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fiance en la bonté de Dieu; en mettant, en moi des désirs que le monde est impuissant à satisfaire, il n’a pu vouloir me condamner à un tourment sans fin, celui de désirer sans jouir, d’entrevoir le bonheur sans pouvoir l’atteindre.
J’ajouterai d’ailleurs, pour en finir avec la première question d’ Honoré, que Dieu n’a pas placé dans le ciel seulement le prix de la lutte : le plus souvent, ceux qui font le bien sur la terre, ceux qui sont laborieux, rangés et intelligents» reçoivent dès icibas la récompense de leurs efforts, tandis que presque toujours nos maux sont le résultat de nos fautes; je vous le montrerai plus tard. Je viens maintenant à la deuxième question. Pourquoi la différence qui existe entre les hommes dans ce monde?
La raison de cette différence, mes amis, c’est que l’homme est un être sociable, c’est-à-dire fait pour vivre avec ses semblables. Sa destination est la société; c’est là seulement qu’il peut acquérir la perfection de son être, et que ses facultés peuvent se développer. C’est, en effet, dans la société que les aptitudes diverses des hommes trouvent leur emploi et que les sentiments de bienveillance et d’humanité, qui sont en eux, ont l’occasion de s’exercer. Pour que ces sentiments pussent se produire, il fallait que les hommes eussent besoin les uns des autres, afin d’avoir à se rendre mutuellement des services. Il fallait, en un mot, qu’il y eût dans ce monde des forts et des faibles, des grands et des petits, des savants et des ignorants, des pauvres et des riches.
— bious y voilà! s’écria André; j’en étais bien sûr. Vois-tu, Honoré, il faut qu’il y ait des pauvres, comme toi et moi, afin qu’ils travaillent et que les riches ne manquent de rien. Comment! tu as besoin qu’on t’explique cela? mais c’est clair comme le jour. Patience! tu en entendras bien d’autres.
— André, dit M. Dupré avec douceur, mais avec sérieux, je croyais avoir témoigné assez d’intérêt pour les pauvres dans le cours de ma carrière, et m’être assez montré l’ami de tous les hommes, sans distinction de rang, pour qu’on ne vînt pas me prêter d’avance des idées qui ne sont pas les miennes.
— Oh! monsieur Dupré, se hâta de répondre André, croyez bien que je n’ai pas voulu dire quelque chose de désobligeant pour vous; je sais tout ce que les pauvres de Mirebeau vous doi-
vent. Veuillez donc ne voir dans ce que j'ai dit qu’une plaisanterie ; c’était affaire de rire seulement, soyez-en sûr.
— Je le crois, André ; mais il y a temps pour tout, et, dans les discussions sérieuses, la plaisanterie est déplacée. Quand on plaisante au lieu de raisonner, on fait croire qu’on n’a pas de bonnes raisons à donner. Pour moi, qui crois en avoir de bonnes, je ne redoute pas la discussion, et je la soutiendrai aussi longtemps qu’il vous plaira de la supporter. J’accueillerai toutes les objections que vous aurez à m’adresser, et j’y répondrai de mon mieux. Mais, je vous le répète, le sujet est long, et je ne puis pas tout dire à la fois. Je vous demande donc de laisser chaque chose venir en son temps; vous ne perdrez pas pour attendre.
Ainsi, en vous disant que Dieu a voulu que l’homme méritât le bonheur, je vous ai dit aussi qu’il a tout fait pour l’aider à passer commodément les jours de son pèlerinage ici-bas, et je vous ai annoncé que je vous le prouverais. Je veux, en effet, vous faire voir que partout il a mis le bien à côté du mal et le plaisir après la peine, qu’il a tellement disposé les choses que la somme du bien l’emporte en cette vie sur la somme du mal; que la plupart des maux que nous souffrons ne doivent être imputés qu’à nous-mêmes, et qu’il nous a donné mille moyens d’adoucir ceux que nous ne nous sommes pas attirés par notre faute. Si j’y parviens, comme je l’espère, vous en aurez plus de courage pour supporter les ennuis de cette vie, où nul ne peut compter sur un bonheur sans mélange.
— Je le crois bien, qu’il n’y a pas de bonheur sur la terre, s’écria M. Jarland. On n’a dans ce monde que des peines et des ennuis, fort heureux encore quand on n’y essuie pas des calamités comme la disette actuelle. Il ne manquait plus que cela.
— Vous avez raison, M. Jarland, de dire que l’homme ne peut pas goûter de bonheur parfait sur la terre. Quand il n’y aurait pour lui que l’obligation du travail, ce serait déjà beaucoup; mais, puisque c’est une loi de notre nature, il faut nous y soumettre de gré ou de force. Or, plus nous nous y soumettrons volontairement, moins le mal nous paraîtra grand; nous verrons à côté une infinité de sources de bien que nous empoisonnons par nos plaintes, et que souvent nous tarissons par notre imprudence.
TROISIÈME ENTRETIEN
N'oublions pas d'ailleurs que l'homme a un corps et une âme. Nous pensons trop à l’un et pas assez à l’antre. Dans tout ce qui nous arrive nous voyons le mal qu’éprouve notre corps, nous ne considérons pas le bien que l’âme retire des épreuves.
— Mais, Monsieur, dit Léonard, est-ce que nous ne devons pas nous occuper de notre corps, l’entretenir en bon état? Nous ne pouvons rien sans lui. Si je ne soignais pas la machine, et si je n’en graissais pas les rouages, bientôt elle ne marcherait plus.
— Certainement, Léonard, nous devons soigner notre corps. Pourquoi Dieu nous a-t il imposé l’obligation du travail? C’est pour fournir à nos besoins; mais sommes-nous raisonnables dans tout ce que nous faisons pour le corps? Nos actions ont presque toutes pour but de lui procurer des jouissances, et à chaque instant ces jouissances tournent à son détriment par l’abus que nous en faisons. Nous recherchons le repos, et, en nous abandonnant à la mollesse, nous portons atteinte à notre santé par le défaut d’exercice. Nous avons besoin de manger pour vivre, et fréquemment, en nous livrant au plaisir de la table, nous dépassons les limites; alors les incommodités qui accompagnent les excès nous rappellent à la tempérance. Que sont presque toules nos maladies? La suite de nos excès ou de notre imprndi-nce : excès dans le boire et le manger, excès dans le plaisir, excès dans le repos, excès dans le travail même, car nous travaillons parfois au-delà de nos forces; excès et imprudences de toute façon.
D’un autre côté, refroidissements subits, courants d’air, boissons froides ou bains pris quand nous avons chaud, séjour dans un lieu humide et malsain, habitat ions où nous ne laissons entrer ni l’air ni la lumière, défaut de précautions dans presque tout, ce que nous faisons , je n’en finirais pas si je voulais énumérer toutes les circonstances où nous nous rendons malades par notre faute. Vous verriez que les maladies ainsi occasionnées l’emportent énormément sur celles qui résultent d’accidents tout à fait involontaires.
— Alors, dit André, pourquoi notre corps est -il ainsi fait que tant de choses peuvent le faire souffrir?
— André, je vais te répondre par une question. Si notre corps n’était pas sensible h la douleur, le serait-il au plaisir?
