‹ Manuel de morale et d'économie politiqueChapitre 36 sur 41 · AVAN · texte numérisé non relu

AVAN

Une grande joie régnait à Mirebeau à l’époque où nous sommes arrivés. Les quinze jours qui s’étaient écoulés depuis la dernière conférence avaient été bien remplis. Dès le surlendemain, les propriétaires de la manufacture avaient fait connaître aux délégués de leurs ouvriers le projet qu’ils avaient conçu. Ce projet, comme on l'a déjà deviné, était un plan de participation des ouvriers aux bénéfices de l'entreprise. Il était basé sur les idées que M. Dupré avait émises, et comprenait la plupart des points qu’il avait indiqués comme pouvant donner lieu à une participation : augmentation de la production par suite d’un meilleur emploi du temps; plus-value des produits, résultant d’une amélioration dans la fabrication; économie de la matière première par l’effet d’une attention et de soins plus vigilants; diminution des déchets; économie de combustible relativement à la production, par de moins fréquentes interruptions de travail. Les maîtres de forges, de leur côté, avaient proposé à leurs ouvriers un plan basé sur des principes analogues et ne présentant guère d’autres différences que celles qui résultaient de la nature des travaux.

Los uns et les autres donnaient dès à présent une part dans les bénéfices de l’établissement, basée sur les prix actuels de la production. Mais cette part était plus forte pour tous les bénéfices qui pourraient résulter des améliorations apportées dans la fabrication, et principalement de celles que nous venons d’indiquer et qui proviendraient du fait des ouvriers.

Après être tombés d’accord sur les points principaux, on s’était occupé d’établir dans chaque usine un règlement qui établissait les droits et les devoirs des propriétaires et des ouvriers. On y avait fait entrer non-seulement des dispositions qui tendaient à augmenter les produits et les bénéfices, mais d’autres encore qui étaient de nature à exercer une heureuse influence sur le moral des ouvriers et à leur faire prendre de bonnes habitudes, encore plus favorables à leurs intérêts qu’à celui de la manufacture. Les discussions n’avaient pas été longues, chacun arrivait avec le désir de s’entendre. Le règlement était donc presque entièrement terminé; à peine restait-il à lixer quelques détails d’exécution; il devait être lu aux ouvriers dans quelques jours et mis à exécution à partir de la nouvelle année.

On s’était également occupé de la fondation d’une Société tle consommation , et l’on espérait pouvoir la réaliser. Elle rencontrait cependant quelques difficultés. Il ne fallait qu’un seul dépôt à la portée de chacun : or les ouvriers en faveur de qui il s’agissait de l’établir, étant groupés dans le voisinage de la fabrique ou des forges, mais assez loin des uns et des autres, il était difficile de trouver un point central qui convînt également à tous. D’un autre côté, les détaillants de la commune, dont cette création contrariait les intérêts, s’efforcaient de la discréditer par leurs objections. Cependant les motifs qui les faisaient parler étaient trop évidents, et, sans mettre ces marchands au même rang que notre vieille connaissance, le cabaretier Basset, ou ne se laissait pas entraîner par leurs discours. Quelques femmes, dont la négligence ou la paresse s’accommodait du voisinage de leurs boutiques, se faisaient seules l’écho de leurs doléances intéressées.

Le contentement des ouvriers n’avait jamais été aussi grand. Indépendamment des avantages encore un peu incertains de la mesure qui allait être prise, ce qui ajoutait surtout à leur salis-

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faction, c’est qu’elle les honorait. Ils se sentaient relevés à leurs propres yeux ; de simples ouvriers des patrons, ils en devenaient pour ainsi dire les associés ; ils voyaient la fabrique d’un tout autre œil ; ce n’était plus une espèce de prison où ils étaient tenus à la tâche, c’était en quelque sorte leur bien, leur chose; aussi la considéraient-ils maintenant presque avec amour. Les chefs n’étaient plus pour eux des patrons ordinaires, ils étaient devenus des associés et des amis.

D’un autre côté^ la satisfaction des ouvriers faisait celle des patrons : ces derniers étaient heureux d’avoir produit ce contentement, et ils jouissaient du changement qui s’était opéré dans les sentiments et dans les manières de ceux qu’ils employaient. Ils étaient surtout frappés d’une dignité nouvelle qui s’était révélée soudain chez beaucoup de ces hommes, abattus auparavant par une position qui avait pour eux quelque chose de la servitude.

