‹ Manuel de morale et d'économie politiqueChapitre 27 sur 41 · V 1 NO T - T H O LS I K M E E N T H ET 1 E N · texte numérisé non relu

V 1 NO T - T H O LS I K M E E N T H ET 1 E N

beaucoup d’habitants vivant misérablement sur son territoire, ou moins d'habitants vivant au sein de l’aisance et du bien-être?

— Le bien-être d’un petit nombre d’habitants est certainement de beaucoup préférable à la misère d’un grand nombre.

— Toute la question est là, M. Yieulin. Je vous laisse à décider si un nombre quelconque d’habitants, se partageant une certaine quantité de produits, ne vivront pas plus difficilement qu’un nombre moins considérable se partageant la même quantité.

— C’est certain, M. Du pré ; mais si la population augmente, les produits augmenteront, car les travailleurs se multiplieront. A mesure que la population augmente, elle a plus de bras pour cultiver la terre, et par conséquent elle trouve toujours à vivre.

Pas toujours, M. Yieulin; car il y a une limite à tout. Mais j’admets qu’on n’ait pas atteint cette limite. La population, quoique considérable déjà, pourra vivre, mais elle vivra difficilement. Tant qu’on est en petit nombre sur un territoire étendu, la vie est aisée. On commence en effet par mettre en culture les meilleures terres; mais, à mesure que la population s’accroît, elle est obligée de s'attaquer à des terres de moins en moins fertiles. Alors, si elle parvient à maintenir la production des subsistances à son niveau, elle ne le fait qu’avec une peine toujours croissante.

— Comment, M. Dupré, vous avez l’air de mettre en doute que la production des subsistances puisse toujours être maintenue au niveau de la population? Celle-ci ne saurait pourtant jamais être en excès, car on ne peut pas vivre sans manger.

— Non, M. Yieulin, on ne -vit pas sans manger; mais, quand la population est excessive et que les vivras sont insuffisants, on mange moins, on se prive, on vit mal et l’on souffre, comme vous l’avez vu cette année. Quand cet état de choses est permanent, comme il Ta été en Irlande, on se contente d’une quantité d’aliments moindre que ce qu’il faut pour maintenir le corps en santé;, les enfants naissent chétifs, la mortalité s’accroît, et, les décès finissant par l’emporter sur les naissances, la population est ramenée par la misère au niveau des subsistances.

Heureusement dans les circonstances ordinaires, l’équilibre subsiste; la récolte peut bien dépasser quelquefois les besoins,

mais l'excédant des années d’abondance est compensé par le déficit des années de disette, de sorte qu’au total la production est maintenue au niveau de la consommation ou des besoins de la population. Ce qui prouve qu’elle ne s’élève pas au-dessus, c’est que nulle part dans le monde on ne voit les aliments pourrir sur place, ou être jetés au feu «u à la rivière.

— C’est vrai, dit M. Bertrand; mais comment se fait-il que cette proportion soit exactement maintenue?

— Vous allez voir, M. Bertrand, que vous le savez mieux que moi. Quand le vin manque, il se vend très-cher, on plante alors des vignes ; si le vin est à vil prix, parce qu’il y en a trop, on arrache les vignes pour cultiver ce qui se vend mieux. Si la production du blé devenait constamment supérieure aux besoins, le prix baisserait, et il viendrait un moment où il ne payerait plus les peines du cultivateur. Celui-ci cesserait de semer autant de blé, jusqu’à ce que la production, en diminuant, ramenât un prix rémunérateur de sa peine : c'est le point où la production suffit aux besoins de la population. Si, au contraire, la demande de blé augmente par suite de l’accroissement de la population, le prix s’élève, et aussitôt on sème plus de blé.

— Vous avez raison, M. Dupré, c’est bien simple, et c’est un nouvel exemple de la manière dont la Providence fait que les choses se balancent en ce monde.

— Je comprends, reprit M. Yieulin, que la production se maintienne au niveau de la population, sans la dépasser. Mais je ne puis pas admettre que nous ayons à craindre un excès de population : il y a tant de terres incultes en France?

