‹ Manuel de pathologie interneChapitre 252 sur 404 · Lagneau. Maladies syphilitiques du système nerveux · texte numérisé non relu

Lagneau. Maladies syphilitiques du système nerveux

Il est un mode de perforation sur lequel je veux insister. Il y a des foyers d'ostéite gommeuse qui sont circinés et poly cycliques, tout à fait comparables par leur forme à certaines syphilides de la peau. Le rôle pathogénique de ces ostéites circinées avait été entrevu par Follin. En étudiant l'un des crânes de la collection Fournier, j'ai pour ainsi dire surpris cette ostéite circinée en flagrant délit de séquestration et de perforation osseuse. Pour bien apprécier la pièce anatomique dans toute sa beauté, il faut soulever le crâne à la hauteur des yeux et contempler sa face interne, tandis que sa face externe est exposée à la grande lumière; alors les rayons lumineux qui passent à travers les tout petits pertuis des foyers gomrneux perforés ou en voie de perforation mettent en valeur les détails du processus nécrosant et perforant.

Ainsi en plusieurs points de ce crâne, j'ai constaté des foyers d'ostéite de forme annulaire ou circinée. La partie centrale du foyer est un peu opaque : c'est la portion d'os nécrosé qui est en train d'être isolée pour devenir séquestre, et autour du séquestre, en forme d'anneau, brillent une quantité de tout petits trous, pas plus gros que des pointes d'aiguilles, qui laissent passer des rayons lumineux. On dirait un chaton opaque serti par un cercle de petits diamants ; le séquestre central n'est plus retenu en place que par quelques filaments osseux. Le spectacle est encore plus complet si l'on regarde le foyer osseux circiné avec une forte loupe (le crâne étant placé dans la même situation par rapport à la lumière) ; alors les moindres détails se précisent et nous avons passé, avec mes élèves, de nombreux moments à admirer ce délicat et artistique processus syphilitique dont malheureusement le but est de conduire la victime à la perforation du crâne.

En un autre point de ce même crâne on voit une perte de substance consécutive à une ostéite gommeuse dont les bords polycycliques rappellent par leur forme les syphilides polycycliques de la peau. Au centre de la perte de substance est un séquestre raréfié et dentelé qui a été isolé par des foyers

d'ostéite périphérique et qui, à la façon d'une presqu'île, ne tient plus au rivage osseux que par un mince pédicule. Sur d'autres régions du même crâne l'ostéite gommeuse a pris une forme semi-lunaire et le séquestre est en partie isolé dans la perte de substance. Enfin, ailleurs, le séquestre a disparu et il ne reste plus qu'une perforation ovalaire ou irrégulière abords dentelés.

Toutes ces modalités sont indiquées sur la photographie cidessous, mais, pour si belle que soit la photographie, elle n'arrive pas à la reproduction délicate de la pièce anatomique.

Dans les diiïei entes modalités que je viens d'étudier, je n'ai eu en vue que le syphilome crânien qui débute par le tissu osseux et son périoste ; mais il est des cas, dit Mauriac, où la lésion syphilitique commence par la peau du crâne : « des tubercules cutanés et des gommes sous-dermiques se ramollissent, s'ulcèrent et gagnent le périoste de l'os ; puis l'affection se propage en suivant le processus perforant ou serpigineux de certaines syphilides ».

Une observation de ce genre a été publiée par Hobbs et Broustet1. Il s'agit d'une femme atteinte de gommes ulcérées du cuir chevelu, chez laquelle le processus syphilitique suivit une marche rapidement extensive et perforante à la manière d'un processus phagédé?iique; les gommes se propagèrent de la peau aux os, des os aux méninges et la malade succomba. En un court espace de temps, la syphilis, ainsi que le démontra l'autopsie, avait tout envahi, déchiquetant la table externe et perforant le crâne dans toute son épaisseur. Ceci prouve que les gommes du cuir chevelu et de la peau du front doivent être surveillées et traitées avec énergie, car elles peuvent être le point de départ d'un ostéosyphilome des plus redoutables.

Les séquestres crâniens présentent des particularités intéressantes : souvent la table externe seule disparaît par exfoliation, et la table interne oppose une forte résistance. Autour de certains séquestres se forme un sillon d'élimination qui finit par libérer le fragment d'os nécrosé. Ce travail d'élimination dure des mois, il peut même durer indéfiniment si le séquestre est embarré ou enchâssé dans un cercle osseux hypertrophié, comme un verre de montre dans son boîtier; aussi pour l'extirper le chirurgien est-il obligé d'user de la gouge et du maillet. Exposé à l'air, le séquestre prend une couleur d'un vert noirâtre. La surface des séquestres syphilitiques a souvent l'apparence vermoulue, tandis que les séquestres tuberculeux sont plutôt lisses et polis.

Le syphilome crânien peut s'infecter et suppurer : tantôt l'abcès fait saillie sous le cuir chevelu, tantôt il fuse entre le crâne et la dure-mère, et la communication de ces deux nappes purulentes forme l'abcès en bouton de chemise. Les séquestres entretiennent une suppuration abondante et .étide.

Les méninges et le cerveau peuvent participer au pro-

1. Hobbs et Broustet. Ostéite syphilitique du crâne. Perforation. Pachyméningite spécifique. Journal de médecine de Bordeaux, 1896, p. 358.

MALADIES DE L'ENCEPHALE. 6G5

cessus syphilitique; parfois la dure-mère est le siège d'une infiltration gommeuse. La paclnj méningite granuleuse et végétante est souvent signalée; tel était le cas de noire malade; on pratiqua le grattage de la dure-mère qui était couverte de granulations. Dans l'observation de Hobbs et Broustet, la dure-mère considérablement épaissie était transformée en tissu fibreux composé de grosses fibres parallèles au milieu desquelles étaient des nodules gomrneux syphilitiques.

Des abcès cérébraux, des foyers d'encéphalite avec symphyse cérébro-méningée sont signalés dans plusieurs observations.

Sur une des pièces du musée Saint-Louis, on voit à la surface de la dure-mère mise à nu par la chute d'un séquestre, une éruption en forme de syphilide circinée. Mauriac cite des cas analogues1. C'est vraiment remarquable de voir la syphilis crânienne ne pas abdiquer ses droits à la forme circinée, qu'il s'agisse de la peau, de l'os ou de la dure-mère.

La cicatrisation des lésions osseuses se fait de la façon suivante : si la nécrose n'a détruit que la table externe de l'os, en respectant la table interne, la réparation laisse une simple dépression. Mais si une nécrose assez étendue a détruit l'os dans toute son épaisseur, la cicatrice, souvent incomplète, se fait par l'union intime de toutes les couches superposées : peau, parties molles, os et dure-mère (Virchow).

Disons quelques mots des lésions crâniennes de la syphilis héréditaire. Les unes sont la conséquence des déformations qui commencent à évoluer peu de temps après la naissance et qui aboutissent au crâne natiforme, au front à bosselure latérale, au front, en carène, au front olympien (Fournier). Les autres surviennent comme première manifestation de la syphilis, à un âge plus ou moins avancé de la vie, et elles se traduisent par des lésions d'ostéite gommeuse avec raréfactions et hyperostoses osseuses analogues

Page 1