Toute l’assemblée était sous l’impression de ces sentiments quand s’ouvrit la séance.

— Mes amis, dit M. Dupré en commençant, nous nous sommes vus si souvent depuis quinze jours, que je n’ai pas besoin de vous entretenir de ce qui s’est passé dans l’intervalle. Il est d’ailleurs inutile de vous dire combien j’en suis heureux. Une ère nouvelle commence pour les travailleurs de Mirebeau : faisons que par notre prudence elle reste une ère de paix et de concorde. Puissé-je y contribuer par les derniers avis que j’ai à vous donner ! J’avais hâte d’y arriver pour compléter par des détails immédiatement applicables à votre position la grande mesure qui vient d’être prise, et pour clore la série de nos entretiens sur l’économie politique.

— Comment! est-ce que vous ne nous parlerez plus? s’écriat-on de toutes parts avec un sentiment de regret qui changeait en tristesse la joie peinte auparavant sur les visages.

— Si fait, mes amis, je continuerai à m’entretenir avec vous de temps en temps ; j’ai trop de bonheur à me trouver avec vous pour ne pas en chercher les occasions. Mais nous voici arrivés à la fin de ce que j’avais à vous dire sur les matières dont nous nous sommes occupés. Afin d’être plus utiles pour vous, ces réu-

nions doivent avoir un autre but; nous en reparlerons. Achevons aujourd’hui ce qui se rapporte au sujet de ces entretiens.

Dans ceux qui ont précédé, je me suis efforcé de vous faire voir combien vous vous trompiez en cherchant l'amélioration de votre sort là où elle ne peut pas être. Aujourd’hui, je veux résumer ce que je vous ai dit bien des fois sur les moyens que vous avez de la réaliser ; je veux vous faire mieux connaître les ressources que vous possédez et celles que la société vous offre pour arriver à une situation meilleure. Celles que vous possédez en vous-mêmes, vous ne les connaissez pas assez, et vous n'en tirez presque pas parti. Celles que la société vous procure, vous paraissez les ignorer, si l’on en juge par le peu d’empressement que vous mettez à en profiter.

Mue par les idées chrétiennes qui pénètrent de plus en plus dans nos mœurs, la société a multiplié depuis des siècles les institutions en faveur des classes pauvres et souffrantes ; mais, dans notre siècle, ces institutions ont pris un caractère différent. Autrefois elles avaient principalement pour objet de soulager le malheur; aujourd’hui, sans négliger ce but, elles s’attachent à prévenir la misère, en en combattant les causes et en offrant les moyens de n’y pas tomber ou d’en sortir. Les institutions de bienfaisance peuvent donc se grouper en deux classes : i° institutions ayant pour but de soulager la souffrance et la pauvreté ; 2° institutions ayant pour objet de prévenir la misère. Je ne vous dirai qu’un mot des premières, qu’il ne faut pas dédaigner par un orgueil mal placé, mais auxquelles un sentiment de véritable dignité doit nous faire désirer de recourir le moins possible.

Les institutions qui ont pour objet de sccouiir la misère et la souffrance comprennent les monts-de-piété, les bureaux de bienfaisance, les hôpitaux et les hospices, les établissements pour les orphelins et les enfants abandonnés, les maisons d'aliénés, et enfin des établissements de toute sorte, qu’il me serait impossible de vous énumérer, et qui ont chacun pour but de venir au secours d’une espèce particulière de malheur et d’infirmité.

Les monts-de-piété, dont les pauvres abusent quelquefois, n’en rendent pas moins d’immenses services dans des besoins près-

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sauts, pur les prêts qu’ils font sur les objets qu’on y dépose. Ces prêts ne s’élèvent pas à moins de 42 millions par année.