— Il y a en effet beaucoup de terres incultes chez nous, et la France, heureusement, peut nourrir un nombre d’habitants bien plus considérable que celui qu’elle possède déjà. Mais, si nous n’avons pas à redouter un excès de population, il se pourrait que l’accroissement fut trop rapide. S’il y a des terres sans culture, c’est qu’on n’a pas d’avantage à les cultiver. Demandez à M. Bertrand, à M. Ravaud, au père Frapin et à tous les cultivateurs qui sontici, s’ils cultiveraient aux mêmes conditions un hectare de terres en friche et un hectare de terres mises en rapport depuis longtemps.

— Non pas, certes, dirent tous les cultivateurs d'une voix.

— Je le crois, reprit M. Vieulin ; mais, si la population augmente, on aura avantage à les cultiver, parce que le prix s'élèvera.

— Oui, M. Vieulin, mais tout le monde souffrira comme consommateur, parce qu’on payera plus cher les mêmes produits. Plus la population augmentera, plus elle aura de peine à vivre, parce qu’elle s’attaquera à des terres de plus en plus ingrates; elle aura beaucoup plus de peine pour y faire venir la même quantité de produits. Plus l’accroissement de la population sera rapide, plus la gêne sera grande, parce qu’il faudra faire rapidement de puissants efforts pour mettre la productivité de Ja terre en rapport avec le besoin des subsistances.

On se fait souvent illusion en disant que les subsistances peuvent croître avec la même facilité que la population, parce que, les bras se multipliant avec la population, la production devient de plus en plus abondante. L’erreur provient de ce qu’on confond ensemble deux choses très-différentes, la production agricole et la production manufacturière. Celle-ci, sans doute, croit en raison des bras, c’est-à-dire de la population ; elle peut même croître beaucoup plus vite, à cause des progrès de l’industrie qui abrègent le temps et multiplient les moyens de production en appelant de [dus en plus les forces de la nature au secours de l’homme.

Il n’en est plus de même de la production agricole; en augmentant, elle devient de plus en plus difficile. On n’obtient un accroissement qu’au moyen d’une quantité de travail et d’une augmentation de dépenses proportionnellement beaucoup plus grandes. Sans parler des terres incultes qu’il faut exploiter, il est bien plus difficile de faire rapporter 10 hectolitres de blé de plus à un champ qui en donne déjà 20, que de doubler la production d’un champ qui n’en rapporte encore que 10. On a donc été amené à conclure de tout ceci que la population tend à se mettre au niveau des moyens d’existence.

— On n’en demande pas davantage, M. Dupré.

— Oui, M. Vieulin; mais n’oublions pas à quelles conditions ce résultat peut s’obtenir sans souffrance; car, si la population dépasse brusquement ce niveau, elle y est repoussée par le malheur.

Quelquefois, lorsque les moyens d’existence sont abondants et les salaires élevés, on se laisse aller à jouir imprudemment de cette situation, pensant qu’elle durera toujours. Les jeunes gens alléchés par la facilité avec laquelle ils trouvent à s’établir, contractent des unions prématurées; les enfants viennent augmenter leurs charges et rendre la vie plus difficile pour eux. Il arrive alors un moment où, la population ayant augmenté trop rapidement, l’offre des bras dépasse la demande et les salaires diminuent.

Voici alors ce qui se passe. Les générations, ne trouvant plus suffisamment à vivre, dépérissent, comme je viens de vous le dire; les maladies et la misère épuisent la santé et font mourir avant le temps; les enfants, privés des soins qu’exige leur faiblesse, périssent en grand nombre avant d’avoir atteint la jeunesse; la mortalité s’accroît, et la population est ramenée par la misère au niveau des subsistances, et probablemement un peu au-dessous. Puis arrivent des faits en sens inverse. La dépopulation, en diminuant la concurrence, ramène des salaires plus élevés. Ces salaires provoquent à leur tour des mariages précoces, parce que la facilité de vivre et d’élever une famille encourage à se mettre en ménage. Alors survient encore un excès de population qui ramène la misère, et l’on traverse de nouveau les phases que je vous ai décrites. C’est ainsi que, par le défaut de prudence des hommes, l’humanité passe successivement par des alternatives de bien-être et de misère, et que la population, tendant sans cesse à s’élever au-dessus des moyens d’existence, y est ramenée sans cesse par le malheur et la souffrance.

