LES IMPÔTS ET L’ÉTAT
Ce qui avait failli être pour Mirebeau une cause de trouble et de misère promettait maintenant de devenir une cause de paix et de prospérité. La coalition des ouvriers des forges, si elle eût été appuyée par ceux de la localité, les aurait privés de travail pour un certain temps, et elle aurait produit chez les maîtres de forges comme chez eux une irritation bien naturelle. L’agitation se serait communiquée aux autres industries, et il en serait résulté une désaffection croissante entre les maîtres et les ouvriers.
Ce danger avait été évité grâce au bon esprit des ouvriers éclairés par les entretiens du docteur. Aujourd’hui l’harmonie régnait dans la commune : ouvriers et patrons vivaient en bonne intelligence; leur union était fondée sur une confiance mutuelle. Leurs dispositions avaient changé, elles avaient pour fondement un sentiment de bienveillance réciproque.
Les dernières conférences sur le capital, sur les salaires, sur la concurrence, avaient contribué surtout à opérer cet heureux changement. En montrant les principes qui président aux rapports des patrons et des ouvriers, elles avaient fait mieux apprécier aux uns la situation des autres. Les patrons étaient arrivés à se convaincre que leur intérêt, loin d’être dans un abaissement des salaires, est, au contraire dans une rémunération de nature à satisfaire l’ouvrier ainsi qu’à l’intéresser à la prospérité de l’éta-
blissement qui l’occupe. Ils avaient compris aussi que l’avenir de leur industrie est dans des perfectionnements qui permettent de diminuer les frais de production sans toucher à la main-d’œuvre, si ce n’est pour la mieux rétribuer. La nécessité de l’augmentation du bien-être des ouvriers et de l’amélioration de leur condition intellectuelle et morale était la conclusion à laquelle ils étaient conduits.
Les ouvriers, de leur côté, s’étaient fait une idée beaucoup plus exacte de la position des patrons à leur égard. Ils reconnaissaient maintenant que ceux-ci ne sont pas libres de donner les salaires qu’ils veulent, parce qu'ils ont des obligations envers le public, à qui ils ne peuvent pas vendre leurs services plus qu’ils ne valent. Ils comprenaient aussi les difficultés qui résultent pour les fabricants de la nécessité de soutenir la concurrence avec tous les peuples du monde, et ils sentaient qu’il y a là des exigences dont ils doivent tenir compte dans leurs rapports avec les maîtres.
Le besoin de diminuer sans cesse les frais de production exige impérieusement que les machines nouvellement introduites dans une industrie soient adoptées dans toutes les usines avec les procédés nouveaux de fabrication. Ils reconnaissaient à présent que, pour subir sans convériient les conséquences de ces nécessités, il n’avaient d’autre ressource que de perfectionner la fabrication, en faisant mieux et en fabricant davantage dans le même temps. Ils arrivaient ainsi à la même conclusion que les patrons, le devoir d’améliorer leur condition en devenant plus instruits, plus intelligents et plus habiles.
Les derniers entretiens en particulier avaient lait mieux comprendre la solidarité d’intérêts qui existe entre les maîtres et les ouvriers. Dans les conversations qu’ils avaient entre eux, ils agitaient des questions au fond desquelles il n’y avait plus, comme auparavant, une pensée de haine ou de jalousie. On voulait arriver à quelque chose de mieux, et l’on était persuadé maintenant qu’on ne pouvait pas le faire sans les fabricants, et encore moins contre eux. Les patrons éprouvaient aussi le désir de faire quelque chose d’utile pour leurs ouvriers; mais, de part et d’autre, on ne se rendait pas bien compte de ce qu’il y avait à faire; on senlait le besoin de recourir aux lumières du docteur.
LES IMPÔTS ET l’ÉTAT. 417
Le jour de la réunion, au moment où il allait prendre la parole, Léonard lui dit :
— M. Dupré, quoique vous ayez détruit beaucoup de nos illusions, vous nous avez fait un grand bien en nous éclairant sur notre position et sur les moyens de l’améliorer. Je suis heureux de pouvoir vous en témoiger au nom de mes camarades toute notre reconnaissance, et je suis persuadé que ces messieurs se joignent à nous dans ce sentiment.
