MANUEL DE MODALE
— Mais, continua Léonard, le gouvernement ne rendrait-il pas service à ceux qui ont besoin d’argent en les empêchant d’être la proie de ceux qui peuvent en prêter ?
— Je ne dis pas non, Léonard; mais le tout serait de savoir comment il pourrait s’y prendre. Le gouvernement ne peut pas prêter, puisqu’il n’a que l’argent que nous lui donnons pour faire les affaires du pays. Il ne pourrait pas forcer ceux qui en ont à le prêter à ceux qui n’en ont pas, car chacun est maître de faire ce qu’il veut de ce qui lui appartient. Il ne pourrait que défendre de prêter au-dessus d’un certain intérêt; mais alors ceux qui n’offrent pas de garanties ne trouveraient pas à emprunter; plutôt que de s’exposer à perdre son argent, on aimerait mieux le garder ou le dépenser.
— C’est-à-dire, reprit Léonard, que les pauvres doivent rester pauvres et être opprimés par les riches.
— Tant s’en faut, Léonard ; je ne veux ni oppresseur ni opprimé, pas plus d’un côté que de l’autre. Je veux que les pauvres deviennent aisés, s’ils ne peuvent tous être riches. Nous avons déjà fait quelque chose pour amener un résultat de ce genre à Mirebeau.
— Grâce à vous, s’écrièrent les assistants.
— Merci, mes amis; je n’ai pas parlé ainsi pour m’attirer vos éloges; je voulais seulement vous montrer qu’on peut faire beaucoup par soi-même, sans demander au gouvernement ce qu’il ne [•eut pas accomplir aussi bien que nous ; car ce que nous avons fait ici, nous l’avons fait par nous-mêmes. Mais, pour vous le prouver d’une manière complète, il faudrait vous dire comment se règlent les rapports des hommes entre eux, et vous faire comprendre que les choses ne sont pas gouvernées en ce monde par des lois que nous puissions changer à notre gré. 11 faudrait surtout vous expliquer comment, si l’on essayait de contrarier la marche naturelle des choses, elles iraient certainement beaucoup plus mal, tandis qu’en suivant cet ordre naturel, nous pouvons faire beaucoup pour améliorer notre condition.
— Oh ! dites. Monsieur Dupré, vous nous ferez bien plaisir.
— Je ne demanderais pas mieux, mais ce serait bien long.
— C’est égal. Monsieur Dupré.
et d’économie politique. 35
— Mais, mes amis, quand je dis que ce serait long, je n’entends pas que j’en aurais seulement pour quelques heures ; il nous faudrait reprendre les choses de bien loin, traiter une foule de questions, et pour cela recommencer plus d’une fois cet entretien, ce qui probablement vous fatiguerait.
— Non, certainement, s’écria-t-on d’une seule voix. Vous savez avec quel plaisir nous vous écoutons toujours.
— Je le sais, et je vous remercie du sentiment d’affection qui vous porte à vous grouper si souvent autour de moi pour m’entendre. J’en ai peut-être abusé quelquefois en vous ennuyant.
— Bien au contraire, dirent tous les assistants d’un ton qui n’était pas simplement celui de la politesse.
— Merci, mes amis; par là vous m’engagez à continuer. Je suis donc prêt à résoudre vos doutes sur l’organisation des choses de ce monde. Mais l’heure est déjà avancée aujourd’hui : l’enterrement de ce pauvre Morand vous a retenus longtemps éloignés de chez vous. Il faut d’ailleurs que j’aille voir sa veuve, à qui j’ai à porter quelques consolations. Elle ne sait pas que, pour soulager sa position, vous avez arrêté que dorénavant vous cultiveriez son enclos gratuitement tour à tour. C’est une résolution qui vous fait honneur, et je vous en remercie au nom de la famille.
Mais, avant de nous quitter, permettez-moi de vous demander, et ce sera déjà en partie une réponse à la question d’André : estce simplement la compassion qui vous a portés à prendre cette louable résolution ? Ne serait-ce pas que, dans cette circonstance, vous avez été mus par un sentiment de respect pour la mémoire d’un homme aussi estimable que Louis Morand, et par la reconnaissance pour le dévouement qui a occasionné sa mort?
Vous ne me répondez pas, mais je lis dans vos cœurs que ces divers sentiments vous ont dirigés. N’est-ce pas encore par les mêmes motifs que vous avez promis d’employer de préférence la veuve Morand pour tous les travaux qu’elle pourrait exécuter ? N’est-ce pas pour cela que M. Bertrand (et je lui demande pardon de parler ainsi de lui en sa présence) a déclaré que, malgré sa grande jeunesse, il prendrait pour l’occuper dans sa ferme, ; la petite Louise Morand, qui vient seulement de quitter l’école? N’est-ce pas encore par la même raison que M. Lenoir m’a chargé
d’annoncer à la mère qu’à dater de ce jour il augmente le salaire de son tils Joseph, et lui donne un autre emploi dans sa filature, jusqu’à, ce qu’il puisse lui confier celui de son père?
Enfin, et je suis heureux d’avoir à vous donner ces nouvelles qui prouvent combien il y a de bons sentiments dans la commune, vous saurez que M. Valcour a obtenu de faire entrer à la colonie de Bon-Secours le neveu de Louis Morand, ainsi que le petit Bonnet, que les ressources de sa grand’mère ne lui permettent pas d’élever. Il n’y a pas jusqu’à celle-ci qui, malgré son âge et sa pauvreté, a trouvé moyen de venir en aide à la famille Morand. Ne sachant comment témoigner sa reconnaissance pour le dévouement qui a sauvé son petit-fils, elle a décidé qu’à l’avenir elle ira s’installer chez la veuve afin de soigner sa vieille mère et ses enfants, et de lui fournir ainsi à elle-même le moyen de consacrer toutes ses journées au travail.
En annonçant ces nouvelles, le bon docteur ne disait pas qu’il avait eu la première idée de la plupart de ces résolutions, accueillies, du reste, avec un empressement qui faisait honneur aux habitants de Mirebeau. Il avait saisi cette occasion de montrer comment les hommes peuvent s’aider entre eux, et de combien de manières on peut pratiquer la charité, même lorsqu’on n’a rien à donner.
— Maintenant, mes amis, continua M. Dupré, après avoir communiqué ces nouvelles, dites-moi si le souvenir de la probité de Louis Morand et de son généreux dévouement n’a pas contribué à faire prendre toutes ces bonnes résolutions? Et toi, André, crois-tu, comme tu le disais tout à l’heure, que ses vertus n’ont servi de rien à sa famille ?
— Oh ! non, je ne le crois plus à présent. Il a fait une faute et il en a porté la peine; mais il s’est conduit dignement, et sa famille en reçoit la récompense. Cependant il a fait le bien, il a été honnête jusqu’au scrupule, et il ne lui en est revenu que la pauvreté et la mort. Ma question subsiste donc toujours.
— C/est vrai, André, et je n’ai pas eu l’intention d’y répondre. Comme je vous l’ai dit, il me faudrait entamer une discussion qui exigerait plusieurs entretiens. Mais, puisque le sujet vous intéresse, nous le reprendrons, si vous voulez, dimanche prochain.
ET d'ÉGONOMIE POLITIQUE.
pour le traiter avec toutes les questions qui s’y rattachent. Nous nous asseyerons, comme à l’ordinaire, sur ces bancs, si le temps le permet, ou bien nous nous mettrons à l’abri dans l’école. M. Raymond voudra bien, avec la permission de M. le maire, nous recevoir dans sa classe.
— Très-volontiers, se hâta de dire M. Raymond, qui était toujours un des plus empressés à écouter le docteur, parce qu’il savait combien il y avait de proüt à l’entendre.
— Très-volontiers, dirent avec lui tous les assistants.
— Eh bien 1 à dimanche, dit M. Du pré en les saluant.
— A dimanche, répéta-t-on en lui rendant son salut ; et M. Dupré se hâta de se rendre chez la veuve Morand, pour lui transmettre les nouvelles consolantes dont il était porteur.
PREMIE R EN T RET1 EN
DI El' j L’HOMME ET LE MONDE.
M. Dupré, chemin faisant, pensait aux questions qu’il avait promis d’examiner. L’idée île cette discussion lui plaisait; il n’était pas fâché d’avoir une occasion de causer avec les habitants
de la commune.
L’activité de la fabrication avait attiré à Mirebeau beaucoup d’ouvriers, presque tous jeunes, n’ayant ni l’esprit ni lea mœurs de la localité. Ces étrangers, qui n’avaient pas passé par l’école de la commune, inspiraient des inquiétudes au docteur. 11 redoutait les défauts qu’une population nomade transporte avec elle, et craignait qu’elle ne répandît dans le village des principes dangereux. D’un autre côté, l’avenir se présentait sous un aspect assez sombre. Depuis plus de vingt ans qu’il avait entrepris son œuvre d’amélioration, on n’avait pas encore eu d’aussi mauvaises récoltes. La fabrication commençait à se ralentir, et tout faisait craindre que la cherté des subsistances ne finît par la suspendre.
Le docteur avait donc saisi l’occasion qui se présentait de s’entretenir avec une partie de la population. 11 se proposait d’en profiter pour donner les conseils que les circonstances pourraient exiger. 11 y voyait un moyen d’aider la commune à traverser sans danger la crise prochaine.
De leur côté, André Bonnefoy et ses amis avaient reçu avec
PREMIER ENTRETIEN
plaisir l’annonce d’entretiens qui leur semblaient devoir être fort intéressants. La nouvelle s'en répandit très-promptement dans le village. Aussi, le dimanche suivant, à l’issue de l’office, la réunion était-elle nombreuse. Les ouvriers des ateliers y dominaient; cependant les cultivateurs et quelques marchands de Mirebeau s’v étaient aussi rendus. Chacun avait du plaisir à écouter le docteur; on apprenait toujours quelque chose avec lui.
. Ce jour-là, le ciel se trouva chargé de nuages qui annonçaient la pluie. M. Dupré n’en fut pas fâché. Une réunion en plein air répondait peu à son projet, parce qu’on pouvait difficilement s’y faire entendre de tout le monde; il pensait avec raison qu’ après s’être réuni une première fois à l’école, on continuerait les dimanches suivants ; c’est ce qui eut lieu. M. le maire avait accordé l’autorisation de s’y rassembler, etM. Raymond avait eu soin de tout disposer; des bancs placés sur les cotés de la classe donnaient à tout le monde la facilité de s’asseoir.
