‹ Manuel de patrologieChapitre 25 sur 97 · LES APOLOGISTES MODERNES. HERMIAS · texte numérisé non relu

LES APOLOGISTES MODERNES. HERMIAS

sophes peuvent encore beaucoup moins m’enseigner quelque chose de vrai touchant Dieu et le monde. Heureusement, ils sont armés d’un tel courage, — pour

"ne pas dire stupidite, — qu'ils n’en sont nullement déconcertés.

Si je tombe entre les mains d’Anaxagore, il me dira : Dieu est un être intelligent; il est la source de tout; c’est lui qui ordonne et qui meut ce qui en soi n’a point de mouvement. Mais voici venir Melissus et Parménide, dont le dernier prend la peine de m'expliquer, et de m'expliquer en vers, s’il vous plaît, que ce qui est, est un être éternel, infini et immobile, et uniforme à tout. Je change d'opinions sans m'en apercevoir, et je plante là Anaxagore; aussi bien j'entends Anaximène me crier de tous ses poumons : Oui, je vous le proteste, tout ce qui existe n'est que de l'air; dilaté il devient de l’eau, condensé il devient de l’ether et du feu; par sa vraie nature, l'air est un corps fluide.

Tout-à-coup Protagoras me prenant à part : La limite et la loi de toutes choses, me dit-il, c’est l'homme; ce qui tombe sous les sens est quelque chose; ce qui ne tombe pas sous les sens n'existe pas même dans les formes de la nature. |

Mais j'entends Thalès me chuchoter à l'oreille : L'eau est l'élément primitif de toutes choses; tout est composé d'humidité, tout se résout en humidité et la terre nage dans l’eau. Thalès est le plus ancien des Ioniens, pourquoi ne le croirais-je pas ?

En face de lui, Platon .le grand, l’éloquent Platon, enseigne que Dieu est le principe de tout ce qui existe, de la matière comme de la forme. Que faire? Ne dois-je point en croire un philosophe qui a construit le char même de Jupiter? Mais j’apercois derrière lui son disciple Aristote, jaloux de son maitre parce que celui-ci a fabriqué le char de Jupiter. Il y a, dit Aristote, deux causes fondamentales : la cause active et la cause

passive. La première est l’éther, qui est incapable de recevoir quelque chose d’une autre cause que lui; la seconde cause se distingue par quatre propriétés : le sec

et l’humide, le chaud et le froid. La combinaison et le” mélange de ces propriétés produit la variété de tous les êtres.

Je serais presque tenté de lui donner raison; mais j'entends deux philosophes qui le contredisent ; c'est à en perdre les yeux et les oreilles. Espérons que Démo- . crite me tirera d’embarras en m'apprenant que ls : essences primitives des choses, c’est ce qui estet ce qu : n’est pas, l’espace plein et l’espace vide. Le plein opère : dans le vide par voie de changement et de transforms .; tion. — Combien j'aimerais à rire avec ce bon Démocrit -, si Héraclite ne me protestait pas, les larmes aux yeux, .| que le feu, par cela même qu'il a la propriété d’epaissir, . d’amineir, d’unir et de séparer, est la cause de tous :, les êtres. Mi

Je suis saturé, et la tête me tourne comme si j'étais :. ivre. Que ferai-je ? Epicure me supplie en grâce de ne. point dédaigner son admirable système des atomes el de. l'espace vide, lorsqu'il est interrompu par Pythagore a t ses disciples, qui s’avancent dans un silence solennel. » comme s’ils avaient de grands mystères à m’apprendre.. Et de fait, c’est bien le plus profond de tous les nn que celui auquel ils m’initient. 2 l’a dit, le commente, ment de tout, c'est le monade (l’unité) ; ses figures et su. nombres divers sont les éléments, et c'est par «@. éléments qu'ils expliquent la nature, la forme et la me, sure. Pythagore est vraiment le géomètre de l'univers. ‘

C'en est fait désormais. Adieu patrie, femmes et en fants. Je vais prendre la mesure de Pythagore, monte, Pe dans l’éther et parcourant toutes les régions de la ter "nl mesurer et compter tout, afin que Jupiter ne soit plus. seul qui sache et connaisse toutes choses. Ce monde pe. ”" couru, j'en explorerai un second, un troisième, ®: ra

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uatrième, un centième, un millième; et ensuite ? tout est-il pas ténèbres, ignorance, tromperie grossière ? aut-il que j'énumère encore les atomes dont se comosent les mondes, qui sont eux-mêmes innombrables ? lon; je crois qu’il y a quelque chose de meilleur et de lus utile 1. |

$ 26. Clément d’Alexandrie et Origène.

