‹ Manuel de patrologieChapitre 23 sur 97 · Première apologie des chrétiens, à Antonin le Pieux · texte numérisé non relu

Première apologie des chrétiens, à Antonin le Pieux

. en soixante-huit chapitres. Son but est d'amener l’em- ‘ pereur à renoncer à la procédure inique suivie contre

les chrétiens et à la remplacer par une procédure régu-

‘ lière; de démontrer que les chrétiens ne sont point des : malfaiteurs, et qu’il n’est pas permis de les mettre à

mort uniquement à cause de leur nom. Justin montre combien sont futiles les accusations des païens lorsqu'ils reprochent aux chrétiens d’être des athées et de se livrer à la débauche dans leurs assemblées religieuses. Pour les anéantir , il développe la morale de l'Evangile, et prouve par les mœurs des chrétiens, surtout par leur chasteté, qu’ils vivent conformément à ses préceptes. « Quant à ceux, dit-il, dont la conduite n’est pas trouvée conforme aux enseignements du Christ, ils ne sont pas chrétiens, quoiqu'ils confessent de bouche sa doctrine » (c. xvi). Après avoir exposé la doctrine des chrétiens, Justin montre les vertus qu'ils pratiquent. « Plusieurs personnes des deux sexes qui ont vécu soixante ou soixante-dix ans, et qui dès leur enfance ont été élevées

dans le christianisme, sont restées pures, et je me glo-— rifie de pouvoir en montrer de telles dans toutes les conditions humaines. Et que dirai-je de la foule innombrable de ceux qui se sont convertis de l’impurete et se sont élevés jusqu'à ce niveau (c. xv)? Dieu nous a avertis de travailler avec patience et douceur à ramener tous les hommes du déshonneur et des mauvais désirs. Nous pouvons prouver que nous l’avons fait sur un grand nombre de ceux qui autrefois vous appartenaient (c. xvi). Les chrétiens sont également de bons et inoffensifs citoyens, occupés d’abord à payer les tributs et les impôts (c. xvır). Mais le crime dont ils méritent le moins d'être accusés, c'est celui d’atheisme ; au lieu d’honorer de pretendues divinités, ils adorent le Père de la vérité et de la justice, le Créateur de toutes choses, aussi bien que son Fils et le Saint-Esprit. Cette véritable manière d’adorer Dieu, c’est Jésus-Christ lui-même qui nous l’a enseignée; c’est pour cela qu’il est né et a été crucifié sous Ponce-Pilate. De là cette autre accusation que les païens intentent aux chrétiens de placer à côté du Dieu éternel, Père de toutes choses, un homme crucifie ; mais ils ne comprennent point ce mystère » (c.xm). Contrairement au christianisme qui a été annoncé par les prophètes, le paganisme est une œuvre satanique, pleine d’immoralite. Ce sont encore les démons qui, ennemis de tout ce qu’il y a de bon dans l'univers, ont persécuté le Christ etses sectateurs, y compris même les philosophes païens. Saint Justin conclut en déclarant que, dans le culte des chrétiens, il ne se pratique rien d’injuste ni d’immoral, mais que tout se passe d'une facon pieuse et sainte. Il en appelle précisément aux parties du culte qui réunissent les plus grandes assemblées, comme le baptême solennel des adultes et la célébration de l’eucharistie.

A cette apologie se trouve annexé un décret d’Adrien sur le traitement des chrétiens devant les tribunaux,

dont l’authenticité a été révoquée en doute sans raisons suffisantes.

2. Deuxième apologie en faveur des chrétiens, adressée au sénat romain, en quinze chapitres. Scaliger et Papebroche estiment que cette apologie servait d'introduction à la première. Suivant eux, elle occupe la première place dans les anciens manuscrits et dans l’édition princeps. Tillemont a prouvé que c'était une erreur. Grabe et Boll ont prétendu que cette apologie, n’ayant ni titre ni conclusion, était un appendice ou un fragment de la première, d'autant plus que Justin y fait allusion par trois fois, en se servant de la formule : « comme nous l'avons dit.» Quoi qu’il en soit, il est certain qu'elle se rattache à la première et qu'elle la complète, en ajoutant aux griefs des païens un fait particulier qui venait de se passer à Rome. Trois chrétiens avaient été injustement condamnés à mort par le préfet Rusticus. Justin en prit occasion pour montrer que les chrétiens n'étaient persécutés que parce qu'ils enseignaient la vérité et pratiquaient la vertu; lui-même ne s'attend à rien autre chose qu’à se voir arracher la vie par ses ennemis et surtout par Crescent, le philosophe cynique. Il répond ensuite à ces questions des païens : Pourquoi ne vous luez-vous pas vous-mêmes pour aller vers votre Dieu? Pourquoi Dieu ne vous délivre-t-il pas de vos persécuteurs ? — La constance des premiers chrétiens, ajoute Justin, prouve qu’ils possèdent la véritable vertu, qu'ils aspirent sérieusement aux biens éternels et que leur vie n’est pas ce que croient les païens. « Pour moi, dit-il, lorsque, étant encore platonicien, je vis conduire les Chrétiens à la mort et à tout ce qu’il y a d’affreux, je reconnus qu'il était impossible qu’ils vécussent dans le mal et dans les plaisirs sensuels » (c. xın).

