‹ Manuel de morale et d'économie politiqueChapitre 8 sur 41 · DIVISION DU TRAVAIL · texte numérisé non relu

DIVISION DU TRAVAIL

Les nouvelles qui arrivaient de toutes les parties de la France signalaient les craintes causées par la disette. Le blé augmentait partout avec rapidité ; il avait déjà atteint un taux tel, que la vie était devenue difficile, même pour les ouvriers occupés qui continuaient à recevoir les mêmes salaires. Mais déjà la force des choses avait fait baisser ces salaires dans quelques industries. Plusieurs usines avaient suspendu leurs travaux, et chaque jour on apprenait la fermeture de nouveaux ateliers.

Rien n’était survenu encore à Mirebeau, ni dans les environs, où la récolte avait été un peu moins mauvaise que dans les autres provinces. Les forges avaient conservé jusque-là leur activité; elles se ressentaient du développement que l’industrie des chemins de fer commençait à prendre. Mais il était impossible que le contre-coup de la gêne ne s’y lit pas sentir. De leur côté, MM. Lenoir et Dubuisson, propriétaires de la fabrique qui occupait plus de quatre cents ouvriers, n’avaient encore manifesté aucune intention d’abaisser les salaires, ni de congédier une partie des ouvriers; mais on craignait qu’ils ne fussent forcés par les circonstances de prendre quelqu'une de ces mesures.

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L'inquiétude était donc très-grande dans la commune parmi les ouvriers, plus menacés que les autres. On les entendait sans cesse exprimer leurs craintes, et, dans les groupes qu’ils formaient entre eux, ils agitaient des questions dont, jusque-là, ils s'étaient fort peu préoccupés. M. Dupré se mêlait souvent à ces groupes, afin de savoir ce qui s’y disait, d’y donner des avis et de redresser des opinions fausses. 11 voyait avec plaisir les réunions du dimanche fréquentées par les ouvriers les plus intelligents, qui s’entretetenaicnl ensuite avec les autres de ce qu’il avait dit à l’école.

Lorsqu’il fut certain de ce résultat, il en conçut un nouveau courage. Les questions qu’il avait déjà traitées, et celles que la suite des idées l’amenait à traiter encore, concordaient avec les circonstances. 11 avait même hâte d’arriver à d’autres questions dont l’examen avait maintenant un caractère d’urgence; mais il sentait la nécessité d’inculquer fortement dans les esprits quelques vérités importantes que l’ignorance ou les passions font trop souvent méconnaître. Il continua donc ainsi à la réunion suivante :

— Nous avons vu, mes amis, que nos besoins sont le fondement de la société. Les hommes se réunissent en société pour satisfaire plus aisément ces besoins. Y parviennent-ils? C’est ce qu’il s’agit d’établir. Or un fait bien constaté semble à lui seul le prouver. Ce fait, c.’est la différence dans le nombre des hommes qui vivent sur une même étendue de pays, à l’état sauvage ou dans l'état de société. L’expérience montre en effet que les hommes se multiplient partout où ils peuvent vivre. Eh bien! dans les pays sauvages on n’a jamais trouvé plus d’un habitant pour deux kilomètres carrés, tant la nourriture est rare.

Dans les pays civilisés, à la faveur de la culture des terres, de l’éducation des bestiaux et des arts de la civilisation, la population peut croître au point qu’il y ait en moyenne plus de 50 habitants par kilomètre carré; c’est-à-dire que la même étendue peut nourrir cent fois plus d’habitants. En France même, il y a en moyenne 71 habitants par kilomètre, et quand ellp sera encore mieux cultivée, elle pourra en nourrir aisément le double.

— Et pourquoi ne l’est-elle pas? s’écria M. Jarland. Si le gouvernement encourageait mieux l’agriculture, elle nour-

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lirait plus d’hommes, et tout le monde serait plus heureux.

— Un instant, M. Jarland, ne confondons pas deux choses aussi distinctes que le gouvernement et la société, qui d’ailleurs ne sont pour rien dans ces affaires; perdons en outre l’habitude d’accuser les autres, quand il faudrait nous accuser nous-mêmes, il y a longtemps que les bons agriculteurs ont montré comment il faut cultiver la terre pour lui faire rapporter davantage; si on ne suit pas leur exemple, c’est qu’il faudrait se donner de la peine, essayer, étudier, afin de savoir ce qui convient à ses terres, et l’on trouve plus commode de faire comme par le passé, sauf à se plaindre si on n’est pas satisfait.

