SYPHILIS RÉNALE. — NÉPHRITE SYPHILITIQUE
Dès le début de cet article, nous ferons justice de certaine théorie (Güntz), d’après laquelle la médication mercurielle serait en grande partie justiciable des néphrites qui surviennent chez les syphilitiques. Il n’est pas difficile de réfuter pareils arguments; il suffit pour cela de voir comment se comportent les intoxications mercurielles aiguë et chronique; elles causent bien des maux, mais elles respectent le rein; les doreurs, les miroitiers, tes mineurs et tant d’autres ouvriers qui manient le mercure peuvent être atteints de tremblement mercuriel et de bien d’autres accidents hydrargyriques, mais leurs reins restent indemnes. La question est donc jugée, ce qui crée la néphrite syphilitique, ce n’est pas le mercure, c’est la syphilis.
La toxine syphilitique est un terrible poison pour le filtre rénal; elle exerce sur le rein une action délétère et parfois meurtrière, mais elle se comporte différemment suivant qu’elle attaque le rein à une époque voisine de l’infection (accidents secondaires), ou à une époque éloignée (accidents tertiaires). Ce fait est facile à constater à la lecture et à l’analyse des observations. C’est ce qui m’engage à suivre dans cet article la division indiquée par les auteurs et que j’ai moi-même adoptée dans mes leçons à la Faculté de Médecine*. L’infection rénale précoce,^ celle qui attaque tes reins dès les premiers mois de la syphilis, détermine une néphrite au vrai sens du mot, les deux reins sont atteints comme ils le sont dans toutes les i
1. Diciilafoy. Sypliilis du rein cl néphrite syphililieue. Cours dt t palUolufjie interne, février 1890. i
MALADIES DES REINS
néphrites infectieuses aiguës, dans la néphrite scarlatineuse par exemple, et cette néphrite syphilitique précoce se traduit tantôt par des accidents légers ou de moyenne intensité, tantôt par des accidents urémiques terribles et mortels. Au contraire l’infection rénale tardive, celle qui survient à une époque éloignée, plusieurs années après la syphilis, cette infection rénale tardive se traduit plus rarement par des lésions de néphrite au vrai sens du mot, elle se traduit par des lésions chroniques, scléreuses, gommeuses, scléro-gommeuses, amyloïdes, qui se cantonnent plus volontiers à un rein ou à des parties limitées des reins, aussi le tableau clinique et les conséquences de la lésion sont-ils différents. Aux accidents précoces convient la dénomination de néphrite syphilitique ; aux accidents tardifs convient la dénomination de syphilis du rein. Entre ces deux types extrêmes, existent, bien entendu, des intermédiaires. Commençons donc par étudier les accidents précoces, la néphrite syphilitique.
Syphilis précoce, néphrite syphilitique. — Tantôt la syphilis trouve le rein vierge de toute lésion antérieure, tantôt elle le trouve antérieurement adultéré par d’autres maladies, scarlatine, grippe, fièvre typhoïde, cette adultération antérieure ayant en apparence complètement guéri.
Dans une première catégorie de faits, la néphrite syphilitique passe inaperçue : elle apparaît dans les premiers mois, dans la première année, dans la deuxième année de l’infection, mais sans bruit, sans accidents. L’albuminurie est presque son seul témoin. On constate 25, 50 centigrammes d’albumine par jour; les urines ont une toxicité normale, l’urée et les matières extractives sont en proportion voulue, l’examen histologique fait découvrir îles cylindres. Après quelques oscillations et une durée plus ou moins longue qui peut être abrégée par le traitement spécifique, l’albumine disparait sans autres accidents.
Dans cette variété de néphrite, l’albumine et les cylindres ont été, je le répète, les seuls témoins de la lésion.
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les fonctions du rein sont restées intactes, la dépuration urinaire a été suffisante, il n’y a pas eu d’intoxication urémique, et le malade n’a même pas été atteint des petits accidents du brightisme. Souvent, cependant, il y a un symptôme qui a marché de pair avec l’albuminurie, c’est une légère bouffissure des paupières ou de la face, surtout perceptible le matin au réveil.
Cette syphilis rénale atténuée, ne se traduisant que par l’albuminurie avec ou sans œdèmes, n’a rien qui doive nous surprendre; n’observons-nous pas au cours d’autres maladies infectieuses, grippe, fièvre typhoïde, scarlatine, pneumonie, n’ohservons-nous pas des altérations rénales qui pendant plusieurs semaines et même plusieurs mois ne se traduisent également que par l’albuminurie avec ou sans œdèmes? Je pense, pour ma part, que ces néphrites légères superficielles, peu durables, tiennent d’une part à la bénignité de l’agent infectieux, et d’autre part à l’intégrité antérieure des reins. Elles doivent être attaquées par le traitement antisyphilitique et surveillées de près, car elles guérissent rarement du premier coup, elles reparaissent et récidivent parfois, sous des formes autrement graves.
