LES SUITES D UNE IMPRUDENCE
Louis Morand, un des anciens enfants de Mirebeau, avait épousé, dix-huit ans auparavant, la fille d’une veuve, qui lui avait apporté avec scs vertus une petite maison entourée d’un enclos. C est la cju il vivait, cultivant de ses mains le modeste héritage qu’il avait reçu de ses parents. Son activité, jointe à celle de sa femme, ménagère laborieuse et économe, fournissait largement aux besoins de la famille composée de six personnes, lui, sa femme, sa belle-mère, et trois enfants dont un garçon et deux hiles plus jeunes.
Leur union durait depuis dix ans et n’avait été troublée par aucun accident. Louis Morand avait déjà fait des économies, lorsqu’il eut l’imprudence de s’associer avec son frère aîné, homme actif, qui venait malheureusement d’entreprendre sans ressources suffisantes un petit commerce de transport par eau. Cette entreprise avait semblé prospérer d’abord; mais bientôt une concurrence établie avec des capitaux plus abondants la fit échouer. Puis survint un débordement où son frère périt avec son bateau.
Il fallut vendre ses biens pour payer ce qu’il devait. Tout y passa, et cependant il restait encore quelques dettes. Louis Morand voulut les acquitter. Il aurait pu s’en dispenser, il est vrai puisqu il n’avait jamais été associé en nom avec son frère et qu’il
n'avait signé aucun billet. Mais ces dettes avaient été contractées pour un commerce dans lequel il avait un intérêt; il sentait sa conscience engagée, et tenait à faire honneur à la mémoire de son frère. Peu après le chagrin conduisit sa helle-sœur au tombeau, elle mourut laissant deux enfants dans un dénûment absolu. Louis Morand recueillit sans hésiter les deux orphelins; il se dit qu’en travaillant un peu plus il parviendrait bien à les élever avec ses propres enfants.
En agissant ainsi, Louis Morand s’était conduit noblement. Sa bonne action devait lui attirer les bénédictions du ciel, comme elle lui méritait déjà l’estime des hommes. Il aurait certainement continué à prospérer, grâce à son intelligence, à son excellente conduite et à son infatigable activité, qui trouvait encore le temps de rendre service; mais il commit une autre grave imprudence.
Lorsqu’on avait vendu le bien de son frère, il s’était trouvé quelques terres qui touchaient aux siennes, et il ne sut pas résister à l'envie de. s'arrondir en achetant des champs qui étaient si bien à sa convenance. Comme ses économies ne suffisaient pas à payer cette acquisition, il eut le tort d’emprunter, imitant en cela les habitants des campagnes, qu’aveugle la passion de la terre, et qui ne comprennent pas ce qu’il y a de faux dans l’opération d’emprunter à six pour cent, pour acheter des terres qui ne rapportent ordinairement que trois ou quatre au plus. Cette manie, fléau des campagnes, où elle fait des cultivateurs la proie des usuriers et des fripons, ne devait pas avoir des conséquences moins funestes pour Louis Morand.
Déjà, au lieu de vendre quelques morceaux de terre pour payer le restant des dettes de son frère, il avait contracté envers ses créanciers des engagements qui auraient dû le retenir. Mais il pensa qu’en continuant à économiser comme il avait fait jusque-là, il pourrait payer les intérêts de son emprunt et même rembourser promptement le capital. L’extinction de sa dette lui semblait donc facile, comme elle le semble toujours à ceux qui cèdent à la même tentation; le résultat devait tromper ses espérances.
Deux mauvaises années successives le mirent, dès le commencement, dans l’impossibilité de payer même l’intérêt de ce qu’il
devait. L'adoption de ses neveux avait augmenté ses charges, il devait maintenant pourvoir à l’entretien de huit personnes. Il obtint de ses créanciers, à des conditions onéreuses, d’ajouter les intérêts au capital, et il redoubla d’ardeur avec l’espoir de voir venir des temps meilleurs. Il était connu pour l’un des plus laborieux cultivateurs de Mirebeau; il le devint encore davantage, travaillant sans relâche, toujours le premier aux champs et le dernier à l’ouvrage. La fatigue altéra bientôt sa santé. Il contracta le germe d’une maladie qu’il ne voulut pas soigner au début, et qui finit par mettre sa vie en danger. La force de sa constitution, qu’aucun excès n’avait altérée, le sauva; mais il resta plus de six mois sans pouvoir reprendre le travail.
