‹ Manuel de morale et d'économie politiqueChapitre 29 sur 41 · BON MARCHE · texte numérisé non relu

BON MARCHE

l'autre, en demandant au gouvernement d’interdire l’entrée des marchandises étrangères afin de pouvoir vendre les vôtres plus cher, vous portez atteinte à notre liberté. Vous prélevez à votre profit sur notre bourse un impôt égal à la différence entre votre prix de vente et celui des étrangers.

— Mais, dit M. Blondeau, nous ne demandons plus la prohibition des produits étrangers ; nous voulons que chacun puisse se procurer ce qu’il désire et où il lui plaît.

— Oui, mais vous avez forcé le gouvernement à imposer sur les marchandises étrangères importées en France des droits de 25, 30, 50 pour cent et même plus. Y a-t-il un impôt plus exorbitant? N’est-ce pas constituer un monopole au profit des fabricants français qui produisent ces articles, et leur permettre de les faire payer au public 25, 30, 50 pour cent plus cher qu’il ne les payerait s’il lui était permis de se les procurer ailleurs ?

— 11 est vrai, répondit M. Blondeau, que les droits dont est frappée l’importation des marchandises étrangères font payer les mêmes articles plus cher. Mais vous savez que ces droits ont pour objet de permettre aux producteurs français de soutenir la concurrence avec les producteurs étrangers.

— Et pourquoi donc les producteurs français ne soutiennent-ils pas par eux-mêmes la concurrence avec les producteurs étrangers, comme ils la soutiennent entre eux?

— C’est que, n’étant pas placés dans les mêmes conditions que l’étranger, nous avons besoin d’être protégés contre l’invasion des marchandises étrangères.

— Mais, M. Blondeau, les producteurs français ne sont pas tous dans des conditions semblables : les uns ont les matières premières, le fer, la houille, le bois, etc., beaucoup plus à leur portée ; d’autres ont une main-d’œuvre et des vivres moins chers. A ce compte, il faudrait rétablir les barrières qui existaient autrefois entre les provinces, afin de protéger l’industrie de l’une contre celle de l’autre, le producteur des villes contre celui des campagnes, le Midi contre le Nord, le Centre contre les frontières.

— Oh ! ce n’est pas la même chose, M. Dupré. La différence entre le producteur français et le producteur étranger est bien

plus considérable. Il y a dans le climat, dans les richesses du sol, une foule de conditions qui permettent à l’étranger de fabriquer certains objets à bien meilleur marché que nous.

— Raison de plus, M. Blondeau, pour recevoir ses produits. Car qui est-ce qui gagne au bon marché des produits? Ceux qui les achètent. Je vous demanderai d’ailleurs : s’il vous est impossible de fabriquer à un prix aussi bas que l’étranger, pourquoi vous obstinez-vous à fabriquer des objets que vous ne pouvez pas livrer au même prix? Pourquoi vouloir nous contraindre à vous payer do francs ce que nous pourrions nous procurer ailleurs pour dO? Pourquoi nous forcer à vous acheter vos services plus qu’ils ne valent? Car, si nous pouvons les avoir à 10 francs ailleurs, ils ne valent que 10 francs pour nous. En nous les faisant payer d .‘>, c’est 5 francs que vous prenez dans notre poche pour mettre dans la vôtre. Si, en faisant plus d’efforts, vous pouvez fabriquer au même prix, c’est une injustice à notre égard de ne pas le faire : si cela ne vous est pas possible, alors renoncez à une fabrication qui impose une augmentation de dépenses au consommateur français.

— Eh quoi ! M. Dupré, vous ne voulez donc pas protéger le travail national? Vous voulez sacrifier l’industrie nationale à l’industrie étrangère ?

— Non, je ne veux rien sacrifier du tout; car ce n’est pas sacrifier le travail national que de ne pas vouloir payer do francs aux producteurs français ce que les étrangers peuvent me fournir pour 10. J’admets que vous ne puissiez pas fabriquer au même prix; alors, laissez-le fabriquer aux autres; les ouvriers français n’y perdront pas pour un sou de travail; ils y gagneront plutôt.

— Cela me paraît fort, dit Léonard.