Cette apologie, au dire d’'Eusèbe, fut présentée aux empereurs Marc-Aurèle et Lucius Verus; elle aurait donc été rédigée entre les années 181-166. D’autres auteurs,

84 MANTEL BE 24" OGE.

Neander et Semisch. et avant eux Valesies, la placent sous le regne d'Antonin ke Piers Le langage de Justin, dans l’une et l'autre apoiories. respire un courage digne d’admiration.

3. Dialogue avec ie “u:° T-yphos. dvise en cent qusrante-deux chapitres. Ce diam est evidemment le résultat d'une conference que : auteur eut à Ephèse avec le juif Trvphon. apres ‘annee 139 de Jesus-Christ (d. c. 1 et czx'. et qui dura deux jours entiers. Il y examine le caraciere onhzabwre Ges lois ceremoniales usitees chez les juifs nèamment de la circoncision, et démontre quelles nobhïcent pas tons les hommes, attendu quelles netaient çue iocaies et temporaires. Les prescriptions de ja ki n'ont noïnt d'autre valeur que de contribuer à la justice et a ia miete. Elles ne sont que des figures de Jesus-Christ de ses doctrines. de ses actes et de sa vie. « Pour mai. dit-il j'ai ln qu'il v aurait une loi nouvelle et parfaite. une aliancæ plus solide que toute autre alliance. et que tes les hammes qui soupirent après l'henitage du Seigneur seraient tenus d'observer » ıc. xı). Jesus Chrit a consommé l’ancienne alliance. — il l'a supprimee. Examinant ensuite la personne de Jesus Chnst et san caractère messianique, Justin établit que les propheties de l'Ancien Testament se sont accomplies en lui et par lui. et qu’en adoptant cette doctrine on n'adopte nullement les divinités fabuleuses du paganisme . puisque l'Ancien Testament luimême enseigne la pluralité des personnes divines. « Je veux essayer de vous montrer qu'en dehors et au-dessous du Créateur de l’univers, il existe encore un autre Dieu et Seigneur, auquel on donne aussi le nom d'ange » (ce. Lvi). Or, c’est précisément cette seconde divinité qui est apparue en Jesus, né de la Vierge et mort sur la croix ; car «le Pere de l’univers a voulu que son Christ se chargeät, en vue du salut des hommes, de la malédiction de tous » (c. xcv). Justin déclare, en finissant,

que « celui qui ne croit pas au Christ ne croit pas davanlage aux prédictions des prophètes qui le publient et l'annoncent à tous les hommes » (c. cxxxVi).

Ouvrages douteux de saint Justin.

Ces ouvrages, qu’Eusebe et Photius attribuent à saint Justin, sont :

1. Le Discours aux Grecs, comprenant cinq chapitres. Ce petit écrit traite de l’absurdité et de l’immoralité de h mythologie paienne, et invite les Grecs à la remplacer par la religion des chrétiens, si pure et si sainte. Eusèbe attribue à Justin deux autres discours aux Grecs, dont le second aurait été aussi intitulé : "EXeyyoc; il lui donne l première place. Ainsi s’evanouirait l’objection capitale qu'on élève contre le Discours, à savoir qu'il n’y est point question de la « nature des démons, » contrairement à ce que dit Eusèbe. Les autres arguments apportés par Otto contre leur authenticité, n’ont aucun fondement.

2. Discours moral aux Grecs, composé de trente-huit chapitres. Cet écrit, dit Eusebe, « traite longuement la plupart des matières qui font l’objet de nos recherches et de celles des philosophes paiens, et il explique la nature des démons ‘. » L’auteur y démontre que la vérité, en ce qui concerne les dieux, ou les démons, comme dit Eusébe, ne peut se trouver ni chez les poètes, ni chez les philosophes paiens, car ils sont souvent en contradiction. Beaucoup plus anciennes sont les sources où les chrétiens puisent leurs doctrines, notamment les écrits de Moïse et des prophètes : c'est à eux que les paiens ont emprunté tout ce qu'ils ont su de vrai touchant la divinité. L'auteur s'applique surtout à démontrer la doctrine de l'unité divine, qu'il a trouvée dans Orphée, dans la Sibylle, dans Homère, Sophocle, Pythagore et Platon (c. xıv-xxv).