— L’humanité est-elle donc condamnée, dit M. Ravaud, à passer toujours de la souffrance au bonheur, du bien-être à la misère?

— Une halte complète au sein d’un bonheur inaltérable n’est pas à espérer, ne nous en flattons pas; le bonheur parfait n’est pas de ce monde. Mais, si nous ne pouvons pas espérer un bonheur sans mélange, nous pouvons du moins diminuer et prévenir les maux qui nous menacent. Dieu nous a donné l’intelligence pour que nous en fassions usage. Nous n’échapperons pas sans doute aux calamités qu’il envoie à l’homme pour lui rappeler que

celle terre est un lieu d’épreuves, mais nous pouvons en rendre les effets moins fâcheux; nous pouvons surtout prévenir Les maux dont la source est en nous. Parmi ceux-ci, l’un des plus redoutables pour les ouvriers qui vivent de leur salaire est l’excès de leur nombre.

— C'est cela! s’écria Paul -Boitard; je savais bien que les patrons trouvaient qu’il y a trop d’ouvriers. Il faut s'en débarrasser c’est le meilleur moyen de ne pas avoir à les nourrir.

— Tu es injuste, Paul, dit M. Blondeau. Ton accusation envers les maîtres est odieuse, ou, pour mieux dire, tu ne raisonnes pas. Car, si les patrons avaient les sentiments égoïstes que tu leur supposes, ils ne pourraient rien désirer de mieux que ce grand nombre d’ouvriers, puisque c’est ce qui leur permet d’obtenir le travail à meilleur marché.

— Vous avez raison, M. Blondeau, dit Léonard. Afcus Paul n’a pas compris M. Dupré, car il n’aurait pas dit les paroles que nous regrettons d’avoir entendues, et que dément d’ailleurs la conduite tenue cette année à notre égard.

— C’est vrai, c’est vrai, dirent presque tous les ouvriers.

— Je suis heureux, reprit M. Dupré, de voir ces sentiments semanifester, ils prouvent combien vous avez profité de nos entretiens : voilà ce qu’on gagne à étudier sérieusement les questions. Il faut voir les choses de sang-froid, telles qu’elles sont, en hommes sérieux, et, quand elles ont des inconvénients, au lieu d’en accuser les autres, il faut chercher à y porter remède. C’est le cas en particulier pour le mal qui peut résulter d'un excès de population.

— Mais comment y remédier? dit Honoré.

— En faisant le contraire de ce que tu as fait. Excuse ma franchise. Honoré ; mais tu as si bien réparé ton imprudence, que je puis en parler; ton exemple nous servira de leçon.

Puisque les salaires baissent lorsque l’offre des bras devient trop considérable, que les ouvriers ne contribuent donc pas par imprudence à amener un excès de population, dont le premier résultat serait de diminuer leurs salaires. Les ouvriers se marient avec une légèreté inexcusable et sans se préoccuper de l'avenir de leurs enfants. Comme ils ont vécu du travail de leurs mains.

ils disent que leurs enfants feront de même, et ils ne songent point à leur préparer d’avance des moyens d’existence.

— Mais, Monsieur, dit Honoré, quand on est pauvre, c’est une consolation d’avoir une femme et des enfants, et de vivre entouré d’êtres qui vous aiment.

— Quelle consolation. Honoré, de voir ceux qu’on aime vivre dans la misère ! de condamner à des privations douloureuses la femme qui a uni son existence à la nôtre, et de donner le jour à des enfants pour leur faire sentir les horreurs du dénûment et les tortures de la faim ! Au lieu d’une consolation, n’est-ce pas le supplice le plus horrible pour l’homme au cœur bien placé qui voit souffrir par sa faute ceux qui attendaient de lui le bienêtre?

— Mais, dit André, ce n’est plus la faute de l’ouvrier, quand son salaire est insuffisant ou qu’il vient à lui manquer.