— Mes amis, dit M. Dupré, quand chacun eut pris place, vous m’avez fait plusieurs questions auxquelles je ne puis répondre sans en traiter beaucoup d’autres. Cela nous mènera bien loin, je vous en préviens d’avance, et je crains de vous fatiguer.
— Ne craignez rien. Monsieur Dupré, s’écrièrent tous les assistants.
— Eh bien l puisque vous le voulez, je me rendrai à vos désirs. Mais, un mot avant de commencer. Plusieurs d’entre vous m’ont prié de reprendre tous les dimanches des entretiens comme celui que nous allons avoir. J’ai été bien sensible à cette prière, mais je ne dois pas y céder aveuglément. En revenant ici chaque dimanche, vous seriez quelquefois détournés de vos affaires, ou bien vous manqueriez quelques-uns de nos entretiens, ce qui vous empêcherait d’en comprendre la suite, et dès lors vous n'y trouveriez plus le même intérêt. Pour tout concilier, arrêtons donc que nos réunions auront lieu tous les quinze jours : de cette manière, ceux qu’elles intéresseront pourront y venir régulièrement, sans négliger leurs autres occupations. Ces réunions vous paraîtront plus agréables si elles vous assujettissent et vous dérangent moins.
— Vous avez raison, dirent beaucoup de personnes.
— Ainsi, c’est convenu, reprit M. Dupré; à présent causons.
— Dis-moi, André, toi qui as fait la première question qui nous amène ici, crois-tu que Louis Morand soit tout à fait mort ?
A cette question, une explosion de surprise eut lieu dans l’auditoire; tout le monde resta muet, et André le premier. Le docteur renouvela sa question.
— Certainement, répondit alors André. Est-ce que nous ne l’avons pas conduit au cimetière dimanche dernier?
— Oui, nous avons mis son corps en terre. Mais était-ce bien Louis Morand tout entier ? Tout meurt- il avec le corps ?
— On dit que non. Monsieur puisque l’homme a une âme et un corps, et qu’à la mort du corps, l’âme continue à vivre. A ce compte, Louis Morand n’est pas mort tout entier, et je vois où vous voulez en venir.
— Je suis bien aise que tu le voies, car je ne veux prendre personne par surprise. En effet, si Louis Morand n’est pas mort tout entier, il y a quelque chose de plus précieux que son corps, puisque ce qui dure est plus précieux que ce qui passe. Ce quelque chose, qu’on appelle Yâme, doit avoir un puissant intérêt à la manière dont nous avons vécu dans le monde. Car, si l’âme persiste, c’est sans doute pour une fin.
— J’en conviens, dit M. Vieulin, mercier -quincailler, beau parleur, un des esprits forts de l’endroit, dont la boutique était un lieu de réunion pour certains habitants de Mirebeau. — J’en conviens, dit-il, en prenant la parole au lieu d’André, mais le tout est de savoir si l’âme existe; car il est bien difficile de croire à ce qu’on ne voit ni ne comprend.
— Je ne nie pas que cela soit difficile. Cependant, sur le témoignage d’autres personnes, vous croyez à une foule de choses que vous n’avez jamais vues, ou que vous ne comprenez pas plus, que l’union de l’âme et du corps. Vous croyez, par exemple, que le gland devient un chêne, et vous ne comprenez pas comment la nourriture qu’il absorbe en terre se change en tige et en branches, en feuilles et en bois. Vous croyez, sans le comprendre, qu’un peu de vapeur, comme celle qui s’échappe de votre marmite, puisse mouvoir les énormes trains de nos chemins de fer.
PREMIER EiSTIÎËTl E N .
Vous croyez, et vous le comprenez encore moins, que l'électricité transmet instantanément la parole de Paris à Marseille. Vous croyez cela, et bien d’autres choses encore, sans pouvoir l’expliquer. Pourquoi donc vous refuser à croire à l’âme, parce que vous ne la comprenez pas ?
— Quelle différence, M. Dupré! Je crois tout cela parce que je le vois; ou du moins, si je ne le vois pas, j’en vois les résultats. Mais l’âme, je ne la vois pas, et je n’en vois pas les effets.
— La seule différence qu’il y ait,M. Vieulin, c’est que les hommes n’ont aucun intérêt à douter des phénomènes physiques, tandis que presque tous ceux qui nient l’âme ont intérêt à ne pas croire à son existence; car, s’ils y croyaient, il leur faudrait mettre leur conduite en harmonie avec leur croyance. Mais, si vous croyez aux choses dont vous voyez les effets, vous devez croire à l’union de l’âme et du corps; car vous ne pouvez la nier sans vous mettre dans l’impossibilité de comprendre l’homme, et de vous comprendre vous-même.
— Comment cela? reprit M. Vieulin.
— Comment? Je vais vous le montrer. Si nous n’avons pas une âme, comprenez-vous l’homme? Comprenez- vous comment le corps pense, parle et raisonne? Ce sont donc vos os, votre chair ou votre sang qui font tout cela pour vous. Si nous n’avons pas une âme, il n’v a dans l’homme que de la matière comme dans le bois de cette table, dans ce livre, dans les pierres de cette salle, dans les vitres des fenêtres, dans le fer des portes et des serrures.
Mais alors comment la matière ferait-elle chez l’homme ce qu’elle est incapable de faire dans ce qui nous environne, dans le bois, la pierre, les métaux, dans la terre, dans l’air et dans
l’eau?
—C’est que c’est de la matière vivante, dit Léonard Dubois, qui passait pour l’une des fortes têtes de la fabrique. L’homme vit, tandis que la pierre et le fer 11e vivent pas.
— Prends garde, mon ami, reprit M. Dupré. Ne remplace pas une chose que tu ne connais pas par un mot que tu ne comprends pas davantage. On croit avoir rendu compte de la différence qui existe entre l’homme et ce qui l’environne en disant qu’il vit et que les choses ne vivent pas. Mais c’est remplacer un mot par un
autre; or, il ne faut jamais le faire, si nous ne voulons pas nous abuser en prenant pour des réalités, des mots que nous iépétons sans les comprendre. Ainsi, dis-moi, Léonard, qu’est-ce que la vie? —
Ici M. Dupré se tut, attendant une réponse ; Léonard cherchait et d’autres avec lui; personne ne trouvait. M. Dupré reprit :
— Tu ne réponds rien, et je n’en suis pas surpris. Je serais fort embarrassé moi-même pour te dire ce qu’est la vie. Je le donnerais probablement une explication bien compliquée, que tu aurais beaucoup de peine à suivre, et, après tout, elle ne t’expliquerait rien ; elle ne ferait que mettre dans ta tête des mots en place d’autres. Je te tromperais ainsi, comme font beaucoup de gens, en te laissant croire que je t’ai appris quelque chose. Cependant, si nous ne pouvons pas dire ce qu’est la vie, nous pouvons indiquer ce qui vit sur la terre. N’y a-t-il que les hommes qui vivent? —
A cette question tout le monde s’empressa do nommer les animaux; quelques-uns ajoutèrent les plantes.
— Vous avez raison. Les animaux et les plantes naissent , croissent , se nourrissent et meurent comme l’homme; c’est là ce qui constitue la vie. Mais, si ce qu’on nomme la vie suffisait pour expliquer comment la matière peut accomplir ce que fait l’homme, je vous demanderais pourquoi tout ce qui a vie ne se comporte pas de la même manière; pourquoi les plantes, qui naissent, vivent et meurent, ne sont pas semblables aux animaux, qui, de plus, agissent et éprouvent du plaisir et de la douleur. Je vous demanderais pourquoi les animaux diffèrent autant de l’homme, qui a de plus qu’eux la raison et un langage qui lui permet d’entrer en relation avec ses semblables.
Vous voyez donc bien, mes amis, que la vie est un mot qui n’explique pas tout. 11 n’explique pas même comment la matière deviendrait, dans certaines circonstances, capable de naître, de croître et de mourir; comment ce que nous mangeons devient du sang, de la chair et des os; comment nos aliments forment ici des cartilages et là de la peau, des cheveux sur la tête, et des ongles à l’extrémité des membres, du lait si doux dans un organe.
PREMIER ENTRETIEN
de la bile si amère dans un autre. Il explique encore moins comment la matière, que nous voyons incapable de sensation et de mouvement, deviendrait chez L’homme susceptible d’intelligence et de raison, capable de sentir et de vouloir. Pour moi, je ne me l’explique pas du tout.
Par profession, vous le savez, j’ai beaucoup étudié le corps de l’homme; j’ai aussi étudié celui des animaux afin d’apprendre sur eux ce qui pouvait être utile ou nuisible à l’homme. Vous savez aussi combien je me suis occupé des plantes. Eh bien! nichez l’homme, ni chez les animaux, ni chez les plantes, je n’ai pu saisir ce qui, dans la matière, constituerait le principe de la vie, et personnelle l’a pu saisir avant moi. Je vous l’avoue, mes amis cette ignorance humilie ma raison, et m’apprend à me défier de moi-même. Je suis forcé de reconnaître qu’il y a dans ce monde plus que ce que nos yeux nous y montrent, et dans le corps de l'homme autre chose que ce que nous voyons et touchons. Comme être vivant, j’y vois plus que de la matière, et comme être raisonnable, sentant, voulant, pensant et parlant, j’y vois quelque chose de bien supérieur au corps. Ce quelque chose, je l’appelle avec tout le monde une âme.
Pour tout homme qui raisonne, il est évident que ce qui pense, réfléchit, ou veut en nous, n’est ni le corps, ni aucune autre partie de notre corps. Prêtez attention à ce qui se passe en vous, lorsque vous pensez, lorsque vous voulez quelque chose, et dites si c’est quelque partie de votre corps qui a pensé, qui a voulu, qui a éprouvé un désir. D’ailleurs, si une partie de notre corps pouvait penser et vouloir, toutes les autres auraient la même faculté. Mon estomac penserait comme ma tête, et mon pied aussi bien que ma main. Mes jambes auraient des désirs comme mes bras; il est vrai que, dans ce cas, si l’une voulait aller à droite, tandis que l’autre aurait envie d’aller îi gauche, je ne vois pas trop comment je pourrais faire. —
Un éclat de rire partit à ces mots dans l’auditoire.
— Ne riez pas, reprit M. Dupré. Ce que je vous dis aurait lieu, si la matière avait la faculté de penser. Car la chimie démontre que toutes les parties de notre corps sont composées des mêmes principes matériels. Au reste, quelqu’un de vous pourrait-il me
dire s’il s’est jamais aperçu qu’il pensât par les doigts, par les pieds, par les épaules et par l’estomac?
