Netter, Arch. génér. de méd
« Le sol nous apparaît comme le foyer générateur par excellence de cet agent. Le fond vaseux des fossés, des mares, semble être le milieu le plus favorable à la conservation et à la multiplication de ce dernier. » Toutes ces opinions sont acceptables ; ceci prouve que les ictères infectieux peuvent résulter de causes multiples et se présenter sous des aspects quelque peu différents.
Symptômes. — Nous venons d'exposer les différentes théories émises sur la pathogénie de l’ictère catarrhal, étudions maintenant son évolution clinique.
Dans quelques cas, la maladie débute vraiment par un catarrhe gastro-duodénal, le malade éprouve pendant deux, trois, quatre jours, des symptômes d’embarras gastrique : inappétence, nausées, vomissements, constipalion, langue épaisse et saburrale, douleur épigastrique, prostration, céphalalgie, état fébrile. A ce moment l’ictère apparaît. C’est d’abord une teinte jaunâtre des conjonctives, du front et du cou ; puis, les jours suivants, les matières fécales se décolorent, deviennent blanchâtres, argileuses, la teinte ictérique s’accuse et se répand à tout le corps. Les urines, riches en pigment biliaire, prennent une teinte safran, vieil acajou, et en les traitant par l’acide nitrique on fait apparaître la teinte verdâtre caractéristique.
Dans d’autres cas, le catarrhe gastro-intestinal atlire moins l’attention, et la maladie présente d’emblée des symptômes qui sont plus en rapport avec l’évolution d'une maladie générale. Lassitude, endolorissement des masses musculaires, prostration, épistaxis, état fébrile, diarrhée bilieuse, urines rares et albumineuses, tels sont les symptômes de la période d’invasion, symptômes qui rappellent assez bien un début de fièvre typhoïde. Aussi, quand l’ictère apparaît, on est loin d’être rassuré sur le pronostic, on se demande si l’on n’est pas en face d’un ictère grave et l'on se rappelle la phrase de Trousseau : « 11 en est de l’ictère comme de la pleurésie, on ne sait jamais comment il se termine #.
Enfin, chez quelques individus, l’ictère est. d’emblée le symptôme dominant de la maladie; les urines sont ictériques, les matières sont décolorées, mais le malade n a ni fièvre, ni dégoût des aliments, à peine éprouve-t-il quelques troubles dyspeptiques. L’ictère catarrhal peut donc se présenter sous des aspects variés.
La décoloration des matières fécales, leur apparence grisâtre, blanchâtre, argileuse, lient d’une part à l’absence des pigments biliaires, et d’autre part à l’accumulation de graisse dans l’intestin (sléarrhée). La bile faisant défaut, la graisse n’est plus émulsionnée, elle ne passe pas dans les chylifères et c’est elle qui donne aux matières leur apparence argileuse. L’oblitération du canal pancréatique accompagnant parfois l’oblitération du canal cholédoque, on a prétendu que la stéarrhée qu’on observe au cours de l’ictère catarrhal doit tenir, non pas à l’absence de la bile, mais à l’absence du suc pancréatique. Muller n’est pas de cet avis : il admet que le suc pancréatique modifie la qualité des graisses fécales, mais non leur quantité, et faire la part de la bile ou du suc pancréatique ne paraît pas chose possible.
Le foie ne conserve pas toujours son volume normal, il est souvent augmenté de volume (pléthore biliaire) ; il peut même subir une notable hypertrophie, si la maladie dure longtemps.
Ictère catarrhal prolongé. — Habituellement, au cas d’ictère catarrhal vulgaire, le canal cholédoque redevient perméable du huitième au vingtième jour. L’apparition de la bile dans l’intestin est le signal de la guérison ; les matières fécales se colorent, les urines augmentent de quantité et perdent graduellement leur pigment biliaire; il se produit souvent une véritable crise polyurique et azoturique (Chauffard), la toxicité des urines jusque-là normale s’élève brusquement (Roger), mais la coloration delà peau persiste deux ou trois semaines jusqu’au renouvellement de l’épiderme. Durant toute la maladie, le pouls conserve une certaine lenteur (pouls de l'ictère).
Telle est la marche habituelle de l’ictère catarrhal, mais il faut compter avec les exceptions et elles sont nombreuses. Dans plusieurs cas j’ai vu l’ictère catarrhal persister pendant deux mois et au delà; j’ai décrit cette variété sous la dénomination d’ictère catarrhal prolongé1 2) il faut la connaître, sans quoi l’on est exposé à commettre des erreurs de diagnostic. Quand on voit chez un homme d’un certain âge, un ictère catarrhal prolongé avec un foie volumineux, on est toujours tenté de penser au cancer. On trouve éparses dans les auteurs des observations analogues. D’après Niemeyer, « la maladie peut traîner en longueur pendant des semaines et des mois, l’ictère devient intense, les malades maigrissent considérablement et le foie éprouve un gonflement manifeste* ». D’après Frerichs, l’ictère catarrhal peut durer deux et trois mois 3. Parmi les cas que j’ai observés, il en est surtout deux qui sont survenus simultanément chez deux personnes d’une même famille et que j’attribue à une infection par ingestion de gibier avancé; la maladie évolua par poussées successives : l’ictère, la décoloration des matières fécales, la teinte ictérique des urines s’amendèrent et reparurent à plusieurs reprises, et le foie devint très volumineux. Chez l’une de ces personnes la maladie dura deux mois, chez l’autre elle dura trois mois, avec épistaxis, et pendant longtemps encore le foie conserva un très fort volume qui ne disparut qu’après une saison à Vichy. Je viens d'observer à l’hôpital Necker un nouveau cas d’ictère catarrhal prolongé qui a duré cinquante jours4.
Ce sont ces cas d’ictère catarrhal prolongé à rechutes, qu’on a inutilement décorés avec emphase du nom de maladie de Weil.
1. Dieulafoy. De l'ictère catarrhal prolongé. Cours de la Faculté de médecine ( Semaine méd., 11 juillet 1SS8).