— Vous allez voir, reprit M. Dupré. Je suppose que, ne pouvant pas fabriquer certains fers au même prix que les Anglais, nous renoncions à les produire, et que nous en achetions pour 100 millions à l'Angleterre, croyez-vous donc que les ouvriers français perdront pour cela 100 millions do travail? Nullement; nous fabriquerons pour 100 millions de moins de fer, mais nous fabriquerons pour 100 millions de plus d’autres marchandises, que nous fournirons à l’Angleterre en échange de ses fers.

LA CONCURRENCE ET LA VIE A BoN MARCHE. 4ü9

— En êtes-vous bien sûr, M. Dupré ?

— Parfaitement sûr. L’expérience prouve que, dans le commerce avec l’étranger, les produits s’ échangent contre des produits, à moins qu’il ne s’agisse d’un besoin accidentel, comme dans ces deux années où nous avons eu besoin tout à coup de 400 millions de blé. Mais, en temps ordinaire, les produits se payent toujours avec d'autres .produits.

— Et pourquoi pas avec de l’argent?

— Parce que ce n’est jamais possible que pour un temps fort court; vous allez le comprendre. Supposons que nous importions chez nous chaque année pour 100 millions de marchandises de plus que nous n’en exportons à l’extérieur, nous aurons donc à payer chaque année à l’étranger 100 millions en argent. Mais, si nous livrons 100 millions d’écus par an, l’argent deviendra de plus en plus rare chez nous; il augmentera de valeur par rapport à toutes les autres marchandises, ce qui revient à dire qu’avec la même somme d’argent on pourra se procurer plus de marchandise. Les étrangers, chez qui la valeur de l’argent n’a pas changé, ont dès lors intérêt à nous acheter plus de marchandises, parce qu’elles sont chez nous à meilleur marché que chez eux. L’équilibre se rétablirait ainsi entre les deux nations ; or l’expérience prouve que les choses se passent toujours ainsi.

Vous voyez donc bien qu’en achetant à l’étranger ce qu’il produit à meilleur marché que nous, on ne diminue en aucune façon la quantité du travail national, comme on l’objecte par erreur aux partisans de la liberté du commerce.

— Cependant, dit Léonard, on enlèverait du travail aux ouvriers occupés dans l’industrie qui se trouverait ainsi supprimée.

— C’est vrai, Léonard, je ne prétends rien nier; mais ce ne serait qu’un déplacement d’industrie; les ouvriers qui perdraient du travail dans l’industrie abandonnée, en retrouveraient dans les industries occupées à la production des articles que l’étranger nous demanderait en plus grande quantité. Nous aurions moins d’ouvriers dans les industries auxquelles notre pays se prête moins; nous en aurions davantage dans celles qui sont en rapport avec notre climat et notre génie.

— Mais que gagne à cela le pays? demanda M. Lenoir. Rien,

ce me semble, que d’occasionner des souflrances aux ouvriers des industries supprimées, jusqu’à ce qu’ils se soient casés ailleurs.

— Vous vous trompez, M. Lenoir ; le pays y gagnerait beaucoup. Si, en achetant pour 50 millions de fer en Angleterre, nous pouvons en obtenir la quantité que nous payerions 100 millions en France, c’est pour le public 50 millions d’économisés qu’il peut employer à acheter autre chose. Les Français auront donc pour 50 millions de commodités de plus; les ouvriers seront occupés comme par le passé, et de plus ils participeront à l’augmentation générale de bien-être.

La théorie de la prétendue protection du travail national repose sur celte erreur, que la richesse d’un pays consiste dans la quantité de travail, et non dans la somme des satisfactions qu’il peut se procurer. Si cette opinion était vraie, s’il s’agissait non de produire, mais de travailler, cette théorie conduirait logiquement à ce principe qu’il faudrait chercher à travailler le plus possible, et, pour cela, briser nos machines et nas outils, et enfoncer les clous avec nos mains ou avec des pierres au lieu de marteaux.

— Je ne puis nier, dit M. Lenoir, que ce raisonnement ne soit fondé, quoiqu’il bouleverse toutes mes idées. Mais ce système tend à amener le bas prix de tous les produits. C’est pourtant le haut prix des choses qui encourage la production.

— Voilà encore une erreur, M. Lenoir. On ne produit que pour vendre, et c’est la consommation qui encourage la production. Or, quand consomme-t-on le plus? c’est quand les produits sont au plus bas prix possible. C’est donc en définitive le bas prix qui est le plus favorable à la production; vous le savez mieux que moi : depuis que le prix de vos produits a diminué de moitié, vous fabriquez dix fois plus.