Pendant sa maladie, il fallut payer des ouvriers pour exécuter ce qu’il faisait auparavant lui-même. Ses champs, moins soignés, rapportèrent moins cette année. Pour comble de malheur, la grêle vint plus tard ravager ses terres à la veille de la moisson. Cependant, sans sa dette, Louis Morand pouvait faire face à tout, et, même avec cette dette, il aurait encore pu se tirer d’affaire, s’il avait pu se décider à vendre le petit bien qu’il avait acheté et une faible partie de son domaine patrimonial ; mais l’amour-propre, qui empêche les cultivateurs de se dessaisir de ce qui leur a une fois appartenu, le retint comme les autres. Malgré les conseils du docteur, il ne put s’y résoudre. Il vit donc sa dette s’accroître chaque année avec une rapidité effrayante.
Lorsque arrivait l’échéance des engagements, il sollicitait des renouvellements, et chaque fois il n’obtenait un sursis qu’à des conditions de plus en plus onéreuses. Il vint enfin un moment où les intérêts et les frais eurent tellement accru le montant de sa dette, qu’il ne lui était plus possible de la payer par son travail et le revenu de son bien. Ses créanciers l’exproprièrent, et il eut la douleur de voir l’héritage paternel absorbé tout entier par une dette qu'il aurait pu acquitter dans le principe avec le sacrifice d’une portion de ce patrimoine.
Il ne lui resta plus que la maison et le jardin. Du moins, sa famille avait un abri, et leur vieille mère ne fut pas réduite à quitter le toit sous lequel elle avait passé sa vie.
Obligé de chercher du travail, Louis Morand en alla demander
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à la filature, avec l’espoir d’y faire admettre aussi son fils, déjà dans sa seizième année. Malgré la gène où il avait vécu, il l’avait envoyé à l’école jusqu’à quatorze ans, regardant une bonne instruction, avec des habitudes d’ordre et de travail, comme l’héritage le plus sûr qu’il pût lui laisser. L’événement prouva combien il avait raison.
Louis Morand était aimé et estimé de toute la commune; on le savait laborieux et intelligent, et les malheurs qui l’avaient frappé excitaient l’intérêt en sa faveur. Il fut très-bien accueilli dans la fabrique, où il se mit promptement au courant des travaux; bientôt il fut en état de gagner un salaire assez élevé. Son fils fut reçu avec lui, et, par son savoir et son activité, il annonça devoir faire en peu de temps un très-bon ouvrier. Son gain, quoique faible d’abord, fut cependant une utile ressource pour ses parents. Enfin la mère trouvait à employer dans le village les instants que ne réclamait pas son intérieur. Ses excellentes qualités et la manière consciencieuse dont elle s’acquittait de son travail ne contribuaient pas moins que ses malheurs passés à la faire rechercher dans toutes les familles.
Le ménage parvenait ainsi a se soutenir, pauvrement il est vrai, mais sans faire de dettes, et il pouvait attendre sans trop de peine le moment où les autres enfants seraient en âge de gagner leur vie. Louis Morand, remis de la secousse, avait repris sa sérénité habituelle, et sa famille entrevoyait déjà des jours meilleurs dans un prochain avenir. Une catastrophe inattendue vint détruire ces espérances.
Louis Morand revenait un soir de la fabrique. 11 hâtait le pas à son ordinaire, afin d'avoir plus de temps à donner aux travaux auxquels il se livrait chaque jour dans son ménage. Tout à coup il entend pousser des cris de détresse. C’étaient ceux d’une troupe d’enfants dont l’un, en jouant sur le bord de la rivière, venait de tomber dans l’eau. Louis Morand, soupçonnant la cause de ces cris, accourt à l'instant; il jette sa veste et se précipite dans la rivière, à l’endroit où l’enfant a disparu. Après quelque instants de recherches, il est assez heureux pour le retrouver, et il parvient à le déposer sur le rivage, où il s’empresse de lui donner les soins que sa position réclame.
Heureusement le petit noyé était resté peu de lemps sous l'eau ; l’asphyxie n’était pas complète. Les soins intelligents de son sauveur, aidé de quelques personnes attirées par les cris, le ramènent bientôt à la vie, et déjà il a repris connaissance, lorsque sa grand’mère, avertie de l'accident, arrive sur le lieu du sinistre, Louis Morand lui remet son petit-fils, indique quelques précautions pour le Taire transporter chez elle, et charge un des enfants d’aller au plus vite chercher le docteur. De son côté, le cœur joyeux d’avoir sauvé un de ses semblables, il s’empresse de retourner chez lui pour changer de vêtements.