— Certainement, cria d’une seule voix tout l’auditoire; vous n'en pouvez pas douter.
— Nous espérons, continua Léonard, que vous ajouterez à ce service, en nous faisant connaître d’une manière générale les ressources que nous avons à notre disposition pour améliorer notre position. Nous comptons en particulier que vous nous indiquerez ce que nous pouvons attendre sous ce rapport du concours de l’État; et, pour commencer par quelque chose qui a rapport à ce sujet, permettez-moi de vous adresser une question. Vous nous avez parfaitement expliqué, il y a quinze jours, les effets de la concurrence, et vous nous avez démontré comment nous lui devons la vie à bon marché. Mais les avantages de la vie à bon marché ne sont-ils pas affaiblis parles impôts que le gouvernement nous fait payer? car ils augmentent le prix de tous les objets de consommation.
— Ton objection n’est pas sans fondement, Léonard. Ce que nous payons au gouvernement à titre d’impôt est en effet un prélèvement sur le revenu de chacun de nous. Les droits perçus par l’État sur les objets de consommation en augmentent le prix, ils diminuent nos moyens de nous les procurer, c’est incontestable. Mais ces impôts sont-ils utiles? Pourrait-on s’en passer ou les diminuer? Examinons ces questions.
La division du travail trouve son application dans le gouvernement de la société comme ailleurs. En effet, les hommes ont des intérêts généraux auxquels il s’agit de veiller, et des travaux à exécuter au profit de tous. Au lieu que ehacun s’en acquitte soimême, on trouve plus commode de confier ce soin à un certain nombre de personnes qui n’auront pas autre chose à faire, et qui s’en acquitteront d’après des règles tracées d’avance et sous l’au-
torité d’uii chef, qui est le chef de la société ou de Y Etat. L’ensemble des personnes chargées de veiller aux intérêts du pays et d’assurer sa prospérité constitue ce qu’on appelle le gouvernement. Le mot de gouvernement s’entend quelquefois plus spécialement de l’autorité supérieure, qui imprime le mouvement aux personnes placées sous ses ordres sur tous les points du territoire, et dont l’ensemble constitue les différentes administrations du pays.
Pour satisfaire les besoins en vue desquels les hommes se réunissent en société, le gouvernement doit entretenir une force armée suffisante pour défendre le pays contre les ennemis de l’extérieur, et pour protéger contre les atteintes des malfaiteurs la vie et les biens des citoyens; il doit entretenir dans tous les pays des flottes et des agents chargés de garantir les intérêts des Français voyageant, traliquant ou résidant à l’étranger; il doit payer un corps de magistrats pour rendre la justice aux citoyens, et des hommes chargés de les instruire et de veiller à leurs intérêts moraux; il faut aussi qu’il fasse construire les routes, ponts, canaux, ports, phares, arsenaux, églises, écoles, et enfin exécuter tous les travaux d’utilité publique. Outre ces dépenses, qui se renouvellent constamment, il en est d’autres qui ont pour objet de payer l’intérêt des dettes contractées dans de fâcheuses circonstances, où le revenu ordinaire de la nation s’est trouvé insuffisant, ou de servir des pensions de retraite aux anciens militaires et autres serviteurs du pays, ce qui est encore une dette sacrée. Ces différentes dettes constituent ce qu’on appelle la dette nationale ou dette de l'Etat; elles forment, dans la plupart des pays, une forte partie de leurs dépenses annuelles. En France, par exemple, cette dernière nature de dépense s’élève en ce moment à 490 millions, c’est-à-dire au quart des dépendes totales du pays, qui sont d’environ deux milliards.
A.vec quoi le gouvernement pourra-t-il faire face à toutes ces dépenses? Le gouvernement est un êtie fictif, un nom employé pour représenter l’ensemble des personnes chargées de faire les affaires de la nation; il n’a rien, ne possède rien ; il ne pourrait rien si les citoyens ne lui fournissaient le moyen de payer les dépenses qu’exigent les besoins du pays. Ces dépenses, étant d’un intérêt