— C’est vrai, M. Du pré, je n’y avais pas pensé. Je reconnais que j’ai parlé sans réflexion.
— C’est ce qui arrive à bien d’autres. Vous voyez, mes amis, que supprimer la douleur sur la terre, c’est y supprimer le plaisir et le bonheur. Je vais même, h cette occasion, vous faire remarquer combien, par une admirable dispensation de la Providence, le bien l’emporte ici-bas sur le mal. En effet, le bien est, dans une infinité de circonstances, un don gratuit de Dieu ; nous en jouissons à tout instant sans nous donner aucun souci. Nous en jouissons dans la vue de la nature, dans l’air que nous respirons, dans le soleil qui nous éclaire, dans la douce chaleur qu’il nous envoie, dans la fraîcheur des bois, dans le parfum des fleurs, dans la saveur des fruits; nous en jouissons enfin dans notre cœur que Dieu a rendu sensible aux plaisirs de l’amitié, et qui nous fait trouver tant de douceur et de charme dans la société de nos parents et de nos amis.
Le bien, vous le voyez, s’offre partout de lui-même, sans que nous ayons besoin de faire aucun effort pour en jouir, et chaque jour notre intelligence en augmente la somme. Cessons donc, mes amis, d’être injustes envers Dieu, et 11e disons plus que le mal remporte sur le bien. C’est le contraire qui a lieu, et encore, sauf l’obligation du travail, qui en elle-même n’est pas un mal, car une vie sans travail serait d’un ennui mortel, nos maux sont le plus souvent le résultat de nos fautes; pour y échapper, il ne faut que des soins et de la prudence.
M. Jarland, qui voulait toujours rejeter ses malheurs sur les autres, ne put s’empêcher de dire : — Comment, M. Dupré, vous prétendez que les maux qui nous frappent arrivent par notre faute! Est-ce ma faute, à moi, si le feu a brûlé la moitié de ma maison? Est-ce ma faute si la maladie a fait périr mes bœufs? si ma voiture s’est, cassée et a tué mon cheval en tombant? Est-ce ma faute si le mur de ma grange s’est écroulé et a écrasé ma vache? N’est-ce pas une fatalité?
— Mon cher M Jarland, je n’aurais* pris pour exemple ni vous ni personne ; mais puisque vous vous êtes cilé vous-même, je vais vous répondre. Sans doute, ce n’est pas directement votre faute, si le feu a brûlé la moitié de votre maison; mais votre
TROISIÈME ENTRETIEN
enfant ne l’y aurait pas mis s'il avait été à l’école, et si on n’avait pas laissé des allumettes à sa portée. Vous auriez en outre évité l’énorme perte que cet incendie vous a causée, si vous aviez eu la prudence de l'aire assurer votre maison, comme on vous l’avait conseillé. Ce n’est pas vous, j’en conviens, qui avez fait périr vos bœufs, ni renversé votre grange et- écrasé votre vache; mais pourquoi vous êtes-vous obstiné, malgré les représentations de M. le maire, à laisser à côté de votre grange cette mare infecte qui entretenait l’humidité et a donné la maladie à vos bœufs, et qui, par ses infiltrations, a miné le sol, dégradé le mur, que vous n’avez pas eu le soin de faire réparer, et amené la chute qui a écrasé votre vache? Ce n’est pas vous non plus qui avez cassé votre voiture et tué votre cheval; mais pourquoi avez-vous laissé en aussi mauvais état l’entrée de voire cour, et pourquoi, lorsqu’elle était dans cet état, chargiez-vous autant votre voiture? Pouvez-vous dire, maintenant, que c’est une fatalité et qu’il n’y a pas eu de votre faute dans les accidents qui vous sont arrivés ou dans les conséquences qu’ils ont eues pour vous? —
M. Jarland, confondu, n’osa pas répondre. M. Vieulin le tira d’embarras en détournant l’attention. — Cependant, M. Du pré, dit-il, vous ne pouvez pas nier qu’il n’y ait des accidents imprévus et où nous ne sommes pour rien. Ainsi la catastrophe qui a amené la mort de Louis Morand, loin d’être une faute, était au contraire un acte de dévoûment.
— Je ne nie rien de ce qui est, M. Vieulin ; mais, s’il y a des accidents imprévus, il y en a bien peu dont la prévoyance ne puisse amoindrir les conséquences. Ainsi les suites de la mort tle Louis Morand auraient pu être considérablement diminuées pour sa famille, s’il no l’avait pas mise dans la gêne par son imprudence. Les circonstances mêmes où nous nous trouvons sont encore une preuve de ce que j’avance. Car, si la disette qui se fait sentir est un de ces maux que notre prudence ne pouvait pas empêcher, il dépend de nous d’en atténuer ou d’en aggraver les effets. C’est ce que nous examinerons en détail une autre fois.
11 est sans doute bien des maux qui viennent frapper l’homme, malgré les efforts qu’il ferait pour les éviter. Les uns, tels que les orages, les inondations, les disettes, les épidémies, sont les
plus redoutables parce qu’ils sévissent sur des populations entières. Les autres, comme les blessures, les maladies accidentelles, les incendies, et toutes les catastrophes qui frappent les individus dans leur personne ou dans leurs biens, sont des cas fortuits que rien ne fait prévoir et que souvent rien ne pourrait empêcher. Vous voyez que je ne cherche pas à diminuer le nombre des maux qui peuvent nous frapper sans que nous nous les soyons attirés.
— Vous n’avez pourtant pas parlé de la vieillesse et des infirmités qui l’accompagnent, dit le père Frapin. C’est cependant un grand mal, caron n’en guérit pas.
— C’est avec intention que je n’en ai pas parlé, père Frapin. La vieillesse n’est pas un mal accidentel; c’est la conséquence de la durée de la vie de l’homme. Mais c’est si peu un mal que nous serions bien fâchés de n’y pas arriver.
— Oh! cela, c’est vrai, dirent presque tous les assistants.
— J’avais donc raison de ne pas compter la vieillesse parmi les maux, et, à ce sujet, permettez-moi une remarque. La crainte de la mort qu’éprouvent môme les plus malheureux, n’est-elle pas une preuve que la vie, malgré les maux dont nous nous plaignons, est à elle seule le plus grand des biens?
La vieillesse, il est vrai, est accompagnée d’infirmités qui mettent l’homme dans l’incapacité de travailler; mais elle n’est pas le temps du travail, c’est, celui du repos, et nous avons dû nous y préparer. Si nous avons été prévoyants, laborieux et économes dans la jeunesse, nous devons nous être acquis des moyens d’existence pour cette époque. Si des malheurs nous en empêchent, la société nous offre aujourd’hui des ressources dans les caisses dè retraites, les assurances et une foule d’autres institutions que je vous ferai connaître.
Ce n’est pas seulement pour les pauvres que la vieillesse est le plus grand souci; elle est pour tous les hommes la grande pensée de leur vie. La perspective de cet.le époque est, avec le désir de pourvoir à l’entretien et à l’établissement de sa famille, le grand stimulant de la vie de l’homme. Assurer un sort à nos enfants, et nous procurer du repos dans la vieillesse, voilà ce qui nous excite surtout au travail. Vous voyez (pie Dieu, en faisant
à l’homme une loi du travail, a mis en lui une force pour l’aider; cette force, c’est la pensée de l’avenir.