Un nouvel éclat de rire répondit à cette question ; mais M. Vieulin y mit fin, en disant que tout le monde savait bien que c’est le cerveau qui pense.
— Un instant, dit M. Dupré ; ne tranchons pas les questions si vite; car, si la matière peut penser, je ne vois pas pourquoi mes bras et mes jambes ne penseraient pas aussi bien que le cerveau. Cependant, va pour celui-ci. Mais, en qualité de médecin, j’ai étudié le cerveau; eh bien ! en conscience, je puis vous assurer qu’il m’est impossible d’imaginer comment il pourrait penser. Si vous le savez. Monsieur Yieulin, vous nous rendriez service en nous l’expliquant. — Vous vous taisez : j’en dois conclure que vous n’en savez pas plus que les autres, et que le cerveau est mis en avant pour se débarrasser de l'âme, parce qu’il est moins gênant. Mais voyons ce qui a pu faire émettre cette opinion.
L’âme, qui est en nous l’être pensant et voulant, a besoin d’un organe pour transmettre le mouvement aux différentes parties du corps. Cet organe est le cerveau. C’est lui qui, à l’aide des nerfs qui en partent et se rendent à toutes les parties du corps, imprime le mouvement à ces parties avec une rapidité vraiment prodigieuse. Ainsi mon âme n’a pas plutôt pensé à lire dans ce livre, que mon bras s’avance pour le saisir. Je veux voir ce qui se passe derrière moi, et à l’instant ma tête et mon corps se tournent avant même que j’aie eu le temps de m’apercevoir de mon désir. C’est aussi le cerveau qui, à l’aide des mêmes nerfs, transmet à l’âme les impressions produites par les objets étrangers sur toutes les parties de notre corps. Le cerveau, avec ses nerfs, n’est donc qu’un intermédiaire entre l’âme et ces parties. Mais, comme il est l'intermédiaire indispensable du mouvement et des sensations, on en a conclu que c’était lui qui sentait et qui voulait. On lui a ainsi assigné le rôle qui ne peut appartenir qu’à l’âme; car le cerveau, organe matériel, ne saurait accomplir un acte aussi immatériel que la pensée.
L’âme est donc un être immatériel; mais, comme elle ne pourrait être une partie du corps ou du cerveau lui- même.
46 PREMIER ENTRETIEN
sans participer à sa nature matérielle, il faut qu’elle soit indépendante du corps. Or, si elle en est indépendante, elle ne périt pas avec lui; par conséquent, tout ne meurt pas avec le corps.
C’est déjà pour nous une grande présomption que l'âme est immortelle. Mais, si elle est immortelle, il y a quelque raison pour cela, car tout a un motif, et André nous Va fait pressentir en disant qu’il voyait où j’en voulais venir. Quelle est donc la fin pour laquelle Dieu a mis en nous un principe immatériel si différent de notre corps, de ce composé de chair et d’os, sujet à la décomposition, qui naît, boit et mange, vit un temps et meurt comme l’herbe ou la brute ? Pourquoi a-t-il mis en nous ce principe plus noble, capable d’éprouver le plaisir et la douleur, de connaître et d’aimer, de s’élever par la pensée jusqu’à la contemplation de ce monde, jusqu’à l’intelligence de l’ordre et des beautés qui y régnent, et par suite jusqu’à la reconnaissance et à l’amour pour le créateur de tant de merveilles et le souverain dispensateur de tant de bienfaits?
— Pardon, dit André; mais, avant de chercher pourquoi Dieu a créé i’âme, il faut être certain que Dieu existe.
— Comment, si Dieu existe 1 s’écria M. Dupré. André, je savais bien que ta première question devait nous mener loin; mais je n’aurais jamais supposé qu’elle pût nous conduire jusqu’à devoir démontrer à Mirebeau l’existence de Dieu. Serais-tu assez malheureux pour ne pas y croire ? Que je te plaindrais alors !
— Oh ! non. Monsieur, je n’en suis pas là, heureusement. Mais, à vous dire la vérité, depuis qu’étant enfant, j’ai entendu notre curé parler de cela au catéchisme, je ne m’en suis guère occupé. Aussi, tandis que nous y sommes, je serais bien aise de m’éclairer et de me fortifier dans une croyance qu’après tout, voyez-vous, j’aimerais à conserver. Plus d’un parmi nous est dans le même cas, et je suis persuadé que tout le monde sera charmé d’entendre ce que vous auriez à nous dire à ce sujet.
— Je te félicite, André, de la sincérité de ton langage. Je te remercie aussi de l’occasion que tu me fournis de parler de la puissance, de la grandeur et de la bonté de Dieu; car, pour le prouver, il suffit de montrer ses œuvres. Je ne ferai ni à toi, ni
à aucun de ceux qui m’écoulent, l’injure de penser que vous ayez pu croire un instant que ce monde est l’œuvre du hasard. Le hasard n’est rien, ce n’est qu’un de ces vains mots qu’on emploie pour expliquer ce qu’on ne comprend pas. Ce ne serait pas toi, Léonard, si habile à ajuster les métiers de la filature, qui croirais que le hasard, incapable d’en assembler les différentes pièces, aurait pu produire une œuvre aussi compliquée que l’univers ?
— Certainement, non, répondit Léonard; mais on dit que le monde n’a pas été créé et qu’il a toujours existé.
— Et qui dit cela ? Des ignorants qui n’ont rien étudié, et qui répètent de vieilles erreurs discréditées depuis longtemps, ou des faiseurs de système qui trouvent commode de se débarrasser de Dieu en supprimant la création. Toutes les recherches des savants ont, au contraire, démontré de nos jours que le monde n’a pas toujours existé comme nous le voyons. Ce n’est pas seulement l’Ecriture sainte qui nous raconte l’histoire de sa création; on la lit à toutes les pages du livre de la nature, dans les couches du globe, au sommet des montagnes comme dans les entrailles de la terre. Cette histoire est écrite en caractères irréfragables dans les collections de nos musées.
Quant à l’homme, si nous examinons sa nature, comment ne pas croire qu’il est sorti un jour tout formé des mains d’un créateur? En remontant de génération en génération, nous voyons chaque homme enfanté et élevé par son père et sa mère, ceux-ci élevés à leur tour par leurs parents, et ainsi de suite. Mais enfin nous arrivons à un premier homme, à une première femme, qui n’ont pas eu de parents. Or, dirons-nous que cet homme s’est créé lui-même? Ce serait une absurdité qui ne peut venir dans la tête d’aucune personne, car ce qui n’existe pas ne peut pas se donner l’être ? Supposera-t-on que le premier homme est né de je ne sais quel germe existant dans la nature? Mais vous savez combien l’enfance est nécessiteuse. Concevezvous d’après cela un jeune être arrivant à la vie et devant se développer et grandir sans le secours de parents toujours là pour l’entourer des soins que sa faiblesse réclame?
— C’est absurde, s’écria M. Ravaud, connu pour l’attache-
PREMIER ENTRETIEN
ment qu’il portait à sa famille. Sans les soins de ses parents, un petit enfant ne vivrait pas un jour, pas seulement une heure.
— Pour moi, continua M. Dupré, comme médecin, il ne me faut pas d’autre considération pour être convaincu que l’homme a été créé, et qu’il a été tout formé, avec tous ses organes et toutes scs facultés, et déjà doué de force et de raison. Or, comprenez-vous bien ce qu’il a fallu de merveilleuse intelligence pour créer l’homme? Avez-vous jamais réfléchi sur vous-même? Avez-vous considéré cet assemblage étonnant de parties concourant dans une harmonie parfaite à composer un tout si bien approprié à sa destination? Avez-vous étudié le mécanisme de ce corps qui, dans sa perfection, surpasse nos machines les plus habilement construites? J’en appelle encore à toi, Léonard, qui es à même de comparer.
— Oh! Monsieur, dit Léonard, j’y ai souvent pensé, et j’avoue que nos métiers les plus ingénieux ne sont rien en comparaison du corps humain.
— Avez-vous observé, poursuivit M. Dupré, le jeu des leviers qui constituent nos membres, et des muscles qui les font mouvoir par des contractions imperceptibles? Comprenez-vous l’ingénieuse disposition des organes qui transforment notre nourriture en sang, et qui, transportant celui-ci dans toutes' les parties du corps, y portent avec lui la santé et la vie? Comprenez- vous la structure plus étonnante encore de nos organes des sens? de cette oreille qui, dans l’ébranlement produit par l’air sur une faible membrane, nous fait percevoir les sons rendus par les corps à des distances si différentes, et nous permet de saisir à la fois le roulement majestueux du tonnerre qui gronde au plus haut des airs, et le bourdonnement presque imperceptible de l’insecte qui voltige à nos pieds? de cet œil, mille fois plus merveilleux encore, qui, à l’aide d’une image peinte sur un espace de quelques lignes, nous fait embrasser d’un regard un paysage de plusieurs lieues?
Je vous le demande, avez-vous réfléchi quelquefois à ce chefd’œuvre de la création qu’on appelle l’homme? Et si vous y avez réfléchi, avez-vous pu faire autrement que de vous élever, par
la pensée, à la contemplation de l’Être infiniment grand qui a su créer une semblable merveille ?
Mais quittons le corps de l’homme, et jetons les yeux sur un des millions d’êtres qui peuplent la terre, l’air et les eaux, et dont l’étonnante variété de structure dépasse les bornes de l’imagination. Prenons un de ces insectes qui, par leur petitesse, disparaissent presque à nos regards. Dans ce corps il y a un tronc, une tête, des ailes et des membres; dans cette tête se trouvent des yeux, et dans ces yeux, des membranes, des humeurs, une rétine, des nerfs et des muscles; dans le tronc, tous les organes indispensables à la vie, avec leur complication de canaux qui se ramifient dans tous les sens; dans chaque membre, il y a des parties distinctes, des jointures pour permettre à ces parties de se plier, avec des muscles pour les mouvoir, puis, en dedans, des vaisseaux de nature et d’usage divers, et à l'intérieur de ces vaisseaux, un fluide nourricier qui y circule. Quelle est la main qui a pu exécuter un ouvrage d’une aussi exquise délicatesse?