4 11 est remarquable que ce passage, où il est parlé d’un écrit de longue haleine, paxpdy xararelvas rdv Adyov, a toujours été jusqu'ici attribué au petit discours en cinq chapitres adressé aux Grecs.

Les Egyptiens et les traducteurs alexandrins de la Bible avaient contribué à propager cette connaissance. Cette idée se concilie parfaitement avec ce que nous savons de la doctrine de Justin sur le Aöyos axepuurixéç, quoique cette doctrine ne soit pas reproduite ici.

Les arguments contre l’authenticité de ce discours ne sont pas sérieux. On a dit, entre autres choses, que les chapitres v et vu contiennent des inexactitudes sur la philosophie platonicienne, et qu’au chapitre vin l’auteur attribue à Hermès une pensée de Platon contraire à ce qui est dit au chapitre x de la seconde Apologie. M. Héfelé, qui a développé les plus importants de ces arguments, ne les croit pas décisifs {.

3. Un autre ouvrage, analogue pour le fond, est intitulé : De la Monarchie, en six chapitres. Après une remarque sur l'origine de l’idolätrie, l’auteur essaie de démontrer, avec des textes souvent interpolés ?, que les plus grands poètes et philosophes païens ont enseigné le monotheisme, et qu’ainsi la doctrine de l’unité et de l'immutabilité de Dieu est la seule admissible. Comme il est rapporté dans Eusèbe que, dans cet écrit, Justin a démontré l'unité de Dieu à l’aide des auteurs paiens et de la Bible et qu'on ne trouve ici aucun texte biblique, on en a conclu que ces six chapitres n'étaient qu'un fragment de l’œuvre originale, d’autant plus que l’étendue de l'ouvrage ne répondait pas à l'importance du sujet.

Ouvrages perdus de saint Justin.

Ce sont : 1. un traité du Psautier, 2. sur l’Ame, 3. un Aperçu sur toutes les Hérésies, dont il parle lui-même au chapitre xxvı de sa première Apologie®. Il est possible

i Voir Dictionn. encyclop. de la theol. cath., Ed. Gaume.

° I] y avait déjà à cette époque divers ouvrages émanés de juifs alexandrins, où l’on faisait professer l'unité de Dieu au plus grand

nombre possible de philosophes et de poètes paiens. 3 Cf. Iren., lib. IV, cap. xiv.

que le beau fragment sur la résurrection, en dix chapitres, que saint Jean Damascène nous a conservé sous forme de parallèles, soit tiré de cet Aperçu.

Le récit, élevé en plusieurs endroits, ne dépasse pas, en somme, le ton de la conversation familière. Le style est souvent incorrect et diffus. L’auteur n'a pas mis à profit sa vaste connaissance des classes paiennes. Il n’est pas moins vrai que Justin a fait faire à la littérature chrétienne un progrès sensible, étonnant même, soit par l'étendue de ses écrits, soit par les doctrines qu'il y soutient, soit par l'originalité de ses vues.

Doctrines et opinions particulières de saint Justin.

4. Dieu : « Ce titre n’est pas un vain nom, c'est l'image gravée dans la nature humaine d’un être indéfinissable, » fupuroc doku 2.

2. Quand on traite de la sainte Trinité, il est nécessaire de sortir des limites ordinaires de la discipline de l’arcane : « Quel homme raisonnable oserait dire que nous sommes des athées? C’est pour enseigner la véritable manière d’honorer Dieu que Jésus-Christ est né, qu'il a été crucifié sous Ponce-Pilate; c’est lui qui nous a appris qu'il est le vrai Fils de Dieu. Nous l'honorons en seconde ligne, &v Geutépæ ywpa, et l'Esprit prophétique en troisième ligne, » &v zolın r@e:5. Saint Justin enseigne également, en termes précis, la distinction personnelle du Verbe et du Père, Erepos 6edç".

1 Sont certainement apocryphes : Epistola ad Zenum et Serenam ; Expositio rectæ confessionis (après le concile de Nicée); Responsiones ad orthodoxos (après le concile de Constantinople); Quæstiones christianæ ad Græcos, et Quæstiones græcæ ad christianos, où il est dejà parlé des manichéens ; Quorumdam Aristotelis dogmatum confutatio, ignoré de tous les anciens.