L’enfant fut effectivement sauvé, mais ce devait être aux dépens de celui qui s’était si courageusement exposé pour lui. Louis Morand était en sueur lorsqu’il s’était jeté dans la rivière, et la fraîcheur de l’eau l’avait saisi. Cependant l'effet aurait pu être passager, si, en donnant les premier soins à l’enfant, il n’était resté quelque temps avec ses vêtements mouillés et glacés sur son corps. En rentrant chez lui, il se sentit pris de frisson, et se mit au lit avec la lièvre. Une fluxion de poitrine se déclara, et, malgré tous les efforts du bon docteur, trois jours après il était ravi à sa famille.
Cet événement avait plongé le village dans le deuil. Louis Morand y était généralement aimé. Dans le lemps de son aisance, sa porte avait toujours été ouverte aux malheureux. On ne le voyait pas, il est vrai, aux fêtes ni aux réunions publiques ; il n’avait jamais le temps d’aller au cabaret, mais il avait toujours celui d’aller à l’église ou d’obliger un voisin, même en négligeant ses propres intérêts. La cause de sa maladie vint encore ajouter aux regrets causés par sa mort. Aussi la commune presque tout entière s’était fait un devoir d’assister à son convoi, que M. Valcour et son adjoint avaient honoré de leur présence, et que tous les ouvriers de la fabrique avaient suivi, les chefs à leur tête.
Les habitants de Mirebeau, on se le rappelle, s’étaient séparés en revenant du cimetière. Quelques-uns seulement étaient restés groupés autour de M. Dupré, sur la terrasse de l’église. Mais, cette fois, on ne voyait pas chez eux la gaîté qui présidait habituellement a ces réunions. A la tristesse causée par l’événement du jour se joignait une inquiétude générale.
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Chacun sait que la récolte de l’année 1845 avait été mauvaise, et que celle de 1846 le fut encore plus. Comme on avait épuisé les blés qui se trouvaient en réserve dans les greniers, on doutait maintenant de la possibilité d’atteindre la moisson prochaine. Des craintes sérieuses agitaient aussi la population des ateliers, et avec elle la population agricole qu’elle faisait vivre. Les affaires diminuaient; on parlait de l’encombrement des magasins, de la gène du commerce. L’activité des fabriques se ralentissait partout, et à Mirebeau on s’entretenait déjà de la probabilité d’une baisse des salaires, de la diminution des jours de travail, et même du renvoi d’une partie des ouvriers.
Un nuage de tristesse était donc répandu sur les assistants. Le docteur, au visage ordinairement si serein, paraissait lui-même soucieux. Il s’était assis en silence sur un des bancs, en face de cette riante vallée qu’il aimait ordinairement à contempler, mais dont la vue éveillait aujourd’hui dans son esprit de tristes pressentiments. Au bruit des marteaux et des machines, au mouvement des métiers qui répandaient la vie et l’aisance dans la contrée, il craignait de voir succéder le silence et le repos, précurseurs de la gêne et de la souffrance. Il pensait à l’avenir, et les autres habitants respectant sa méditation l’entouraient sans rien dire.
Le silence fut interrompu par l’exclamation d’un jeune homme, nommé André Bonnefoy. C’était un ouvrier de la fabrique, actif, ardent, à l’imagination vive, à la parole prompte et facile. Etabli dans le village depuis quelques années, il s’y était fait remarquer par son intelligence, mais aussi par son penchant à faire des objections, penchant qui était autant chez lui le désir de s’instruire qu’un besoin de critiquer. Aussi se rendait-il facilement aux bonnes raisons; sous ce rapport, il méritait son nom.
— Eh bien ! dit André, rompant le premier ce silence qui n’allait pas à sa nature, — à quoi ont servi au pauvre Morand son activité, son dévouement et sa probité? Il a travaillé toute sa vie comme un galérien, et maintenant le voilà mort, et sa famille réduite pour toujours à la misère.
— André, dit à l’instant le bon docteur, sortant de sa rêverie, sais-tu qu’il y a bien des choses dans ta question? peut-être plus que tu ne le penses toi-même.
— OJi ! reprit André, n’en supposez pas plus long que je n’en veux dire. Je suis loin de prétendre que Louis Morand a eu tort de se jeter à l’eau pour sauver le petit-fils à la mère Bonnet, il a fuit ce que tout autre eut fait à sa place. Quand on peut sauver la vie à son semblable, un homme qui a du cœur n’hésite jamais.
