MANUEL DE MODALE
avec île la fortune et des loisirs, avait le désir de les employer ail bien de ses semblables. Il lui avait souvent parlé de l’état de Mirebeau, et ils regrettaient tous deux de voir plongée dans la misère une commune où se rencontraient tant d’éléments de prospérité.
Une fois résolu à commencer l’entreprise, il fit part de ses plans à M. Valcour, qui fut loin de les combattre. Comme ils entraient dans ses vues, il promit franchement, son concours. Le docteur Dupré le détermina sans peine à accepter les fonctions de maire qu’on lui avait offertes plusieurs fois, mais qu’il avait toujours refusées par défiance de lui-même. Cette circonstance mit M. Valcour dans la nécessité de demeurer plus souvent à Mirebeau; bientôt même, captivé par l’œuvre à laquelle il coopérait, il en fit sa résidence habituelle.
Une circonstance favorisa leurs projets au début. Le curé de la commune, vieillard octogénaire, à qui l’âge rendait impossible le bien qui était dans son cœur, vint à mourir. M. Dupré avait compris que, sans le secours de la religion et de la morale, on ne peu! rien accomplir d’efficace pour la régénération d’une contrée. Il s’empressa d’aller trouver l’évêque, et le pria de donner à sa commune un ecclésiastique qu’il savait décidé à le seconder de toutes ses forces. C’était un prêtre dans la force de l’âge, dont la charité égalait le zèle et les lumières, et qui, connaissant les projets du docteur, s’était senti pris du noble désir d’y concourir. M. Dupré, dont les intentions étaient bien connues de l’évêque, réussit dans sa démarche, et il revint à Mirebeau, plein d’une nouvelle ardeur. Il sentait maintenant ses forces triplées.
Il serait trop long d’indiquer tous les moyens que ces trois hommes employèrent, d’un commun accord, pour changer la face du village. Ce changement fut tel que, pour peindre l'état de la commune vingt ans après, il suffirait, en quelque sorte, de prendre l’opposé du tableau que nous avons tracé.
Le docteur et M. Valcour étaient persuadés que l’exemple est le meilleur moyen de convaincre une population plongée dans l’ignorance. Pour amener les habitants de Mirebeau à adopter un meilleur mode de culture, ils ne virent rien de mieux que de faire parler les résultats. M. Valcour profita de l’expiration du
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bail de sa propriété pour obliger son fermier à se conformer à ses vues. Il l’aida d’ailleurs par de grands travaux d’amélioration entrepris à ses frais.
Jusqu’alors M. Dupré avait fait valoir son bien avec l’aide d’un régisseur, mais il n’avait pas les capitaux nécessaires pour l’améliorer. Il prit un parti qui, à lui seul, était un des plus salutaires exemples qu’il pût donner. Contrairement à la déplorable habitude des cultivateurs, qui ont l’imprudence d’emprunter pour agrandir leur propriété, il vendit la moitié de son bien, afin de se procurer des capitaux pour améliorer le reste.
Dans cette circonstance, il imposa silence à son amour-propre, et ne craignit pas de s’exposer aux suppositions que devait faire naître cette aliénation d’une partie de son domaine. L’événement prouva que ce qui aurait pu n’être qu’un bon exemple, avait été aussi une excellente opération. Dix ans plus tard, la moitié de sa propriété lui rapportait plus du double de ce que lui donnait auparavant la totalité. Des capitaux habilement employés en travaux d’assainissement, en engrais, en amendements, en instruments perfectionnés, des soins intelligents et un système raisonné de culture avaient presque triplé son avoir.