Les bureaux de bienfaisance, comme celui que nous avons à Mirebeau, secourent à domicile les personnes âgées et celles qui sont temporairement dans le besoin, en leur fournissant soit de l’argent pour les aider à vivre et nourrir leur famille, soit des aliments, des vêtements ou du combustible. Ces bureaux sont aujourd’hui au nombre de 41, *330 en France, et ils distribuent annuellement pourprés de 20 millions de secours. Ils ne soulagent pas seulement les familles pauvres, chargées d’enfants et dont les chefs, à cause de leur âge ou pour d’autres motifs, ne peuvent pas soutenir leur famille ; ils donnent encore des secours et des médicaments aux malades qui n’ont pas les moyens de se faire soigner chez eux et qui ne peuvent pas ou qui ne veulent pas aller à l’hôpital.

— Ceux-là ont bien raison, dit Honoré. On est toujours mieux soigné par sa famille que par des étrangers. J’aime mieux mon grabat que le meilleur lit de l’hôpital.

— Tu as raison. Honoré, et tu as tort. Tu as tort en ayant l’air de déprécier les soins que les malades trouvent à l’hôpital. Ils y ont des sœurs de charité dont le dévouement n’a rien d’égal sur la terre, et des commodités qu’ils ne pourraient pas rencontrer dans les ménages pauvres et même dans beaucoup de ménages aisés. Tu as raison pourtant en préférant les soins de la famille à tous les autres ; il est si doux, quand on souffre, de se voir entouré des êtres qui nous sont le plus chers ! Il y a d’ailleurs plus de dignité à se suffire à soi-même dans toutes les positions de la vie. L’hôpital a en outre l’inconvénient de relâcher les liens de famille et de décharger du soin des malades ceux à qui ce soin doit revenir. Aussi la société cherche-t-elle aujourd’hui autant qu’elle peut à faire soigner les malades à domicile, au lieu de les engager à aller à l’hôpital. Elle a, en outre, organisé récemment, comme vous l’avez vu dans ce département, l’institution des médecins cantonaux, chargés de soigner gratuitement les malades qui ne sont pas en état de payer des secours.

• — Et c’est un fameux bienfait, dit Benoit, quoique nous n’en ayons pas besoin ici, grâce à vous. M. Dupré. Mais si j’avais pu

consulter tout de suite un médecin quand j’étais au Mesnil, je n’aurais pas fait cette maladie qui m’a tenu un an sans travailler, et qui nous a mis pour si longtemps dans la gêne.

— Les médecins cantonaux, reprit M. Dupré, empêcheront à l’avenir bien des maux de ce genre, et ils rendront les hôpitaux moins nécessaires. Cependant les hôpitaux n’en sont pas moins des établissements utiles, nécessaires, indispensables meme ; car, s’il est de la dignité humaine de n’y recourir qu’à la dernière extrémité, on y est pourtant forcé quelquefois.

Outre ces hôpitaux destinés à soigner les personnes atteintes de maladies temporaires, il y a dans tous les départements des hospices qui ont pour objet de recueillir les vieillards, les infirmes, les enfants, les orphelins, les aveugles, les aliénés et toutes les personnes que leur âge ou des infirmités permanentes, jointes au défaut de ressources suffisantes, mettent dans l’impossibilité de pourvoir par le travail à l’entretien de leur vie. 11 me serait impossible de vous faire connaître, même en y consacrant toute une séance, l’infinie variété d’institutions que la charité a conçues pour le soulagement des maux qui peuvent affliger l’humanité, depuis ces asiles des enfants abandonnés dont la fondation remonte à saint Vincent de Paul, jusqu’aux asiles pour les ouvriers convalescents que la munificence du gouvernement vient d’ouvrir aux portes de Paris. Qu’il me suffise de vous dire que la France possède en ce moment 1,324 hôpitaux ou hospices, dont les revenus s’élèvent à près de 55 millions de francs. Ces établissements renferment près de 130,000 lits gratuits qui* chaque année, reçoivent au-delà de 330,000 malades, soignés par 9,000 servants ou infirmiers et plus de 2,000 médecins ou chirurgiens *,

— Comment, autant que cela! dirent beaucoup d’assistants. Nous n’aurions jamais cru que la société fît autant pour le soulagement des pauvres.

— Ce n’est pas tout cependant, car je ne vous ai parlé que des

1 Au 1e* janvier 18G9, il y avait en France, 1,557 hôpitaux ou hospices, savoir : 415 hôpitaux, 291 hospices, et 85t établissements qui sont à la fois hôpitaux et hospices. Le nombre des lits était à lu môme époque de 141,570.