2 ]Ie Apol., c. vi. Ici, de même que dans les chapitres LxI et Lx de la fre Apologie, il ne cite point les anges à côté de la Trinité, comme au chapitre vi, /re Apologie; d'où l’ont peut conclure qu'il D a pas voulu les égaler aux trois personnes divines.

8 Jre Apol., c. x111. — ® Dial., c. LV.

Il est moins explicite sur les relations du Verbe et du Père avant et après la création du monde; car il semble croire qu'il fut engendré une seconde fois lors de la création *. En tout cas, cette seconde génération, trop vaguement caractérisée, ne doit point s'entendre dans le sens du Adyoc rpopopıxd; de Philon, expression qui n’est pas, du reste, employée par Justin ®.

3. La doctrine du Aoyos oxepuatuxéc est particulière à saint Justin. Suivant cette doctrine, le monde, avant Jésus-Christ, n’était pas dépourvu de toute connaissance de la vérité, puisque saint Jean enseigne que le Verbe divin a lui dans les ténèbres et y a répandu des semences de vérité. Ces semences sont éparses dans la philosophie des paiens et plus encore dans la loi des juifs. C’est le Verbe qui les a répandues. De là cette haute estime que Justin professe pour la philosophie, surtout pour la philosophie platonicienne, sans me&connaitre combien elle diffère du christianisme, et combien celui-ci l’emporte sur toute. doctrine humaine. Cette connaissance partielle de la vérité divine a rapproché du christianisme, d’une manière pour ainsi dire invisible, les meilleurs d’entre les paiens : « Tous les hommes qui vivent avec le Verbe ou en conformité avec le Verbe, sont chrétiens, quoiqu’on les ait pris pour des paiens; tels furent chez

les Grecs Socrate et Héraclite » 5.

‘À. Sur la création Justin pense que Dieu a d’abord tiré du néant une matière informe, qu’il a ensuite ordonnée, crealio prima et secunda®. Les hommes sont le dernier ouvrage de la création visible”? et la Providence divine s’exerce par l'intermédiaire des anges ®.

5. En anthropologie, Justin est dichotomiste. Sous le nom de troisième principe, « l'esprit, » il entend proba-

1 Dial., c. Lx. — Ile Apol., c. vi. — 8 Cf. Schwane, Hist. des dogm., vol. I, p. 94 et suiv. — ® Ire Apol., c. x; Dial., c. 1 et ll. — 8 Jre Apol., c. xLvI. — ® Cohort., c. xxx. —T Dial, c. vV. — à JJe Apol., c. v.

blement la vie de la grâce ‘. Il exalte tellement la liberté morale, qu'on a voulu l’accuser de pélagianisme. Quant à l’immortalité de l’äme, elle n’est, selon lui, qu'un don particulier de Dieu, ce n’est point une qualité essentielle de l’âme ?.

6. Sur le péché originel, saint Justin n’a point l’occasion de se prononcer, sinon peut-être dans ce passage, dont le sens est controversé : « Il (Jésus-Christ) s’est assujetti à la naissance et au crucifiement, non parce qu'il y était forcé, mais à cause de la race humaine, vouée depuis Adam à la mort et à la tromperie du serpent, sans parler (rap&) de la dette que chacun contratte en péchant personnellement ® » (Dial., c. LxxxvIn).

7. Sur la Rédemption, Justin enseigne que Dieu sauve par Jésus-Christ « tous ceux qui font des actes dignes de malédiction *. » Le Christ ou Messie est le « Dieu humilié 5, » et sa mort est le « mystère du salut. On nous a annoncé que le Christ est roi, prêtre, Dieu, Seigneur, envoyé, homme, qu'il est né comme un enfant, et que c’est seulement alors qu'il a été assujetti aux souffrances; qu'il est ensuite retourné au ciel, qu'il reviendra entouré de majesté, et qu'il possède un royaume éternel 7.» Et ailleurs : « Un seul est frappé, et tous sont güeris; le juste est déshonoré, et les criminels sont rétablis dans leur honneur. Cet innocent subit ce qu'il ne doit pas, et il acquitte tous les pécheurs de ce qu'ils doivent. Car qu’estce qui pouvait mieux couvrir nos péchés que sa justice? Comment pouvait être mieux expiée la rébellion des serviteurs que par l’obéissance du Fils? L’iniquite de plu-

1 De resurr., c. x. Cf. Schwane, Hist. des dogm., t. I, p. 412. — 3 Dial., c. vi.

® „AN? Umip roù yévous Tod roy Aydpmrwv, à and roü Ad Ünd bavaroy xal mikynv ray To peus érenroxe, map ray lölay alrlav éxkarou a)Tay moynpsuvaausvou. Si, comme on peut le faire, on traduit rapà par « à cause, » l’allusion au péché originel disparaît.