Des résultats aussi évidents ne pouvaient manquer de frapper les habitants de Mirebeau. Bientôt quelques cultivateurs, séduits par l’exemple et entraînés par les conseils chaleureux du docteur, quelques-uns même aidés secrètement par la bourse de M. Valcour, se décidèrent à adopter ses procédés. Dès ce moment, le plus difficile était fait. Nos deux amis ne s’étaient pas dissimulé que, tant qu’ils agiraient seuls, leur exemple serait peu convaincant pour les simples cultivateurs, toujours portés à se délier de ce que font les riches, sous prétexte que ce qui est bon pour ces derniers ne vaut rien pour eux. En amener quelques-uns à imiter ce qu’ils voyaient était donc une victoire ; leur exemple devait être suivi de proche en proche. Le résultat confirma ces prévisions.
Aussi, pour obtenir cette première victoire, M. Dupré n’avait rien négligé. Il se multiplia réellement pendant les premières années, et l’on peut dire que sa vie fut un combat perpétuel contre les obstacles. Il était partout pour surveiller les travaux
qu il luisait executer, et dont la réussite imporlait non moins au succès de son œuvre qu’à- sa fortune personnelle. Il continuait en même temps ses soins aux malades. Il leur faisait meme des visites plus fréquentes, parce que chacune était pour lui occasion de donner un conseil. Jamais il ne rencontrait un habitant de la commune sans lui faire quelques questions de nature à provoquer ses réflexions, et il ne le quittait pas sans lui avoir glissé quelque avis. Tous les dimanches, quand le temps le permettait, il se mêlait aux groupes qui se rassemblaient à la porte de l'église. Les habitants de Mirebeau faisaient alors cercle autour de lui, et là, tout en parlant de la saison, de l’état des récoltés ou des aflaires de la commune, il leur adressait en commun quelques-uns des avis qu’il leur prodiguait en particulier. Il tournait la conversation sur les mesures qu’il avait en vue pour
eA Jlen e la cornmune, et il les amenait à les proposer euxmemes, leur faisant adopter d’avance ce qu’ils auraient peut-être combattu si on le leur eût ouvertement conseillé.
Un des premiers points sur lesquels s’était portée l’attention du docteur, avait ete l’endiguement du ruisseau qui traversait la
merîts nui t ^ fU Vllla?c* <>n avait ainsi prévenu les débordements qui transformaient celte plaine en un marécage pestilentiel
Les pâturages, envahis par des plantes malfaisantes, à cause de la picsence constante de l’eau, avaient été assainis par de nommes8 retournés et purgés des mauvaises
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On sait que ce ruisseau formait, dans son cours, plusieurs chutes qu on n avait jamais utilisées. Le docteur regrettait depuis
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au^éi-dt d‘U,lCS Cr a P,US rapPr°cliée du village, un moulin qui. Ud.t déjà un bienfait pour le pays, mais dont l utilité fut surtout appréciée lorsque les habitants connurent mieux l’emploi du
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temps. Il les dispensait, en effet, des longues courses qu’ils avaient à faire auparavant, par de très-mauvais chemins, pour porter moudre leurs grains.
C’était là, cependant, la moindre des choses que M. Dupré avait eues en vue. Le territoire de la commune était étendu, mais il se composait, en grande partie, de prés et de bois qui offraient peu d’aliment au travail : les terres, dont la culture occupait seule les habitants, étaient peu considérables. Le docteur voyait quel avantage il y aurait à appeler dans le village une industrie qui pût leur fournir une occupation. La vente d’une partie de sa propriété lui permit de réaliser ce projet. 11 savait que des capitalistes désiraient établir des usines dans la vallée de Mirebeau. La portion qu’il voulait vendre convenait à cet objet; le marché fut conclu, et bientôt l’on vit s’élever les murs d’une filature qui réussit assez bien pour décider, dans la suite, les propriétaires à y joindre une fabrique de toiles peintes. Plus tard, comme la contrée offrait du minerai de fer de bonne qualité, et que, faute de débouchés, les bois environnants avaient peu de valeur, quelques forges vinrent s’établir dans le vallon. D’autres usines s’y fixèrent successivement, et, peu à peu, la vallée devint le siège d’une assez grande activité industrielle.
