DES LOCALISATIONS CÉRÉBRALES
La question des localisations cérébrales & pris une place si importante dans la pathologie de l’encéphale, qu’il me parait utile de lui réserver ici un chapitre spécial, afin de compléter par une vue d’ensemhle ce qui en a été dit à propos de chaque maladie.
Cette étude des localisations cérébrales, ébauchée depuis longtemps au sujet de l’aphasie, a reçu dans ces dernières années une vive impulsion. La physiologie a ouvert la voie, la pathologie l’a suivie. Des expériences ont été entreprises sur les animaux; des cerveaux de chiens et de singes ont été soumis à des courants galvaniques et faradiques (Hitzig, Ferrier, Carville et Duret)*, et la plupart des expérimentateurs, après quelques résultats dissemblables, sont néanmoins tombés d’accord sur ces deux points : 1° que la substance grise des circonvolutions cérébrales est expérimentalement excitable ; 2° que l’excitation, limitée à une circonvolution ou à une partie plus restreinte encore, détermine des mouvements toujours localisés à telle partie du corps de l’animal (Ferrier).
Il faut dire cependant que les expérimentateurs n’arrivaient pas tous2 au même résultat sur la localisation
1. Frilsch et Hitzig. Reichert und Du Bois Reymond’s Archiv. 1870, p. 300.
Ferrier, mémoire publié en 1873 dans West Riding Lunalic Asylum Reports, traduit en 1874, dans le Progr. méd., par M. Duret.
Du même. The Functions of the Brain. Londres, 1875.
Carville et Duret. Fonctions des hémisph. cérébr. {Arch. dephys., mai-juillet 1875).
Dieulafoy. Des progr. réalis. par la phys. expérim. dans la connaiss. des malad. du syst. nerv. Thèse agrégat., Paris, 1875.
2. Les conclusions de Hitzig différaient de celles de Ferrier, celles de Ferrier différaient de celles de Carville et Duret, qui difTéraiont à leur tour des conclusions de llugucnin.
MALADIES DU SYSTÈME KEKVEUX
exacte des mouvements voulus, ou centres moteurs'. Mais on interrogea l’anafomie pathologique; elle répondit par des faits qui cadraient bien avec les expériences physiologiques ; plusieurs fois le diagnostic topographique porté pendant la vie fut trouvé exact à l’autopsie, et dès lors, peu à peu, les centres moteurs corticaux furent créés®.
Armée de notions positives, la pathologie cérébrale allait acquérir une précision jusqu’alors inconnue. Un malade était-il atteint de paralysie, de contracture ou de convulsion, limitées à telle partie du corps, au bras, à la jambe, à la face, il devenait possible, l’origine cérébrale de la lésion étant admise, de porterie diagnostic iojsogfraphique exact de cette lésion; on pouvait préciser la circonvolution cérébrale sur laquelle siégeait la lésion, la tumeur, le ramollissement; la chirurgie y trouvait son profit, et l’application du trépan n’était plus confiée au hasard.
A la question des localisations cérébrales se rattache non seulement la localisation des tumeurs (syphilome, gliome, tubercule) mais encore la localisation des lésions vasculaires qui peuvent produire un ramollissement cérébral par thrombose ou par embolie. Étant donnée une
1. Franck et Pitres. Rech. expérim. sur l’excitabilité des hém. cérébraux (Arch. de phys., janvier et février 1885).
2. Charcot. Leçons sur les localis. cérébr. (Progr. médic., 1875).
Charcot et Pitres. Conlrib. à l’élude des localis. dans l’écorce des
hémisph. cérébr. (Rev. mens., 1877).
Lépine. De la localis. dans les malad. cérébr. Paris, 1875.
Rendu et Gombault. Des localis. cérébr. (Rev. des scienc. médic., 1876, t. VII, p. 326).
Landouzy. Convulsions et paralysies liées aux méningo-encéphalites fronto-pariétales. Thèse de Paris, 1876.
Grasset. Des localis. dans les malad. cérébr. Montpellier, 1880.
Pitres. Recherches sur les lésions du centre ovale, au point de vue des localisations cérébrales. Paris, 1877.
Rendu. Rev. des scienc. médic., 15 janvier 1879. — Decaisne. Paralys. cortic. du membre supérieur. Thèse de Paris, 1879, n* 327.
De Boyer. Étud. topograph. sur les lésions corticales du cerveau. Thèse de Paris, 1879, n* 115.
Uallopeau et Giraudeau. Encéphale, 1883.
MALADIES DE L'ENCÉI'HALE
oblitération artérielle, peut-on diagnostiquer le siège de l’embolie ou de la thrombose et préciser la topographie du ramollissement consécutif? On pouvait s’y croire d’autant mieux autorisé, que les études minutieuses faites sur la circulation cérébrale en France (Duret) et à l’étrangx?r (Cohnheim, Heubner) avaient permis de poser les conclusions suivantes :
\° Les artères de l’encéphale ne sont pas anastomotiques; il n’y a d’anastomoses ni entre artères périphériques et centrales, ni entre branches périphériques, ni entre branches centrales ; autrement dit, ces artères sont terminales (Cohnheim);
2“ 11 y a dans le cerveau des régions et des territoires qui ne sont desservis que par une seule artère, et quand cette artère vient à s’oblitérer, c’est la mort du territoire desservi par elle, puisqu’elle ne s’anastomose pas.
D’après ces données, la localisation morbide ne pouvait donc pas manquer d’être précise; mais la question, remise à l’étude, a reçu quelques démentis. D’abord les artères cérébrales ne sont pas à ce point privées d’anastomoses (Cadiat); et il n’est pas rare devoir s’aboucher des artérioles qui ont plus d’un quart de millimètre (Lucas)*. Ces anastomoses sont suffisantes et peuvent rétablir, dans certains cas, une circulation collatérale sans laquelle le territoire privé de sang eût péri. En second lieu, de nouvelles recherches ont démontré que tel territoire que l’on supposait ne posséder qu’une artère, reçoit son sang de provenances diverses. Contrairement à l’opinion de M. Duret, M. Hallopeau® a trouvé que la sylvienne n’est pas la seule artère qui desserve le corps strié ; il a trouvé de plus, soit un vaisseau de la cérébrale antérieure qui aborde le noyau lenticulaire après avoir traversé l’espace perforé, soit un rameau de la choroïdienne antérieure ; ce qui explique pourquoi le segment interne
1. Lucas. Essai liist., crû. et expérim. sur la cire, arlér. du cerv. Thèse de Paris, 1879, n" 25.