Pour compléter la littérature apologétique des Grecs, sous devons mentionner encore saint Clément d’Alexanirie et Origene, à raison de leurs apologies, sauf à revenir plus tard sur les autres écrits, beaucoup plus nombreux, où ils se sont principalement appliqués à wmbattre les hérétiques et à travailler au développement de la science chrétienne.

Sur le terrain de l'apologie, nous devons à saint Uément une Exhortation aux Gentils, en douze chabires?, rédigée vers l’an 144. Saint Clément lui-même k mentionne au septième livre de ses S{romates ; Eusèbe a d'autres auteurs en parlent également. 11 débute par we belle et poétique comparaison, quoique trop dékyée : « Une ancienne fable rapporte qu’Amphion de Tèbes et Ariou de Méthymne étaient tellement habiles ichanter que celui-ci attirait les poissons et que l’autre kinit venir les pierres autour de sa ville et en avait mé un rempart. On dit même qu'Orphée, par sa mu- Su, apprivoisait les bêtes féroces. Ces chantres, cepenat, tout parfaits qu'ils étaient, n’en ont pas moins ali les hommes, implanté et affermi l'idolâtrie. Il lea pas été ainsi de mon chantre, qui était venu pour kiverser en peu de temps l'empire des démons. Il a Aprivoise les plus féroces animaux que nous connais-

Datinger, Esprit de la tradition chrétienne, 1 vol., p. 133.

h ‘pp. Clement. ed. Potter, t. I; Migne, ser. græc., t. VIII. Cf. “\ry, Dissertatio 1 de Cohortatione ad gentes apparatus ad bibl, 141, et Migne, ser. grec., t. IX, p. 797 seq.

sions, les hommes; il a apprivoisé les animaux ailes, c'est-à-dire les hommes légers; les animaux rampants, c'est-à-dire les voluptueux; les lions, c'est-à-dire les hommes vindicatifs; que dis-je? il a ébranlé jusqu'à la pierre et au bois, je veux dire les hommes stupides et grossiers; car un homme plongé dans l'ignorance est plus insensible que le bois et la pierre : réalisant ainsi cette parole miséricordieuse du prophète : « Dieu est assez puissant pour susciter des pierres des enfants d'Abraham » (c. 1).

Mon chantre, le Verbe divin, plus ancien que tous les chantres du paganisme, s’est toujours intéressé aux hommes, séduits et rendus malheureux par les démons. Il leur a d’abord envoyé des prophètes, puis il est venu lui-même pour les initier à la vraie connaissance de Dieu. |

Pour attirer les païens, Clément leur montre d’abord les inepties et les contradictions de leur mythologie, l'obscénité et la cruauté du culte des dieux; il cite les différentes espèces de religions, leur origine; mais il leur montre surtout l’inanité de leurs mystères, et en cela il fait preuve d’une connaissance plus exacte de l'ensemble du paganisme que les précédents apologistes (c. u-Iv).

De la religion Clement passe à la philosophie des paiens; plusieurs de leurs philosophes ont enseigné de Dieu des choses tout-a-fait absurdes, et les meilleurs eux-mêmes, Platon, Antisthenes, Cléantes et Pythagore, n'ont que des doctrines insuffisantes et contradictoires (c. v-vi). Les poètes ont fait pis encore (c. vn).

Il exhorte ensuite les paiens à renoncer à de pareilles erreurs et à revenir au Dieu unique, que leurs poètes et leurs philosophes ont signalé cà et là, mais à qui les prophètes, la sibylle et les saintes Ecritures des Hébreux . ont rendu le témoignage le plus précis. C'est là qu’on trouve de solides maximes de conduite, un court chemin

pour arriver au bonheur, sans paroles éblouissantes et flatteuses. L'homme est affranchi des liens du péché,

abrité contre de funestes erreurs et conduit sûrement à :

la félicité promise. Il y a plus : le Verbe de Dieu vous adresse lui-même la parole, afin de vous faire rougir de votre incrédulité, le Verbe de Dieu fait homme, afin que vous appreniez d'un homme comment l’homme peut devenir Dieu.