Portons maintenant nos regards sur la terre : quel spectacle plein de grandeur et de beauté vient s’offrir à nos yeux ! Ici de vastes pleines couvertes de riches moissons ou de riantes prairies à l’éclatante verdure ; là des coteaux ornés de vignes aux élégants festons, et dont les pampres étalent à l’automne leurs teintes variées, ou des collines couvertes de bois, dont l’épais feuillage nous invite à venir y chercher l’ombre et la fraîcheur; plus loin, de hautes montagnes, élançant vers les cieux leurs cimes gigantesques chargées de neiges et de glaces, éternels réservoirs de nos fontaines. Yovez descendre de leurs flancs ces ruisseaux qui serpentent en murmurant dans de frais vallons; voyez-les se réunir pour former des fleuves au cours majestueux, qui répandent partout la richesse et la vie, et qui vont enfin, bien loin de leur source, porter à la mer le tribut de leurs eaux; voyez ces mers et ces océans que l’ignorance considérait comme des obstacles au rapprochement des nations, et qui, par l’intelligence éclairée de l’homme, sont devenus pour les peuples le moyen le plus rapide de communication. Voyez partout l’industrie et le commerce, secondés par cette intelligence qui est un don de Dieu, animer, cultiver, transformer ce globe, répandre l’aisance- et le
PREMIER ENTRETIEN
bien-être dans des contrées en apparence déshéritées, en y amenant les productions et les commodités de tous les climats.
Admirons maintenant celte alternative continuelle des jours et des nuits se balançant périodiquement dans leur durée croissante ou décroissante, cette succession constante des saisons qui nous ramènent en leur temps les fleurs et les fruits, les chaleurs qui fécondent la terre et les frimas qui la reposent. Suivons la marche de ce soleil qui se lève le matin dans des Ilots d’or, qui darde à midi ses rayons sur nos champs, pour mûrir nos fruits et enrichir nos guérets, et qui le soir se couche dans des nuages éclatants de pourpre; voyons-le se voiler quelquefois derrière des nuées d’où descendent à leur tour des pluies bienfaisantes. Quand enfin il a disparu à l’horizon, admirons le calme de ces belles nuits, où tout se tait sur la terre pour laisser l’homme jouir du repos ou se livrer à la méditation dans le silence de la nature. Contemplons alors la magnificence de ce ciel étoilé, suspendu sur nos têtes comme une voûte étincelante, et où des milliers de mondes se meuvent dans des espaces immenses.
Suivons dans leur cours ces astres qui, accomplissant leurs révolutions avec une étonnante régularité, reviennent chaque année, chaque jour, à la place qu’ils doivent occuper, après avoir parcouru, dans rintervalle, des cercles de plusieurs centaines de millions de lieues. Élançons-nous par la pensée dans cette insondable immensité des deux, où les mondes sont semés comme le sable sur nos rivages, et où l’éternité voit briller et disparaître îles soleils dont la lumière, avec sa vitesse de soixante-dix-huit mille lieues par seconde, 11e peut arriver jusqu’à nous durant une vie d’homme. A l’idée de cette immensité devant laquelle l’imagination reste comme écrasée, à la vue de tant de magnificences . eide merveilles, à la pensée de tant de bienfaits, comment ne pas reconnaître la puissance et la bonté d’un Dieu, comment ne pas s’incliner en silence dans un sentiment de respect, d’adoration et d’amour !
M. Dupré s’arrêta, cédant à l’émotion causée par cette peinture, et l’assemblée, frappée de la grandeur du tableau qu’il venait de dérouler, resta quelque temps dans le silence de l’admiration. M. Vieulin le rompit le premier, en faisant observer qu’on pour-
mit rendre raison de tout, en admettant une intelligence qui pénétrerait et animerait toutes les parties de la matière.
— Je sais qu’on n’a pas craint de le dire, reprit M. Dupré, et j’y ai déjà répondu, en vous parlant de l’impossibilité pour la matière de penser et de raisonner. Que serait donc cette intelligence pénétrant toutes les parties de la matière , si ce n’est Dieu? excepté que chaque parcelle de matière ne serait pas seulement une portion de Dieu, mais Dieu lui-même. Alors Dieu serait ce morceau de bois, ce brin d’herbe, ce clou, cette feuille, ce caillou ; ce serait vous, moi, mes mains, mes pieds, mes ongles, ce que je mange ou que je jette, la boue que je foule à mes pieds. Tout serait Dieu, excepté Dieu lui-même ! Le cœur se révolte à une pareille monstruosité.
Dans ce rêve de l’esprit humain, comment ne pas voir le résultat de l’orgueil qui, forcé de reconnaître une origine à tout ce qui existe, aime mieux l’attribuer à toute autre cause qu’à Dieu, parce qu’il lui faudrait confesser sa dépendance envers ce souverain Être, lui obéir, l’adorer et le servir? Il préfère le chasser du ciel, pour n’avoir pas à lui porter son encens et ses prières.
Mais voyez, mes amis, combien l’esprit de l’homme s’égare lorsqu’il abandonne les voies du bon sens. On nous reproche souvent notre crédulité, à nous qui croyons à Dieu, à sa providence, à sa bonté; mais quelle crédulité fut jamais plus grande que celle des hommes qui admettent ces extravagantes conceptions de l’esprit? On ne veut pas croire à un Dieu qui a créé le monde, et l’on croit à la puissance organisatrice du hasard! On ne croit pas à Dieu, à sa suprême intelligence qui a donné des lois au monde et façonné la merveille du corps humain, et l’on admet l’intelligence de la matière! On ne croit pas à la Providence qui régit l’univers, et l’on accorde à la matière le pouvoir de régler le cours des astres, de les maintenir dans leurs orbites, de conserver la succession des saisons, des jours et des nuits, et d’entretenir sur la terre Tordre, le mouvement et la vie ! O folie de l’orgueil! O aveuglement de l’esprit humain!
Mes amis, ne donnons à personne le spectacle d’une pareille aberration. En voulant nous élever au-dessus du vulgaire, en niant ce qu’ont cru les plus grands génies de tous les temps, en
PREMIER ENTRETIEN
adoptant des systèmes qu’une crédulité trop facile peut seule admettre, craignons dê nous rabaisser au-dessous des êtres privés de raison. Je vous laisse ces réflexions à méditer jusqu’à notre prochain entretien.
Le bon docteur se retira en disant ces mots, et l’assemblée se sépara sous l’influence des émotions excitées par sa parole.
BOü
DEUXIEME ENTRETIEN
FONDEMENTS DE LA MORALE
On s’entretint àMirebeau, durant la quinzaine, des belles paroles que M. Dupré avait fait entendre. Les hommes religieux se sentaient fiers d’avoir été si bien défendus contre les railleries des incrédules ou des impies du lieu. Les faibles et les timides étaient heureux de se sentir affermis dans leurs croyances. Tous étaient attirés vers des conférences d’où l’on devait sortir meilleur.
Aussi, le dimanche fixé pour la deuxième réunion, l’assemblée fut encore plus nombreuse. Beaucoup s’y étaient rendus pour le plaisir d’entendre M. Dupré, qu’on écoutait toujours avec intérêt, parce qu’il savait animer tout ce qu’il disait. Les jeunes gens étaient venus, poussés par le désir de voir comment il traiterait des questions sur lesquelles ils flottaient encore indécis, ou dans la pensée d’embarrasser M. Dupré par leurs objections.
H y avait aussi quelques-uns de ces esprits chagrins, pour qui c’est un besoin de penser autrement que les autres, et quelques hommes aveuglés par la passion ou par des intérêts personnels. Ces derniers attachaient une médiocre importance aux questions traitées parle docteur; mais ils redoutaient l’influence que ses conseils pouvaient avoir sur les coutumes des habitants de Mirebeau. Ne s’étant pas sentis de force à l’attaquer au premier entretien, ils se proposaient de prendre leur revanche à l'occasion.
DEUXIEME ENTRETIEN
De ce nombre étaient Vincent Donner, forgeron, homme d’un caractère violent; M. Jarland, que les malheurs avaient aigri et qui, n’ayant pu faire ses affaires, s’en prenait à Dieu et aux hommes; M. Basset, cabaretier, et M. Passemard, cafetier, qui voyaient avec peine des réunions si contraires à leurs propres intérêts; M. Vieulin, mercier -quincaillier, qui n’avait d’autre motif que de montrer sa supériorité en faisant des objections; M. Maucorps, homme d’affaires, plus habile à les embrouiller qu’à les arranger, et qu’on supposait d’accord avec certains usuriers.
D’un autre côté, se trouvaient en plus grand nombre des hommes habitués à respecter ce que la morale prescrit, et par conséquent disposés à suivre les conseils du docteur. Ils n’avaient pas besoin de l’entendre pour être convaincus de ce qu’il pouvait dire; mais ils n’étaient pas fâchés d’apprendre de M. Dupré comment on peut répondre à des objections qui courent les rues.
Parmi ceux-ci on remarquait M. Bertrand, fermier, homme d’un ordre remarquable, à qui l’économie permettait de faire beaucoup de bien ; M. Thomas Ravaud, avec qui nous avons déjà fait connaissance et que chacun aimaitpour la bonté de son cœur; M. Romain Duroure, autre cultivateur, homme loyal et d'une rare intégrité, mais d’une franchise un peu rude; M. Saujon, menuisier habile, recherché pour la conscience qu’il mettait dans ses travaux; Honoré Buquet, jeune tisserand, déjà père d’une nombreuse famille, travailleur infatigable, qu’on voyait douze heures par jour courbé sur son métier et qui le reste du temps cultivait son petit champ. Nous devons nommer aussi M. Dubuisson, associé de M. Lenoir, propriétaire de la filature, homme juste et bon, mais ferme, chargé spécialement de diriger les travaux; et l'instituteur, M. Raymond, aussi aimé que considéré dans la commune, à cause des services qu’il y avait rendus, et possédant une grande influence sur la jeunesse formée par lui.
Un rayon de joie éclaira le front du docteur lorsque, en entrant, il trouva l’assemblée aussi nombreuse. Cet homme bienfaisant se félicitait de voir que son but était atteint.
— Mes bons amis, dit-il, lorsqu’il se fut assis après avoir traversé la salle, adressant, sur son chemin, un mot amical à chacun, je vous remercie de votre empressement à vous rendre à nos
FONDEMENTS DE LA MORALE
réunions. J’aime à croire que de votre part il y a un peu d’affection pour moi, car le sujet de nos entretiens est très-sérieux, et vous ne pouvez pas espérer que je sois amusant. Je tâcherai seulement de vous intéresser et surtout de vous être utile.
Un murmure d’aj^probation accueillit ces paroles, et M. Dupré allait commencer, lorsque M. Maucorps, qui voulait l’embarrasser, lui dit avec une apparence de curiosité sincère :
— Monsieur le docteur, vous nous avez parlé de Dieu, il y a quinze jours, dans des termes qui nous ont vraiment frappés. II n’y a certainement parmi nous personne qui révoque en doute l’existence de Dieu : à cet égard je ne crois pas que vous trouviez un incrédule à Mirebeau. Dieu existe, on ne le nie plus. Mais comment le connaître? Pouvons-nous le comprendre? Et quels devoirs en découlent pour nous? Voilà des questions qui nous préoccupent, et dont nous vous prierions de nous donner la solution, si vous le jugiez à propos.