Quoi qu’il en soit de cette petite digression, la multiplication des hommes dans les pays civilisés prouve que la société leur procure des avantages considérables, puisqu’elle leur rend l’existence plus facile. Par sa réunion avec ses semblables, l’homme obtient en effet des avantages dont ceux qu’il pourrait se procurer sans leur concours ne sont pas môme l’ombre.

— Je vous avoue, M. Dupré, dit en ce moment Benoît Roussel, que je ne vois pas quels grands avantages je retire de la société, pendant que je suis dans les bois à abattre mes arbres?

— Tu vas le voir, Benoît. Pourquoi passes-tu les journées à abattre des arbres?

— Eh I parbleu donc, pour gagner ma vie.

— Bien ; mais, sans la société et sans les industries qu’elle fait naître, que forais-tu de tes arbres? Si le bois que tu abats te fait vivre, c’est qu’il y a des gens qui ont besoin de ce bois, et qu’avec l’argent qu’ils te donnent en payement, tu achètes ce dont tu as besoin. Mais s’il, n’y avait pas de société, tu ne trouverais personne pour vendre ton bois. Comment ferais-tu pour vivre?

— Je ferais autre chose. Croyez-vous donc que cela m’embarrasse?

— Tu ne fais pas attention que s’il n’y avait pas de société organisée, tu n'aurais rien à vendre ni à acheter, tu ne pourrais travailler pour personne. Il te faudrait labourer un champ, semer du blé, et le récolter, puis quitter ton champ pour moudre ton blé, pétrir ton pain et le faire cuire. Ensuite il faudrait laisser ce travail, un jour pour faire tes habits, un autre jour pour réparer

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ta maison ou t’en construire une. Mais., pour te faire des habits, tu devrais cultiver du chanvre et récolter de la laine, préparer ce chanvre et cette laine, puis filer l'un ou l’autre et transformer ton ül en étoile. Que de travaux aussi avant d’obtenir le cuir dont tu pourrais te faire des souliers! Si tu préfères porter des sabots, je ne in’y oppose pas, mais tu as vu les outils de Bastien, et je ne sais pas comment tu pourrais y suppléer avec ton couteau. Que dis-je? ton couteau, je ne sais pas comment tu en aurais un, à moins de le fabriquer toi-même, et je vois encore moins comment tu en viendrais à bout.

Ce n’est pas tout : tu devrais être à la fois laboureur, forgeron, menuisier, tisserand, tailleur, cordonnier, maçon, potier, que sais-je? où plutôt tu ne serais rien de tout cela. Tu perdrais le temps à passer d’une occupation à l’autre, tu n’en aurais pour rien. Ton existence serait comme celle du sauvage; tu n’aurais aucun moment de repos, et tu manquerais de tout.

— Vous pourriez bien avoir raison, dit Benoît.

— Vois par là combien tu proiites de la société sans t’en douter. Pendant que tu es dans les bois à abattre les arbres en chantant, sans penser à personne, le laboureur cultive le blé que tu dois manger, le meunier le moud et le boulanger le cuit; le taillandier façonne la cognée sans laquelle tu ne ferais rien; le berger garde les moutons dont on filera la laine qu’Honoré transformera en une étoile dont Michel fera ta veste. Afin que tu puisses abattre tranquillement tes arbres sans te déranger, le maçon, le menuisier, le serrurier sont à tes ordres, pour faire ce que tu leur demanderas; le potier fabrique* ses marmites et ses assiettes . pour que tu les trouves prêtes au besoin; l’épicier va chercher, a droite et à gauche, le sel, le poivre, l’huile, le vinaigre qu’il te faut pour assaisonner tes aliments, et que tu iras te procurer chez lui sans dérangement. Tous travaillent afin que tu puisses vaquer librement à l’abatage des arbres au milieu de la forêt.

— C’est pourtant vrai, tout cela, M. Dupré; et dire que je n’y avais jamais songé !

— Il y a bien d’autres choses auxquelles on ne pense pas. Les hommes ne savent pas assez quels services ils retirent les uns des autres, sans cela ils s’aimeraient davantage. Par exemple

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