— André, tu n’as pas besoin de dire que tu ne veux pas blâmer le dévouement de Louis Morand; je te connais assez pour savoir que tu en aurais fait autant. Je suis pourtant bien aise de l’entendre parler ainsi : ce sont de nobles paroles, qui font toujours plaisir. Mais tu voulais sans doute parler du reproche qu’on lui a fait d’avoir payé ce qu’on appelle les dettes de son frère ?
— Précisément, dit André Bonnefoy.
— Mais sais-tu bien, André, que ce reproche ne tend à rien moins qu’à faire juger du bien ou du mal de nos actions d’après les conséquences qu’elles peuvent avoir pour nous? Le bien, d’après cela, serait tout ce qui nous est utile, et le mal, ce qui peut nous être nuisible.
— On ne dit pas cela, — se liâta de répondre un cultivateur qu’on savait disposé à mettre un peu cette opinion en pratique ; — mais enfin, si Louis Morand n’avait pas payé les dettes de son frère, il n’aurait pas été ruiné, et sa famille 11e serait pas réduite à la mendicité.
— C’est cela, père Frapin, on ne dit pas positivement; en attendant, on dit toujours, et, à force d’entendre dire, l’opinion cl la morale publique se forment en conséquence. Mais parlons franchement, et ne disons pas une chose en en laissant entendre une autre. Eclaircissons d’abord un fait dont on parle ici depuis plusieurs aimées. Les dettes qu’a payées Louis Morand étaientelles aussi les siennes, ou simplement celles de son frère ?
— Celles de son frère, dirent le père Frapin, Guillaume Jarland, cultivateur, M. Yieulin, mercier quincaillier, M.Passemard, cafetier, M. Maucorps, homme d’affaires, et plusieurs autres*
— Les siennes, dirent André Bonnefoy, Léonard Dubois, ouvrier mécanicien dans la filature, Thomas Ravaud, cultivateur, M. Bertrand, fermier, M. Saujon, menuisier, et quelques ouvriers habitués à se faire l’écho d’André et de Léonard.
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— Ah ! ali ! je vois qu’on n’est pas d’accord, reprit M. Dupré. Tâchons de nous entendre. Louis Morand avait-il mis de l’argent dans le commerce de son frère ?
— C’est connu, dirent tous les assistants.
— Si l’entreprise eût réussi, en aurait-il partagé les bénéfices ?
— Certainement, répondit-on encore à l’unanimité.
— Louis Morand était donc l’associé de son frère. Or, puisqu’il devait partager les bénéfices, ne devait-il pas supporter aussi les charges?
— Mais, objecta M. Maucorps, l’homme d’affaires, Louis Morand n’avait pas signé les engagements de son frère.
— Eh! depuis quand, ditM. Dupré, un honnête homme n’est-il engagé que lorsqu’il a mis sa signature sur un morceau de papier? Non! non! soyons plus sincères ; avouez. Monsieur Maucorps, que c’était bien la dette de Louis Morand.
— C’est vrai, c’était sa dette au fond, mais il aurait pu se dispenser de la payer, puisqu’il n’y était pas tenu légalement.
— 11 est vrai, dit M. Dupré, les tribunaux n’auraient pas pu le contraindre à payer. Mais cela prouve que ce qui est légal n’est pas toujours loyal, et qu’en dehors de ce que les lois ordonnent il y a beaucoup de choses que la morale prescrit.
— Je suis prêt à le reconnaître, reprit André. Je sens que Louis Morand s’est conduit en honnête homme, et je serais fâché pour sa mémoire qu’il eût fait autrement. Cependant il est triste de penser que son honnêteté a causé sa ruine.
— Puisque cela te fâche de le penser, André, et que l’occasion s’en présente, je suis heureux de pouvoir te détromper, en détruisant une erreur qui règne ici depuis longtemps. Maintenant que ce pauvre Morand est mort, on peut dire les choses, d’autant plus que la vérité ne doit pas nuire à sa réputation. Louis Morand, mes amis, était un parfait honnête homme, mais il avait commis auparavant une grave imprudence.
— Laquelle donc? demandèrent tous les assistants.
— C’est lorsqu’il a acheté le bien du Coudray, sans avoir les moyens de le payer. Ce bien valait six mille francs, et il n’en avait alors que la moitié. Voilà la grosse faute qu’il a commise. Sans cela, lorsque, après la liquidation des affaires de son frère.
il a eu deux mille Irancs de dettes, il aurait pu les payer comptant, et il lui serait encore resté mille francs de ses économies, tandis qu’il s’est trouvé endetté de cinq mille francs.