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hôpitaux et des hospices. En y ajoutant les bureaux de bien faisan ce dont j<3 vous entretenais tout à l’heure, et une foule d’établissements créés pour des misères ou des besoins spéciaux, on trouve en France U,69i établissements publics de bienfaisance, dépensant chaque année pour soulager le malheur la somme de 119 millions.

— Autant que cela î s’écria-t-on. Qui l’aurait dit?

— Et vous ne savez pas tout encore. Je ne vous ai parlé que des établissements publics, mais il faut y ajouter une foule d’institutions particulières que la charité, dans son ingénieuse et inépuisable fécondité, a fondées pour venir au secours de nos frères qui soutirent, de sorte qu’il n’y a pas un des maux dont l’homme puisse être affligé qui ne trouve un soulagement préparé d’avance. Ce n’est pas trop dire que d’affirmer que 1a nation distribue chaque année deux cents millions en secours de toutes sortes. Voilà le budget de la charité dans notre beau et bon pays de France.

— Et on peut dire qu’il lui fait honneur, celui-là, s’écria André.

— Et pourtant, mes amis, ce n’est là qu’une partie de ce que fait la charité chez nous. Si à ces secours nous ajoutons tous ceux qu’elle répand en dehors de ces institutions, ceux qu’elle donne de la main à la main, ceux qu’elle distribue par l’intermédiaire des curés, et vous en savez quelque chose à Mirebeau, il faudrait plus que doubler la somme. Vous avez par là une idée de ce que font les riches : loin de penser qu’ils ne font pas assez, on pourrait presque dire qu’ils font trop.

— Oh ! M. Dupré.

— Oui, ils font trop quelquefois, car en faisant mal la charité, ils perpétuent la misère, parfois même ils l’accroissent.

— Comment ! dit M. Ravaud; la charité pourrait accroître et perpétuer la misère ?

— Certainement. L’aumône au mendiant qu’on ne connaît pas a souvent le tort d’encourager la fainéantise et le vagabondage; elle a surtout le grand défaut de corrompre les populations dès le bas âge ; on voit, en effet, <les parents élever leurs enfants pour la mendicité, et, au lieu de leur enseigner à travailler, leur apprendre à tendre honteusement la main aux passants.

Nos bureaux de bienfaisance, hôpitaux et hospices, malgré les

V I NC 'I' -SR PT I È M !•: F. NTR RT I R N .

immenses services qu’ils rendent, ne sont pas sans avoir de grands inconvénients. Ils ne soulagent plus seulement la misère, ils la créent et la provoquent ; ils favorisent en particulier l’imprévoyance. La facilité avec laquelle on obtient des secours fait que l’on compte dessus en quelque sorte. Au lieu de faire des efïorts pour sortir d’une position difficile, on s’engourdit, on s’abandonne à la paresse, persuadé qu’on aura toujours la ressource de la charité.

— Cela se comprend, dit M. Ravaud, pour les bureaux de bienfaisance et pour les aumônes données aux mendiants, mais cela ne saurait être des hôpitaux et des hospices. On ne tombe pas volontairement malade, et on ne devient pas infirme à plaisir ; on ne peut pas non plus empêcher la vieillesse de venir.

— Non, M. Ravaud; mais tout le monde n’est pas comme Honoré, qui, par un sentiment honorable de dignité personnelle, se révolte à l’idée d’entrer è l’hôpital. Beaucoup de gens comptent sur cette ressource en cas de maladie, et sur l’hospice pour y trouver un refuge dans la vieillesse ou en cas d’infirmité. Et, avec cette idée qu’ils ont un abri assuré, ils ne prennent pas de précautions, ils vivent au jour le jour, sans prévoyance, sans économie, sans se ménager des ressources pour les maladies à venir. Ils répondent même aux bons conseils en répétant cette phrase banale : « Ah bah ! l’hôpital n’est pas fait pour les chiens. »

A ces moyens de soulager la misère, je pourrais ajouter les ateliers de charité établis temporairement quand des calamités, comme la disette de cette année, privent tout à coup de travail une grande quantité d’ouvriers.

— Ceux-là, du moins, n’ont pas d’inconvénients, dit André.