L’homme, en effet, n’est, pas, comme la brute, absorbé dans la satisfaction des besoins du moment. 11 a une intelligence qui le met en état de satisfaire ses besoins dans le présent, et d’y pourvoir d’avance pour l’avenir. Mais il oublie souvent de cultiver son intelligence, souvent aussi il en fait un mauvais usage. En cela, il est seul coupable; il a un trésor en. lui, pourquoi ne s’en sert-il pas? Et cependant Dieu l’y invite sans cesse. Nos maux sont une invitation perpétuelle de sa bonté à l’emploi des plus belles facultés de notre àme. Les maladies qui menacent notre corps sont un rappel à la prudence et. à la sobriété. La vieillesse est elle-même la chose la plus propre à nous exciter à la prévoyance. Il en est de même des accidents et des calamités qui désolent quelquefois des contrées entières. Ces maux, sans compensation si nous ne considérons que le corps de l'homme, ont leur utilité du moment que nous voyons en lui un être moral.
— Comment, dit M. Duroure, la disette actuelle aurait de l’utilité, comme les inondations, le choléra, comme la maladie des pommes de terre et celle de la vigne! Il est bien difficile de comprendre quelle utilité peuvent avoir ces fléaux.
— Parce que vous ne voyez que le mal dont vous souffrez, sans faire attention au bien qui peut eu résulter. Oublieux fort souvent de ce que nous dit la religion, nous croyons que la terre doit être mi lieu de délices, et, tiers des découvertes du génie qui transforme ce monde, nous ne nous souvenons plus de Dieu et nous nous endormons dans une trompeuse sécurité. Alors, au sein de la plus grande prospérité. Dieu nous envoie des fléaux pour nous rappeler au sentiment de notre dépendance.
Mais, mes amis, ces fléaux, qui affligent le monde, développent chez l’homme l’instinct de la sociabilité. Vous savez tous les nobles sentiments qu’ont excités dans notre belle France les catastrophes dont vous avez souvenir. Que de quêtes! que de souscriptions! que de dons,* de secours de toute sorte! Quel empressement de toutes les provinces à venir au secours les unes des autres! En voyant celte émulation pour se secourir mutuellement, on se sent doucement ému et on oublie pour ainsi
dire les maux qui donnent lieu à ces prodiges de bienfaisance.
— A cet égard, vous avez raison, reprit M. Duroure. Mais, malgré tout, je ne vois pas comment la disette peut être utile aux hommes.
— Ni plus ni moins que les autres maux, M. Duroure. S’il n’y avait sur la terre que des accidents fort rares, tous ceux qui arriveraient nous frapperaient comme un mal inattendu, et il n’en résulterait aucune leçon pour nous. Mais, en voyant les mêmes accidents se reproduite dans les mêmes circonstances, nous prenons des précautions pour les éviter. Mettant à profit les leçons de l’expérience, nous éloignons le retour de maux qui étaient autrefois plus fréquents. Par des soins intelligents donnés à l’enfance, par un meilleur régime, on prévient une foule de maladies qui décimaient autrefois les populations. C’est ainsi que la durée moyenne de la vie s’est beaucoup accrue; en France, par exemple, elle était de vingt-neuf ans seulement au commencement du siècle, et elle est de trente-sept aujourd’hui.
— Vraiment, monsieur, dit Michel; il y a cependant des gens qui disent que l’espèce dégénère en France.
— Bien n’est plus faux, mon ami. La durée moyenne de la vie a augmenté de plus d'un quart chez nous, parce que le bien-être a cru rapidement à mesure que l’instruction s’est répandue. Excitée par le besoin, l’intelligence de l’homme a multiplié ses conquêtes. Elle a assaini une foule de localités où la misère était en permanence avec la maladie. Beaucoup d’entre vous ,se souviennent de ce qu’était la vallée, avant les grands travaux qui l’ont transformée. Ce n’est pourtant qu’un faible exemple des changements que l’homme a opérés sur la surface de la terre. Partout et toujours, c’est la nécessité qui a stimulé l’homme et développé son intelligence.
La crainte des famines, qui autrefois ravageaient la terre bien plus fréquemment et d’une manière Infiniment plus désastreuse, a surtout provoqué les efforts de l’homme. Il a conquis à la culture d’immenses étendues de terrain ; il a perfectionné la culture elle-même ; il a propagé de nouvelles plantes, qui ont rendu le retour des famines moins redoutable et moins fréquent. A la vue de ces résultats, pouvons-nous dire encore que les fléaux
TROISIEME ENTRETIEN
eux-mêmes n’ont pas leur côté utile pour l’humanité en général ?
— Mais, monsieur, fit observer Léonard, c’est à force de travail que l’homme arrive à ces résultats. Il évite un mal en s’en donnant un autre. Je ne vois pas où est le profit.
— Tu te trompes, Léonard. C’est par de la prévoyance que l’homme évite les maux qui affligent son corps et menacent sa vie. La souffrance du corps est ainsi prévenue par le travail de l’esprit. Mais y en a-t-il un parmi vous qui voudrait se plaindre d’un état de choses qui fait de plus en plus de l’homme un être intelligent et moral?
D’ailleurs, malgré nos plaintes, la condition de l’homme s’améliore sous tous les rapports. Sa vie est aujourd’hui moins pénible que par le passé; elle est entourée de plus de commodités et exposée à moins de maux. Mais il ne faut pas se le dissimuler, à mesure que sa condition matérielle s’améliore, sa responsabilité morale augmente. L’homme peut échapper à plus de maux et se procurer plus de bien-être, mais c’est à la condition de mieux employer les facultés de son esprit.
Ainsi, grâce aux progrès des institutions que la société enfante chaque jour, il peut, par le travail, l’ordre et l’économie, se ménager des ressources pour le temps où la vieillesse ou des maladies le mettront dans l’impossibilité de travailler, pour les époques même où le travail viendrait à lui manquer. Les caisses d’épargne permettent d’utiliser les moindres économies des plus pauvres. Les sociétés de prévoyance et de secours mutuels viennent en aide, en cas de maladie, â ceux qui ont su s’en assurer les bienfaits. Avant peu, la caisse des retraites pour la vieillesse assurera sur leurs vieux jours le repos de tous ceux qui auront pensé à l’avenir 1 . En attendant, des sociétés d’assurance de toute espèce sont là pour prévenir les suites fâcheuses des accidents qui peuvent nous arriver : la prévoyance nous sauve ainsi d’une ruine complète dans l’avenir, à l’aide d’un léger sacrifice dans le présent. Je ne puis vous faire connaître en détail, aujourd’hui,
* La Caisse des retraites pour la vieillesse , qui n'existait pas au moment où le docteur prononçait ces paroles, a cté établie depuis. Voir le dernier entretien.
ces institutions; mais nous y viendrons, et vous verrez combien vous avez de moyens de vous aider vous-mêmes. —
- M. Dupré avait ainsi montré que les maux diminuent sur la terre et que les efforts de la société font disparaître graduel ieinent ce qu’ils ont de plus fâcheux dans leurs conséquences. Mais, comme la préoccupation du moment ramenait toujours les esprits à la même idée, Michel Terrien, tailleur, à l’humeur un peu chagrine, comme M. Jarland, prit alors la parole.