Mais, dit M. Jarland, cultivateur, très-géné pour avoir aussi voulu acheter un domaine qu il ne pouvait pas payer, et qui se sentait atteint par ce blâme adressé à l’imprudence de Louis Morand, i al lai t— il donc qu il laissât échapper l’occasion
d’acheter des terres qui arrondissaient si bien son patrimoine?
Certainement, cela valait mieux que de s’endetter.
— Cependant, dirent quelques assistants, s’il redevait cinq mille francs, il avait en plus un bien de six mille francs, et le revenu suffisait à payer l’intérêt bien au-delà.
Mais, repiit M. Dupré, comment ne voyez-vous pas qu’en payant six pour cent l’intérêt des cinq mille francs qu’il devait, il lui était presque impossible de se libérer? Les terres ne rappoi tant pas plus de trois pour cent, le revenu du bien tout entier devait servir à payer l’intérêt de la moitié, et il ne lui restait rien pour rembourser le capital. Il est vrai que Louis Morand, cultivant son bien lui-même, ses terres lui donnaient un revenu un peu plus élevé. A la rigueur, il aurait donc pu y parvenir à la longue, à force d’économie.
— Il en serait certainement venu à bout s’il n’avait pas été victime d’une suite de calamités, dit M. Jarland, qui, en excusant Louis Morand, défendait sa propre cause.
— est'ce que ia grêle, les pluies, la sécheresse, les maadies ne sont pas des accidents qui reviennent sans cesse, et que es hommes prudents doivent faire entrer dans leurs calculs? Louis Morand a donc manqué de prudence en faisant cette acquisition; voilà sa première faute. Il en a commis une seconde quand, ayant deux mille francs de dettes de plus après la liquidation, il na pas eu le courage de vendre immédiatement de quoi payer ce qu’il devait. L’amour-propre, qui nous fait faire anl de lautes, ne le lui a pas permis, et vous savez combien il a
durement expié celle-là.
— Certes, oui, nous le savons, dit André; sa famille est dans
a T-!xoe,î Ct qUU!U à iui" Je Ie dis encore> à quoi lui a servi sa probité . 11 a travaillé comme un nègre, se refusant tous les plai-
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sirs, se privant même du nécessaire. Maintenant, il est mort, n’ayant jamais joui de la vie, et toute sa peine n’a pas même assuré du pain à sa vieille mère et à ses enfants.
— S’il a fait une faute, s’écria Léonard Dubois, dont cette misère excitait le caractère droit et humain, mais naturellement emporté; s’il a fait une faute, ces gueux d’usuriers la lui ont fait payer assez cher. Si le gouvernement s’occupait un peu plus des intérêts des honnêtes gens, il mettrait ces gredins à la raison, et les empêcherait de pressurer le pauvre. Mais on dirait qu’il s’entend avec les fripons.
— Allons, Léonard, reprit M. Dupré avec un calme qui contrastait avec l’emportement du premier, pourquoi cette colère?
— Comment n’en éprouverait-on pas en voyant comment les choses se passent? s’écrièrent à la fois quelques ouvriers et plusieurs cultivateurs aigris par la difficulté des temps.
— Mais, mes amis, pourquoi vous en prendre toujours au gouvernement, comme s'il pouvait faire la pluie et le beau temps, le chaud et le froid, la pauvreté des uns et la richesse des autres, comme s’il lui était possible de rendre chacun de nous honnête et bon? Pourquoi vouloir le faire intervenir toujours et partout? Croyez-vous, d’ailleurs, que le gouvernement fût bien venu à vouloir vous empêcher de faire vos affaires comme vous l’entendez? Je l’ai essayé avec Louis Morand, qui était cependant bien raisonnable : il ne m’a pas écouté; il a eu recours, malgré moi, à ces gens que Léonard appelle des gueux d’usuriers, et dont je ne prétends pas faire l’éloge, car je ne voudrais pas les imiter.
— Oh î nous le savons bien.
— Mais enfin il a eu recours à eux, et alors il ne les appelait ni des gueux ni des gredins. Si quelquefois il les maudissait, c’est quand ils ne voulaient plus lui faire d’avances; lorsqu’enfin ils y consentaient à des conditions exorbitantes, il revenait content, regardant comme un sauveur celui qui venait de différer sa ruine en lui prêtant à gros intérêts. C’est là l’histoire de tous les emprunteurs.
— C’est vrai, échappa-t-il à plusieurs à qui il était arrivé d’emprunter.