pied et armée de tous les moyens de défense que les forges offraient abondamment. Aussi, quand le rassemblement arriva, il se trouva en présence d’une troupe prête à le recevoir. Les chefs du parti, qui avaient cru prendre les forges à l’improviste, furent étonnés de les trouver sur la défensive. On voulut parlementer; mais, les propositions de la coalition étant énergiquement refusées, la discussion devint passionnée; les têtes s’échauffaient, et on allait probablement en venir aux mains. Si la lutte commençait, l’issue en pouvait être douteuse : les assaillants étaient deux fois plus nombreux que leurs adversaires. Mais, au moment où les premiers coups allaient être portés, un renfort inattendu arriva au secours ; des forgerons deMirebeau.
C’étaient les ouvriers de la filature, qui accouraient au nombre de plus de trois cents, divisés en deux corps et guidés par nos deux amis, Léonard et André. Informés la veille du complot qui se tramait, ils avaient résolu de se porter au secours de leurs camarades. Des retards inattendus dans la marche des attaquants avaient empêché ceux-ci d’arriver avant le jour, comme ils l’avaient prémédité. Les ouvriers de la manufacture se rendaient au travail quand ils avaient été prévenus; en un instant ils s’étaient trouvés prêts, et ils avaient pu se montrer au moment où la discussion allait faire place à la violence.
Ce renfort imprévu déconcerta les assaillants qui, se voyant inférieurs en nombre à leurs adversaires, comprirent l’inutilité d’une attaque.. Pour cacher leur échec, ils feignirent de vouloir
encore parlementer ; mais le coup était manqué, ils se sentaient vaincus, on parlait pour ne rien dire; quelques-uns s’esquivèrent à droite et à gauche, et bientôt la débandade fut complète. 11 était temps- pour eux. L’autorité, qui surveillait les démarches des meneurs, avait commandé aux différentes brigades de gendarmerie de se tenir prêtes à marcher au premier moment. Elles étaient parties à la nouvelle des rassemblements qui se formaient pour se porter sur Mirebeau, et en ce moment elles débouchaient par les différents chemins.
Des hommes armés de fusils, de fourches, de barres de fer, ne pouvaient passer pour des gens venus avec des intentions pacifiques. Ils eurent beau jeter leurs armes et s’enfuir, des arrestations eurent lieu; on saisit notamment les chefs qui, se trouvant en avant de la bande, et occupés à discuter avec les ouvriers de Mirebeau, n’avaient pu s’échapper assez tôt.
Après quelques remerclments chaleureux des ouvriers des forges à ceux de la filature, dont l’arrivée les avait tirés du danger, ceux-ci reprirent le chemin de leurs ateliers, et, quelques heures plus tard, il ne restait d’une invasion qui menaçait de porter le deuil dans la commune, que l’émotion inséparable d’une pareille tentative et le souvenir du péril qu’on avait couru.
Ceci s’était passé deux jours avant notre réunion, et l’issue de cet événement avait causé une vive satisfaction dans Mirebeau. Chacun éprouvait celte satisfaction que donnent l’heureuse conclusion d’une affaire inquiétante et le sentiment d’avoir rempli son devoir. En arrivant à l’école, les ouvriers étaient contents d’eux-mêmes et encore plus contents de M. Dupré, dont les bons conseils les avaient sauvés d’une faute compromettante pour leurs intérêts. Ils savaient qu’ils avaient bien fait, et ils étaient convaincus que ses félicitations ne leur manqueraient pas. M. Dupré ne trompa pas leur attente.
— Notre commune a couru un grand danger, mes amis, leur dit-il ; votre sagesse nous en a préservés. Recevez à la fois mes félicitations et mes éloges. Mes éloges, c’est la moindre chose; votre conscience vous en a déjà accordé davantage, et la satisfaction de la conscience vaut mieux que les éloges des hommes. Cependant, permettez-moi de vous dire qu’après ce qui vient.de se
passer, je suis heureux et plus lier que jamais d’être enfant de Mirebeau. Tandis que d’autres ouvriers ont compromis une position déjà satisfaisante et qui d’elle-même tend à devenir meilleure, vous avez assuré le bien-être que le retour du travail a .ramené parmi yous. Recevez-en donc mes félicitations, et puissiez-vous, par tous les moyens qui sont en votre pouvoir, améliorer encore votre position ! Permettez-moi aussi de m’en féliciter avec vous, puisque vous voulez bien croire que mes avis n’ont pas été sans quelque utilité pour vous dans cette circonstance.
— Comment, si vous nous avez été utile? dit Léonard prenant la parole pour tous. Yous ne pouviez pas nous rendre un plus grand service que de nous éclairer sur nos véritables intérêts.
— Mes amis, puisque vous le croyez ainsi, reprenons nos entretiens, en continuant -à porter dans la discussion le calme de gens qui cherchent véritablement à s’instruire.