— Nous reconnaissons avec vous, dit-il, que le nombre des maux diminue, et qu’avec des précautions on peut en affaiblir les conséquences. Il est cependant un mal dont je ne vois pas que la prévoyance puisse nous exempter : c’est la famine. Je vous demande pardon de revenir sur ce sujet, mais vous savez combien il cause d’inquiétudes. Eh bien! quand la moisson ne peut pas suffire pour atteindre jusqu’à la récolte prochaine, comme c’est le cas cette année, je ne vois pas comment toute la prudence humaine pourrait y suppléer.
— Je vais te le montrer, Michel, et ceci me fournira un nouvel exemple de l’admirable dispensation des choses humaines par la Providence. Les disettes sont dues à l’intempérie des saisons. Or, iî est constaté que, par suite de la différence des climats, il n’y a pas de disette universelle sur la terre. Tandis que la température cause l’insuffisance des récoltes sur quelques points du globe, une température différente produit une récolte abondante dans d’autres contrées. L’abondance des uns peut ainsi suppléer à la pénurie des autres. Que faut-il pour cela? Aller chercher le blé où il abonde, pour le transporter où il manque.
Il faut quelquefois, il est vrai, aller un peu loin; et quand les hommes n’ont pas été prévoyants, quand ils s’y prennent trop tard, comme on a fait cette année, les retards causent des craintes et amènent la cherté. Mais une véritable famine n’est pas à redouter; il y a dans l’est de l’Europe d’abondantes réserves, où nous pouvons puiser. Vous comprenez cependant que ce n’est pas sans frais qu’on peut aller chercher au loin de grandes quantités de blé; il faut donc que le prix s’élève pour couvrir les dépenses de ceux qui nous en procurent. Vous concevez aussi que cela ne peut avoir lieu qu’autant que le blé peut circuler librement d’un
lieu dans un autre. Car comment ferait-on, si ceux qui ont ne voulaient pas céder à ceux qui n’ont pas?
J’aurais encore bien des choses à vous dire sur cette question, mais elles exigeraient des explications que je ne vous ai pas encore données; nous y viendrons. En attendant, soyez bien persuadés qu’à côté de leurs graves inconvénients, les disettes, comme toutes les calamités, ont des avantages pour l’homme considéré comme être moral. Elles développent en lui le principe de sociabilité, elles activent le commerce, elles unissent les peuples dans une communauté d’intérêts. Quant à la circonstance actuelle, si les choses se sont présentées jusqu’ici sous un aspect de nature à causer des craintes exagérées, c’est que la prévoyance a manqué en France; on a fait des calculs erronés, et l’on s’v est pris trop tard pour aviser aux moyens de combler le déficit des récoltes. Mais en ce moment toutes les mesures sont prises, personne n’a plus rien à redouter pour son existence; et, à l’avenir, la prudence atténuera encore plus les effets de la plus redoutable des calamités L
1 C’est ce qui a eu lieu dès 1855 et 1856. Malgré la guerre et une succession de récoltes encore plus mauvaises, la promptitude des mesures a empêché les prix de s'élever autant qu’en 1846. La liberté du commerce en 186? a produit des résultats plus remarquables encore; bien que la récolte de 1861 ait été l’une des plus mauvaises dont on se souvienne, le prix du pain s’est fort peu élevé en 186?.
LES BESOINS DE L’HOMME SONT LE FONDEMENT DE LA FAMILLE ET DE LA SOCIÉTÉ, ET LA CAUSE DE TOUT CE QUI SE FAIT ü’ UTILE DANS LE MONDE.
L’inquiétude que les circonstances avaient fait naître était devenue de l’alarme. On savait maintenant, à n’en pas douter, que la récolte avait été mauvaise dans toute la France et dans une partie de l’Europe. L’impossibilité d’attendre la récolte prochaine avec les ressources du pays était constatée, et, loin de pouvoir compter sur celles des peuples voisins, on commençait à craindre qu’ils ne voulussent attirer les blés chez eux.
Une sourde agitation régnait déjà dans quelques provinces ; elle n’avait pas encore gagné le département où était situé Mirebeau, parce qu’il avait été un peu moins maltraité que beaucoup d’autres. Cependant des bruits fâcheux y circulaient ; on parlait de mesures prises dans beaucoup de localités pour empêcher les blés de sortir du territoire. Les propos habituels sur les blatiers, sur les spéculateurs, revenaient plus fréquemment que jamais ; le mot d’accapareurs était dans toutes les bouches. L’animation croissait à chaque marché, et elle faisait eraindre pour la liberté des transactions. Déjà des désordres avaient eu lieu dans plusieurs départements, à l’occasion du transport des blés. On répandait, à
ce sujet, des bruits qui grossissaient, selon l’usage, en passant tic bouche en bouche.
M. Du pré observait avec anxiété l’effet produit par la hausse du prix du blé. Cette hausse, que la peur amenait par avarice en
I exagérant , avait, a certains égards, un avantage qui n’échappait pas à l’esprit clairvoyant du docteur, mais, en même temps, elle occasionnait une irritation qu’on pouvait craindre de voir éclater un jour ou l’autre en actes répréhensibles.
Dans cette circonstance, il se félicitait en voyant ses conférences devenues une habitude pour une partie des habitants de Mirebeau.
II se trouvait avoir sous la main, pour ainsi dire, la portion la plus intelligente de la commune, il pouvait espérer d’empêcher liai- elle le reste de la population de commettre les fautes que l’ignorance occasionne souvent dans les temps de calamité. Le désir de 1 entendre croissait aussi avec la gravité des circonstances; on semblait s’attendre à recevoir de lui des secours en recevant des conseils. Aussi, en entrant dans la salle, il vit avec satisfaction qu elle était encore plus garnie que les dimanches précédents. C<Gttc ciillucncG lui parut d un iicurcux augure*
L^es amis, je ne saurais vous dire combien je suis touché a la \ ue de la foule qui se presse dans cette enceinte. Fier de la confiance que vous me témoignez, je m’efforcerai de la justifier en vous donnant les conseils que me dicteront mon affection pour vous et ma vieille expérience.
Je \ous ai lait voir qu ici-bas le bien est partout à côté du niai, que le bien surpasse même le mal de beaucoup, quoique nous pensions habituellement le contraire. Je vous ai montré en outre que le bien nous est fourni gratuitement par Dieu, tandis que la plupart de nos maux, et je n’exagère pas en disant les neuf dixièmes, proviennent de notre ignorance ou de nos excès, de notre imprévoyance ou de nos passions, et que c’est encore nous qui aggravons par notre taule les suites de ceux que nous 11e nous sommes pas attirés. Ayons donc de la prudence et du courage; prenons les choses telles qu’elles sont, et voyons les conséquences qui en découlent.
Quelle que soit l’opinion qu’on se forme sur la nature de 1 homme, il a des besoins, c’est un fait incontestable.
— Nous le savons de reste, s’écrièrent M. Jarland, Honoré, Michel, André, Léonard, Vincent et quelques autres.