Croyez-en donc, Ô hommes, celui qui est à la fois homme et Dieu. Croyez-en, ö hommes, le Dieu vivant qui a souffert et qui est adoré. Croyez-en, Ô vous tous qui êtes hommes, celui qui entre tous les hommes est le seul qui soit Dieu, et recevez le salut en récompense. Le plus beau chant qu'on puisse adresser à Dieu, c’est l'homme immortel, qui est instruit dans la justice et dans le cœur duquel habite la vérité. Puisque le Verbe de Dieu est venu lui-même à nous, nous n’avons plus besoin de fréquenter les écoles de la sagesse humaine qui se trouvent à Athènes, dans le reste de la Grèce et dans l’Ionie. L'univers entier est devenu, grâce à lui, une Athènes et une Grèce. Le soleil de la justice se répand sur l'humanité entière comme le soleil matériel éclaire toutes choses. La mort même, il l’a crucifiée pour en faire jaillir la vie; il a arraché l’homme à sa perte et l’a transplanté dans une vie impérissable (c. vın-xı).

Fuyez donc les mauvaises habitudes, les pernicieuses erreurs; alors le Verbe de Dieu sera votre guide et le Saint-Esprit vous conduira à la porte du ciel. Vous y entrerez, vous verrez Dieu face à face et vous goûterez cette félicité dont nulle oreille n’a entendu parler et que l'esprit de l’homme n’a jamais comprise. L’eternel Jésus, le seul grand prêtre du Dieu unique, prie lui-même pour les hommes et leur adresse cette invitation : Venez à moi et je vous communiquerai tous les biens que je possède ; je vous donnerai l’incorruptibilite, la connaissance de Dieu, moi entier (c. xn1).

2. Le travail apologetique d'Origène a un tout autre caractère. 1l l’écrivit al’instigation de son ami Ambroise, d'Alexandrie, en refutation de l'ouvrage que Celse, philosophe épicurien, avait lancé contre le christianisme un siècle auparavant (vers 150), sous le titre de Discours véritable. La défense d’Origene, divisée en huit volumes et intitulée Contre Celse!, est une des meilleures apologies de l’antiquite. Elle fut composée vers l’an 249.

Dans sa dédicace à Ambroise, Origène déclare que c'est à contre-cœur qu'il a entrepris la réfutation de ce livre détestable. « Notre Seigneur et Sauveur s’est tu quand on a rendu contre lui de faux témoignages en justice, convaincu que sa vie et les œuvres qu'il avait faites parmi les Juifs protégeraient beaucoup mieux son innocence contre les témoins et les accusateurs mensongers, que tout ce qu'il pourrait dire pour sa défense. — Pourquoi donc, mon pieux Ambroise, m’avez-vous demandé de réfuter les erreurs et les calomnies de Celse contre les chrétiens et contre la foi de nos fidèles? Est-ce que la chose n'est pas assez forte d'elle-même pour repousser tous ces blasphemes? Notre doctrine n'est-elle pas plus puissante que n'importe quel écrit pour détruire tous les faux témoignages et enlever à tous les griefs les apparences même de la vérité ? Qui est-ce qui nous Séparera de l’amour de Dieu ? Sera-ce l’affliction ou l’angoisse, la persécution ou la nudité, ou le péril ou le glaive, ainsi qu'ilestécrit : Rien ne pourra jamais nous séparer de l'amour de Dieu qui est en Jésus-Christ notre Seigneur®?.»