Tout cela ne se fit pourtant pas sans difficultés ni sans luttes. Les habitants de Mirebeau n’étaient, dans le principe, ni assez nombreux, ni assez intelligents pour suffire aux travaux de la fabrique; il fallut donc appeler des ouvriers du dehors. Leur arrivée causa un soulèvement presque général. On ne voulait pas voir qu’en exécutant des travaux que ne pouvaient pas accomplir les habitants, ils ne feraient tort à personne, et que leur présence, en augmentant le nombre des consommateurs, donnerait de la valeur à bien des choses qui n’en avaient point. Comme le village pouvait à peine nourrir ses propres habitants, on voyait un danger dans ces nouveaux venus. « C’étaient, disait-on, autant de bouches qui allaient affamer le pays et faire enchérir les denrées. »
Ce fut un bonheur pour la commune d’avoir alors un homme comme M. Dupré. L’influence dont il jouissait sauva tout : il parvint à calmer l’irritation, et s’il ne put obtenir que les nouveaux
travailleurs lussent accueillis avec bienveillance, il empêcha du moins qu ils ne fussent victimes d’une aveugle hostilité.
Le docteur eut surtout besoin de toute son influence dans une circonstance décisive pour le bien-être du village. Il s’agissait de a vente des biens communaux. Ces biens, formant une partie noade du territoire de Mirebeau, se composaient de bois et d’une assez grande étendue de landes et de pâturages. Les pauvres de la commune y menaient paître leurs vaches et leurs brebis* ils v trouvaient encore du bois pour se chauffer.
Lorsqu’il fut question, pour la première fois, de cette mesure, elle souleva un cri d’indignation. « C’était vouloir ruiner le vil- JBo, dépouiller les pauvres de ce qui leur appartenait et les réduire a la mendicité. » Dans cette circonstance, M. Duprc faillit perdre toute sa popularité. Il tint bon cependant, parce qu’il était convaincu de futilité de la mesure. D’abord, la commune avait besoin de se créer des ressources pour les travaux d’utilité publique qu elle devait entreprendre; d’un autre côté, et ce point était e plus important a ses yeux, celait l’enrichir que de rendre à la eu ture des terrains qui, à l’état de vaine pâture, étaient, pour ainsi dire, frappes de stérilité. P
Pour faire adopter sa proposition, le docteur Ht décider qu’une |>ai lie des communaux serait partagée entre les habitants, afin de compenser immédiatement l’inconvénient qui pourrait résulter
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de communication, qui facilita les transports de toute espèce. En peu d’années, les chemins de la commune lurent tous mis dans un' parfait état de viabilité, et l’on en établit de nouveaux pour étendre les relations avec les localités environnantes'. Au coin-
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pour prévenir toute chance d’accident. La promenade et la terrasse furent garnies de bancs. C’est là que le bon docteur aimait à s’asseoir pour causer avec les habitants de la commune, tutoyant, avec une aimable familiarité, comme on fait à la campagne, toüs ceux qu’il avait vus enfants, ou que L’àge n’avait pas rendus
mencement, les habitants ne voyaient dans ces travaux que des corvées au profit des riches, qui, disaient-ils, profitaient seuls de ces routes. Mais bientôt l’industrie et les progrès de l’agriculture, én multipliant les charrois, leur firent voir que le bon état des routes profitait aux pauvres comme aux riches. Lorsqu’ils comprirent
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ses égaux.
11 se plaisait à jouir du spectacle qui, de cette terrasse, se déployait aux regards, et qui était, eu grande partie. Je fruit de ses efforts. Au bas, la rivière développait, à droite et à gauche, sa courbe gracieuse; les bords en avaient été garnis d’un rang de peupliers, qui formaient de chaque côté un magnifique rideau de verdure, et qui déjà constituaient un revenu important pour la caisse municipale. Ce rideau, un peu interrompu devant. la terrasse, permettait à la vue de s’étendre dans la vallée, où elle se reposait agréablement sur un riant lapis de prairies. Le centre du paysage était occupé par la fabrique, dont les bâtiments dominaient les habitations répandues dans la vallée, et qui étalait aux regards ses longues bandes d’étoffes aux mille couleurs.