— Je suis persuadé que vous le savez comme moi, reprit M. Dupré; mais, comme j’y ai plus réfléchi, je comprends peut-être mieux ce qui en résulte L’homme a des besoins, et la première condition de son existence est d’y pourvoir. Pour entretenir la vie en lui, il doit fournir chaque jour des aliments à son corps. Il arrive nu dans ce monde, et il lui faut des vêtements pour se couvrir, un toit pour s’abriter et un foyer pour réchauffer ses membres. Pour se procurer cette nourriture, ces vêtements, cet abri, il doit travailler, prendre de la peine et faire des. efforts d’esprit et de corps. Nous sommes ainsi conduits à celte obligation du travail et de la peine sans lesquels ou n’obtient rien.
— Nous le savons bien, dirent encore les mêmes voix.
— Patience, mes amis, vous ne savez peut-être pas le reste aussi bien. Asservi au joug du besoin, qui est une peine, l’homme ne peut y échapper qu’en se soumettant au joug du travail, qui est aussi une peine; car Dieu a dit au premier homme : Tu mangeras ton pain à la sueur de ton front. Ainsi des deux côtés nous retrouvons la peine.
— C’est ce que nous pensions, s’écrièrent quelques assistants.
— Patience, mes amis, vous allez entrevoir la consolation.
besoin, quand nous le satisfaisons, devient une jouissance. Ainsi nous éprouvons une jouissance lorsque nous mangeons, ayant bien faim, ne serait-ce que du pain; nous éprouvons une jouissance lorsque, étant bien altérés, nous nous désaltérons auprès d’une claire fontaine ; quand nous rentrons fatigués ou transis de froid, la douce chaleur du feu nous fait éprouver un sentiment de bien-être; lorsque nous avons été séparés des êtres qui nous sont chers, le plaisir de les revoir nous fait éprouver la plus douce des jouissances.
rattaché nos jouissances. Je vous ai dit que si notre corps n'était pas sensible à la douleur, il ne le serait pas au plaisir; de même.
Mais, M. Dupré, savez-vous que ce n’est pas consolant?
Le besoin, lorsque nous l’éprouvons, est une peine, mais le
Vous le voyez, ces besoins, qui vous arrachent des regrets, deviennent pour nous un sujet de remercier la Providence qui y a
si nous n’éprouvions pas le besoin, nous ne connaîtrions pas la jouissance que fait naître la satisfaction. C’est ainsi que le bien naît du mal même.
— Je le comprends maintenant, dit André. Mais il y a des gens pour qui les jouissances sont bien plus faciles qu’aux autres.
— C’est très-vrai, André; aussi nous en parlerons. En attendant, je puis vous dire que le bonheur des riches n’est pas aussi grand qu’on croit. Comme ils sentent infiniment moins de liesoins, ils éprouvent infiniment moins de jouissances.
— Je le crois, dit Honoré, si j’en juge par le bonheur que je goûte lorsque je parviens à procurer à ma famille ce que nous avons longtemps désiré; je doute que les riches éprouvent souvent un contentement pareil. Mais, sans la vie future, il n’y aurait que des souffrances sans compensation pour ceux qui ne parviennent pas à satisfaire leurs besoins.
— Ta remarque est fondée. Honoré; mais c’est plus rave que tu ne penses. S'il y a beaucoup d’hommes qui aient de la peine à pourvoir à leur existence, il y en a du moins bien peu qui ne parviennent aujourd’hui à satisfaire leurs besoins les plus impérieux. Ceci nous amène à faire une distinction.
Les besoins dont la satisfaction est indispensable à l’entretien de la vie sont de manger, de boire, de se vêtir, de se loger et de se chauffer : voilà le nécessaire pour l’homme. Mais ce nécessaire varie selon les temps et les lieux. La nourriture, les vêtements et le logement, qui suffisent sous le doux climat de la Grèce et des Indes, ne suffisent plus dans les pays froids du Nord. Ainsi le nécessaire dans un pays n’est pas le même que dans un autre. H y a bien d’autres causes encore qui font varier les besoins.
Une des premières est l’influence de notre imagination. Comparez le sauvage et l’homme le plus pauvre de nos pays civilisés. Quelle différence entre ce qui suffit au premier et ce qui est indispensable au dernier 1 Voyez, même dans un pays comme le nôtre, quelle différence dans les besoins des personnes de conditions diverses! Ce qui ne paraît que le strict nécessaire aux riches dans les villes, est de l’aisance pour le bourgeois plus modeste; ce serait du luxe pour nous autres habitants de la campagne.
L'habitude de jouir des commodités les rend nécessaires, elle lait du superflu même un besoin.
— Voilà précisément ce qui est à déplorer, dit M. Duroure. Aux besoins naturels, nous en ajoutons d’autres qui n’existent que dans notre imagination, et nous nous rendons malheureux à plaisir. Ainsi, quels changements n’ai-je pas remarqués depuis mon enfance dans notre manière de vivre! Autrefois une chaumière composée d’une chambre suffisait à une famille; aujourd’hui il faut une petite maison avec deux ou trois pièces au moins. 11 y a vingt ans, chacun avait des sabots, et l’on ne portait des bas qu’en hiver ; maintenant on met des bas en toute saison, et tout le monde a des souliers. Nous portions des vestes longues les dimanches et les jours de fête; à présent, on trouve à peine un jeune ouvrier qui n’ait pas une redingote ou un habit. Dansmon enfance, nos femmes se paraient avec de la cotonnade; aujourd’hui elles mettent de l’indienne, et le dimanche il leur faut de la soie ou du mérinos. Alors nous brûlions des chandelles de résine; maintenant on ne se contente pas de chandelles de suif, il faut des lampes à beaucoup ; bientôt il faudra du gaz.
— Et on a raison, dit André, cela prouve qu’on est partisan des lumières.
— Et qu’on n’aime pas les éteignoirs, — ajouta malicieusement M. Vieulin.
— Il y a beaucoup de vrai dans ce que vous venez de dire, M. Duroure, reprit le docteur. Il est certain qu’en nous créant des besoins, nous augmentons la peine que nous avons à les satisfaire. On a beau faire des découvertes et multiplier les moyens que nous avons de satisfaire nos besoins, ces besoins marchent encore plus vite que les progrès de la science; les désirs croissentplus rapidement que les jouissances; aussi, avec plus de bienêtre, avec infiniment plus de moyens d’être heureux, nous le sommes peut-être moins que nos pères.
Tout ceci est vrai, et pourtant le mal n’est pas dans les désirs, mais seulement dans notre disposition à nous faire un besoin de chacun de nos désirs. En eux-mêmes nos désirs sont un bien, et Dieu les a mis dans notre cœur comme un moyen d’améliorer notre position. C’est en effet au désir d’être mieux que nous de-
vous les progrès qui se sont accomplis sur la terre depuis le commencement du monde. C’est pour cela que l’homme crée, combine, invente et fait des découvertes, dont le résultat final est de ïnettre à la portée du plus humble d’entre nous des commodités qui, dans le principe, étaient seulement la part du petit nombre.
Nos désirs sont ainsi un moyen dont la Providence se sert pour nous faire accepter le travail auquel nous sommes condamnés. Pour satisfaire de nouveaux besoins, nous faisons de nouveaux efforts ; l’accroissement des besoins devient un stimulant pour les hommes, à ce point que les peuples qui ont le plus de besoins sont ceux qui font le plus de progrès. Chez eux aussi les besoins trouvent le plus aisément à se satisfaire, tandis que les peuples qui en ont moins sont généralement restés en arrière, parce qu’ils ont été moins stimulés à faire des efforts. Comprenezvous maintenant l’utilité des désirs chez l’homme, et comment ils sont, entre les mains de la Providence, un moyen d’améliorer notre condition ici-bas?