Dial., c. XCIV. — 8 Jbid., c. Lxvii. — 6 Jbid., e. LXxIV. — ? Ibid. c. XXXIV.

sieurs est cachée dans un seul juste, et la justice d’un seul fait que plusieurs sont justifiés {. »

8. Touchant la nécessité de la grâce, saint Justin s’exprime ainsi : « Si nous avons été créés dans le commencement, cela ne dépendait point de nous. Mais que nous fassions ce qui lui plait en employant les forces spirituelles qu'il nous donne, c’est ce qu'il nous persuade et nous induit à croire. Et nous croyons de tous les hommes que non-seulement ils ne sont pas empèchés d’embrasser (la foi), mais qu’ils y sont conduits. »

9. Avec Papias, saint Justin partage les opinions des millénaires. Voici comment il s’est exprimé dans le Dialogue avec Tryphon : «Je vous ai déjà déclaré que je croyais avec plusieurs autres que la chose arriverait en cette manière qui est connue parmi vous, mais qu'il y en avait plusieurs, de la pure et religieuse doctrine des chréliens, qui n'étaient pas de ce sentiment. » Il croyait donc que ce sentiment qu'il partageait avec plusieurs chrétiens, était tenu pour indifférent dans l'Eglise ?.

40. En matière de culte, Justin sortant des étroites limites de la discipline de l’arcane, traite du baptême, du culte et de ’Eucharistie avec plus de details que tous ses devanciers.

Sur le baptöme:: « Ceux qui sont persuadés de la vérite de notre doctrine et qui promettent d’y conformer leur vie, nous leur apprenons à prier, à jeüner et à demander à Dieu la rémission de leurs fautes passées. Ensuite, nous les amenons où est l’eau , et ils sont régénéres comme nous l’avons été nous-mêmes ; car ils sont lavés dans cette eau au nom du Seigneur Dieu, père de toutes choses, et de notre Sauveur Jésus-Christ et du Saint-Esprit 8, »

« Les prières achevées, nous nous saluons par le baiser, et on présente à celui qui préside aux frères du pain el

1 Epist. ad Diog. (Cit. du trad.) — 2 Cit. du trad. — 8 fre Apol., C. LXI; cf. LXII et LXIV,

une coupe de vin et d’eau. Il les prend , donne louange et gloire au Père par le nom du Fils et du Saint-Esprit, et lui fait une longue action de grâces, que tout le peuple ratifie en disant : Amen. Ceux que nous nommons diacres distribuent ensuite à chaque assistant le pain, le vin et l'eau consacrés par l’action de grâces, et en portent aux absents. » Cela a lieu le jour du soleil (le dimanche), et après que le lecteur alu les écrits des prophètes et des apôtres, auxquels le président. rattache une exhortation !. » "

Nul ne peut participer à cette nourriture (eucharistique), s’il ne croit la vérité de notre doctrine, s’il n’a été lavé pour la rémission des péchés et la régénération, et s'il ne conforme sa vie aux enseignements du Christ. Car nous ne les prenons pas comme un pain commun ni comme un breuvage ordinaire; mais de même qu'en vertu de la parole de Dieu, Jésus-Christ incarné a pris la chair et le sang pour notre salut; de même nous savons que cette nourriture qui, suivant le cours ordinaire, deviendrait notre chair et notre sang, étant consacrée par la prière qui vient de lui, est la chair et le sang de Jésus incarné. Car les apôtres, dans les memoires qu'ils ont rédigés sous le nom d’evangiles, nous ont transmis que Jésus leur avait commandé ainsi, lorsque prenant du pain et rendant grâces, il dit : « Faites ceci en mémoire de moi; ceci est mon corps, » et que prenant de même le calice, il rendit grâces et dit: « Ceci est mon sang ; et que c'était à eux seuls qu'était donné ce pouvoir ?. »

Saint Justin mettait d'autant plus de zèle à défendre la nouvelle doctrine, qu'il en avait ressenti lui-même les salutaires effets. « Nous aimions autrefois la débauche, aujourd’hui la pureté seule fait toutes nos délices. Nous qui employions les arts magiques, nous nous abandonnons uniquement à la bonté de Dieu. Nous cherchions