Les habitations avaient subi, dans l’intervalle, un changement non moins satisfaisant; elles avaient un air de propreté coquette qui charmait les yeux. De dimensions variables, en raison des familles qu’elles devaient loger, elles étaient presque toutes construites sur un plan analogue. Le docteur avait réussi à faire comprendre l’importance de la lumière et du renouvellement de l’air : aussi elles étaient toutes percées de plusieurs ouvertures, pratiquées de côtés opposés. Entourées de jardins plantés d’arbres fruitiers et clos par des haies vives, elles paraissaient s’élever du sein d’un immense verger. Les fleurs qu’on voyait parer ces jardins et orner le devant des maisons dénotaient, chez les habitants, un amour de la nature, indice heureux de la douceur de leurs sentiments. On y reconnaissait l’influence des goûts du bon docteur, qui avait fourni les graines. Ces maisons avaient été construites en partie par lui, par M. Yalcour, et surtout pur les propriétaires de la fabrique, afin .de loger les ouvriers venus à Mirebcau. Plus tard, les autres habitants, forcés, malgré eux, de comparer ces demeures propres et agréables avec leurs logements sales et incommodes, imitèrent le plan de ces maisons, et bientôt la vallée s’était trouvée couverte d’habitations qui joignaient l’agrément à la commodité.
On avait en même temps assaini le village en faisant disparaître les boues et les ornières des chemins; les trous et les mares avaient été comblés; la vue et l’odorat n’étaient plus offusqués par des amas d’immondices et par des tas de fumiers dont on
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laissait perdre les sucs fertilisateurs, au grand détriment de la santé publique. La propreté avait fait des progrès avec l'aisance; les anciennes maisons avaient été réparées, nettoyées, agrandies ; beaucoup même avaient été reconstruites; aujourd’hui, elles étaient toutes plus commodes, pourvues d’un grand nombre de meubles et d'ustensiles, et surtout elles étaient tenues avec plus de soin.
Pour arriver à ce dernier résultat, M. Dupré avait beaucoup compté sur la génération naissante ; car il savait que les vieilles habitudes sont plus fortes que les bonnes intentions. Aussi, un de ses premiers soins avait été la création d’une école.
Les bons maîtres manquaient alors ; il n’y avait pas d’écoles normales, et les instituteurs étaient sans moyens pour se former. Le curé vint en aide au docteur. Dans son ancienne paroisse, où il s’était beaucoup occupé d’instruction, il avait remarqué à l’école un jeune homme qui aidait le maître, et qui, à un esprit droit, à un jugement sain, joignait d’excellents sentiments et un goût véritable pour l’enseignement. 11 le lit venir à TVlirebeau et se chargea de le mettre en état de diriger une classe. Ses soins furent couronnés de succès; dès l’ouverture de l’école, la manière dont elle fut tenue prouva qu’elle était dans de bonnes mains. Le curé y faisait d’ailleurs de fréquentes visites, pour encourager le maître; il s’assurait de l’exactitude des enfants, il suivait leurs progrès, surveillait leur conduite et faisait de tout ce qu’il remarquait l’objet d’observations aux parents.
11 fallut cependant de la persévérance pour décider les familles à envoyer leurs enfants à l’école. Les pères, qui avaient vécu jusque-là sans instruction, ne pouvaient se persuader qu’il fût nécessaire d’en donner à leurs fils. Le doct.ur joignit ses efforts à ceux du curé pour les déterminer à se priver un peu des faibles services que leur rendaient leurs enfants. De son côté, M.Yalcour, comme maire, sévit avec fermeté contre le vagabondage et les déprédations des enfants; il punit aussi très-sévèrement toutes les dégradations commises par eux sur la voie publique. En combattant ainsi l’oisiveté, il affaiblit les obstacles qu’elle apportait aux progrès de l’instruction.