Nous avons vu combien sont impuissants les moyens arbitraires et plus ou moins violents auxquels les hommes peuvent recourir pour fixer à leur gré le taux des salaires, et vous venez de montrer que vous l’avez compris. Aujourd’hui, nous nous occuperons encore de cette question, quoique beaucoup d’entre vous n’aient peut-être jamais songé au rapport qui peut exister entre les salaires et le sujet dont je veux vous entretenir.
Yous savez maintenant que le travail est une marchandise; que le salaire est toujours, comme le prix de toutes les marchandises, débattu de gré à gré entre le vendeur et l’acheteur, et qu’il est soumis à la loi de l’offre et de la demande, à l’influence de laquelle aucune force humaine ne peut le soustraire.
Vous savez aussi que le fonds qui sert à payer les travailleurs est le capital général de la nation ou l’ensemble des objets propres à la consommation que possède le pays. La portion de ce fonds que peut recevoir chaque individu dépend donc non-seulement de l’étendue de ce capital, mais encore du nombre des personnes entre qui il doit être partagé.
Le nombre d’individus restant le même, la part de chacun sera naturellement d’autant plus grande que la richesse du pays sera elle-même plus considérable. Mais, à son tour, la richesse du pays restant la meme, la portion de chacun sera d’autant plus
faible que le nombre des individus entre lesquels elle doit se partager sera plus grand. Si nous avons, par exemple, un capital de 100 francs à partager entre 100 individus, chacun d’eux aura un franc. Si le capital et la population doublent à la fois et atteignent le chiffre de 200, chacun aura encore un franc. Mais si, la population étant toujours de 100 habitants, le capital s'élève à 200 fr., la part de chacun deviendra 2 francs. Elle serait encore de 2 francs, si, la population montant à 200 habitants, le capital s’élevait dans le même temps à 400 francs.
Au contraire, la population restant toujours de 100 habitants, si le capital descend à 50 francs, chacun n’aura plus que 10 sous. Le capital restant sans varier à 100 francs, si la population s'élève à 200 habitants, la part de chacun ne sera encore que de 10 sous. Enfin, si le capital double et s’élève à 200 francs, mais que dans le même temps la population devienne quatre fois plus considérable et atteigne le chiffre de 400 habitants, il n'y aura toujours que 10 sous pour chacun. Vous comprenez bien cela ?
— Oui, M. Dupré, cria-t-on de toutes parts.
— Si, au lieu d'argent, nous avions considéré une certaine quantité de blé, le calcul serait le même. Eh bien ! appliquons le même raisonnement aux salaires. Nous en conclurons que leur taux ne dépend pas seulement de la richesse du pays, mais encore de la proportion qui existe entre cette richesse et la population. Eaible richesse et grande population donnent des salaires très-bas; grande richesse et population relativement médiocre donnent des salaires élevés.
Mais, monsieur, dit Honoré, je ne vois pas bien le rôle que joue la population dans ce calcul. Je comprends que si l’on avait à partager une somme d’argent ou une quantité de blé, plus le nombre de ceux entre qui on la partagerait serait grand, moins chacun en aurait. Mais ici il n’est pas question d’argent ni de blé h distribuer, il s'agit de travail et de salaires.
— C’est que tu perds de vue le rapport qui existe entre l’abondance des capitaux, la demande de bras et l’élévation des salaires.
consommateurs; or, plus ils sont riches, plus ils peuvent satisfaire de besoins, et payer de travail pour se procurer des commodités. Lors donc que les capitaux sont abondants dans un pays, c’est-à-dire lorsque ce pays est riche, il y a possibilité de satisfaire beaucoup de besoins. La consommation étant active, la production devra l’être aussi; il y aura donc une grande demande de bras ou de travailleurs. Les bras étant plus demandés qu’offerts, les travailleurs recevront des salaires plus élevés, parce que la concurrence s’exercera entre les capitalistes et non entre les ouvriers. Nous en conclurons donc que V abondance des capitaux , la demande de travailleurs et l' élévation des salaires marchent de front. Retenez bien ceci.
Au contraire, lorsque les capitaux sont peu abondants, il n’y a pas possibilité de satisfaire beaucoup de besoins: la consommation est ralentie, la production devient moins active, et la demande de bras diminue. Les bras étant plus offerts que demandés, le salaire des travailleurs sera plu^ bas, parce que la concurrence s’exercera entre eux, et non plus entre les capitalistes. Nous conclurons de même que la rareté relative des capitaux , l'offre des bras et le bas prix des salaires marchent ensemble.
— Mais quel rapport tout cela peut-il avoir avec la population ? demanda de nouveau Honoré.