Je vais maintenant vous faire voir d’autres avantages qui résultent des changements dont vous vous plaignez. Est-ce qu’avec ces changements il n’en est pas survenu chez nous un aussi grand dans les mœurs? Est-ce que depuis que les maisons se sont agrandies et que les habitants n’ont pas vécu pêle-mêle comme les animaux, les mœurs ne sont pas devenues plus douces? A mesure que les habitations ont été plus commodes et mieux pourvues de choses utiles, est-ce que les habitants n’ont pas vécu davantage chez eux et en famille? — Ace moment M. Passemard et M. Basset ne purent retenir un mouvement qui indiquait combien ce changement avait été contraire à leurs intérêts. M. Dupré, sans paraître le remarquer, continua :
— Il est vrai que quelques-uns dépensent trop en toilette, et je regrette cet excès; mais n'est-on pas devenu en général plus actif, plus propre, plus soigneux? On porte, il est vrai, des bas et du mérinos, mais je vois moins de trous et de guenilles; on a des souliers au lieu de sabots, mais on marche plus vile, et l’on fait bien plus d’afTaires qu’aulrefois. On a remplacé la résine par de la chandelle ou de l'huile, mais les commérages et la licence des
veillées passées au sein de l’obscurité ont fait place à des occupations lucratives et à des lectures profitables.
— Vous avez raison, M. Dupré; aussi je vous demande pardon d’avoir cédé au mécontentement que m’a fait éprouver en venant ici la vue d’un luxe qui contraste avec la rigueur des temps.
— Vous n’avez pas de pardon à demander, M. Duroure, on connaît trop bien vos intentions. Mais permettez-moi de vous dire que ce développement des besoins a son utilité, même au point de vue de la disette qui nous menace. —
Une exclamation de surprise s’éleva dans l’auditoire, qu’affectait toujours vivement ce qui avait trait aux circonstances.
— Vous allez le voir, poursuivit M. Dupré. Vous comprendrez comment une disette, même en supposant que le pain devînt aussi cher qu’en 181 G, vous ferait souffrir infiniment moins qu’à cette époque. On croit que la civilisation, qui augmente les besoins, doit rendre les pauvres plus misérables, parce qu’il leur est plus difficile de les satisfaire. C’est une erreur.
Lorsque les pauvres ont moins de besoins, ils ont aussi moins de jouissances; en outre ils sont privés d’une ressource, en cas de disette, comme en cas de crise commerciale et de suspension du travail. Quand leur genre de vie est limité à la satisfaction des besoins les plus impérieux, il ne peut pas descendre plus bas, et si le travail manque ou si la cherté se manifeste, un dénûment absolu doit s’ensuivre. Si vous ne mangez que du pain et ne buvez que de l’eau, que ferez-vous, en cas que vos ressources diminuent, ou que le pain devienne plus cher? Mais si vous consommez habituellement du vin, de la viande, du café, des épiceries, si vous portez de bons habits, si vous vous procurez en temps ordidaire des commodités de divers genres, vous pouvez réduire ces dépenses avant d’être privés du nécessaire.
Ainsi, il y a trente ans, on ne mangeait guère, à Mirebeau, que du pain, du fromage, des choux, des pommes de terre et quelques fruits de mauvaise espèce; on se permettait à peine de la viande quelquefois par an, et l’on ne buvait que de la piquette; il n’y avait dans les maisons que de mauvais grabats, une table, un ou deux bancs, une armoire, une huche, une ou deux marmites et à peine quelques ustensiles analogues. Qu’cn résultait-il ?
quatrième entretien.
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O prenaient pas la peine de faire venir toutes ces choses ,!
O verais-tu toutes prêtes en forgeant ton fer?
— Non, c’est vrai.
— Tu vois donc bien que si c’est toi qui pourvois à tes besoins par ton travail, c’est au travail des autres que tu dois de pouvoir satisfaire ces besoins. Ainsi, Vincent, le fer que tu forges va peutêtre dans des climats éloignés pourvoir aux besoins d’habitants de pays dont tu n’as jamais entendu parler, et dont le travail te procurera du sucre, du coton et d’autres commodités que tu ne pourrais produire ici.
Nos besoins sont ainsi le lien qui unit les hommes et les peuples. Nous avons besoin pour vivre du travail des hommes de toutes les contrées. Le sel qui assaisonne nos aliments a été extrait des eaux de la mer sur les côtes de l’Océan ou de la Méditerranée. Notre sucre, malgré la betterave, nous vient encore en grande partie des Antilles; le café vient de la Martinique ou de Bourbon ; le thé est récolté en Chine ; le poivre et les autres épices viennent des Moluques, dans l’océan Indien ; le coton, dont nous faisons maintenant une si grande consommation, a été recueilli aux États-Unis. Vous le voyez, nous mettons à contribution presque tous les pays du monde. •
— Mais, dit alors M. Vieulin, toujours prêt à faire des objections, n’est-ce pas une chose déplorable que les dons de la nature aient été placés si loin de ceux qui en ont le plus besoin ? Ainsi le café, le thé, les épices, si utiles dans les pays froids ou tempérés comme le nôtre, ne viennent que dans les contrées les plus chaudes. Beaucoup de maladies éclatent en Europe, tandis que le remède est à des milliers de lieues. Vous le savez mieux que moi, M. le docteur, la fièvre décime nos populations, et la quinine qui doit l’arrêter est extraite d’un arbre de l’Amérique.
— Raison de plus, M. Vieulin, pour bénir la Providence qui a établi par là un lien entre tous les hommes. Sans ce besoin d’échanger les commodités qui sont en excès chez les uns et dont les autres sont dépourvus, les peuples resteraient étrangers les uns aux autres. Or, plus leurs rapports seront fréquents, plus ils en retireront d’avantages. Je vais vous le prouver par un exemple.
Lorsque les intempéries ont sévi, comme celte année, dans une grande étendue du pays, ce n’est que dans des contrées éloignées qu’on peut trouver un supplément à l’insuffisance des récoltes. Mais pour aller, à des distances considérables, chercher tout le
Q U AT RI KM E ENTRETIEN
blé qui nous est nécessaire, il faut des milliers de grands vaisseaux. Or ces vaisseaux ne se construisent pas en quelques jours ; ils ne peuvent pas non plus se construire exclusivement pour la circonstance, car les frais augmenteraient tellement le prix du blé qu’il ne serait plus à la portée de ceux qui doivent s’en nourrir. Que faut-il donc? Avoir l’habitude de commercer avec tous les peuples afin de connaître d’avance ceux qui ont des excédants de blé à fournir, et de pouvoir, quand le besoin s’en fait sentir, consacrer à l’instant tous ces vaisseaux à ce service. Voilà ce que nous n’avons pas su faire assez jusqu’à présent; mais soyez persuadés qu’à l’avenir cela ne se reproduira plus, parce que nous mettrons à profit les leçons de l’expérience * .