Grâce à ces soins réunis, l’école fut bientôt suivie par tous les enfants en âge de s’y rendre. La population de la commune
croissant, il fallut même songer, plus tard, à dédoubler l’école où les enfants des deux sexes étaient réunis. L’instituteur, M. Raymond, s’était marié, et sa femme partageait avec lui le soin de la classe. On confia à celle-ci la direction de l’école des filles, qui reçurent alors une éducation mieux appropriée aux besoins de leur sexe. Enfin, dans les derniers temps, on avait établi dans la vallée une salle d’asile pour les enfants des familles occupées dans les ateliers. Les propriétaires de la fabrique y avaient généreusement contribué pour la plus forte part.
Tant d’efforts avaient porté leurs fruits. Si la face du village avait changé, les mœurs n’avaient pas subi une transformation moins complète. Elles s’étaient adoucies, policées; les habitudes étaient devenues moins grossières, le caractère moins sauvage. L’activité avait succédé à l’engourdissement de la paresse. Les foires et les marchés n’étaient plus suivis que par ceux qui avaient besoin d’y aller pour acheter ou pour vendre. Les cabarets étaient moins fréquentés, mais en revanche, les champs étaient mieux cultivés et donnaient des moissons plus abondantes. Des produits auparavant inconnus étaient maintenant recueillis dans le village; les cultures plus variées faisaient moins dépendre lerevenu des habitants de l’inconstance des saisons, elles les mettaient davantage à l’abri des chances d’une récolte unique.
La culture des plantes économiques et industrielles s’était répandue dans la commune. Elle y avait augmenté les moyens d’échange, et amené l’argent qui y manquait. Les fruits, précédemment négligés, étaient devenus un objet de grand rapport; le docteur y avait veillé d’une manière spéciale. Il aimait ce qui retient l’homme chez lui et l’attache à sa demeure. D’ailleurs, disait-il, les fruits sont une récolte qui vient d’elle-même, et il n’en coûte pas davantage pour cultiver de bonnes espèces que pour en soigner de mauvaises. Il s’efforçait donc de propager les meilleures, et il montrait lui-même à greffer et à tailler les arbres.
11 avait aussi insisté pour le perfectionnement des races de bestiaux, y appliquant le même raisonnement qu’à la culture des fruits. La multiplication des bestiaux, due à l’amélioration des prairies, donna naissance, par son conseil, à une industrie nou-
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velle, la fabrication du fromage. Il introduisit l’usage des associations rurales du Jura, nommées fruitières. A l’exemple de ces associations, le lait des vaches de tous les habitants était remis chaque jour à l’un d’eux, qui se chargeait de fabriquer le fromage, et qui en tenait compte à chacun en raison de la quantité de lait fournie. Cette association si simple permit d’utiliser les moindres quantités de lait, tout en diminuant les frais et les pertes de temps.
Le soin des vaches et de la basse-cour que posséda bientôt chaque maison, retint les ménagères dans l’intérieur de leurs maisons, et devint entre leurs mains une occupation aussi lucrative qu’intéressante. Le docteur inspira aussi le goût de l’éducation des abeilles, éducation qui donne sans peine un revenu presque assuré et un produit d’une ressource précieuse pour les ménages. On ne trouvait presque plus dans le village une seule maison dont le jardin ne contînt quelques ruches.
M. Dupré avait cherché encore à répandre dans la commune le goût des industries qu’on peut appeler domestiques, parce qu’elles s’exercent au coin du foyer. Il tenait à ce que chaque cultivateur connût un état pour occuper les longues soirées d’hiver ou les journées de mauvais temps. Oulre le profit qu’on en tire, il y voyait une ressource contre l’oisiveté et une garantie contre la fréquentation du cabaret.