Abordons maintenant une autre série de faits. Voici un individu qui est, lui aussi, aux premiers mois ou à la première année de son infection syphilitique; mais chez lui, les accidents de néphrite aiguë, albuminurie, œdèmes, dyspnée, céphalée, crampes dans les mollets, épistaxis, éclatent avec une certaine intensité; il s’agit ici d’une néphrite sévère; néanmoins, le traitement aidant, les symptômes s’amendent, l’albuminurie diminue, les œdèmes disparaissent, et en fin de compte, au bout de trois mois, six mois, un an, la néphrite syphilitique précoce, aiguë ou subaiguë guérit, comme peut guérir la néphrite scarlatineuse, même quand elle a acquis une certaine intensité.
Mais la néphrite syphilitique n'a pas toujours, il s’en faut, une issue aussi favorable. Je vais citer dans un instant bon nombre d'observations qui prouvent que certaines
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néphrites syphilitiques précoces, sont aussi graves, aussi terribles que n’importe quelle autre néphrite infectieuse; elles tuent les malades d’une façon aiguë ou subaiguë, et à l’autopsie on trouve une néphrite diffuse, à gros rein blanc, à rein jaunâtre, à rein hémorrhagique; l’exnmen histologique démontre un œdème aigu de tout l’organe, une diapédèse abondante de globules blancs, une tuméfaction et une nécrose en bloc des tissus glandulaires, une augmentation de volume des glomérules, avec lésions irritatives des capsules et des vaisseaux, parfois des hémorrhagies glomérulaires. Cette néphrite syphilitique, aiguë ou subaiguë, n’est pas l’apanage des syphilis rhalignes, elle apparaît dans les premières phases d’une syphilis qui avait les apparences d’une syphilis vulgaire, d’intensité moyenne. Telle était la syphilis rénale de deux malades dont les observations avec autopsies ont été rapportées par Darier et Muledo*, telle était la syphilis d’une femme qui est venue mourir dans mon service en 1889, avec des accidents de néphrite syphilitique suraiguë, et dont les reins présentaient des altérations épithéliales généralisées, mais peu avancées.
Sous l’influence de ces néphrites syphilitiques, à forme maligne, à marche suraiguë, parfois aussi foudroyantes que certaines néphrites scarlatineuses, le malade est atteint d’œdèmes multiples, d’anasarque, d’œdème pulmonaire, d’épanchement pleural, de dyspnée intense, de vomissements incoercibles, de diarrhée profuse, d’épistaxis, de purpura, ses urines diminuent de quantité, elles sont très riches en albumine, plus ou moins pauvres en matières extractives, peu toxiques, en un mot le malade est en pleine nréniie aiguë. Le traitement a peu d'action sur ces néphrites, le mercure et l’iodure sont mal tolérés, mal éliminés par les reins, et l’on n’obtient pas ici les résultats parfois rapides qu’on obtient dans
1. Darier et Muledo. SyphüLs précoce. Soc. de dermatologie et sypliiligraphie. Séance du 20 juillet 1893.
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d autres formes de la sypliilis rénale. On comprend dès lors quelle est la gravité du pronostic.
Les observations suivantes permettront de se faire une idee exacte des allures de ces néphrites syphilitiques précoces.
Obs. /. — Un homme de 47 ans entre dans le service de Fournier pour un chancre syphilitique de l’abdomen. Quatre mois après l’apparition du chancre se développe une roséole, et en même temp que la roséole, surviennent des symptômes de néphrite aiguë : anasarque généralisée, épanchement peu abondant dans les deux plèvres, légère ascite, urines rares, très albumineuses avec cylindres granuleux. Cet homme n’avait jamais eu antérieurement le moindre accident brightique. Sous l’influence du régime, lait, mercure, iodure de potassium, l’amélioration survient, mais le malade quitte l’hôpital sans avoir été suivi plus longtemps*.
Obs. H. — Un homme de 42 ans ayant eu, il y a trois mois, un chancre syphilitique, et ayant actuellement des éruptions secondaires, entre dans le service d’IIorteloup pour une anasarque survenue rapidement, avec épanchement pleural double, vomissements fréquents et albuminurie considérable. Cette néphrite syphilitique est traitée par le lait, le mercure et l’iodure. Le malade s’améliore et quitte l’hôpital avec les apparences de la guérison*.
Obs. III. — Un homme de 26 ans ayant eu il y a six mois deux chancres syphilitiques, est pris d’une anasarque rapide, avec épanchement dans les deux plèvres, léger épanchement ascitique, oligurie, albuminurie, l’urine contenant 20 grammes d’alimmine par litre, bientôt éclatent des symptômes urémiques, dyspnée, assoupissement, céphalalgie, troubles visuels. Le malade est soumis au traitement, et après plusieurs alternatives