Berge. Pathogénie de la scarlatine. Thèse de Paris
58 VAUD1ES GÉ5ÉnALES ET HCFECTIEISES.
dnc|uante et soixante-dix jours (Trousseau). La connaissance de ces faits est de première importance, car la constatation d'une desquamation scarlatineuse permet de remonter à la source de certains accidents tels que Talbuminurie, Tanasarque, l'angine grave, l'endocardite, etc.
Après avoir décrit la forme habituelle d'une scarlatine de moyenne intensité, donnons un aperçu de ses formes plus rares.
Formes légères. — C'est à ces formes qu'on pourrait appliquer le mot de Sydenham, « que la scarlatine mérite k peine le nom de maladie ». Après quelques heures de fièvre accompagnée d'une angine légère, une éruption insignifiante apparaît, le malade n'éprouve qu'un léger malaise ; les fonctions digestives ne sont point troublées, la desquamation est k peine apparente et en quelques jours la maladie est terminée. Entre ces formes bénignes et les formes graves, on observe tous les intermédiaires»
Formes graves. — Scarlatine maligne. — Je conserve l'épi Ihèle de malignité, parce que, quelle que soit l'idée qu'on y attache, cette désignation consacrée par nos devanciers ft'adapte parfaitement aux formes que nous allons décrire. Voici comment évolue la scarlatine maligne :
IV'S le premier jour, dit Trousseau, dès les premières heures, la scarlatine maligne s'annonce avec toute sa malignité, et cette malignité peut être telle, que les malades succombent avant que vingt-quatre heures se soient écoulées. Cette forme, qui tue les malades à la façon d'ime intoxication suraiguë, se caractérise par une fré- ((uenco extrême du pouls avec température excessive, délire, agitation, mouvements convulsifs, vomissements incoercibles, diarrhée, sécheresse de la peau, cyanose, suppression des urines et accès de suffocation. Et comme CCS accidents sont parfois mortels avant l'apparition de l'éruption, le diagnostic en serait fort embarrassant, s l'on ne se trouvait dans un milieu épidémique.
Les observations suivantes cilces, par Trousseau, don*
FIÈVRES ÉRUPTIYES. 67
neront, mieux encore que toutes les descriptions, Tidée de la scarlatine maligne :
« J*étais mandé, dit Trousseau, par mon ami M. le docteur Bigelow, dans un pensionnat de Paris auprès d'une jeune Américaine. Elle était depuis le matin en proie à un délire effrayant; elle avait des vomissements incessants, une fièvre intense, la fréquence du pouls ne permettait pas d'en compter les battements; la peau était d'une sécheresse extraordinaire. Ces symptômes me firent déclarer, en arrivant auprès de la malade, que nous avions affaire à une scarlatine; et, en effet, bien que rien autre chose n'en démontrât l'existence, mon diagnostic se trouvait confirmé par la présence de l'éruption caractéristique chez une autre jeune fille du même pensionnat, où régnait alors une épidémie. Notre malade mourut avant la fin de la journée.
« En 1824, au commencement de cette désastreuse épidémie qui sévit à Tours, et dont je vous ai parlé, nous voyions, avec Bretonneau, une jeune femme succomber en moins de onze heures avec des accidents terribles, délire, agitation excessive, fréquence extraordinaire du pouls; or rien ne nous indiquait la maladie, si ce n'est ([ue nous étions en pleine épidémie de scarlatine, et que dans la famille de cette jeune femme, plusieurs personnes en avaient été atteintes.
a Défiez-vous donc, en pareille circonstance, au milieu d'une épidémie de scarlatine, alors surtout que celle-ci a attaqué déjà des individus dans l'entourage de celui auprès duquel vous êtes appelés, défiez-vous de ces accidents nerveux arrivant ainsi au début d'une maladie. Presque toujours ces accidents annoncent une scarlatine maligne qui presque toujours aussi tue avec une épouvantable rapidité ceux qu'elle frappe. »
A côté de ces formes terribles, foudroyantes, on en observe d'autres qui ont avec les précédentes la plus grande analogie, mais qui évoluent plus lentement et qui peuvent guérir. Ici encore, ce sont les ^'"oubles nerveux
qui jouent le plus grand rôle ; la fréquence extrême du pouls, le délire et une insomnie que rien ne peut vaincre caractérisent la période d'invasion. La température, déjà fort élevée, continue à s'accroître; le malade se plaint d'anxiété précordiale; sa dyspnée est telle qu'il a quarante et cinquante inspirations par minute, sans que Tauscultation révèle la moindre lésion broncho-pulmonaire, dyspnée d'origine nerveuse, sine matériau comme l'appelaient les anciens, et qui est si souvent d'un funeste augure dans toute la série des maladies toxi-infectieuses. Les vomissements et la diarrhée font rarement défaut, et si le malade doit succomber, il est habituellement emporté pendant la période d'éruption.
Dans quelques circonstances, les accidents graves surviennent, non plus au début de la scarlatine, mais dans le courant de la maladie, en pleine période d'éruption. Enfin, il est des circonstances où les troubles nerveux revêtent une forme adynamique, et le sujet, plongé dans la stupeur et dans le coma, succombe à la façon des typhiques.
Ces formes terribles, exceptionnelles dans la scarlatine sporadique, appartiennent à la scarlatine épidémique et sont plus ou moins fréquentes suivant les épidémies.
Scarlatine hémorrhagique. — Cette forme est très rare, la scarlatine prêtant beaucoup moins que la variole et la rougeole aux complications hémorrhagiques. Habituellement c'est au moment de l'éruption qu'apparaissent les liémorrhagies ; les malades éprouvent des symptômes graves : la peau se couvre de pétéchies, d'ecchymoses, l'hématurie et l'épistaxis sont les flux hémorrhagiques les plus habituels. La scarlatine hémorrhagique est d'un funeste pronostic.