— Monsieur Maucorps, répondit M. Dupré, je suis heureux de vous entendre assurer qu’il n’y a pas d’incrédules à Mirebeau, et je m’en réjouis pour vous. Mais vous n’êles pas satisfait de croire que Dieu existe, vous voudriez savoir ce qu’il est. Puisque vous m’interrogez, je vous dirai franchement mon opinion.
Je ne blâme pas, tant s’en faut, ces recherches sur la nature de Dieu; celui qui n’a jamais réfléchi sur ce sujet montre un esprit bien léger. Prenons garde, pourtant. Le besoin de savoir ce qu’est Dieu ne serait-il pas un reste de ce vieux levain d’incrédulité, qui, pour se dispenser de faire acte d’obéissance et d’amour envers Dieu, se retranche derrière la nécessité de savoir au préalable ce qu’il est? Cherchons-nous de même à comprendre les choses qui nous entourent, pour les bien connaître avant d’en jouir? Vous, mes amis, qui arrosez la terre de vos sueurs, vous arrêtez-vous, avant de déposer en terre un grain de blé, pour comprendre par quelle force mystérieuse il germera, étendra ses racines dans le sol et élèvera sa tige vers le ciel? Vous savez qu’il en sera ainsi, vous n’en demandez pas davantage, et vous remerciez Dieu qui bénit vos travaux. Toi, Vincent, lorsque tu bats sur l’enclume ton fer brûlant, as-tu cherché à comprendre auparavant comment le feu le ramollit et lui communique la propriété de s’étendre sous
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le marteau et de prendre toutes les formes que tu sais si bien lui donner?
— Parbleu, non ! s’écria Vincent. Je sais que cela se passe ainsi, et je n’en demande pas davantage.
— Que ferions-nous, si avant d’agir nous voulions tout connaître, tout analyser? Comprenons-nous seulement ce que nous avons continuellement sous les yeux? Notre corps n’est-il pas la première, la plus étonnante merveille? Et cependant nous ne demandons pas que cette énigme nous soit expliquée. Nous sommes un mystère à nous-mêmes, et nous sommes étonnés que Dieu soit un mystère pour nous !
Puisque Dieu n’est pas de la matière, nous ne pouvons le concevoir que comme un esprit. Dieu, étant un pur esprit, ne peut se révéler à nous que par notre âme qui est un esprit comme lui. C’est ce qu’il fait, j’en appelle à vous, mes amis; ne parle-t-il pas à votre intelligence et à votre cœur? Pour moi, je ne le connais pas, comme je connais ce que j’ai vu de mes yeux et touché de mes mains, mais j’y crois fermement. Je fais plus qu’y croire, je le sens dans mon esprit, dans mon cœur, dans tout mon être; je le sens dans les bienfaits dont il me comble sans cesse. 11 existe, tout le dit à mon intelligence; cela suffit pour moi, et je ne cherche pas ü pénétrer le secret de sa nature. Être infiniment borné, comment pourrais-je comprendre l’Être infiniment grand?
— Mais, dit Honoré Buquet, le tisserand, qui, travaillant seize à dix-sept heures par jour, pour nourrir sa nombreuse famille, s’en dédommageait en consacrant à la lecture plusieurs heures chaque dimanche, si nous ne pouvons pas comprendre Dieu, ne pouvons-nous et ne devons-nous pas étudier ses œuvres afin d’en connaître le but?
— Certainement, Honoré, répondit M. Dupré. L’étude des œuvres de Dieu est éminemment salutaire, parce qu’elle entretient en nous la pensée de sa grandeur et de sa bonté. Je voudrais, mes amis, que vous fussiez tous versés dans les sciences; vous seriez saisis d’admiration en voyant comment tout se lie, tout s’enchaîne dans ce monde, à tel point qu’une chose changée, il faudrait à l’instant changer toutes les autres, ou bien l’existence de l’homme ne serait plus possible ici-bas.
FONDEMENTS DE LA MORALE
— Mais, ditM. Thomas Ravaud, est-ce que nous autres ignorants, nous ne pourrions pas connaître pourquoi les choses que nous voyons autour de nous sont ainsi faites? Il y en a beaucoup, par exemple, en ce monde, dont je ne comprends pas l'utilité ; je serais pourtant bien aise de savoir à quoi m'en tenir.
— Votre désir est très-louable, M. Ravaud. Heureusement ceux qui sont étrangers aux sciences peuvent trouver beaucoup de livres où l’étude de la nature est mise à leur portée. La bibliothèque de l’école en possède plusieurs que M. Raymond remettra à ceux qui voudraient les lire. Vous ne pouvez pas faire de lecture qui vous soit plus profitable, je vous l’assure.
— C'est fort bien. Monsieur Dupré; mais tout le monde n’a pas la ressource de lire, vous le savez. 11 n’y avait pas d’école de mon temps, et, plus tard, je me suis cru trop âgé pour apprendre. Bref, je ne sais pas lire, à mon grand regret; aussi je recommande bien à ceux qui sont jeunes de ne pas faire comme moi. Mais enfin il y a des choses qui m’embarrassent, et dont je serais bien aise de me rendre compte. Ainsi tout ne me semble pas pour le mieux dans ce monde, et, par exemple, je trouve que la terre est bien dure pour ceux qui doivent la cultiver.
— Je le trouve comme vous. Monsieur Ravaud, mais il ne peut en être autrement. Toute chose ici-bas doit être appropriée à ses différents usages. Si la terre, par exemple, était plus tendre et plus légère, vous la travailleriez avec plus de facilité, mais vous y enfonceriez comme dans le sable ou la boue. Nous ne pourrions pas construire de maisons, parce qu’elles ne reposeraient pas sur un fondement solide. Les arbres mômes ne pourraient pas exister sur la terre, le moindre vent les renver serait.
— C’est bien vrai. Monsieur Dupré, je n’y avais jamais pensé. Merci de votre explication, elle m’apprendra dorénavant à être moins prompt à me plaindre.
— La même chose doit arriver à tous ceux qui, au lieu de ne voir qu’eux, songent un peu aux autres. Ainsi, en passant devant la carrière de Martial, ou devant la forge de Vincent, je les ai souvent entendus pester, en s’essuyant le front, l’un contre sa pierre et l’autre contre son fer, qu’ils trouvaient trop durs.
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— Çà c’est Vrai, dirent tous deux Martial et Vincent; nous ne sommes pourtant pas des fainéants.
— On le sait, mes amis. Vous êtes de vigoureux compagnons, et c’est pour cela que je vous ai cités. J’aurais pu nommer aussi Benoît Roussel, qui, en abattant ses arbres dans le bois, interrompt souvent ses chansons par un gros juron.
— J’ai tort, je l’avoue. Monsieur Dupré; mais, quoique j’aie le poignet robuste, le bois est quelquefois bien dur pour ma hache.
— Je le crois comme toi, Benoît; mais ce n’est pas une raison pour blasphémer la Providence et croire qu’elle a mal fait les choses. Si le fer de Vincent n’était pas aussi dur à travailler, pourrait-il, sans se briser, fendre la terre, extraire la pierre de Martial, ou abattre les arbres de Benoît? Et toi, Martial, si ta pierre n’avait pas autant de solidité, pourrait-elle servir à la construction de nos maisons et à tous nos besoins ? Et si le bois de nos arbres n’était pas aussi résistant, comment servirait-il à nos charpentes et à tant d’autres usages ? Vous voyez, par ces exemples, que nous sommes injustes en accusant la Providence, parce que nous ne voyons que nous ou le moment présent. Ainsi, l’été, nous nous plaignons de la chaleur, et nous oublions qu’elle est nécessaire pour mûrir nos moissons ; l’hiver, nous murmurons contre le froid, qui donne à la terre le temps de préparer les sucs propres à nourrir la récolte prochaine, et au cultivateur le repos sans lequel il ne pourrait supporter les rudes labeurs de l’été. Et d’ailleurs ces alternatives des saisons, qui excitent les plaintes des uns, sont précisément ce qui fait vivre les autres. Si je pouvais passer en revue tout ce qui existe dans le monde, je vous ferais voir qu’une foule de choses qui vous choquent sont indispensables à votre existence. Au reste, en avançant dans nos entretiens, j’aurai sans cesse à vous faire remarquer l’harmonie des lois providentielles qui régissent le inonde matériel comme le monde social.
— Mais, dit à ce moment M. Passemard, si l’on conçoit l’utilité de cet arrangement, on n’en voit pas la nécessité. Puisque Dieu est tout puissant, il pouvait en adopter un autre.
— Sans doute, tout pouvait être autrement arrangé dans ce
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FONDEMENTS DE LA MORALE
monde; cela n'eût dépendu que de Dieu. Mais la possibilité de faire les choses autrement ne diminue en rien la reconnaissance que nous lui devons pour l’arrangement établi par lui. Car les choses sont tellement disposées que Tune d’elles venant à changer, à l’instant l’homme souffre ou ne peut plus vivre. Qu’en conclure, mes amis, si ce n’est que tout a été fait pour l’homme ici-bas? Dès lors, comment ne se montrerait-il pas reconnaissant envers Dieu ?
— 11 me semble cependant que tout est loin d’être bien sur la terre, objecta d’un air de mauvaise humeur M. Jarland, que sa position peu aisée portait à voir tout en mal. Est-ce que vous prenez pour des bienfaits de Dieu les maladies, les infirmités, la famine, la grêle, les orages, les inondations et toutes les calamités qui ravagent la terre, sans compter les animaux qui tourmentent l’homme ou attaquent ses biens?
— Je ne prends certainement pas tout cela pour des bienfaits, M. Jarland, quoique, à un point de vue dont nous n’avons pas encore parlé, tout cela ait son utilité pour l’homme, souvent même pour celui qui en souffre. La plupart de nos maux lie sont d’ailleurs que le résultat de nos fautes, et nous pourrions nous y soustraire ou en prévenir les fâcheux effets par une meilleure conduite ou par plus de prévoyance. En outre, ce qui est un fléau pour quelques individus, devient fréquemment un bienfait pour des contrées entières : tels sont les orages qui purifient l’atmosphère et amènent des pluies bienfaisantes, il en est de même d’une foule de choses dont nous nous plaignons; elles poussent l'homme à faire usage de ses facultés, elles développent l’instinct de sociabilité que Dieu a mis en lui, elles établissent des rapports de bienveillance et donnent lieu à la pratique des vertus. Mais, pour bien comprendre ceci, nous avons besoin de connaître la destination de l’homme ici-bas.