— C’est ce qui te trompe. Ces ateliers ont l’inconvénient de gâter les ouvriers qui y prennent des habitudes de paresse, et travaillent, commue on dit, pour l’amour de Dieu, parce qu’ils savent que c’est par charité qu’on les occupe. Vous en avez vu un exemple à Mirebeau ; vous savez ce que la commune a dépensé pour occuper les habitants les plus pauvres qui se trouvaient sans occupation, et vous connaissez le travail qu’on a fait. Vaut-il la moitié du temps et de l’argent qu’on y a consacrés?

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— Non pas, certes, dirent les ouvriers qui s’y connaissaient.

— Il en est toujours ainsi, mes amis, quand on n’a pas un intérêt direct à travailler. Quoi qu’il en soit, vous avez dans ce que je viens de vous dire un échantillon de ce que la société a fait pour soulager la misère. Ce qu’elle a imaginé pour la prévenir est bien plus important encore. Car, s’il est beau de venir en aide à ceux qui sont dans le malheur, il est bien plus utile de les empêcher d’y tomber.

Les institutions qui ont pour objet de prévenir la misère portent en général le nom d ’ institutions de prévoyance , parce que la prévoyance en est le fondement. Malheureusement, mes amis, la prévoyance est ce qui manque le plus souvent aux hommes. Quand on a du travail et du pain, on ne pense pas qu’il puisse venir un jour où l’on en manquera ; quand on est bien portant, on ne songe pas à la maladie ; quand on est jeune, on oublie la vieillesse. On vit sans prévoyance, dépensant chaque jour tout ce qu’on gagne, et les chômages, La disette, les maladies, les infirmités et la vieillesse viennent quand on s’y attend le moins.

C’est qu’il faut songer à l’avenir, sérieusement et toujours. Or il en coûte d’y penser ainsi, parce que, pour être conséquent, il faudrait se corriger de ses défauts, se défaire de ses habitudes de jparesse, d’intempérance et de désordre, être prudent, laborieux, économe; il faudrait savoir renoncer au cabaret, à l’eau-de-vie, à la bière, au café, à la pipe, et à toutes ces habitudes qui deviennent des besoins, et qui font une nécessité de ce qui n’est un plaisir permis que lorsqu’on sait en user modérément et surtout en famille.

— Mais, M. JDupré, savez-vous qu’à ce compte, la vie ne serait pas gaie? dit notre ancienne connaissance, Paul Boitard. Ce 11e serait pas la peine de vivre s’il fallait se priver de tout.

— Je te l’ai déjà dit, reprit M. Dupré; si tu ne sais pas te priver étant jeune, il faudra te priver quand tu seras vieux, choisis; mais alors il ne faudra pas t’en prendre à la société et voir d’un œil jaloux l’aisance de ceux qui n’auront pas fait comme toi. Tu sais le proverbe : comme on fait son lit, 011 se couche. Si tu veux être bien couché, fais ton lit le matin. Persuadons-nous bien, une fois pour toutes, que la jeunesse est le temps des se-

mailles et du labeur: la vieillesse est celui de ia moisson et du repos. Quand vous êtes jeune, pensez à l’avenir ; faites des économies, et sachez vous former un petit capital pour vous établir un jour, ou afin de vous ménager des ressources pour toutes les circonstances possibles.

Autrefois les ouvriers étaient embarrassés pour placer leurs économies; ne sachant qu’en faire, ils dépensaient tout ce qu’ils gagnaient. Quelques-uns ayant de petites sommes et ne pouvant en faire un placement solide chez des gens aisés et. solvables, les plaçaient chez des personnes besogneuses qui les alléchaient par l’appât d’un gros intérêt, et le plus souvent ils finissaient par perdre leur avoir : c’est ce qui poussait les gens de la campagne à enfouir leur argent sans le faire fructifier. Aujourd’hui vous n’avez plus d’excuse depuis la création des caisses d'épargne, qui sont en ce moment au nombre de 520, auxquelles s’ajoutent 598 succursales, car la bienfaisance publique, voulant les mettre à la portée des travailleurs, en a établi dans les moindres villes; et lù, on reçoit les fonds des habitants de toutes les communes environnantes 1 .