1Jre Apol., c. LXVII, — 3 Ibid., c. LXVI.

surtout les moyens de nous enrichir, et nous mettons nos biens en commun pour les partager avec l’indigent. Nous nous haïssions jusqu’à la mort, nous suivions nos coutumes de ne manger qu'avec nos compatriotes ; de-

‘ puis la venue du Christ nous vivons familierement ensemble et prions pour nos ennemis. Ceux qui nous persécutent, nous tâchons de les convertir, afin que, vivant selon les préceptes du Christ, ils espèrent du Dieu souverain les mêmes récompenses que nous. »

Cf. l'abbé Freppel, Apologistes chrétiens du onzième siècle, 1re part. Saint Justin, 1 vol. in-8°. Semisch, Justin le Martyr, Bresl., 1840; l'article Justin, dans l’Encyclop. de Ersch et Gruber. Bahringer, Hist. de l’Eglise en biographies.

$ 22. Tatien l’Assyrien (vers l'an 170).

Voir les Prolégomènes de Maran, Gallandi et Otto (t. VI); l'article Tatien dans l’Encyclopédie de la théologie cath., édit. Gaume.

Tatien naquit en Assyrie vers l'an 130, et fut élevé dans le paganisme. Il fit de grands voyages, et dans tous les pays qu'il parcourut il chercha à connaître les doctrines religieuses et les mystères qui y étaient répandus. Quoique né barbare, il ne dedaigna point d’etudier la science des Grecs et de se l’approprier. Cependant leur philosophie, leur poésie et leur rhétorique ne le satisfirent point complètement : le culte immoral et absurde des païens, l'ambition et la cupidité des philosophes et des rhéteurs lui inspirèrent même du dégoût. Telles étaient ses dispositions lorsque les saintes Ecritures des chrétiens tombèrent entre ses mains; il reconnul bientôt qu’elles contenaient la vérité où il aspirait. Disciple à Rome de saint Justin, il travailla dans le même ordre d'idées, ce qui lui attira la haine de Crescent, le philosophe cynique, et l’obligea à quitter la ville, afin de ne point devenir, comme Justin, victime de son ressel-

1 [re Apol., C. XIV.

u ra

PLEASE Reregg 7,

| ax READING Boa ISTES GRECS. TATIEN. 93

On;

ons u

éjour à Rome, il avait eu pour

anisme par esprit d’orgueil, il ous le règne de Marc-Aurele, une ut en adoptant la doctrine des alentin, professait des principes m et le mariage. Ses sectateurs s, encratites, hydroparastates {.

nombreux écrits sont perdus, raité des Animaux, qu'il men- > son Discours, c. XV; 2. un où il explique certains points deritures? ; 3. Ilept oo xurd vèv l'Harmonie des Evangiles, où ses lui ont fait omettre la généalogie qui concérne son origine et sa t ouvrage, malgré son caractère eulement répandu chez les tatia- »z les orthodoxes, et Theodoret, ait encore obligé, au cinquième » ses églises et de le remplacer 1: À & lui le Discours contre les Grecs, Pitres , écrit vers 170, avant son ie le paganisme beaucoup plus Justin; il n’y voit rien que de Sage est aussi tres-agressif. La est indiquee dans ce passage de avoir connu Dieu et ses œuvres, tre compte de mes principes, sans @uilte du vrai Dieu. »

=> C. XVI, XXIX, XXXV, XLII; Hippolyt., =, H.E.1IV,xvi, xxVI; V, x; Iren., > Her., xLvI; Clem. Alex., Strom., IIl, 21; Catal., c. XXIX.