— Tu vas le voir. Supposons un pays occupant un certain nombre de bras pour satisfaire ses besoins. Si, par une cause quelconque, le capital vient à y diminuer de moitié, il n’y a plus que la moitié des besoins qu’on puisse satisfaire, et il n’y a de travail que pour la moitié des ouvriers. En admettant que les salaires restent en commençant au même taux, les ouvriers inoccupés, dans le désir d’avoir de l’ouvrage, offriront eux-mêmes de travailler à meilleur marché, aimant mieux travailler à prix réduit que de ne pas travailler du tout. Les fabricants, dont les bénéfices sont réduits aussi par la diminution de production, trouvant à faire travailler à meilleur marché, renverront leurs anciens ouvriers, à moins qu’ils ne consentent à travailler aux mêmes conditions, ce qu’ils accepteront certainement. Tous les salaires auront donc baissé. Si les capitaux ne diminuent que d’un tiers, d’un quart, d'un dixième, le raisonnement sera le même, sculq-
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ment la baisse des salaires ^eia moins considérable. N’est-ce pab ainsi que les choses se passent ?
— Oui, monsieur, dit Léonard, cela se passe ainsi quand il y a plus de bras disponibles que de travail pour les occuper. Mais cette diminution des capitaux ne se présente guère.
— C’est ce qui te trompe, Léonard. Ce cas se présente trèssouvent, et nos révolutions, en France, ne nous ont que trop donné l’exemple d’effrayantes diminutions de capitaux. Le capital se cache, au lieu de circuler, parce qu’on craint de le perdre; il y a alors une grève du capital, comme, dans d'autres circonstances, il y a grève des ouvriers. La crainte fait que chacun réduit sa dépense, de peur d’épuiser ses ressources : on s’abstient d’acheter, et dès lors on cesse de faire travailler. Cette grève ou cette abstention d’une partie des capitaux équivaut à une diminution du capital général de la nation, car le capital n’est vivifiant que lorsqu’il circule et entretient la production. Calculez aussi quelle immense diminution de capitaux c’est pour un pays lorsque la plupart des ouvriers cessent de travailler et que la production s’arrête pendant quelques mois seulement.
Les mauvaises récoltes sont une cause fréquente de diminution de capitaux, car les capitaux d’un pays étant la somme de tout ce qui existe dans ce pays, la diminution de la production agricole les diminue nécessairement. N’est-ee pas en effet une diminution énorme de capitaux, que le déficit considérable de la récolte de cette année, qui nous a forcés d’expédier à l’étranger près de 400 millions de francs pour payer nos achats de blé, et qui, à l'intérieur, nous a forcés de dépenser tous ensemble de 1500 millions à 2 milliards de plus pour notre nourriture seule, et nous a mis dans la nécessité de réduire d’autant toutes nos autres dépenses?
— C’est juste, M. Dupré, je n’y avais pas réfléchi.
— Maintenant, une autre supposition. Ce ne sont plus les capitaux qui diminuent, c’est la population qui augmente. Un certain nombre d’années se sont écoulées ; les capitaux n’ont pas varié dans le pays, mais la population a doublé. Nous allons nous trouver dans le même cas que tout à l’heure. Les capitaux ne commandent que la même quantité de travail, et il y a un nombre double d’hommes pour se le partager. L'offre des bras dé-
passe de beaucoup la demande ; les salaires devront encore baisser. ,
Supposons le contraire à présent. Les capitaux n’ont pas varié mais une épidémie a l'ait périr un grand nombre d’Iiabitants, et la population a beaucoup diminué. Les capitaux permettent la même quantité de travail, mais il se présente moins de bras pour l’exécuter. Les travailleurs sont donc plus demandés qu’offerts; leur salaire doit s’élever. Comprends-tu maintenant. Honoré, le rapport qui existe entre la population et le salaire des ouvriers ?
— Oui M. Dupré. On peut l’exprimer, ce me semble, en disant que le taux dés salaires s’élève quand les capitaux augmentent plus que la population, et qu’il baisse quand c’est la population qui croît plus que les capitaux.
— C’est cela même. Honoré ; mais on exprime la chose en moins de mots, en disant que les salaires sont en raison directe des capitaux et en raison inverse de la population. Vous voyez, d’après cela que, malgré l’existence de grands capitaux au sein d’une nation, les salaires n’y seront pas nécessairement élevés, si la population est trop considérable.
— Mais, dit alors M. Vieulin, comment concilier ces principes avec l’opinion reçue dans tous les siècles, qu’une grande population est un signe de prospérité?
— C’est vrai, M. Vieulin, mais seulement quand une grande population s’allie dans le pays à une grande richesse. Dans le cas contraire, nous avons un état semblable à celui de la malheureuse Irlande, où une nombreuse population, faute de capitaux, de commerce et d’industrie, vit au sein d’une misère dont nous n’avons pas l’idée l. Mais dites- moi, que vaut-il mieux pour une nation :
* Depuis l’époque de ce récit, les choses se sont un peu améliorées en Irlande, par suite de l’émigration et des mesures provoquées parla détresse immense qu’avait occasionnée une succession de mauvaises récoltes, jointe à la maladie des pommes de terre, base de la nourriture d’une partie des habitants de cet infortuné pays. En 20 ans la population de l’Irlande a diminué de 2,410,000 habitants, c’est-à-dire de 29 pour cent ou près du tiers. De 8,175,000 habitants en 1841, elle est descendue à 5,704,000 en 1861.