Scarlatine fruste. — Le mot de maladie fruste, créé par Trousseau, a fait fortune. Trousseau a nommé frustes les scarlatines dont l'éruption fait défaut, et qui ne se révèlent que par tel ou tel autre symptôme au moyen duquel on peut arriver à reconstituer le diagnostic; de
FIÈVRES ÉRUPTIYES. 59
même qu'en archéologie, on nomme fruste une inscription dont une partie plus ou moins considérable est efTaciée et dont il ne reste plus que quelques mots au moyen desquels on reconstitue l'inscription tout entière. Les scarlatines frustes s'observent surtout dans les milieux épidémiques (Graves) : chez tel malade qui n*a pas eu d'éruption, la scarlatine ne présente comme symptôme saillant que Tangine; chez tel autre, la scarlatine se révèle par l'anasarque, par la néphrite, par Talbuminurie, par l'hématurie, précédées ou non de l'angine scarlatineuse.
Voici deux observations de scarlatine fruste rapportées par Trousseau :
« En 1854, à Meaux, j'observais, dit Trousseau, avec mon ami Blache, un cas de scarlatine fruste. Dans une même maison, une jeune fille de quatorze ans prend une scarlatine violente, caractérisée par l'angine pultacée, une fièvre intense, l'éruption spécifique. A quelques jours de là, sa sœur est également prise des mêmes symptômes ; presque en même temps, une femme de chambre tombe malade ; deux ou trois jours après, un valet de chambre, qui restait toute la journée dans l'appartement, est affecté de mal de gorge violent avec productions pultacées sur les amygdales, avec rougeur, puis dépouillement de la langue, fièvre vive, mais il ne se fait aucune éruption du côté de la peau. Il nous parut clair, comme l'avait pensé le médecin de la famille, M. Saint-Amand, que tous ces malades avaient eu la scarlatine; que le domestique, restant au milieu de ce foyer épidémique, l'avait contractée comme toute la famille, mais sous une autre forme; tandis que, chez les autres, la phrase scarlatineuse avait été complète, chez lui l'inscription avait été fruste. Restait un jeune enfant de six ans ; tout à coup, sans avoir été malade un seul instant, il devient enflé. M. Blache et moi sommes alors mandés en consultation ; nous reconnaissons l'anasarque scarlatineuse survenue d'emblée : elle était considérable et accompagnée d'hématurie. Le père et la mère, très attentifs sur la santé de
leur fils, nous déclaraient que, le matin encore, il avait déjeuné comme à son ordinaire. Le maître de pension disait qu'il avait joué comme d'habitude. Il n'avait donc eu ni fièvre, ni éruption, et la maladie s'était traduite chez lui par ce seul accident pour lequel nous étions appelés.
(( En décembre 1860, je voyais, avec mon ami le D' Gros, un jeune homme de quinze ans, qui nous offrait un nouvel exemple de ces scarlatines frustes, dont le diagnostic serait impossible si l'on ne s'aidait pas de toutes les conditions accessoires. Ce jeune homme était venu du collège avec un peu de fièvre et un mal de gorge insignifiant. Tout cela fut si simple, que le D' Gros n'intervint pas, et le malade était guéri après deux jours d'une indisposition très légère. A quelques jours de là, sa sœur puînée prend la scarlatine, et pendant que cette jeune fille était convalescente, le frère est atteint d'une hématurie qui dure plus d'un mois. Je n'ai pas douté un instant que ce jeune homme n'eût communiqué la scarlatine à sa sœur, et que l'hématurie n'ait été la conséquence de la pyrexie dont la manifestation avait été si légère. »
J'ai plusieurs fois été témoin de scarlatines frustes : Dans une famille où cinq personnes furent atteintes de scarlatine légitime, j'ai pu observer avec Jules Simon, chez un enfant de quatre ans, un remarquable exemple de scarlatine fruste : chez ce petit malade, l'éruption que j'attendais manqua totalement, mais l'angine qui avait marqué le début de la maladie fut suivie de gonflement considérable du cou et des ganglions, puis survint une anasarque et une pyélite avec urines rares et muco-purulentes. Le petit malade finit par guérir parfaitement.
Un jeune enfant, que je voyais il y a deux ans avenue Montaigne, fut pris de fièvre, d'accélération du pouls et d'angine, avec une telle rougeur du voile du palais et des amydales (énanthème), que je n'hésitai pas à diagnostiquer une scarlatine. La mère du petit malade surveillait de près l'apparition de l'éruption; je guettais
FIÈVRES ÊRUPTIVES. 41
îTîoî-même cette éruption qui ne venait pas, et en fin de compte la scarlatine fut absolument fruste. Néa^nmoins, vers le huitième jour de la maladie, survint une desquamation caractéristique, la desquamation scarlatineuse pouvant se faire sans éruption préalable appréciable.
Je voyais Tan dernier un de mes confrères de province qui, après avoir donné des soins à un enfant atteint de scarlatine, fut pris lui-même de fièvre et d'une angine d'aspect framboise. Ayant la certitude qu'il avait la scarlatine, il surveilla de près l'apparition de son éruption, mais l'éruption ne parut pas. Huit jours après, la desquamation commençait, et une néphrite heureusement peu grave se déclarait quelques jours plus tard.
Dans les épidémies de scarlatine, on voit des formes frustes et des formes aiténuéesy les formes atténuées consistant en un simple mal de gorge, si peu accusé, que la maladie passe inaperçue.