Les ouvriers ne savent pas tout ce qu’ils doivent à cette précieuse institution, l’un des grands bienfaits de ce siècle. En recevant des dépôts depuis la somme d’un franc, elle fait disparaître tout prétexte de dépenser ce qu’on a pu économiser. Avec la caisse d’épargne, rien ne se perd, tout profite; les moindres économies finissent par faire des sommes. La caisse d’épargne est ce que le génie de la bienfaisance pouvait imaginer de mieux pour faciliter à l’ouvrier le moyen de s’élever à une condition meilleure, pour passer du prolétariat à la propriété, de la condition d’ouvrier à celle de patron.

Mes amis, profitez donc de celte admirable institution, encore plus que vous n’avez fait par le passé. Vous qui êtes jeunes et sans famille, vous pouvez économiser dix sous, quinze sous par jour, d’autres vingt sous, quelques-uns même davantage. Or,

1 Le montant des fonds, appartenant aux déposants, dans les caisses d’épargne, était au 31 octobre 1809, de 633,23S,270 fr., sans compter les sommes considérables employées en achats de rentes à leur profit.

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dix sous par jour, je vous l’ai déjà dit, c’est 180 fr. par an, et, avec l’intérêt, plus de 2,200 fr. en dix ans, et près de 4,000 fr. en quinze ans. Avec ce petit capital., vous pouvez vous établir, acheter une maison, un jardin, un champ. Je vous en supplie dans votre intérêt, mes amis, faites-le; votre bien-être à venir est dans vos mains, ne le laissez pas échapper.

— Ne craignez rien, M. Dupré, nous suivrons vos conseils, crièrent un grand nombre de jeunes gens dans l’auditoire.

— Et vous qui êtes mariés, qui avez plus de besoins et plus de charges, économisez encore, vous le pouvez; car, si vous ne le pouvez pas quand vous avez du travail, comment f ites-vous pour vivre quand vous n’en avez pas? Voyez Honoré, voyez Michel! Y a-t-il des gens qui se soient trouvés dans des positions plus difficiles? Ils ont élevé une nombreuse famille, et pourtant, dans toutes les circonstances, ils ont économisé. Imitez -les, et vous en recueillerez le fruit comme eux.

Aujourd’hui plus que jamais, il est possible à chacun, même au père de famillle le plus pauvre, de devenir propriétaire d’une maison où il pourra se reposer dans sa vieillesse. La bienfaisance, dans sa fécondité inépuisable, a imaginé une combinaison à l’aide de laquelle l’ouvrier le plus dénué peut, en un certain nombre d’années, devenir propriétaire d’une maison suffisante pour loger une famille. Des associations de personnes charitables ont construit en différents lieux des maisons de grandeur variable, mais pouvant chacune loger une famille. Ces maisons sont généralement entourées d’un jardin et pourvues de ce qui peut rendre une habitation agréable et commode. Elles ne se louent pas plus cher que les logements infiniment moins salubres qu’occupent aujourd’hui les ouvriers; mais voici ce qu’il y a d’ingénieux dans la combinaison. Avec une très-légère addition au prix du loyer, chaque locataire devient possesseur de la maison au bout de quinze ou seize ans, et cela d’une manière presque imperceptible pour lui, au moyen de l’intérêt composé dont je vous ai déjà fait connaître la .puissance. Cet ingénieux système est déjà mis en' pratique dans difféi’entes villes ou localités manufacturières de la France et de l’Angleterre. A Mulhouse, par exemple, une société industrielle, qui a pris l’initiative d’une foule d’institutions

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utiles, a construit à elle seule 618 de ces maisons entourées de petits jardins, et déjà 538 d'entre elles ont été achetées par les ouvriers, qui ont promptement compris les avantages que leur offrait ce système.

— C’est admirable! s’écria Honoré; s’il y avait eu pareille chose ici, je n’aurais pas eu autant de peine à acheter ma maison. Mais cela ne peut se faire que dans les grandes villes et là où il existe beaucoup d’ouvriers.

