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SYPHILIS DE LA BOUCHE, DE LA GORGE ET DU PHARYNX

Pour éviter les répétitions, je n’ai pas encore parlé des lésions syphilitiques de la bouche, afin de les étudier ici avec les lésions analogues de V arrière-gorge et du pharynx. Ce sera l’objet de ce chapitre.

La syphilis bucco-pharyngée peut se manifester par l’accident primitif, le chancre, par des accidents secondaires et par des accidents tertiaires. Éludions successivement ces différents accidents.

A. — Cn ANCRE SYPHILITIQUE,

Le chancre syphilitique de la bouche et de la gorge est plus fréquent chez l’homme que chez la femme. La contagion se fait directement ou indirectement, par l’intermédiaire de divers ustensiles, tels que cuiller, verre, gobelet de fontaine Wallace, pipe, etc. Le chancre des lèvres s’observe également chez le nouveau-né quand le mamelon de la nourrice est le siège de lésions syphilitiques. Ici comme ailleurs, le chancre syphilitique est habituellement solitaire, néanmoins les chancres multiples ne sont pas rares. Dans une statistique qui réunit chez l'homme 471 cas de chancres indurés de diverses régions, la bouche était en cause 15 fois /Fournier). Dans

la statistique de M. Nivet1,

concernant 538 chancres

syphilitiques bucco-pharyngés,

, nous trouvons les propor-

tions suivantes :

Lèvres

Langue

Amygdales

Gencives

Palais

Voile du palais. . . .

Pharynx

Ces proportions concordent avec la statistique de M. Rollet-,

Lèvres. — Le chancre des lèvres débute par une lésion en apparence insignifiante; les malades se croient atteints d’une simple gerçure, d’une simple crevasse, d’un simple bouton. La comparaison avec la gerçure et la crevasse est surtout applicable aux chancres des commissures et de la partie médiane des lèvres. En quelques jours le chancre acquiert son complet développement et il revêt alors différentes formes. Tel chancre a un aspect papilliforme, on dirait une petite tumeur légèrement ulcérée, à fond rougeâtre, à base indurée et facilement saignante. Tel autre chancre, surtout aux commissures des lèvres, a l'aspect d’une ulcération plate, superficielle, lisse, vernissée, couleur de chair musculaire, recouverte tantôt de croûtes, tantôt d'un enduit diphthéroïde; l’angle des deux lèvres y participe : les mouvements et les frottements le font saigner; à première vue on dirait une plaque d’eczéma. Souvent le chancre des lèvres est saillant, papuleux, hypertrophique, il forme une véritable tumeur indolente et indurée à sa base ; il est habituellement à cheval sur la muqueuse et sur la peau ; il est recouvert d’une croûte, surtout dans son segment cutané: cette croûte, commune à tous les chancres delà

1. Chancres syphilitiques extra-génitaux. Thèse de Paris, 1887.

2 Rollet. Diction, enct/cl. des sc. me t., art. Bouche, t. X, p. 257.

peau, est brunâtre, elle s’enlève après ramollissement préalable et elle laisse à découvert une surface érosive, de teinte rouge, saignant au frottement; au premier abord ces chancres ressemblent à un furoncle ou à un épilhéliome.

Tous ces chancres ont pour caractères communs d’être indolores, indurés à leur base et accompagnés d’une adénopathie, à ganglions indolents parfois volumineux. Celte adénopathie est unilatérale pour les chancres latéraux et bilatérale pour les chancres médians; elle est sous-mentonnière pour les chancres de la lèvre inférieure, et elle se rapproche de l’angle de la mâchoire pour les chancres de la lèvre supérieure, des gencives, de la langue et de la joue. La durée du chancre labial est de quatre à six semaines : il disparait sans cicatrice, mais il laisse une induration qui disparait à son tour. Le diagnostic du chancre des lèvres doit être fait avec l’herpès labial, avec l’eczéma, le furoncle, l’épithéliome. L’indolence et l’induration parcheminée de la hase du chancre, la précocité et l’indolence des adénites sont, des éléments suffisants de diagnostic.

Langue. — Le chancre est rare à la langue; il en occupe la pointe plus souvent que les autres parties. Il peut présenter différents aspects; tantôt c’est une ulcération saignante, à fond rouge ou grisâtre, tantôt c’est, une saillie, une tumeur ulcérée, comme enchâssée dans la langue. La hase du chancre est toujours indurée et l’adénopathie sous-maxillaire est unilatérale ou bilatérale, suivant que le chancre occupe un des côtés de la langue ou la partie médiane. Les chancres de la langue ne sont pas indolents comme les chancres d’autres régions; ils sont même parfois fort douloureux, à cause des mouvements de mastication et à cause de leur contact incessant avec la salive, le tabac, les boissons et les aliments.