Qu’est-ce que l’homme, et pourquoi existe-t-il ? Depuis que le monde subsiste, on s’est fait cette question, et la seule réponse satisfaisante, comme l’a dit un célèbre philosophe de notre époque, est celle qui se trouve dans un petit livre que vous connaissez tous, et qui en apprend plus là-dessus que les systèmes inventés par l’esprit humain. Ce petit livre, c’est le catéchisme.
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— Eh quoi ! s’éria M. Vieulin, est-ce que vous voudriez nous renvoyer au catéchisme?
— Pourquoi pas, si le catéchisme doit nous instruire?
— Mais le catéchisme est fait pour les enfants.
— Il convient aussi pour les hommes, et j'espère vous en convaincre. Le catéchisme nous apprend, en effet, que Dieu nous a créés pour le connaître, V aimer et le servir , et par ce moyen mériter le bonheur éternel. Cette définition répond à tout, elle comprend tout, et je défie d’en trouver une qui explique mieux l’homme. Connaître, aimer, servir Dieu, ces trois choses embrassent l’homme tout entier et elles comprennent tous ses devoirs.
Comment connaître Dieu autrement qu’en étudiant ses œuvres, et comment les étudier sans cultiver son intelligence? Plus on a d’instruction, mieux on peut connaître et comprendre les œuvres de Dieu. La réponse du catéchisme nous fait donc un devoir de chercher à nous instruire. Croyez-vous, après cela, M. Vieulin, que le catéchisme ne soit fait que pour les ignorants ?
— Vous avez raison, répondit M. Vieulin, un peu honteux de sa première exclamation, mais pris par son côté le plus sensible, qui était la prétention à la science. M. Dupré continua.
— Le catéchisme nous dit ensuite que l’homme est créé pour aimer Dieu. En effet, comment étudier les œuvres de Dieu et ne pas aimer de toutes les forces de son âme celui qui a tout fait pour nous dans ce monde et qui veille sur chacun de nous? D’un autre côté, nier qu’il puisse s’arrêter à s’occuper de nous, c'est vouloir mettre des bornes à sa puissance et à sa bonté, afin de se dispenser de lui payer notre tribut de reconnaissance et d’amour.
Mais comment lui montrer cette reconnaissance et cet amour, si ce n’est en le servant? Et comment le servir? En nous soumettant à ses ordres, en accomplissant sa volonté. Mais un être souverainement juste et bon ne peut vouloir que le bien; servir Dieu et faire sa volonté, ce sera donc faire le bien, éviter le mal, nous abstenir de nuire aux autres, leur rendre le plus de services que nous pourrons, en un mot pratiquer la vertu.
M. Basset n’avait encore rien dit, mais il voyait avec peine la tournure que prenaient ces réunions dont la tendance devait
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FONDEMENTS DE LA MORALE. 61
diminuer la fréquentation de son cabaret. Il crut le moment favorable pour faire une remarque à son profit.
— Puisque, pour servir Dieu, il suffit de faire le bien, se hasardat-il à dire, nous n’avons pas besoin de tout ce que disent les prêtres. A les entendre, on ne peut servir Dieu qu’en étant toujours à l’église.
— Vous allez un peu vite, M. Basset. La meilleur manière de servir Dieu est de pratiquer la vertu ; cependant ce n’est pas assez. Témoignerez- vous votre amour à votre père en obéissant à ses volontés, mais en ne lui donnant aucune marque de tendresse et de respect? Non, sans doute. De même, nous devons témoigner à Dieu que nous Taillions, le remercier des grâces qu’il nous accorde, et lui rendre le culte qui lui est dû.
— Mais, Monsieur, reprit M. Basset, est-ce que j’ai besoin d’aller à l’église pour prier Dieu? Puisqu’il est présent partout; il entend notre prière sans que nous allions la lui porter à l’église.
— Il est vrai, monsieur Basset, que Dieu est présent partout; il l’est même dans votre cabaret, où il voit ce qui se passe. Il lit nos plus secrètes pensées dans nos cœurs et entend nos prières en quelque lieu que nous soyons. Mais si nous prions réellement Dieu, pourquoi répugner à le faire en présence de nos frères assemblés? Ne serait-ce pas que derrière tous ces prétextes se cache le refus de faire profession de religion, parce que cette pjofession nous imposerait l’obligation de mettre notre conduite en harmonie avec notre croyance?
— Mais, est-ce que Dieu a besoin de nos prières? demanda à son tour M. Passemard.
— Non, sans doute. Dieu n’a pas besoin de nos prières ; mais nous, nous avons besoin de le prier. La prière est salutaire à l’homme, elle réveille en lui le sentiment de ses devoirs. Sans cesse occupé du soin de pourvoir à ses besoins, il serait exposé à oublier les obligations que lui impose sa qualité d’homme, si certaines pratiques religieuses ne venaient, à jours et à heures fixes, le faire rentrer en lui-même. En proie à des peines de toutes sortes, il tomberait parfois dans le découragement, si la prière ne lui rendait la confiance et l’espoir, en lui montrant au ciel un ami, un protecteur, un père. Par un nouveau bienfait de Dieu,
DEUXIÈME ENTRETIEN
la prière dont il nous fait un devoir est elle-même une preuve de son amour ; car elle est un secours pour la faiblesse de l’homme, une consolation et un bonheur.
Mais il ne suffit pas de prier; le culte public est aussi un devoir envers Dieu et envers les hommes.
— Et que fait aux hommes que je prie ou ne prie pas Dieu, pourvu que je ne leur fasse pas de tort, dit de nouveau M Basset ?
— Cela leur importe plus que vous ne pensez, M. Basset. Si nous ne rendons pas un culte public à Dieu, nous faisons douter de nos sentiments, et nous privons nos semblables de l’exemple que nous sommes tenus de leur donner. La religion ne prescrit pas seulement ce que nous devons à Dieu, elle nous enseigne aussi ce que nous devons faire ou ne pas faire aux autres hommes.
— Est-ce que le Code ne nous l’apprend pas aussi bien que la religion? objecta M. Maucorps.
— Vous connaissez par état le Code mieux que moi, M. Maucorps. Mais vous devez savoir aussi qu’entre ce que les lois humaines défendent et ce que la morale permet, il y a un espace immense que l'homme intègre ne franchit pas; l’exemple de Louis Morand nous le prouvait l’autre jour. Honnête homme jusqu’à la corde, dit-on en parlant de celui qui a assez de prudence pour ne rien faire de ce qui est défendu par les lois, mais qui se permet tout ce dont elles ne parlent pas. Vous savez aussi le cas qu’on fait de ces hommes et combien chacun s’en délie.
Ne croyez pourtant pas, mes amis, que je veuille médire des lois humaines; elles rendent les plus grands services aux peuples, et aucune société ne peut subsister sans elles; mais enfin tout le monde ne peut pas les étudier, tant elles sont nombreuses et compliquées; et cependant il y a une foule de choses sur lesquelles elles se taisent, et que la morale prescrit ou défend. Le Code pénal n’est donc pas le code de la morale.
— Je n’ai besoin ni de l’un ni de l’autre, interrompit M. Vieulin, pas plus que de la religion, pour savoir comment je dois me conduire. Mon intérêt me le dit mieux que tout cela.
— Vous croyez, monsieur Vieulin?
— Comment, si je le crois? mais j’en suis sûr.
— Prenez garde. Votre certitude pourrait souvent n’ être qu’une
FONDEMENTS DE LA MORALE
illusion. Si, en avançant que notre intérêt nous montre ce que nous devons faire, vous voulez dire qu’en remplissant notre devoir nous servons presque toujours nos vrais intérêts, je suis d’accord avec vous. Aussi je suis heureux de pouvoir dire, dès à présent, à tous ceux qui m’écoutent, que le meilleur moyen de servir ses intérêts est encore de remplir ses devoirs et de faire ce que la morale et la religion prescrivent. J’aurai sans cesse l’occasion de vous montrer l’union intime de l’intérêt et du devoir, et de prouver qu’en nous conformant aux lois de la morale, nous faisons généralement ce qui nous est le plus utile. Ce sera même pour nous un nouveau sujet d’admirer la bonté de Dieu, qui a si bien disposé les choses, qu’en faisant ce que prescrit la morale, nous servons nos propres intérêts.
Mais, si vous voulez fonder sur l’intérêt particulier la morale publique et privée, vous me permettrez de n’être plus de votre avis. On l’a essayé bien souvent et toujours en vain. A ce propos, puisque vous aimez la lecture, je vous renverrai à ce qu’un autre célèbre philosophe de nos jours a écrit, dans un magnifique livre, sur le vrai , le beau et le bien. Mais, comme on entend fréquemment soutenir, dans le monde, l’opinion que vous venez d’émettre, permettez-moi quelques mots à ce sujet.
Je viens de dire que notre devoir est d’accord avec notre véritable intérêt, et je ne me rétracte pas. J’entends en effet, par là, qu’en remplissant notre devoir nous faisons ce qui nous est utile, ce qui est une grande force pour nous dans la vie. Cependant il faut se garder d’en conclure que, pour remplir son devoir, il suffise de consulter son intérêt. Cela pourrait être si nous n’étions pas exposés à nous méprendre sur nos vrais intérêts. Mais trop souvent nous prenons pour notre intérêt, non pas ce qui nous est véritablement utile, mais ce qui nous plaît. Nous aimons, avant tout, les commodités, les jouissances, le plaisir, et sans cesse nous sacrifions notre véritable intérêt au plaisir du moment. Si donc nous contractons l’habitude de prendre notre intérêt pour guide, nous sommes exposés à nous tromper et à nous nuire. Un plaisir fugitif, un goût, un caprice, risquera d’être pris pour un intérêt réel et permanent.
Une pareille doctrine mettrait d’ailleurs les hommes dans le
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plus grand embarras; car si leur intérêt est la règle de leur conduite, comme ils prennent ce qui leur plaît pour leur intérêt, je ne sais plus sur quoi compter dans mes rapports avec eux, ce qui plaît à l'un n’étant pas ce qui plaît à l’autre. La morale, c’est-à-dire la règle de conduite des hommes, variera donc avec leurs goûts; il y aura autant de morales que d’individus. La morale de chacun variera même d’un jour à l’autre, car ce qui lui plaît aujourd’hui n’est pas ce qui lui plaira demain. Si je dois dépendre des fantaisies et des caprices des hommes, merci de votre morale, j’aime mieux la morale ordinaire, celle de la religion et du devoir. Comme elle est la même pour tous les hommes, pour tous les temps et pour tous les lieux, je sais du moins à quoi m’en tenir.