> ©. Xi. — ®Clem, Alex., Strom., LI,

cette doctrine était deraisonnable. Ils honorent encore le Fils et le Saint-Esprit, puis les anges eux-mêmes, mais seulement comme des ministres de Dieu (c. rv-xi). «a Quand plusieurs de vos philosophes et de vos poetes, poussés par un besoin irrésistible, ont fait des recherches sur la divinité sans tomber d'accord sur la vérité, lorsque Platon a affirmé que le Créateur était un Dieu non engendré, ces philosophes n'ont point passé pour des athées. Pour nous, au contraire, on ne laisse pas de nous appeler ainsi, quoique notre doctrine ait pour garant le témoignage des prophètes, par qui le Saint- Esprit a parlé. « Serions-nous soucieux de notre perfection morale si nous ne croyions pas que Dieu est le maître du genre humain » (c. xn)? La principale cause pour laquelle on accuse les chrétiens d’atheisme, c’est qu'ils n’offrent point de sacrifices d'animaux. Mais il y a quantité de paiens qui n’en offrent pas non plus. Du reste, le Créateur et le père de l’univers n’a pas plus besoin du sang et de la graisse des animaux qu'il n'a besoin de fleurs et de parfums (c. xım-xvir). Quant à cette objection, que le culte des idoles se rapporte aux dieux eux-mêmes, voici comment Athénagore y répond : D'après les théogonies, les dieux ne sont nés qu'après coup; par conséquent leur théologie tout entière, et plus encore cette opinion qu'ils étaient revêtus d'une forme humaine, n’ont aucun fondement ; de là vient qu'on s'est réfugié dans l'interprétation allegorique et physique (c. xvin-xxni). Il faut donc attribuer aux démons les effets merveilleux que produisent quelquefois les statues des dieux (c. xxın-xxvu). D’autre part, les divinités paiennes ne sont que des hommes divinisés (c. xxvin- XXX). >

Les deux autres accusations sont déjà réfutées par la seule croyance des chrétiens à une vie future et au jugement qu'ils subiront devant un Dieu qui sait tout. Les chrétiens détestent déjà comme criminelle la seule mau-

vaise pensée ; ils tiennent le mariage pour sacré. «Vous trouverez parmi nous quantité de personnes des deux sexes qui, dans l'espérance d’être unies plus étroitement à Dieu, vieillissent dans le célibat » (c. xxxın). Nos esclaves , sachant que nous ne pouvons pas même souffrir la vue d’un homme tué injustement, ne nous accuseront jamais de tuer et de manger des hommes. « Persuadés qu’il y a peu de différence entre regarder un meurtre et le commettre, nous avons renoncé aux spectacles des gladiateurs» (c. xxxv). Athénagore fait une belle peinture de la moralité des fidèles lorsqu'il ose déclarer que, jusqu'ici, « jamais chrétien n’a été convaincu d’un crime, » et « qu’un chrétien ne saurait être criminel sans mentir à l'Evangile » (c. xu). Il termine en adjurant les empereurs de jeter un regard favorable sur les chrétiens, d'autant plus dignes de leurs bonnes grâces qu'ils prient sans cesse pour la prospérite de l’empire.

Athenagore se place constamment sur le terrain de ses adversaires et se plait à les réfuter par leurs propres principes. Son écrit se distingue par la beauté de l'ordonnance, par la modération, le calme et la franchise.

Dans son ouvrage sur la Résurrection des morts, il réfute les objections élevées contre cette doctrine. Dieu élant la cause de tout ce qui existe, ces objections peuvent se résumer ainsi : ou Dieu ne peut pas ressusciter les morts, ou il n’en a pas la volonté. La première supposition est un non-sens; la seconde est gratuite, car une telle volonté n'implique rien qui soit injuste ou indigne de Dieu (c. ı-x). Il passe ensuite aux preuves directes : 4. l’homme ayant été créé en vue de Dieu et pour contempler à jamais ses divines perfections, ne saurait périr tout entier: 2. la nature de l'homme, composé d’un corps et d’une âme, demande que son corps, détruit par la mort, soit rétabli; la résurrection des

morts a, du reste, de nombreuses analogies dans la nature extérieure. Dieu étant juste, il n’est pas convenable que l’âme seule soit récompensée ou punie dans l'autre monde, puisque le corps a participé à toutes ses actions, bonnes ou mauvaises. Enfin le but suprême de l'homme n'est ni l’apathie ni les plaisirs sensibles; il consiste à contempler, dans une autre vie, l’Etre par excellence et à se réjouir à jamais dans sa loi. Or, ce but exige que l’homme soit restauré dans la plénitude de sa nature.

Doctrine et vues particulières d’Athénagore.

4. Dans ces deux traités, Athénagore se rapproche souvent de saint Justin, surtout par son appréciation modéré du paganisme, où il trouve aussi des semences du Verbe divin : « Vos philosophes qui ont recherché les principes des choses s'accordent tous, à leur insu, à reconnaître l'unité de Dieu... Vos poètes et vos philo- “ sophes n’ont que des conjectures et se contredisent, parce qu’au lieu de demander la connaissance de Dieu à Dieu même, chacun a voulu la trouver en soi. Nous, au contraire, outre les raisonnements qui ne produisent qu'une persuasion humaine, nous avons pour garants de nos idées et de nos croyances les prophètes, qui ont parlé de Dieu et des choses divines par l'Esprit divin» (Suppl., c. vu).