Bénissons donc la Providence de ces besoins qui sont pour l'homme une occasion de développer la partie intelligente de son être. Car, que sont toutes les découvertes de la science et ces grands travaux de l’industrie dont la pensée nous confond, si ce n’est le résultat du génie de l’homme, stimulé par le désir de pourvoir à ses besoins. L’homme accusait la Providence depuis des siècles, et elle avait mis%à sa disposition une foule de ressources pour les satisfaire moins péniblement. Elle lui avait préparé dans l’eau, le vent, le soleil, la vapeur, l’électricité, la lumière, une foule d’agents qui peuvent exécuter ses travaux les plus rudes; elle avait mis à son service toutes les forces de la nature, et il ne savait pas en faire usage.
Dieu a voulu que la nature et le travail humain contribuassent à la satisfaction de nos besoins. Plus l’esprit de l’homme fait de progrès, plus la proportion du travail humain diminue dans les efforts nécessaires pour satisfaire un même besoin; plus, au contraire, celle du travail de la nature augmente. A l’aide de nos machines nous mettons de plus en plus à profit les forces des animaux et celles de la nature, et nous leur faisons exéçuter ce qu’il y a de plus pénible dans nos travaux.
— Je ne m’en aperçois guère, dit M. Jarland. Je trouve le travail de la terre suffisamment rude, comme il est.
— Vous avez raison, M. Jarland ; mais ce travail était bien plus
* Voir la note de la page 84.
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rude autrefois, quand les hommes devaient tout faire avec leurs bras, quand ils n’avaient ni la charrue, ni aucun des outils ingénieux dont vous vous servez. Si, d’ailleurs, le travail de la terre est encore aussi dur, c’est que les hommes n’ont pas tourné de ce côté les forces de leur esprit. Mais voici que déjà on a inventé quelques machines qui vont accomplir vos travaux les plus durs, qui vont battre vos grains, faucher et moissonner pour vous.
— Bon Dieu! qu’allons-nous devenir? s’écrièrent alors les ouvriers de la ferme, présents dans la salle. 11 ne fallait plus que cela pour nous mettre sans pain.
— Ne craignez rien, mes amis; vous aurez moins de peine et vous n’en perdrez pas un jour de travail, c’est moi qui vous le dis. Je ne puis pas vous le démontrer aujourd’hui, mais, en attendant, croyez-m’en sur parole. Soyez bien persuadés qu’avec la même quantité de travail nous arriverons à nous procurer plus de commodités qu’autrefois, parce que, grâce aux progrès de l’esprit humain, le travail de la nature entrera pour une plus forte part dans tout ce que nous ferons. Nous travaillerons autant chaque jour, mais notre travail sera moins pénible.
Maintenant laissez-moi vous faire remarquer aussi comment nos besoins deviennent le fondement de la société. Vous avez vu que nous ne pouvons les satisfaire qu’avec le travail des autres. Vous verrez aussi plus tard que tout se réduit à du travail dans ce monde. Quand nous achetons ou vendons, c’est toujours quelque chose qui a été fait ou produit par quelqu’un, c’est le produit d’un travail quelconque. Quand nous voulons vendre ou fabriquer, il faut que nous trouvions des gens qui aient envie de ce que nous vendons ou fabriquons. Si nous avons besoin de travailler, il nous faut trouver quelqu’un qui, de son côté, ait besoin de noire travail. Par conséquent, plus les hommes ont des besoins et plus il peuvent acheter ou faire Iravailler, plus nous avons de chances de leur fournir le produit de notre travail. Plus ils seront industrieux, plus nous aurons de facilités de notre côté pour obtenir ce qui est nécessaire à nos besoins. Nous avons donc intérêt à ce que nos semblables deviennent intelligents et laborieux, qu’ils aient beaucoup de besoins et beaucoup de moyens pour les satisfaire.
11 résulte de cela que, comme individus, nous sommes intéressés à avoir le plus possible de personnes riches autour de nous, et que, comme nation, nous avons intérêt à être entourés par des nations riches. Nous vendons, par exemple, incomparablement plus chaque année à l’Angleterre et aux États-Unis, qui sont des nations riches, qu’à la Turquie, l’Espagne ou la Russie, qui sont des nations comparativement pauvres.
C’est donc une grande erreur de voir d’un mauvais œil la richesse de nos voisins, individus ou peuples. Car pour qui pouvons-nous plutôt travailler, ou à qui pouvons-nous le plus vendre? Est-ce aux pauvres qui ont peu de besoins et très-peu de moyens d’y pourvoir, ou aux riches qui ont beaucoup de besoins et la possibilité de les satisfaire?
— C’est avec les derniers, dit aussitôt Honoré. Aussi j'entrevois combien je me trompais en croyant que la fortune des riches nuisait aux pauvres. Il n en est pas moins vrai que les pauvres ont bien de la peine à pourvoir à leurs besoins.
C’est très-vrai. Honoré, mais la société leur rend cette satisfaction plus facile. Si 1 homme pouvait sans travailler se nourrir, se loger et se vêtir, il ne prendrait pas volontairement la peine qu il se donne aujourd’hui pour satisfaire ses besoins. Il y est donc contraint par les obstacles que la nature lui oppose.
— C’est la société qui les oppose, interrompit Léonard. La nature offre abondamment à l’homme ce qui lui est nécessaire, tandis que la société, en donnant tout aux uns, met bjs autres dans l’impossibilité de pourvoira l’entretien de leur vie.
J en suis fâché pour toi, Léonard; tu es dans une erreur complète, et il me sera facile de le prouver, si tu veux bien me permettre de suivre l'ordre de la discussion.
— Très-vol on tiers.
— Eh bien ! puisque tu reproches à la société d’être cause de la peine que la plupart des hommes ont à vivre, voyons si l’homme dans l'isolement n'aurait pas plus de mal que dans l'état de société, et si l’individu le plus dénué de cette société dont tu te plains, n’a pas infiniment plus de bien-être que s’il vivait hors de son sein.
Mais, M. Dupré, ce n’est pas la société en général que j*at-
laque ; vous n’avez pas compris ma pensée. Ce que j’accuse de nos maux, c’est la société telle que les hommes l’ont faite.
— Je le sais bien, Léonard, et j’ai très-bien compris ta pensée. Mais si la société que lu accuses n’est pas line œuvre artificielle, si, au lieu d’être établie sur des lois arbitraires qu’on puisse changer à volonté, elle a son fondement dans la nature physique et morale de l’homme, tes accusations portent contre la société elle-même. Voyons donc si cette société est bien l’état, naturel de l’homme. Et d’abord, il me suffit de vous rappeler que l’homme est un être éminemment sociable, car il y a en lui des aptitudes qui n’ont l’occasion de s’exercer et des besoins qui ne trouvent à se satisfaire que dans la société de ses semblables. —
A ce moment, M. Dupré fut arrêté par M. Vieulin, qui voulait présenter une objection. M. Vieulin, comme M. Maucorps, M Passemard et quelques autres, était un de ces esprits attardés qui en sont encore aux vieilles idées du siècle dernier. Il croyait montrer sa supériorité, en reproduisant aujourd’hui des objections dont le progrès des lumières a fait justice. 11 se rapprochait à certains égards, tout en s’en éloignant sous d’autres, d’André, de Léonard, de Vincent Dornier, de Michel Terrien et de quelques jeunes gens qui n’avaient guère lu les dissertations assez lourdes du siècle dernier, mais qui étaient davantage au courant de certaines théories sociales rajeunies dans celui-ci. M. Vieulin prit donc la parole en disant :
— Cependant la société n’a pas toujours existé. 11 est évident qu’elle est d’invention humaine; car, si elle était d’institution divine, elle serait partout la même, tandis que nous voyons des sociétés constituées sous toutes les formes.