— Pardon, M.Dupré, dit à ce moment M. Vieulin. Vous parlez là d’un intérêt passager et mal entendu. Mais il s’agit d’un intérêt permanent et bien compris, ce qui laisse subsister l’idée du bien et du mal. Permettez-moi d’expliquer ma pensée. Le bien, c’est ce qui est conforme à notre intérêt ; le mal, ce qui y est opposé. Le vice est l’égarement qui sacrifie le vrai bonheur à des plaisirs dangereux et sans durée; la vertu, au contraire, est la sagesse qui, en vue d’un bonheur durable, résiste à l’entraînement des passions. La morale de l’intérêt confirme ainsi tous les devoirs consacrés par l’opinion commune; ce sont des devoirs parce qu’ils sont conformes à notre intérêt personnel; faire du bien aux hommes est même le plus sûr moyen qu’ils nous en fassent, car c’est le meilleur moyen d’obtenir leur estime et leur sympathie. Vous le voyez, M. Dupré, mon intérêt me conseille tout ce que la morale ordinaire prescrit, il m’interdit tout ce qu’elle défend. Je n’ai donc plus besoin de votre religion et de votre morale; j’ai un guide bien plus certain; car rien n’est aussi pressant et aussi infaillible que l’intérêt.
— M. Vieulin, je vous remercie de votre explication; elle va précisément me servir à vous montrer votre erreur. Car, si l’intérêt tient le même langage que la morale, je ne vois pas pourquoi nous substituerions l’un à l’autre. Je n’y trouverais d’avantage que si l’intérêt était réellement un guide plus infaillible. Or il me sera facile de vous montrer le contraire.
FONDEMENTS DE LA MORALE
Kemarquez-ie d’abord : malgré l’alliance intime de notre intérêt avec notre devoir, alliance que je persiste à reconnaître, la inorale nous commande parfois de sacrifier le premier au second. Cette considération serait donc la condamnation d’une doctrine qui donne l’intérêt pour seule règle de nos actions. Je dis seule, remarquez-le encore, car je suis moins absolu que -vous. Vous excluez la religion comme fondement de la morale, et vous vous contentez de l’intérêt. Moi, je 11e repousse pas l’intérêt, tant s’en faut, je l’appelle, au contraire, en aide à la morale, mais je me garde bien de le prendre pour fondement.
Quand la religion et la conscience nous prescrivent de faire le bien, de nous abstenir du mal, de nous priver des plaisirs blâmables, de modérer nos désirs; quand, dans des circonstances graves, elles nous ordonnent même de sacrifier notre intérêt, elles ne nous y invitent pas seulement au nom de l’estime et de la sympathie que nous pourrons nous concilier par là, et en vue de plaisirs plus grands et plus durables que nous pouvons espérer pour l’avenir, elles nous l’ordonnent au nom du devoir, et elles nous y sollicitent par la promesse d’un bien supérieur à tous les intérêts humains, celle d’un bonheur éternel.
— Ah ! voilà le grand mot lâché ! s’écria M. Basset. C’est ça ; privons-nous de tout pendant que nous vivons, nous serons heureux après notre mort; c’est toujours la même chanson. Et qui nous le garantit, votre bonheur éternel?
— Et qui vous garantit le bonheur de demain, M. Basset? Êtes-vous sûr de vivre l’année, le mois, la semaine qui vient? Vous avez beau être en santé, des accidents vous menacent à chaque instant, une maladie survient et vous enlève. Vous seriez même des niais de vous priver pour prolonger vos plai- .sirs; car le présent seul vous appartient, et vos privations seraient en pure perte. Plongez-vous donc dans les plaisirs, et puisque la vie est incertaine, laites-la, comme on dit, courte et bonne.
— Mais ce n'est pas là ce que j’ai voulu dire, interrompit M. Vieulin ; cette morale grossière n’est pas de la morale, ce serait celle des animaux, s’ils en avaient une.
— Je le sais, reprit M. Dupré, et je ne vous attribue pas ces idées; mais prenez garde, votre système y conduit. Si vous ne
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tirez pas ces conséquences, d’autres les tireront. Vous voulez que je me prive de certains plaisirs afin de rn’en ménager plus longtemps dans l’avenir. Mais où est mon intérêt, si je n’atteins pas cet avenir? La privation reste, et le plaisir m’échappe; j’ai été malheureux pour rien, vous m’avez trompé.
Vous prétendez que je fasse du bien afin de mériter l’estime des hommes et leur bienveillance. J’y consens, mais ne me le prescrivez pas au nom de mon intérêt; car quel intérêt ai -je à obliger les pauvres et les malheureux ? Quand je leur aurai sacrifié une partie de ma fortune, ils ne me la rendront pas, et si je tombe dans la misère, l’estime publique m’en dédommagerat-elle? Si je fais le bien par intérêt, je ne le ferai plus quand j’y verrai un intérêt contraire. Si je ne le fais qu’en vue de l’estime publique, je cesserai de le faire lorsque nul ne pourra le savoir. D’ailleurs, si cette considération m’impose des devoirs envers mes semblables, elle ne m’en impose aucun envers moi-même, et dès lors je me permets tout, quand je puis le faire impunément et que j’y vois mon intérêt ou mon plaisir. Je suis fripon, libertin, séducteur, adultère, quand je le puis sans compromettre ma réputation, ma liberté et ma vie.
Voyez d’ailleurs où nous conduit ce système. Que de science il exige! que de calculs il entraîne! 11 ine faut tendre toutes les facultés de mon esprit à la recherche de mon intérêt, et cependant je ne suis pas sur de l’atteindre. Je puis, à force de prudence et de combinaisons, accroître mes chances de succès; il restera toujours des chances contraires, et ma volonté n’y peut rien ; le résultat est toujours incertain. Avec la religion, au contraire, je ne saurais manquer le but final. En cherchant le bien-être ici-bas, je puis n’y pas réussir, mais la récompense ne saurait m’échapper, puisqu'elle dépend de ma volonté et de mes efforts. Le devoir met ainsi mon bonheur entre mes mains; le bien suprême, un bonheur éternel, ne dépend que de moi.
— Fort bien, M. Dupré, reprit M. Vieulin. Mais cela repose sur l’existence de la vie future, que je n’entends pas nier assurément, mais qu’enfin rien ne prouve d’une manière indubitable.
— Pas plus que ne sont prouvées tant d’autres choses que vous ne contestez point. Eli bien! M. Vieulin, mettons les choses au
FONDEMENTS DE LA MORALE
pis^, et supposons que la vie future n’existe pas Qu’en résulterat-il? Je me serai trompé, je me serai fait illusion ; mais du moins cette espérance m’aura soutenu dans la vie. Et vous, qu’aurezvous eu pour vous aider à faire le bien et à résister à la tentation du mal? Car, en prêchant la morale de l’intérêt, vous n’entendez pas prêcher une morale plus relâchée que celle du devoir et de la religion. Vous n’entendez pas être moins honnête que les gens religieux?
— Non, assurément.
— Je prends acte de vos paroles, M. Vieulin. Mais si votre conduite doit être la même, si vous ne voulez pas être inférieur en probité et en vertu aux hommes religieux, si vous prétendez n’en différer que par la croyance, alors pourquoi cette différence? Ou vous voulez vous dispenser de ce que prescrivent la morale ordinaire et la religion, ou vous voulez vous y soumettre. Si vous avez pour but de vous en dispenser, votre doctrine ne m’offre plus assez de garanties, et je m’en délie. Si, au contraire, vous ne voulez pas que votre code de morale soit inférieur au mien, pourquoi combattre ma croyance, qui est un soutien pour moi et une garantie pour les autres?
— Votre raisonnement est très-juste, monsieur Dupré, et je n’aurais rien à y opposer; mais pourquoi la religion nous commande-t-elle de croire des elfoses qui choquent la raison?
— Je vous arrête, M. Vieulin ; non pas que je me blesse de ce que vous venez de dire, mais vous entrez dans un ordre d’idées où je ne puis pas vous suivre, parce que cela nous entraînerait trop loin, et que je n’ai pas qualité pour faire l’apologie de la religion. Je me permettrai cependant de vous dire qu’en admettant, avec les plus grands génies, les vérités révélées dans l’Évangile, je ne crois faire preuve ni d’ignorance, ni de faiblesse d’esprit. Ma raison n’est pas choquée non plus par rien de ce que me prescrit la religion chrétienne, car il n’y a de choquant que les superstitions, qui ne sont pas la religion, ou ce qui blesse la morale. Or, y a-t-il dans notre religion quelque chose qui vous paraisse immoral ou contraire à la justice, à la vertu?
— Je n’ai pas dit cela, M. Dupré. Il n’y a pas de morale plus pure que celle de l’Évangile.
DEÜXI EME ENTRETIEN .
— Je savais d’avance que vous pensiez ainsi; mais je suis bien aise de l’entendre de votre bouche. Laissez- moi toutefois vous le dire en terminant : qu’est-ce qui nous empêche de croire? Ce ne sont ni les mystères, ni l’étrangeté des dogmes de la religion; ce sont nos penchants et nos défauts. Sans nos passions, nous ferions bon marché de ce qui, dans la religion, dépasse notre intelligence. Mais, en croyant, il faudrait conformer notre conduite à notre croyance, faire ce que la religion prescrit, s’abstenir de ce qu’elle défend, et souvent sacrifier nos goûts et nos plaisirs. Nous n’en avons pas le courage, et nous cherchons à nous justifier en disant que nous ne croyons pas. Eh ! mes amis, renonçons à nos passions, et rien ne nous empêchera plus d’être et de nous dire chrétiens.
Mais je m’arrête; je vous ai tenus bien longtemps aujourd’hui, je vous ai conduits dans des régions où je ne m'étais pas chargé de vous mener : la prochaine fois nous reviendrons sur la terre, pour nous occuper de notre position dans ce monde.
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TROISIÈME ENTRETIEN
POSITION DE L’HOMME EN CE MONDE, ET AMÉLIO- RATION GRADUELLE DE LA CONDITION HUMAINE.