— Tu te trompes. Honoré; cela peut se faire pour quelques maisons seulement comme pour des centaines, et dans le moindre village comme dans une grande ville. Je puis même vous dire dès à présent que MM. Valcour, Lenoir, Dubuisson et Blondeau ont conçu un projet semblable, et qu’ils ont arrêté entre eux de faire construire très-prochainement un certain nombre de maisons de ce genre; il les loueront aux ouvriers et aux journaliers qui voudront en devenir propriétaires de la manière que je vous ai indiquée.

— Et nous en profiterons certainement, crièrent beaucoup de voix dans l'auditoire.

— Vous voyez là, mes amis, reprit M. Dupré, un nouveau moyen pour les plus pauvres d’arriver à la propriété. 11 n’y a rien qui soit impossible aujourd’hui avec du travail, de l’ordre et de l’économie; non, pas même de se trouver un jour à la tête d’une belle manufacture, je vais vous en donner la preuve. On se plaint aujourd’hui qu’avec le système de la grande industrie, qui tend de plus en plus à prévaloir, il devient impossible aux ouvriers de s’établir. Rien n'est moins exact. S’il est un pays au monde où ce système existe surtout, c’est l’Angleterre. Eh bien, dans une des grandes villes manufacturières de ce pays, à Bradford, on a voulu savoir ce qu’il en est et l’on a fait une enquête, il y a quelques années, sur l’une des plus importantes industries de la localité, celle de la filature et du tissage. Or on a constaté qu’à cette époque, sur 137 manufactures de la ville consacrées à cette industrie, il y en avait 74 appartenant à des propriétaires qui ont commencé par être ouvriers.

Ainsi, vous le voyez, dans le pays où les choses se font le plus en grand, et dans une industrie qui semble le moins à la portée

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des ouvriers, voilà cependant plus de la moitié des manufactures qui sont entre les mains d’hommes qui, en commençant, étaient de simples ouvriers. Mais qu’ont-ils fait? Par l’activité, l'habileté, l’intelligence, ils se sont élevés au plus haut degré dans la fabrique; ils sont devenus contre-maîtres, gérants, associés, propriétaires. Tout le monde n’y arrive pas sans doute, mais ceux qui le veulent sérieusement y parviennent plus ou moins.

11 est vrai que des maladies ou des accidents viennent souvent déranger les calculs de l’économie la plus prudente. Mais, pour prévenir ou affaiblir ce que ces maux ont de plus fâcheux dans leurs suites, la bienfaisance publique a imaginé de nouvelles institutions de prévoyance, dont il me reste à vous parler. Parmi ces institutions, l’une de celles qui se sont le plus répandues en France depuis quelques années, à cause des services qu’elles rendent aux classes pauvres, est l’institution des sociétés de secours mutuels.

Ces sociétés, que la plupart d’entre vous ne connaissent pas, parce qu’il n’en existe pas encore à Mirebeau, sont cependant déjà au nombre de 6,088 en France; elles comprennent 902,598 membres, dont 116,746 membres honoraires ou bienfaiteurs et 125,050 femmes. Leur capital de réserve atteint déjà le chiffre considérable de 49,906,855 francs. Ce sont des associations établies entre les ouvriers d’une môme industrie ou entre les habitants d’une même localité pour s’entr’aider mutuellement. Au moyen d’une légère cotisation mensuelle, tous ceux qui font partie d’une société de ce genre s’assurent, en cas de maladie, les soins gratuits d’un médecin et les médicaments nécessaires. Bien plus, pendant que dure la maladie ou l’incapacité de travail qui pourrait mettre leur lamille dans le dénûment, ils reçoivent chaque jour une indemnité déterminée par le règlement et à peu près équivalente à leur gain quotidien, de sorte que la maladie même du cliel de la famille n’est plus une cause de misère, comme cela arrivait si souvent.

— Mais c’est précieux, dit Maurice, qui l’année précédente avait été obéré pour longtemps par une grave maladie.

— Tu as raison, Maurice, c’est une institution précieuse, et comme il n’y a pas encore une société semblable à Mirebeau, nous

devons nous occuper sans délai d’en créer une. Je vous dirai môme que j’en ai déjà préparé les statuts avec M. le Maire, et que nous espérons pouvoir la mettre en activité dès l’année prochaine. Je compte que vous vous empresserez d’en faire partie.

— Certainement, M. Dupré. Combien nous vous avons d’obligations !