— Permeltez-moi, M. Vieulin, de vous faire remarquer qu’il y a dans ce que vous venez de dire, comme dans ce que disait Léonard, presque autant d’erreurs que de paroles. En premier lieu, les différences de formes dont vous parlez sont d’une faible valeur; ce sont des détails accessoires, qui ne touchent en rien à ce qu’il y a d’essentiel dans la société.
Qu’est-ce qu’une société? C’est une réunion d’individus vivants rassemblés sur un territoire plus ou moins étendu, ayant une communauté d’iutérôU, et échangeant mutuellement des
services. Or, partout où l’homme a porté ses pas, partout où il a rencontré des sociétés organisées, il les a trouvées constituées sur les mêmes bases : le besoin de s’entr’aider et d’échanger des services. Partout, les uns travaillent la terre, tandis que les autres exercent des industries de toute espèce. 11 y en a qui vendent et d’autres qui achètent, puis d’autres qui font métier d’aller chercher ce qui est. produit dans un lieu pour le fournir à ceux qui ne l’ont pas. Partout il y a des lois pour assurer à l’homme le fruit de son travail.
— Oui; mais ces lois diffèrent d'un lieu à l’autre.
— Comme les hommes diffèrent entre eux, M. Vieulin. 11 y en a de grands et de petits, de forts et de faibles, de bons et de méchants, de sots et d’intelligents, d’actifs et de paresseux. Et cependant c’est toujours au fond le même homme, organisé de la même manière, pourvu des mêmes facultés, seulement à des degrés différents. De même, dans toute société vous retrouvez les mêmes éléments fondamentaux, avec des différences qui ne changent pas plus le caractère général de la société, que les différences d’homme à homme n’altèrent en eux le caractère général de l’espèce humaine. Ne confondons pas, d’ailleurs, avec les lois fondamentales de la société, les formes de gouvernement, qui sont indépendantes de ces lois, et qui ont sur le bonheur des hommes une influence incomparablement moindre. Mais revenons à notre sujet.
Si l’homme, sur tous les points de la terre, se réunit en société, c’est qu’il y est poussé par un instinct de sa nature. 11 y a chez lui une disposition à aimer, à rechercher ses semblables, à leur demander et à leur rendre des services, enfin des penchants affectueux et bienveillants qui ne trouvent à se satisfaire que dans la société. D’un autre côté, on remarque chez les individus des différences d’aptitude intellectuelle et de force physique, essentiellement favorables h l’existence des sociétés et qui ne peuvent trouver leur emploi que là.
Ainsi les uns ont la force musculaire en partage et peuvent exécuter les travaux les plus rudes ; les autres, incapables de travaux pénibles, réussissent dans ceux qui exigent de la délicatesse et du goût; d’autres, doués des talents de l’esprit, ne peuvent sc
livrer aux travaux du corps, mais ils s’adonnent aux sciences et aux arts; ils font les découvertes auxquelles la civilisation doit ses progrès, ils conçoivent les plans que les autres exécutent. Tout trouve son emploi dans la société, et hors de là la force matérielle peut seule s’exercer, car chaque individu doit tout faire par lui-même, et se borner à la satisfaction des besoins les plus impérieux.
La société a d’ailleurs son fondement dans la famille, qui en est l’image en petit, et où chacun concourt au bien général en vaquant à ses occupations particulières. La famille est une réunion d’individus unis par l’affection et les besoins autant que par les liens du sang. C’est un besoin de la nature humaine que l’homme et la femme s’associent par des liens permanents; c’est également un besoin pour leurs enfants de vivre avec eux pour jouir de leur protection. La famille forme ainsi une association où les plus nobles sentiments trouvent à se satisfaire et qui contribue plus que toute autre institution au bonheur du genre humain.
Le mariage, qui est le lien de la famille, devient ainsi le premier lien de la société. Par le mariage l’homme se distingue de la brute. En effet, chez les animaux dont les petits n’ont jamais besoin de leurs parents, il n’y a qu’une union sans durée; chez ceux qui viennent dans un état qui exige les soins du père et de la mère, il y a une union plus prolongée, mais elle est encore temporaire et cesse avec le besoin des petits. Chez l’homme l’union est durable, et, pour la rendre telle. Dieu a voulu que son enfance fût délicate et qu’elle se prolongeât longtemps; la permanence du mariage a ainsi sa raison naturelle.
— J’ai entendu cependant, dit Honoré, des gens qui voudraient que le mariage fut une espèce de bail à temps. Mais cette idée me révolte. Voudrait-on nous rendre semblables aux bêles qui s’unissent pour se quitter et ne plus se reconnaître? Fi donc! cela fait monter le rouge à la figure !
— Je te félicite de celte indignation, Honoré, elle fait honneur à tes sentiments. Tranquillise-toi, du reste. Quelques insensés ont bien pu avoir l’idée d’une monstruosité pareille, qui d’ailleurs ne s'est jamais rencontrée même chez les sauvages, mais le dégoût universel en a bientôt fait justice.
— Tant mieux, M. Du pré ; sans doute ces gens-là n’avaient jamais eu une famille.
— Tu as bien raison, Honoré. Car ce n’est pas le besoin seulement qui est le lien de la famille, c’est le sentiment le plus fort, le plus énergique qui existe dans le cœur humain, celui auquel nous devons presque tout ce qui se fait sur la terre, l'amour de nos enfants. Ce sentiment résiste à tous les obstacles qu’on veut lui opposer et les déjoue. Il rend l’homme capable d’endurer les plus grandes fatigues, de supporter les privations les plus pénibles, de s’imposer les travaux les plus rudes; sans lui, nous ne jouirions pas de la moitié des choses qui s’accomplissent sur la terre. L’homme fait pour ses enfants ce qu’il ne ferait jamais pour luijnême. Eli! messieurs, nous avons ici le plus remarquable exemple de ce que je vous dis; le modèle de notre commune. Honoré, vous le savez, est un véritable héros de la famille.
— Oh! M. Dupré, s’écria Honoré, vous me faites trop d’honneur. Je ne mérite pas tant d’éloges, je ne fais que ce que je dois. Mais, croyez-moi, j’en suis bien récompensé par le bonheur que je goûte au milieu de ma femme et de mes enfants.
— Je le crois. Honoré, car si la tendresse est le plus fort de tous les sentiments, c’est aussi celui qui procure les plus douces jouissances. Pour fournir aux besoins de sa famille, pour élever et établir ses enfants, pour leur assurer une existence, l’homme prend sans se plaindre des peines de toute espèce. Tandis qu’avec les autres hommes il cherche son intérêt, dans le cercle de la famille il ne veut que le bonheur des siens; la bienveillance et . la tendresse brillent au foyer domestique comme un rayon de la félicité future.