Dans son dernier entretien, M. Dupré avait fait naître des désirs qu’on cherchait, à satisfaire. Aussi, dès le lendemain, M. Raymond vit sa classe d’adultes plus fréquentée qu’elle ne l’avait encore été. Il eut à répondre à un grand nombre de questions, et la bibliothèque communale, dont la garde lui était confiée, mit en circulation bien des livres qui jusque-là n’avaient eu que de rares lecteurs. On voulait faire quelques-unes de ces bonnes lectures dont les discours du docteur avaient fait comprendre l’intérêt.
Tous les habitants de Mirebeau ne suivirent pourtant pas cet exemple. Les habitués du cabaret et du café tournèrent leurs pas vers le lieu accoutumé de leurs réunions, mais ils s’y trouvèrent moins nombreux qu’à l’ordinaire; les entretiens du docteur avaient déjà détaché quelques individus. M. Passemard et M. Basset, qui étaient, par leur profession, du très-petit nombre d’individus dont les intérêts ne sont pas toujours d’accord avec le bien public, s’effrayaient de ce résultat. Ils cherchaient donc à détruire l’effet des discours de M. Dupré; mais ils n’avaient à leur service que le vieil arsenal des objections rebattues, et, malgré le secours que leur prêtaient, dans d’autres intentions, M. Yieulin, M. Maucorps et quelques autres, ils ne se sentaient pas en état de lutter
TROISIÈME ENTRETIEN
avec lui par le raisonnement. Us crurent mieux réussir en employant la raillerie; ils espéraient affaiblir ainsi l’ascendant que M. Dupré prenait sur les esprits, au détriment de leurs intérêts. Aussi, quoiqu’il fût gênant pour eux d’assister aux réunions du dimanche, ils n’y voulaient pas manquer. M. Vieulin leur vint en aide en prenant la parole à la réunion suivante.
— M. Dupré, dit-il lorsque tout le monde eut pris place, vous nous avez dit que les choses sont disposées ici-bas pour le bonheur de l’homme, et que tout nous montre la bonté de Dieu. Alors comment concilier l’idée de cette bonté avec les maux que nous rencontrons à chaque pas?
— Et surtout, ajouta Léonard, comment accorder l’idée de sa justice avec le spectacle qui s’offre partout à nos regards, le triomphe des méchants et le succès des pervers, les souffrances des bons, le malheur et la ruine des gens de bien?
— D’une manière très-simple, Léonard; en nous rendant compte de la nature de l’homme et de sa condition ici bas. C’est précisément ce dont je voulais vous entretenir aujourd’hui ; mais, avant d’aborder cette question, permettez-moi de répondre au mécontentement que le succès des méchants excite dans bien des esprits. Ce succès vous révolte, et vous y voyez un argument contre la justice de Dieu. Pourquoi, dit-on, les fripons réussissentils presque toujours dans le monde, tandis que les honnêtes gens échouent si souvent ? — Cela doit-il vous surprendre? Les fripons ont à leur disposition les moyens que peuvent employer les gens de bien, ét de plus ils ont pour eux la ressource de tous les moyens injustes ou infâmes que les honnêtes gens rougiraient d’employer. Ils ont dix moyens pour faire fortune, quand l’honnête homme n’en a qu’un seul. Je ne suis étonné que d’une chose, c’est qu’ils ne réussissent pas plus souvent. Mais, dis-moi, Léonard, voudrais-tu t’enrichir aux mêmes conditions?
— Certes, non. Monsieur Dupré; je vous remercie de m’avoir fait faire celte remarque qui est bien simple. 11 est pourtant fâcheux de voir le méchant prospérer et l’honnête homme rester malheureux.
— C’est regrettable, je l’avoue; cependant cela n’arrive pas aussi souvent qu’on croit. Ou remarque la prospérité des nié-
chants à cause du scandale qu’elle produit, et l’on ne compte pas tous ceux qui se ruinent, parce que c’est une chose naturelle. Quant aux hommes qui réussissent par des voies honnêtes, par le travail, l’ordre et l’économie, par l’intelligence et l'activité, et c’est le plus grand nombre, on n’y fait pas attention, parce que c’est aussi dans la règle. Mais enfin il y a des méchants qui prospèrent, et vous me demandez comment on peut concilier ce fait avec la justice et la bonté de Dieu.
Eli! mes amis, 11’est-ce pas la meilleure preuve de l’existence d’une autre vie? Puisque Dieu est souverainement juste et bon, il n’a pu avoir l'intention de rendre les honnêtes gens victimes de leur vertu. S’il permet le triomphe des méchants en ce monde, c’est qu’il se réserve de les punir dans un autre, où il récompensera les bons de tout ce qu’ils auront souffert dans celui-ci. Voyons, en effet, quelle est la fin de l’homme.
L’homme n’obéit pas simplement à des instincts comme l’animal. C’est un être intelligent et doué de raison, ayant la liberté de faire ou de ne pas faire les choses, et une volonté pour se déterminer. Puisqu’il est intelligent et libre, c’est-à-dire puisqu’il a la liberté de faire un choix entre le bien et le mal, la justice de Dieu devait établir des peines pour ceux qui font le mal et des récompenses pour ceux qui pratiquent la vertu. La vie terrestre doit donc être une épreuve dont la récompense est au ciel. Comment aurions-nous droit à la récompense, si nous n’avions été dans le cas de mériter ou de démériter? Dieu pouvait-il, dans sa justice, nous accorder la récompense sans que nous l’eussions méritée?
— - Il nous la fait du moins payer assez cher, dit M. Jarland, d’un ton chagrin.
— Pas aussi cher que vous le pensez, monsieur Jarland Si la vie est un temps d’épreuves, cette terre n’est qu’un lieu de passage. Mais voyez si Dieu pouvait la parer davantage, et la mieux approprier à nos besoins. Voyez s’il pouvait nous fournir plus de moyens d’embellir notre vie qu’il ne l’a fait en nous donnant l’intelligence. Quand nous examinerons prochainement les rapports de l’homme avec la société, nous verrons aussi combien celle société nous offre do ressources pour améliorer notre posi-
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tion. Nous verrons ces ressources croître chaque jour avec les progrès de la civilisation. On dirait que Dieu, dans sa bonté, tienne compte aux hommes des efforts des générations passées; car, avec les siècles, la condition de l’humanité va toujours s’améliorant; nos aïeux ont été mieux que leurs ancêtres, notre sort vaut mieux que celui de nos pères, et nous en entrevoyoï's un, pour nos enfants, meilleur que le nôtre.
— J’en suis convaincu, dit Honoré Buquef, et cette espérance me soutient. Quand je pense que par mon travail j’épargnerai à mes enfants une partie des difficultés que j’ai rencontrées, je reprends courage. Je me dis que si je m’épuise tandis que d’autres ne font rien, c’est qu’ils ont reçu de la fortune de leurs parents, tandis que les miens ne m’ont rien laissé. Je n’en fais pas un reproche à mon père, je sais qu’il ne l’a pas pu; toujours est-il qu’ayant une nombreuse famille, il faut que je travaille rudement pour la nourrir, et l’on sait que je ne m’épargne pas.
— C’est unq justice que tout le monde te rend. Honoré, et il serait à désirer que chacun eût ton courage.
— Merci, monsieur Dupré; je ne fais que mon devoir. Mais, s’il est naturel que ceux qui ont les moyens de vivre ne travaillent plus, et s’il est juste que Dieu punisse les méchants et récompense les bons, je ne comprends pas pourquoi sa justice ne nous met pas tous dans des conditions pareilles. Ainsi les uns ont, comme moi, une nombreuse famille h nourrir; les autres ont un ou deux enfants, ou même, comme M. Duroure, n’en ont point.
— Oh! mon garçon, s’écria M. Duroure, ne m’envie pas de ne pas avoir d’enfants. Si tu étais à ma place, tu saurais combien cela me rend malheureux. Je voudrais être forcé de travailler, comme toi, seize heures par jour, et avoir des enfants qui fussent un jour la consolation de ma vieillesse.
— Ne croyez pas, monsieur Duroure, que j’aie dit cela par envie. Quoique mes enfants soient une lourde charge, ce sont eux qui me donnent du cœur à l’ouvrage; quand je les vois jouer et rire autour de moi, je ne changerais pas ma position contre la vôtre. Allez, je vous ai plaint plus d’une fois; aussi c’est seulement comme exemple que je vous ai nommé, et parce que je vous ai vu là. Mais, comme je le disais, monsieur Dupré, les uns ont
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beaucoup d’enfants et les autres en ont peu ; ceux-ci sont faibles, ceux-là sont forts; il y en a qui échouent dans tout et. à qui surviennent tous les malheurs; d’autres, au contraire, réussissent dans tout ce qu’ils entreprennent, et la fortune leur vient en dormant. Est-ce juste? Et pourquoi en est-il ainsi?
— Tu demandes la justice et la cause de ces différences, Honoré ; ce sont deux questions différentes, j’y répondrai séparément. Non, mon ami, ce ne serait pas juste, si tout se bornait à celte vie; mais tout change, si nous portons nos regards vers le ciel. L’inégalité qui existe dans ce monde est compensée par la justice qui s’exerce dans l’autre.
Cette perspective nous est d’ailleurs nécessaire à tous, riches comme pauvres, parce que tous nous avons des ennuis et des maux à supporter. Maladies, infirmités, pertes de nos amis et de nos proches, chagrins, afflictions et tourments de toute espèce, nous avons tous notre part des épreuves de la vie. Tous aussi, nous nous plaignons de notre sort et en désirons un meilleur. C’est que l’homme est ainsi fait que le désir paraît indispensable à son bonheur. Il désire, en effet, depuis la naissance jusqu’à la mort : dans la pauvreté, il désire l’aisance; dans l’aisance, il désire la richesse. Lorsqu’il n’a rien, il veut le nécessaire; lorsqu’il a le nécessaire, il demande le superflu, et quand il a le superflu, il désire encore, parce qu’il est dans sa nature de désirer toujours. Les choses qu’il a le plus souhaitées, une fois qu’il les possède, ne parlent plus à son cœur; il les dédaigne pour soupirer après d’autres qu’il dédaignera de même. La possession ne fait même qu’irriter ses désirs, à ce point qu’il est plus heureux quand il se voit près de jouir que lorsqu’il jouit, parce que la possession engendre l’indifférence, bientôt suivie de la lassitude et du dégoût.
Cette immensité de désirs est pour moi une nouvelle preuve de l’immortalité de mon âme. 11 y a dans cette âme un vide immense que rien ne peut combler; je sens en moi une aspiration perpétuelle vers un bonheur dont je ne me rends pas compte, mais dont le plus grand bonheur de la terre ne doit être qu’une faible image. Mon âme, ici-bas, me semble une exilée qui soupire après les délices de la patrie absente. J’espère donc, plein de cou-