— Si fait, André, c’est sa faute. Il n’y a pas de salaire qui ne puisse faire vivre un homme seul, mais il devient insuffisant pour faire vivre une famille, si cet ouvrier se marie à vingt ans, à dix-huit même, comme a fait Honoré, avant d’avoir acquis l’habileté qui permet de gagner un salaire plus élevé. Alors, c’est dans les années où le salaire est le plus faible que viennent les enfants et qu’on a les charges les plus lourdes. Le salaire que vous trouvez; souvent trop faible quand vous êtes seul, comment peut-il suffire lorsqu’il doit servir à l’entretien d’une famille entière? Tous les ouvriers n’ont pas dans ce cas le courage d’Honoré; ils ne savent pas se priver eux mêmes de tout plaisir, pour ne pas imposer des privations plus dures à ceux qui attendent d’eux leur existence. Souvent ils se découragent, et, au lieu de redoubler d’ardeur, les uns s'abandonnent au vice et cherchent à s’étourdir en noyant leur chagrin dans le vin; d’autres, pour se soustraire à la vue d’une famille dénuée de tout, passent leurs journées au-dehors, ne rentrant chez eux que pour dormir, et abandonnant à la charité publique leur femme et leur enfants. Voilà les conséquences de ces unions prématurées, le vice et la misère.

Comprenez mieux votre intérêt et votre devoir. La jeunesse est le temps des semailles; c’est alors qu’il faut poser des bases du

bien-être à venir. Si votre salaire doit suffire un jour pour nourrir une femme et des enfants, il est plus que suffisant quand vous êtes seul. Économisez pendant ces années de la jeunesse, achetez un mobilier, faites-vous un petit pécule qui, lorsque vous serez en ménage, vous permettra d’élever votre famille sans vous imposer tant de privations, et qui, dans les jours difficiles par où vous pourrez passer, vous offrira le moyen d’attendre des jours meilleurs sans tomber dans la misère et sans être réduit à vous dépouiller de votre dernier meuble pour donner un morceau de pain à vos enfants.

— A ce compte, ne put encore s’empêcher de dire Paul Boitard, on ne pourra jamais s’amuser, si, quand on est garçon, il faut économiser et se priver des plaisirs, pour se priver encore quand on se sera mis une famille sur le dos.

— Si tu veux dépenser quand tu es jeune, Paul, ne te plains pas de travailler péniblement quand tu seras vieux. Si tu prends l’habitude de dissiper ton gain, c’est une mauvaise préparation à la vie du père de famille, qui est une vie de dévoûment.

Le mariage, mes amis, est une chose sérieuse et sainte entre toutes, et cependant combien peu d’entre vous y songent sérieusement 1 Comprenez mieux, je le répète, votre intérêt et votre devoir. Avant de vous marier, assurez-vous que vous pouvez nourrir une famille et la rendre heureuse. Devenez d’abord un bon ouvrier, recherché des fabricants qui vous prendront toujours le premier et vous remercieront le dernier.

Mais à quoi servirait de retarder prudemment l’époque de votre mariage, si vous viviez dans le désordre et le concubinage, comme le font tant d’autres gens? Auriez-vous l’infamie de mettre au monde des enfants pour en laisser la charge à d’autres? L’homme qui recule devant les devoirs de la paternité, et qui impose à la société le fardeau de son inconduite, est un misérable et un lâche.

En invitant la jeunesse â différer le mariage jusqu’au moment où elle sera en état d’en supporter le poids, j’entends qu'elle observe la chasteté au sein du célibat. Vivez donc chastes et sobres; travaillez, ménagez, économisez; prenez souvent le chemin de la caisse d’épargne, et non celui du bal ou de la guinguette. Pré-

parez-vous, en un mot, à l’exislence sérieuse du père de famille, et, quand vous en aborderez les devoirs, vous serez prêts à les remplir, et vous aurez par devers vous des ressources qui vous les rendront plus faciles et moins lourds.

A suivre ces conseils, vous trouverez un autre avantage, et le voici. Quand vous aurez à chercher de l’ouvrage et à débattre vos intérêts avec les patrons, vous serez moins à leur merci ; vous ne serez pas forcés d’accepter les conditions offertes, si elles ne sont pas raisonnables dans les circonstances présentes; car vous n’attendrez plus votre pain du salaire de la journée, comme cela arrive trop souvent aujourd’hui.

— Merci, M. Dupré, dirent beaucoup d’ouvriers, nous suivrons vos conseils.

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