— C.’est vrai, et je commence à croire que vous avez raison. Mais vous avez reconnu vous-même que la liberté du commerce peut amener la ruine des industries qui, pour le moment, ne sont pas dans des conditions suffisantes pour soutenir la concurrence avec l’étranger. Vous ne voudriez pas, en supprimant brusquement les droits qui les soutiennent, priver de travail les ouvriers qu’elles emploient.

— Oh ! M. Lenoir, la question change, si vous la placez sur ce terrain; ce n’est plus une question de principe, mais une question d’ opportunité et de justice. Puisque la protection existe et que ces industries se sont développées à l’ombre de la protection, il y a là un droit acquis qu’on ne peut violer sans injustice. Personne ne peut songer à supprimer du jour au lendemain les droits qui protègent ces industries. Mais ceux qui les exercent ne doivent pas se llattcr que le pays consente indéfiniment à leur payer ce qu’ils produisent plus cher qu’il ne le payerait ailleurs.

Que l’État leur accorde un délai, rien de mieux. D’ici là, si l’industrie n’est pas vivace, si c’est une industrie développée artificiellement dans le pays, les fabricants la quitteront successivement, et les ouvriers se caseront dans d’autres industries plus prospères ; le pays n’aura rien à regretter, puisqu’il emploiera ses forces à des travaux pour lesquels il est plus apte. Si, au contraire, c’est une industrie vigoureuse, la nécessité lui fera faire des efforts plus énergiques pour amener sa fabrication au point où en est celle des autres peuples.

— A ces conditions, reprit M. Lenoir, nous n’avons rien à objecter; nous comprenons que les producteurs ne peuvent pas demander à être toujours protégés aux dépens de leurs concitoyens. Mais savez-vous, M. Dupré, qu’il est dur d’avoir à lutter contre les producteurs de tous les pays du monde? Les ouvriers, qui nous croient libres de faire ce que nous voulons, ne savent pas les difficultés que nous avons à combattre.

— C’est vrai, M. Lenoir; mais, si les ouvriers ne comprennent pas partout les difficultés de la position des maîtres, ils la comprendront désormais à Mirebeau ; ils sauront que, pour continuer à les employer, il faut que les fabricants puissent lutter à armes égales avec les autres peuples ; il importe donc que la maind’œuvrene soit pas plus chère. Dans ces conditions, pour que les salaires ne diminuent pas, il faut que nos ouvriers deviennent aussi instruits, aussi intelligents et aussi habiles que les ouvriers étrangers. Ils ont des intérêts communs avec les maîtres, et leur position ne peut être assurée si l’industrie n’est pas prospère; or, pour qu’elle soit florissante, il faut produire le mieux et au meilleur marché possible.

Les ouvriers de doivent pas oublier non plus qu’ils ont, comme tous les hommes, deux intérêts contraires. Comme travailleurs, ils demandent les plus haut salaires ; comme consommateurs, ils désirent la vie à bon marché, ce qui est incompatible avec l’élévation des liais de production. INuus sommes tous dans le même cas. S’agit-il de blé, nous 11e faisons pas les mêmes vœux quand nous allons en acheter ou quand nous en allons vendre. Acheteurs, nous souhaitons l’abondance ; vendeurs, nous nous félicitons de la rareté. Chacun voudrait la liberté quand il achète, le privilège ou le monopole quand il fabrique.

Laissons donc les choses s’organiser selon les desseins de Dieu, qui a fait de la concurrence une des lois du monde social.

— La concurrence fait pourtant bien du mal dans le inonde, M. Dupré ; elle y occasionne bien des souffrances, bien des rivalités, et des luttes qui ne sont pas toujours courtoises.

— A qui le dites-vous, M. Lenoir? Les meilleurs choses ont leurs inconvénients dans ce monde : la concurrence aurait-elle le privilège d’en être exempte? Non, elle a ses inconvénients comme toute chose; elle peut être poussée Uop loin, et, dans ce cas, elle devient ruineuse pour les producteurs et par conséquent nuisible à la société. La modération de chacun est le seul remède à ce mal, l’État n’y peut rien. L’intelligence, qui fait comprendre les besoins de la société et reconnaître dans quelle profession on emploiera son activité le plus utilement pour elle et pour soi, est le remède à ce mal,

Il faut regretter les douleurs que la concurrence inflige aux hommes ; mais est-ce une raison pour fermer les yeux au bien immense qu’elle produit? N’oublions pas que pour nous tous, ouvriers ou maîtres, l’action de la concurrence est double. Si, comme producteurs, elle nous gêne tous tant que nous sommes, comme consommateurs, elle nous procure ce que nous désirons le plus, lu vie à bon marché.