Amygdale. — Le chancre de l’amygdale est beaucoup plus fréquent qu’on ne le croyait autrefois; j’en vois trois ou quatre tous les ans dans mon service d'hôpital

MALADIES DU I’HARYNX.

el s’il est souvent méconnu, c’est parce qu’on n’est pas assez familiarisé avec ses symptômes. Un premier point sur lequel, on n’a pas suffisamment appelé l’attention, c’est que le chancre amygdalien débute souvent comme une angine fébrile fort douloureuse. On est tellement habitué à considérer le chancre syphilitique, en général, comme une lésion indolente et apyrétique, que le joui où un malade se plaint d’angine vive et de fièvre, on rejette, bien à tort, l’hypothèse du chancre. En relisant une à une les observations publiées sur le chancre amygdalien et en tenant compte de mes observations personnelles je constate, je le répète, que dans la moitié des cas, et plus souvent encore, le chancre de l’amygdale débute comme une amygdalite fébrile très douloureuse, avec frissonnements, céphalalgie, courbature. Dans une de mes leçons, qui a été publiée1, je rapporte plusieurs observations concernant des malades venus dans mon service à l’hôpital Necker, pour des angines violentes, fébriles, fort douloureuses, qui n’étaient en somme que le chancre de l’amygdale à ses débuts. Je ne dis pas, bien entendu, que tous les chancres amygdaliens aient un début aussi bruyant, aussi douloureux, mais le cas est assez fréquent pour qu’il soit nécessaire de le bien connaître. A ce moment on constate une rougeur diffuse et une saillie de l’amygdale, parfois une plaque rouge et brillante attire l’attention. L’autre amygdale est saine, car le chancre amygdalien est presque toujours unilatéral.

A une période plus avancée de son évolution, quand il est constitué, le chancre de l’amygdale peut revêtir les aspects les plus différents : Dans une première variété, l’amygdale est peu volumineuse, peu déformée, le chancre est réduit à une plaque érodée, plate, rougeâtre, unie, vernissée; c’est la forme érosive, sans forte ulcération, sans épaississement des bords. Dans une deuxième

1. Dieulafoy. Le chancre de l’amygdale (Semaine médicale, 5 avril 1893).

variété, l’amygdale est volumineuse, plus ou moins déformée; on y voit une ulcération qui parait d’autant plus excavée que les bords sont plus saillants. Cette ulcération est d’un rouge brun, mais parfois elle se recouvre d’un exsudât épais, grisâtre, adhérent, qui simule la diphtliérie et dont le diagnostic nécessite un examen bactériologique. Dans d’autres circonstances le chancre est exubérant et comme végétant; il simule l’épithéliome. Enfin, dans quelques cas, exceptionnels, il est vrai, le chancre prend un aspect noirâtre, ulcéreux, ichoreux, avec fétidité des membranes et fétidité de l’haleinc comme dans la gangrène de la gorge *.

Mais quelles que soient la forme et l’apparence du chancre amygdalien, on arrivera toujours au diagnostic grâce aux signes suivants : Le chancre est presque toujours unilatéral et la lésion est nettement confinée à l’amygdale; l’amvgdale chancreuse est indurée et si on peut arriver à la saisir entre deux doigts on perçoit très nettement cette induration; enfin, signe le plus important, l’adénopathie sous-maxillaire se déclare quelques jours après le chancre, avec tous ses caractères : un gros ganglion et parfois une pléiade de ganglions indolents, mobiles, indurés, persistants; c'est même « par la chasse aux ganglions » qu’on arrive parfois à retrouver le chancre alors qu’il a presque complètement disparu. De plus, il n’est pas rare que le malade, encore en puissance de son chancre amygdalien. ail déjà d'autres stigmates de syphilis ; qu’on l'examine avec soin et on surprendra souvent une roséole à ses débuts.

En résumé, si malgré tous ces signes différentiels on hésite entre un chancre diphthérique et la diphtliérie, on fera une culture. Si on hésite entre un chancre et une gomme syphilitique, ou se rappellera que la gomme, accident tertiaire, ne provoque pas d’adénopathie. Si on

1. Chancre syphil. de l’amygdale, Le Gendre ( Arch . de màd., janvier et mars 1881).

hésite entre un chancre et un épithéliome de l’amygdale, on arrivera au diagnostic, par les signes suivants : le chancre de l’amygdale atteint son apogée en quelques jours et détermine peu de douleurs spontanées, la douleur n’apparaissant qu’à la déglutition, tandis que l’épithélioine amygdalien est lent dans son apparition et souvent douloureux ; l’adénopathie syphilitique suit de près l’apparition du chancre de l’amygdale, tandis que l’adénopathie cancéreuse ne survient que tardivement; le chancre ne saigne pas au moindre attouchement comme l’épithéliome.

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