Pour arriver à ses fins, il avait très-heureusement profité de la classe d’adultes que l’instituteur tenait trois fois par semaine. Cette classe avait eu d’abord de la peine à réussir; elle avait rencontré dans le cabaret un concurrent redoutable; mais enfin elle avait fini par recruter un bon nombre d’assistants. C’était pour M. Dupré un puissant moyen d’action sur la population. Il venait lui- même fréquemment à la classe; il s’entretenait avec ceux qui étaient présents, et trouvait toujours moyen de leur donner quelque avis ou de leur apprendre quelque chose de nouveau.
De son côté, le curé s’y rendait aussi chaque semaine. Il y faisait régulièrement, comme à l’école, une instruction religieuse. Il adressait aussi des avis, faisait des observations à propos de ce qui se présentait, interrogeait l’un ou l’autre, s’enquérait des affaires de celui-ci ou de celui-là, demandait des
nouvelles du père ou de la mère, de la femme ou d’un enfant malade; il excitait, conseillait, blâmait quelquefois, encourageait plus souvent, et toujours gagnait la confiance de chacun.
C’est ainsi que le village de Mirebeau était devenu méconnaissable. Vingt ans avaient suffi pour tripler la population, et l’aisance avait fait des progrès encore plus rapides. Cependant tout ne fut pas également heureux. Il n’y a pas de bonheur parfait en ce monde, et le bien n’est jamais sans mélange.
Ainsi les progrès furent accompagnés de vicissitudes et de revers partiels, qui amenèrent la ruine de plusieurs imprudents. Quelques habitants, éblouis par les succès de leurs voisins, se livrèrent à des entreprises mal calculées; ils échouèrent, et leur échec rendit plus circonspects ceux qui vinrent après eux. Des ambitieux se lançèrent aussi dans des spéculations téméraires; ils firent malheureusement des dupes dont les plaintes mcnaçèrentun instant d’arrêter toute tentative nouvelle. Il y eut aussi, comme toujours, des accidents imprévus, des épreuves envoyées par la Providence à d’honnêtes familles. Mais ces malheurs excitèrent la compassion générale; le concours empressé de ceux qui n’étaient pas frappés réussit à les soulager en partie.
On ne pouvait pas espérer non plus que Dieu mît la commune à l’abri des intempéries des saisons. Il survint donc quelques années mauvaises qui furent d’autant plus pénibles à passer, qu’elles surprenaient beaucoup d’individus au milieu d’entreprises commencées, et lorsque la commune tout entière se trouvait dans une espèce de travail d’enfantement. Les industries qui s’y étaient implantées ne furent pas toutes également prospères. Les alternatives d’activité et de stagnation, qui se reproduisent presque périodiquement, ne pouvaient pas manquer de les atteindre; les moins vivaces y succombèrent.
Il y eut donc des alternatives dans le développement de la prospérité de Mirebeau; mais le docteur les avait prévues, aussi n’en fut-il pas ébranlé. Dans ces moments difficile?, il redoublait d’activité, afin de rendre le courage aux esprits abattus. Quant à lui, son énergie se retrempait, en quelque sorte, dans ces temps d’épreuves. Comme il n’avait jamais compté sur une prospérité
ces temps d’arrêt comme des moments de repos où l'humanité reprend. des forces pour s’élancer ensuite à de nouveaux progrès.
Un seul danger l’effrayait pour la commune, l’invasion des vices; tous ses efforts tendaient maintenant à Ten préserver à l’avenir. Il redoutait non moins l’invasion des idées fausses, qu’il regardait comme un fléau pour une société. Par le mal que des idées erronées avaient fait dans la commune, par l’état d’engourdissement et de pauvreté où elles l’avaient maintenue si longtemps, il devinait le mal que pouvaient faire d’autres idées également fausses, si elles venaient h se glisser, dans l’esprit des habitants. 11 s’efforçait en conséquence de propager l’instruction : il était parti de si loin, qu’il avait encore bien des erreurs et des préjugés à combattre.
Mais venons à l’objet de la réunion que nous avons laissée auprès de l’église.
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