Il se peut néanmoins que, parmi le grand nombre de ceux qui se nomment chrétiens, il se trouve des « faibles dans la foi? » qui auront été ébranlés par des paroles de Celse et de ses affidés. Je me suis donc résolu d’obeir à votre ordre, d'autant que l’Apôtre nous avertit de « prendre garde que personne ne nous surprenne

1 Op. Orig., par De la Rue, t. I, éd. Bénéd.; Migne, t. XI, ser. gr. — 4 Rom., VIN, 35 et suiv. — 8 Rom. XIV, 1.

: par la sagesse mondaine et par de vaines tromperies !. » Origène suit pas à pas son adversaire, ce qui nous : permet de mieux apprécier l'ouvrage de Celse, aujour- d'hui perdu. Mais cette méthode expose à de fatigantes - répétitions et brise l’enchainement des idees ?. L’effort .. principal de Celse est de faire passer Jésus-Christ et les apôtres pour des imposteurs ; il combat chacun des .. dogmes chrétiens par un rationalisme tres-accentue. Il reproche au christianisme de n’exiger que la foi, et aux .. chrétiens d’avoir sans cesse ces mots à la bouche : Ne … Cherche pas, mais crois.

. La foi, répond Origène, serait déjà nécessaire par cette seule raison que la plupart des hommes, absorbés . par les soins de la vie matérielle, n’ont ni assez d’intelli- gence ni assez de loisirs pour examiner; que la majorité . du genre humain, privée de la foi, ne parviendrait jamais à la vérité. Du reste, qu’on examine seulement si notre foi ne s’accorde pas avec les doctrines communes et les opinions que leur nature elle-même nous suggère, si des milliers d'individus n’ont pas été corrigés par elle et tirés de Ja fange du péché et du vice; tandis que les prétendus sages, esclaves des passions de leur cœur, tombent dans toutes sortes de folies 5. Et puis, si nous exhortons certains hommes à croire parce qu’ils ne peuvent rien au delà, il en est d’autres à qui nous nous efforcons, par des questions et des réponses, de donner des convictions solides. Ainsi nous ne disons pas seulement, selon le reproche ironique de notre blasphémateur : Croyez que cet homme injurié, bafoué, puni d’une mort ignominieuse, est le Fils de Dieu; nous tächons encore d'appuyer toutes ces affirmations de preuves plus fortes encore que celles que nous avons déjà fournies*. Reprenant une à une les accusations et les insultes de

!Col., u, 8.—2Keliner (Hellénisme et Christ.) a réuni dans un ordre systématique les objections de Celse (Cologne, 1865). — 3 1, 9; m, 40 et 47, — à Lib. VI, c. x.

Celse, Origène examine s’il est vrai que le christianisme ait une origine barbare, c’est-à-dire juive! ; il venge la personne du Christ, son origine, sa vie et ses souffrances, des reproches que Celse lui adresse par la bouche d’un juif insolent ?. Il fait de même par rapport à la divinité du Christ et à sa descente du ciel pour racheter l’humanité coupable®. Il sied bien aux païens, dit-il ironiquement, avec leur théologie fabuleuse, de railler les doctrines de l’Ancien Testament. Quoi de plus vénérable que les saintes Ecritures, surtout que les écrits de Moïse, plus anciens que tous les monuments littéraires du paganisme ! Si Celse y a trouvé des choses qui l’ont choqué, cela prouve simplement qu'il ne les a pas bien comprises.

Arrivant à la création et à l’origine du bien et du mal, Origène s’élève contre les folles idées de Celse sur les animaux soi-disant doués de raison“. Il explique la notion des anges, telle qu'elle est présentée dans l'Ancien et dans le Nouveau Testament, la résurrection dernière, la fin du monde, les diverses institutions et coutumes de l'Ancien Testament; il montre enfin le rapport qui existe entre le judaïsme et le christianisme.

Les sixième et septième livres roulent sur différents sujets, et notamment sur la comparaison que Celse avait instituée entre les idées de Platon et les maximes de l'Evangile’, entre Satan et l’Antechrist, sur le Saiat- Esprit et ’Incarnation®, sur les propheties”, sur la connaissance de Dieu $.

L'auteur termine en passant en revue les pratiques extérieures du christianisme. Celse, qui les trouvait étranges, objectait que les chrétiens n'avaient ni temples, ni autels, ni statues des dieux ; qu'ils se retiraient de la vie publique, ne faisaient rien pour le bien de l’Etat, vivaient dans une condition misérable, persécutés, toutes

1 ], c. I-XXVL — 3], xxvus; I, Lxxvu. — 8 I, IV, xx. — ® IV, XXIU-XCIx. — 6 VI, xx, — 6 VI, LXIX-Lxxx. — 7 VII, ExxI. — 8 VII, XXXVI-LII.

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