2. En repoussant l’accusation d’athéisme, Athénagore développe longuement la preuve rationelle de l'existence et de l’unite de Dieu (c. vi et 1x), puis il s’ecrie : « J’ai donc suffisamment prouvé que nous ne sommes point des athées, nous qui reconnaissons un Dieu incréé, éternel, indivisible, impassible, incompréhensible et immense. Il y a plus : nous honorons un Fils de Dieu; mais non à la manière des dieux ridicules de la mythologie; le Fils de Dieu est le Verbe du Père en idée et en efficacité, car

eo |

tout a ete fait par lui et sur son modele; parce que le Père et le Fils sont un.»

Quant au Saint-Esprit, qui agit dans les hommes inspirés, nous disons qu'il est une émanation de Dieu, et qu'en découlant de lui il retourne à lui par reflection, comme le rayon du soleil. « Qui ne sera donc étonné qu'on nous fasse passer pour athées, nous qui reconnaissons Dieu le Pere, Dieu le Fils et le Saint-Esprit, nous qui voyons dans leur unité la puissance, et dans leur ordre la distinction » (c. x).

On reconnait de suite à ce langage avec quel soin Athénagore recherche les meilleures expressions pour établir la doctrine de la’sainte Trinité, et combien il est plus heureux que Tatien. Pourtant, il y avait à parler de l'union substantielle du Fils avec le Père un danger sérieux auquel il n’a pas complètement échappé : c'était de considérer le Fils comme un simple attribut du Père, et le Saint-Esprit comme une émanation de Dieu. Athénagore comprend très-bien, du reste, l'insuffisance de ses spéculations, et n'attend que de la vie future la

connaissance parfaite de ce mystère : « On nous croit

pieux (contrairement aux épicuriens) quand nous faisons peu d'estime de cette vie, et que nous aspirons à la vie future uniquement pour connaitre Dieu et son Verbe et la manière dont le Fils est uni au Père, pour savoir ce que c’est que l’Esprit, quelle est la nature de leur union et en quoi ils different » (c. xın). |

3. En repoussant l'accusation d’athéisme, l’auteur, à l'exemple de saint Justin, parle des anges en même temps que de la Trinité. « Nous savons aussi que Dieu a créé une légion d’anges et de ministres que le Créateur et l’ordonnateur de l’univers a distribués et ordonnés par son Verbe, pour maintenir l'harmonie des éléments dans le ciel, et dans le monde, et dans ce qui s’y trouve» (c. x). Toutefois l’auteur n’entend pas confondre Dieu avec les créatures, car il enseigne ailleurs que Dieu a créé les

anges afin qu'ils veillent sur toutes choses; qu'ils peuvent, comme l'homme, tomber dans le péché, chose impossible à Dieu, comme il est arrivé à quelques-uns .qui sont devenus des démons (c. xxrv, xxv).

4. C’est à tort qu'on a accusé Athenagore de montanisme : l'expression exagérée d’adultere honnête dont il se sert pour qualifier les secondes noces (srpemhe proryela, c. xxx), s'explique par le désir de repousser énergiquement le crime affreux de l'inceste dont on chargeait les chrétiens. Un vrai montanisme aurait appelé les secondes noces un véritable adultere, aloyp& porysla #.

B. Si l'essai sur la Résurrection des corps n'est pas également réussi dans toutes ses parties, il n'en est pas moins une des plus remarquables expositions de ce dogme si souvent attaqué.

6. Athénagore est heureux de montrer les merveilleux effets que le christianisme exerce sur la vie humaine, où il se révèle, non par des paroles mais par les œuvres. «On trouve parmi nous, dit-il, un grand nombre de personnes qui vieillissent dans le célibat, parce qu'elles espèrent être unies à Dieu d’une façon plus étroite. Si donc nous sommes persuadés que l’état de virginité nous unit plus intimement à Dieu, et que les mauvaises pensées et les mauvais désirs nous en éloignent, combien plus doit-on croire que nous évitons de faire ce dont l’idée seule nous effraie » (Legatio, c. xxxm). .

“ Cf. Kuhn, Dogmatique, 2° vol., De la Trinité.

S 24. Théophile d’Antioehe (mort en 181).

Voir les Prolégomènes de Maran et d'Otto (t. VIII), et la Synopsis supputationis temporum de Gallandi, t. Il, p. xvi.

Théophile, élevé aussi dans le paganisme, parvint à la connaissance du christianisme et à la foi par la lecture fortuite des écrits des prophètes. Sixième évêque

4 Cf. Maran, Prolégom., c. xıv, et Héfelé, p. 78.

Page 1