— Et cela ne vous empêchera pas, à l’occasion, de rendre service aux amis, comme vous l’avez fait en cultivant le jardin de la veuve Morand, et en moissonnant le champ de Gaspard, quand il est tombé malade au moment de la récolte.

— Non certainement, répondit-on de tous côtés.

— A ces moyens de prévenir les suites des maladies, continua M. Dupré, je dois ajouter ceux que nous avons pour combattre les fâcheuses conséquences des accidents qui peuvent nous frapper dans nos biens: je veux parler des différentes espèces d’assurances contre l’incendie, contre la grêle, contre les épidémies qui attaquent les bestiaux, etc. Autrefois quand un de ces accidents frappait un homme, il était le plus souvent ruiné pour la vie. A présent, au moyen d’une somme très-minime payée chaque année, on peut mettre ce qu’on possède à l’abri de tous les sinistres. Quand on pense que pour une bagatelle on peut dormir tranquille et s’assurer la conservation de tout ce qu’on possède, on ne comprend pas que tant de gens hésitent encore à se procurer la tranquillité en se mettant à l’abri des fléaux.

— Mais, dit M. Jarland, qui, faute d’avoir fait assurer sa maison, avait été depuis son incendie dans une gêne extrême, — qui vous garantit que vous serez payé exactement en cas de sinistre, et que les compagnies d’assurance ne manqueront pas à leurs engagements ?

— Ce qui le garantit, c’est d’abord la vigilance du gouvernement, qui ne permet pas à ces compagnies de s’établir sans capitaux suffisants pour tenir leurs engagements, et qui les surveille avec soin ; c’est l’intérêt des compagnies elles-mêmes, qui perdraient leurs fonds si elles ne géraient pas bien leur entreprise ; enfin c'est le soin qu’ont les différentes compagnies d’assurance d’un même pays et même celles de tous les pays du monde, de. s’assurer entre elles, afin de se mettre à l’abri des risques excès-

MOYENS D 'AMÉLIORA.'!: [ON ET DE TU EN- ÊTRE. 469

sii's qu’elles auraient à courir si un incendie dévorait tout un quartier ou meme une ville entière, ou si la grêle ravageait toute line province.

— C'est admirable, dit Maurice, et je n'aurais jamais cru que la prévoyance humaine pût aller si loin ! Mais ce n’est utile qu’à ceux qui ont quelque chose à faire assurer.

— Est-ce que tu n’a pas un mobilier, Maurice? Or, comme les compagnies assurent les mobiliers et les marchandises, tu peux^ comme les autres, sauver ce que tu as. La prévoyance n’a rien négligé, il y en a pour tout le monde.

— Tout cela, c’est très-bien, dit Léonard; mais, voyez-vous, monsieur Dupré, il faudrait aux ouvriers quelque chose de mieux. Ce qui fait la grande douleur de notre vie, ce n’est ni le poids du travail, ni la modicilé de notre gain, ni môme le mécontentement que provoque involontairement dans l’àme le spectacle de l’inégalité. Non, ce qui nous affecte le plus, ce qui nous décourage, ce qui nous déchire et nous torture , c’est l’incertitude de l’avenir.

— C’est cela, Léonard, tu l'as très-bien dit, s’écrièrent les ouvriers presque d’une seule voix.

— Voyez-vous, M. Dupré, reprit Léonard : ce qu’il nous faut, c’est une caisse de retraite pour la vieillesse; voilà le désir universel et ardent de tous les ouvriers.

— Eh ! mes amis, dit le docteur, que je suis heureux de vous entendre parler ainsi ! Cela me donne l’espoir que la loi sur la Caisse des retraites, qui vient d’être votée, aura du succès parmi vous.

— Comment, elle est votée! s’écria-t-on dans l’auditoire.

— Oui, mes amis ? elle est volée, et elle doit fonctionner à partir de l’année prochaine.

— Vivat ! s’écrièrent les ouvriers, en se levant cette fois et en agitant leurs chapeaux. Vivat ! il ne nous fallait plus que cela pour bien finir L’année. Merci, M. Dupré, mille fois merci pour la bonne nouvelle.

— Pourriez-vous, dit Léonard, nous donner quelques détails sur celte institution que les ouvriers attendaient avec tant d’impatience ?

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