— Voilà ce qu’il nous faut, M. Dupré, s’écria Michel.

— Eh bien, ce qui vous la procurera de plus en plus, la vie à bon marché, ce qui vous permettra d’avoir le plus de commodités au plus bas prix possible, c’est la concurrence. La liberté est la

IA COTNCîUBRE-NCK ET LA VIE A MON MABUHÉ.

I literie de l’abondance; les restrictions et les prohibitions, que les maîtres et les ouvriers réclament trop souvent, c’est la théorie de la disette. Le bon marché résume toute l’économie politique des consommateurs; avoir tout à bas prix, beaucoup de commodités pour peu d'argent, l’abondance, en un mot, voilà ce que nous désirons tous. La cherté résume, au contraire, l’économie politique des producteurs ; comme producteur, on veut le liant prix du pain, du vin, du fer, des laines, du bois, des tissus ; on désire des disettes partout, excepté pour soi ; on accepterait volontiers la grêle, les orages, la sécheresse, les inondations et toutes les calamités qui pèsent sur les autres.

— C/est malheureusement un peu vrai, dit M. Ravaud.

— L’intérêt du consommateur, continua M. Dupré, est en harmonie avec l’intérêt général, puisqu’il est fondé sur l’abondance. Celui du producteur n’est en rapport avec cet intérêt général que quand il repose sur des perfectionnements, qui permettent de diminuer les frais de production sans abaisser les salaires.

— Voilà ee que nous voulons, dirent MM. Lenoir, Blondeau et les autres patrons qui étaient dans l’assemblée.

— C’est aussi ce que nous désirons, dirent Léonard, André, Maurice et tous les ouvriers.

— Vous voyez donc que vous êtes d’accord malgré la concurrence, reprit M. Dupré. Mes amis, continua-t-il, la concurrence, qu’on peut définir par la liberté, est, malgré la répulsion qu’elle soulève, la loi démocratique par excellence. C’est la plus progressive, la plus égalitaire de toutes celles qui régissent les sociétés humaines. C’est elle qui fait disparaître toutes les inégalités factices, et qui, depuis un demi-siècle, a permis à tant de prolétaires de s’élever à la propriété, à l’aisance, au bien-être. C’est la eoneurience qui fait passer les découvertes dans le domaine commun, et qui donne à chaque chose sa véritable valeur. Elle diminue aussi dans toutes les. industries ce qu’il y a de plus pénible et de plus rude dans les travaux des ouvriers. L’agriculture elle-même, qui jusqu’à présent a si peu profité des belles découvertes de la mécanique, verra d’ingénieux instruments supprimer avant peu ce qu’il y a de plus fatigant dans ses travaux; déjà de remarquables inventions sont accomplies, lions-nous à la>

concurrence pour réaliser les perfectionnements qu’elle attend encore.

La concurrence qui, par la division du travail, simplifie les opérations, met à la portée de tous les ouvriers des industries qui primitivement ne pouvaient être exercées que par quelques-uns. Des travaux qui, à l’origine, exigeaient des connaissances variées, deviennent accessibles aux classes les moins instruites. 11 n’est pas jusqu’aux avantages naturels de situation, de fertilité, de température, de richesse minéralogique d’un pays et meme d’aptitude industrielle de ses habitants, qui ne tournent, par le fait de la concurrence, au profit des consommateurs de tous les pays ; chacun se trouve par là intéressé à l’avancement de tous les autres. Chaque progrès qui se fait à l’Orient est une richesse en perpective pour l’Occident. Du combustible découvert dans le Midi, c’est du froid épargné aux hommes du Nord. Qu’un pays fasse faire des progrès à son industrie, l’humanité tout entière en recueillera le fruit, parce qu’elle obtiendra des satisfactions égales avec moins de peine, ou plus de satisfaction pour une peine égale.

Vous le voyez, messieurs, j’avais bien raison de vous signaler les avantages de la concurrence, puisque c’est elle qui nous procure de plus en plus la vie à bon marché; et permettez-moi de vous le faire remarquer en terminant, la vie à bon marché, ce n’est pas avoir tout à vil prix, c’est pouvoir se procurer plus de commodités et de bien-être.

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